Les derniers paysans - Tome 2

Part 11

Chapter 112,199 wordsPublic domain

--Des injures, répéta Anaïk; je t'appelais FILLE DE CORDIER! N'est-ce pas la vérité?.. Et cependant Joan a dit que j'étais ivre! il m'a menacée! oui, il a menacé la vieille Timor!... Ah! ah! ah!--Il y en a qui croient pouvoir mettre le pied sur la vipère, mais la vipère sait mordre. Une heure viendra où je serai vengée de tous ceux qui m'ont en mépris... et qui m'ont fait attendre à la porte.... Oui, oui, les gens d'ici ne seront pas toujours aussi fiers, c'est de Tréguier que leur viendra le malheur.

--De Tréguier, répéta vivement Dinah, avez-vous vu quelqu'un qui en arrivait?

--Moi, répliqua la mendiante.

--Quoi! cette nuit?

--Tout à l'heure.

--Et vous avez appris quelque nouvelle?

--Il est arrivé un navire.

--Le _Saint-Pierre_! s'écrièrent toutes les voix.

Anaïk promena autour d'elle un regard méchant et éclata de rire.

--Non, dit-elle, un navire de _Saxons_[21].

[Note 21: Nom que les Bretons donnent aux Anglais.]

Les fileuses poussèrent une exclamation de désappointement.

--Dieu confonde les païens de l'île, dit l'une d'elles avec dépit, j'ai cru que c'étaient nos gens.

--Les Saxons aussi viennent de Terre-Neuve, fit observer Timor.

--Apportaient-ils des nouvelles du _Saint-Pierre_, demanda Dinah, inquiète du sourire fauve de la mendiante.

Celle-ci ne parut pas avoir entendu.

--Ils sont descendus chez Mareck pour boire, et comme le capitaine parlait français, je l'ai entendu.

--Et que disait-il?

--Il parlait de glaces grosses comme des montagnes qui flottaient sur les mers de là-bas, et qui brisaient les vaisseaux.

--Il en a vu?

--Il en a vu.

--Et il a entendu parler de naufrages?

--Non, mais en revenant, il a trouvé des débris que l'eau emportait.

--Des débris de navires?

--Et sur une des planches il y avait écrit: Le _Saint-Pierre_.

L'annonce d'Anaïk Timor fut un coup de foudre. Les fileuses laissèrent tomber leurs fuseaux.

--Le _Saint-Pierre_! répétèrent toutes les voix; il a dit le _Saint-Pierre_?

--De Tréguier.

--Vous avez bien entendu?.... Vous êtes sûre?

--Sûre.

Des cris de désespoir éclatèrent. J'avais été saisi comme elles par cette subite nouvelle; mais le sourire de la vieille mendiante me mit en défiance.

--Ne la croyez pas, m'écriai-je; elle veut vous épouvanter... elle est ivre.

Et m'adressant à Timor:

--Tu n'as point vu de capitaine anglais, lui dis-je; on ne t'a point dit que le _Saint-Pierre_ avait fait naufrage; tu mens, méchante _groac'h_.

A ce nom, par lequel on désigne en Bretagne la pire espèce des sorcières, les yeux de la mendiante étincelèrent et elle se redressa avec un grondement sauvage.

--Ah! oui dà, s'écria-t-elle en frappant du pied contre l'âtre..... Ah! c'est comme cela que le gentilhomme parle à la vieille Anaïk! je mens, je suis ivre! eh bien! que les femmes d'ici consultent les avertissements! qu'elles écoutent si l'eau de la mer ne tombe pas goutte à goutte au pied de leur lit; que celles qui ont cassé le pain blanc des Rois regardent si la part de l'absent ne s'est point gâtée[22].... Ah! Timor est une _Groac'h_..... C'est bon, c'est bon! Dieu répondra au gentilhomme et aux femmes de Loc-Evar; Dieu a des intersignes, et les noyés sauront parler....

