Les derniers paysans - Tome 2

Part 10

Chapter 103,791 wordsPublic domain

Moser, qui avait prêté jusqu'alors peu d'attention à la querelle des deux jeunes filles, devint attentif. Il interrogea Louison en usant de tous les moyens de la surprendre; mais la petite pastoure échappa à ses piéges avec une finesse naturelle et alerte dont je fus émerveillé. Les _boisiers_ arrivèrent sur ces entrefaites; ils avaient exploré les chemins sans rien rencontrer. Le forestier ne put cacher son dépit. Outre la nécessité de justifier la confiance de l'administration à laquelle il avait promis une prompte réforme des abus qui ruinaient la forêt, il mettait sans doute son amour-propre à ne pas échouer devant tant de témoins et à signaler son arrivée au Gavre par une prise importante. Après avoir ordonné de fouiller encore les environs de la Magdeleine, il s'assit à la porte de la ferme et alluma sa pipe allemande, comme s'il eût voulu attendre là le résultat des nouvelles recherches.

Cependant je m'étais aperçu qu'il continuait à suivre de l'oeil tous les mouvements de la Louison; le jour s'était levé, et l'on commençait à entendre au loin dans la forêt le _lambis_ du vacher; la pastoure fit sortir les bestiaux des étables et se dirigea avec eux vers les pâtures. Moser la laissa partir sans avoir l'air d'y prendre garde; mais à peine fut-elle engagée dans le sentier qui conduisait aux friches, que je le vis éteindre vivement sa pipe et reprendre son fusil. Je lui demandai ce qu'il voulait faire; il mit le doigt sur ses lèvres en me montrant la pastoure, et se glissa dans le champ qu'elle côtoyait. Je le rejoignis sans trop comprendre son projet, et nous suivîmes la Louison de l'autre côté de la haie. La bergerette marchait en chantant, sans se presser ni regarder derrière elle, uniquement occupée en apparence des pailles qu'elle tressait. Elle arriva ainsi au _pâtis_, grimpa sur un petit monticule qui le dominait et s'assit sur un bouquet de frênes. Pour la première fois alors elle promena les yeux autour d'elle; mais vaguement et comme si elle n'eût point regardé. Presque à ses pieds était un champ de blés mûrs dont les épis ondulaient à la brise du matin. A droite s'ouvrait la forêt, à gauche s'étendait la culture où nous nous tenions cachés. Louison continuait à chanter; mais sa voix s'élevait insensiblement et jetait au loin les modulations de la complainte champêtre.

--Dans quelle langue de sauvage nous chante-t-elle là? demanda Moser, qui s'efforçait en vain de comprendre les paroles.

Je lui fis signe de se taire, car j'avais reconnu le rude accent celtique. La pastoure chantait le vieux _guerz_ de _Jean Devereux_, mais en l'entrecoupant d'avertissements adressés à un auditeur invisible.

«Bretons, soyez tous sur vos gardes, c'est là que demeure Jean _la Prise_, il est avec ses soldats dans sa citadelle, comme un bigorneau dans sa coquille.»

A cet endroit, la voix changeait légèrement d'inflexion et substituait aux paroles traditionnelles ce rapide avertissement:

«Toute la troupe des coupeurs de bois est ici; le plus sûr pour vous est de retourner à cette heure dans la forêt, vers le gîte de la Mare-aux-Aspics.»

Puis le chant primitif reprenait:

«Ils ont pillé dans ce pays tout ce qui était vieux et tout ce qui était neuf,--les croix d'argent des églises, les hanaps dorés des bourgeois.»

Et l'accent s'élevait encore pour ajouter:

«Il n'y a personne à droite; suivez les blés sans lever la tête, vous arriverez à la petite bouée de houx.»

Mon oeil se retourna vers le champ de blé, et, au bout de quelques secondes, je vis la mer d'épis s'entr'ouvrir légèrement et dessiner un sillon qui semblait se diriger vers la forêt. Je me levai pour mieux distinguer; Moser, qui suivait tous mes mouvements, surprit mon regard, aperçut l'agitation des épis et poussa une exclamation joyeuse: il avait tout deviné.

Ecartant les buissons derrière lesquels nous étions abrités, il traversa en courant la friche, arriva à la clôture du champ de blé, trop élevée en cet endroit pour être franchie, la côtoya un instant, et, apercevant enfin une ouverture garnie de ramées, s'y élança; mais je l'entendis jeter un cri de douleur et je le vis s'abattre: il avait rencontré la faulx cachée sous les feuilles pour la _passée_ des sangliers.

Les deux gardes, qui arrivaient et qui avaient vu comme moi l'accident, accoururent pour m'aider à relever l'Alsacien. Moser était couvert de sang, mais il ne parut point s'en préoccuper.

--Vite, vite, au braconnier! balbutia-t-il en montrant la direction dans laquelle fuyait _Bon-Affût_.

Après un moment d'hésitation, les gardes se précipitèrent à la poursuite d'Antoine, tandis que Moser s'aidait du talus pour se redresser et les suivre du regard.

Je voulus en vain savoir s'il était dangereusement atteint; étanchant machinalement avec son mouchoir le sang qui coulait de ses mains et de sa poitrine, il ne semblait s'occuper que du braconnier. Dès que celui-ci s'était vu découvert, il n'avait plus songé à se cacher dans les blés et courait à travers les sillons; il s'efforçait de gagner le bois, poursuivi par les forestiers. L'intervalle qui le séparait d'eux s'agrandissait de plus en plus, et il était évident qu'il allait leur échapper, lorsqu'à la dernière clôture il se trouva inopinément en face d'une troupe de _boisiers_ qui l'entourèrent et le saisirent.