[Note 22: Présages qui, aux yeux des Bretons, annoncent la mort des absents.]

--Ecoutez, interrompit Dinah, qui s'était levée pâle et les traits bouleversés.

Nous prêtâmes l'oreille, un chant venait de s'élever à travers les éclats de la tempête.

Il devint bientôt plus distinct, plus rapproché, et, le vent ayant fait une pause, nous pûmes distinguer des voix qui répétaient le _Cantique des âmes_.

«Frères, parents, amis, au nom de Dieu, écoutez-nous, secourez-nous, au nom de Dieu, s'il est encore de la pitié dans le monde.

»Tous ceux que nous avons nourris nous ont depuis longtemps oubliés; ceux que nous avons aimés nous ont sans pitié délaissés.

»Vous reposez là mollement; les pauvres âmes sont bien mal; vous dormez d'un profond sommeil, les pauvres âmes veillent dans la souffrance.

»Nous sommes dans les flammes et l'angoisse; feu sur nos têtes, feu sous nos pieds; flammes en haut, flammes en bas; priez pour les âmes[23].»

[Note 23: Voir les _Derniers Bretons_ et le _Barzas-Breis_, où se trouve ce chant.]

Dès les premiers vers de ce chant lugubre, toutes les femmes s'étaient levées dans une inexprimable angoisse; moi-même, frappé de cette espèce de réponse à l'appel de Timor, j'étais demeuré immobile et comme fasciné; mais en entendant les voix s'éloigner, je m'élançai vers la porte de la cabane, et je fis quelques pas au dehors. Aussi loin que mon oeil put percer la nuit le val était désert, la neige continuait à tomber en silence, et l'ouragan à rugir sur la montagne.

Pendant toute cette scène, Anaïk Timor était seule restée impassible. En rentrant, je la trouvai debout promenant sur les femmes qui l'entouraient un regard triomphant: ce regard s'arrêta tout-à-coup sur moi.

--Ah! ah! j'étais folle, s'écria-t-elle; on disait tout-à-l'heure à la vieille Timor qu'elle avait menti!

--Et elle n'a point prouvé le contraire, repris-je, en cherchant à cacher mon trouble.

--Le gentilhomme n'a-t-il donc pas entendu les voix?

--J'ai entendu des pèlerins ou des voyageurs qui passaient en chantant un cantique.

Elle me regarda d'un oeil farouche et secoua la tête.

--Bien, dit-elle, on parle ainsi à la ville, à la ville on ne croit pas aux âmes; ils regardent leurs morts comme des chiens qui pourrissent tout entiers dans le trou de terre où on les a mis.--Bien, bien, Dieu apprendra aux païens ce qu'il sait faire.... Le gentilhomme peut dire que ceux qui viennent de passer là n'étaient pas les noyés du _Saint-Pierre_.

--Et le gentilhomme aura raison, interrompit une voix grave.

Je me retournai; un prêtre venait d'entrer et se tenait debout sur le seuil.

Toutes les femmes se levèrent en criant:

--Le _recteur_!

Celui-ci s'avança lentement et jeta un regard sévère sur Anaïk Timor.

--Qu'es-tu venu faire ici, lui demanda-t-il brusquement.

--Le pauvre a le droit d'aller partout où il y a un morceau de pain et des chrétiens, répondit la mendiante avec humeur.

--Ce n'est pas la faim, reprit le curé, mais la joie d'apporter une mauvaise nouvelle qui t'a amenée si tard dans nos chemins.

--Ainsi la mendiante a dit la vérité? s'écria Dinah palpitante.

--Non, pas toute entière, répondit le prêtre.

--Comment?

--Le navire anglais débarqué à Tréguier n'a pas seulement apporté la nouvelle de la perte du _Saint-Pierre_; il a aussi amené ceux qu'il avait sauvés.

--Sauvés... ils sont sauvés!

--Du moins en partie, reprit le prêtre.

Quand le naufrage a eu lieu, six hommes firent voeu, s'ils échappaient, de venir nus pieds et voilés entendre la messe que je dirais pour eux à l'autel de la Vierge.

--Et ces six-là?

--Ils ont survécu.

--Où sont-ils?

--Vous venez de les entendre passer.

Les femmes voulurent se précipiter hors de la cabane.

--Arrêtez! s'écria le recteur en barrant le seuil, vous ne pouvez les voir.

--Ne sont-ils point ici?

--Ils sont ici, mais tous ont promis de ne quitter le voile qui les couvre qu'après le saint office.

--Leurs noms, au moins, leurs noms! s'écria Dinah éperdue.

--Ce serait violer le serment, répondit le prêtre; car ils ont juré de ne se faire connaître à leurs femmes, à leurs soeurs, ou à leurs mères, qu'après le voeu accompli. Respectez l'engagement qu'ils ont pris devant Dieu.

Il s'éleva une clameur de désespoir, et il y eut comme un moment d'hésitation. Chaque femme nommait tout haut son père, son fils, son frère ou son mari, s'efforçant de surprendre une réponse sur les traits du recteur à chacun des noms prononcés; mais le prêtre, impassible, continuait à invoquer la sainteté du voeu et à en appeler à leur soumission. Enfin, quelques-unes n'écoutant que leur douloureuse impatience, crièrent qu'elles voulaient connaître leur sort; le recteur essaya vainement de les retenir; elles coururent à une seconde porte et l'ouvrirent précipitamment.

--Allez donc, dit le prêtre indigné, allez, violez la promesse faite à Dieu; mais tremblez qu'il punisse votre sacrilège, et que la première qui soulèvera le voile des naufragés ne cherche en vain celui qu'elle attend.

Dinah, qui allait sortir, recula vivement.

--Ah! je n'irai pas, s'écria-t-elle épouvantée.

--Soumettez-vous et priez, reprit-il avec autorité; votre incertitude doit durer peu de temps désormais; souffrez-là sans murmure, comme une punition de vos fautes; élues ou frappées, songez à plier vos âmes aux volontés divines. Que chacune de vous, à partir de cet instant, se dise veuve ou orpheline; qu'elle fasse accepter à son coeur ce dur sacrifice; et si celui qu'elle a cru perdu sort tout-à-l'heure du tombeau, qu'elle voie là un miracle dont elle devra remercier Dieu aussi longtemps qu'elle vivra.

Les femmes fondirent en larmes et tombèrent à genoux.

Le recteur s'efforça de les calmer en adressant à chacune quelque consolation particulière. Il leur rappela la résignation de Marie, cette sainte patronne des coeurs brisés, et, leur ayant annoncé qu'il allait célébrer la messe de délivrance pour les naufragés, il les engagea à se rendre avec lui à l'église, pour joindre leurs prières aux siennes.

Toutes suivirent, sauf Dinah, qui se retourna vivement, courut à la vieille Timor, assise au foyer, et lui saisit la main.

--Tu connais ceux qui sont sauvés, demanda-t-elle d'un accent étouffé?

--Moi? répliqua Anaïk.

--Tu as dû les rencontrer à Tréguier.

--Eh bien?

--Joan! où est Joan?

La mendiante fit un geste moqueur.

--Le prêtre a ordonné d'attendre, dit-elle.

--Non, s'écria Dinah qui se laissa glisser à genoux, les mains jointes et l'oeil égaré; je t'en conjure, Anaïk, dis si tu as vu Joan; si tu l'as reconnu!... Oh! rien qu'un geste qui dise oui.... ou s'il a péri... eh bien! que je le sache!..... Mieux vaut mourir de suite qu'attendre!.... Anaïk, Anaïk! ne me refuse pas!

--Et que me donneras-tu pour ma nouvelle, demanda la mendiante?

--Tout ce que j'ai, cria Dinah. Que voulez-vous, tenez, mon chapelet d'ébène? ma croix?... Les voilà.

--Ce n'est point assez.

--Eh bien! voilà encore la bague d'argent qu'il m'a donnée, prenez tout, Anaïk; tout ce que j'ai au monde.

Elle était toujours aux pieds de la vieille femme, serrant d'une main son enfant contre sa poitrine, et présentant de l'autre sa croix, sa bague et son chapelet. Timor la tint un instant comme agonisante sous son regard; puis poussant un éclat de rire insensé:

--Garde tout, dit-elle; j'aime mieux ton tourment!

Dinah se leva d'un bond et s'élança hors de la cabane.

J'étais trop ému pour rester étranger à ce qui allait se passer; je la suivis. Elle traversa le hameau en courant, et nous arrivâmes ensemble à l'église.

Les femmes y étaient déjà réunies; les cierges brillaient sur l'autel; l'enfant de choeur venait d'y poser le pupitre.... Tout-à-coup, la porte de la sacristie s'ouvrit et les six naufragés parurent, voilés de draps mortuaires qui les enveloppaient tout entiers.

Un sourd gémissement retentit parmi les femmes; quelques noms s'échappèrent au milieu des sanglots..... mais les voiles demeurèrent immobiles!

J'essayerais en vain de rendre la solennité lugubre de cette scène. Le silence qui régnait dans l'église n'était interrompu que par la voix du prêtre, et si, par instant, une plainte retentissait sourdement, cette voix s'élevait comme pour rappeler à la patience, et la plainte s'éteignait étouffé!.... Sublime puissance de la volonté sur l'âme humaine!... Toutes ces femmes étaient là, attendant l'arrêt qui allait décider de leur vie, et toutes, les mains jointes sur leur coeur, demeuraient immobiles.

Je cherchai plusieurs fois Dinah du regard; elle était agenouillée à l'entrée, le front levé, les mains pendantes et son enfant étendu devant elle comme une victime qui attend le coup sans songer à l'éviter.

Enfin le recteur prononça les paroles sacramentelles destinées à congédier les fidèles, un frémissement parcourut la foule. Il y eut un moment d'angoisse inexprimable. Toutes les têtes étaient penchées en avant, tous les bras tendus vers l'autel.

--Elevez vos âmes à Dieu! dit le prêtre.

Et prenant par la main le premier homme voilé qui se trouvait le plus près de lui, il le fit avancer d'un pas et souleva le linceul qui le couvrait! Un cri partit et une femme s'élança vers l'autel.

Le prêtre passa à un second naufragé, puis aux suivants. A chaque voile arraché, retentissait un nouveau cri de joie à demi étouffé par un douloureux murmure, mais au dernier, une clameur de désespoir s'éleva et les sanglots éclatèrent de toutes parts.

Je me tournai vivement vers Dinah; elle était à la même place, dans la même attitude, regardant toujours.... Tous les linceuls étaient tombés et elle cherchait encore Joan.

* * * * *

Je passai le reste de la nuit au presbytère pendant que le recteur s'occupait de consoler les orphelins et les veuves. Enfin, le jour venu, je pus reprendre le chemin de Tréguier.

L'orage avait cessé et le soleil, dégagé de brouillard, brillait joyeusement dans le ciel; les oiseaux, ranimés, sautillaient en gazouillant sur les arbres étincelants de givre, les haies d'aubépines avaient secoué leurs robes de neige et montraient leurs riants bourgeons; la création entière semblait renaître et un souffle de printemps passait sur la campagne attiédie.

Près de descendre du coteau, je me retournai, et jetai un dernier regard sur le hameau désolé que je venais de quitter, j'aperçus au loin Dinah, la veuve de Joan, qui descendait le versant opposé, son enfant dans ses bras, et tenant à la main le bâton blanc des mendiants.

FIN.

TABLE DES CHAPITRES.

Pages.

Cinquième Récit (suite). La Niole blanche. 1

Sixième Récit. Le Kacouss de l'Armor. 51

Septième Récit. Les Boisiers. 155

Huitième Récit. La Groac'h. 229

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