Aux cris qui l'avertissaient de cette capture, Moser fit un geste de triomphe, et, à bout de forces, se laissa glisser au pied du fossé.

Un quart d'heure après, tout le monde était réuni devant la ferme du père Louroux. On attelait une charrette pour le forestier, dont on avait pansé les blessures. A quelques pas, au milieu d'un cercle formé par les _boisiers_, se tenaient _Bon-Affût_ et Bruno. Ils avaient les mains liées et étaient appuyés à un petit mur d'enclos. Louise, assise un peu plus loin, sanglotait, la tête sur ses genoux. Je m'approchai pour donner quelques encouragements aux prisonniers; mais le braconnier, longtemps silencieux, venait d'adresser la parole à la jeune pastoure: il parlait en breton, afin de n'être pas compris de ceux qui les entouraient.

--Ne pleure pas, chère créature, disait-il d'une voix très douce: oublies-tu qu'il y a ici un mauvais coeur jaloux qui boit tes larmes comme une eau de source?

Son oeil indiquait Michelle, qui les regardait de loin avec une expression de joie troublée; mais la pastoure ne parut point prendre garde à l'espèce d'avantage qu'elle donnait à sa rivale: le malheur de ses deux amis l'occupait uniquement.

--En prison! vous, en prison! mes pauvres gens! reprit-elle les mains pressées l'une contre l'autre.

--Le garçon n'y sera pas longtemps, vu qu'on ne trouvera rien contre lui.

--Mais vous, cher homme, dit la Louison en regardant _Bon-Affût_ avec une tendresse filiale, qu'allez-vous devenir quand il n'y aura plus de feuilles sur votre tête, que vous ne pourrez plus respirer _au coeur de l'air_, et qu'il faudra rester nuit et jour entre des murailles?

Le front du braconnier s'obscurcit.

--Oui ce sera une dure épreuve, dit-il sourdement.

--Laissez-moi vous suivre au moins, vieil Antoine, reprit vivement Louison; peut-être qu'ils me permettront de demeurer avec vous, et, si c'est défendu, je pourrai rester à la porte de votre prison, je chanterai pour vous avertir que je suis là; j'irai prier les juges qu'ils vous laissent partir.

--Pauvre innocente! interrompit _Bon-Affût_, qu'est-ce qu'on dirait ici, et comment vivrais-tu là-bas?

--Ici on dirait que je vous sers comme mon vrai père, répliqua la pastoure, vous savez qu'on le dit déjà, et, pour vivre là-bas, je travaillerais, ou, s'il n'y a pas d'ouvrage pour moi, eh bien! je m'asseoirais au coin de la prison, et quand il passerait de bonnes âmes, elles verraient que j'ai faim et elles me secourraient pour l'amour du Christ!

Un sourire attendri passa sur le visage du braconnier; il regarda avec complaisance la petite paysanne, dont le charmant visage était tourné vers lui.

--Tu as bon coeur, la Louison, dit-il, mais il faut que tu restes à la Magdeleine; je le veux. Il n'est pas bon que les jeunes filles soient par les chemins, demandant secours à ceux qui passent. S'il y en a qui donnent au nom du Christ, comme tu dis, il y en a aussi qui veulent prendre au nom du diable. Demeure ici; Bruno reviendra avant qu'il soit longtemps, et moi plus tard.

La pastoure voulut insister.

--C'est dit, entends-tu bien? ajouta le braconnier d'un ton impérieux.

Louison joignit les mains et baissa la tête.

--On fera selon votre désir, dit-elle avec une résignation presque craintive.

Il y eut un assez long silence; Bruno l'interrompit en annonçant à demi-voix qu'on allait partir. Les gardes venaient, en effet, de placer Moser dans la charrette et reprenaient leurs fusils. La pastoure se jeta au cou de _Bon-Affût_ en sanglottant. Le courage de celui-ci parut fléchir: il devint très pâle, tout son corps tremblait, et il fut obligé de s'asseoir; mais ce ne fut que l'émotion d'un instant. Il se releva presque aussitôt.

--Allons, Dieu vous gardera, pauvre fille, dit-il en retenant avec peine ses sanglots, ne pleurez pas, vous donneriez occasion de parler aux mauvaises gens... Embrassez-la, Bruno..... et maintenant en voilà assez. Du courage, mes enfants, nous reviendrons quand il plaira à Dieu!

Puis, comme s'il se ravisait:

--Encore un mot, la Louison, ajouta-t-il plus bas; vous savez où est la _Mare-aux-Aspics_, vous connaissez le trou de la _verdaude_; j'ai caché au fond sept pièces de six livres, qui sont toutes mes économies: je voulais en avoir dix pour le jour où Bruno et vous seriez revenus ensemble de l'église. Tant que j'aurai chance de compléter la somme, n'y touchez pas; mais, si on vous dit que je n'ai plus besoin que de prières, alors prenez l'héritage; la _verdaude_ vous connaît comme moi, et vous laissera faire.

A ces mots, il embrassa de nouveau la jeune paysanne, dont les sanglots redoublaient malgré elle.

Je me décidai à intervenir.

--Rassurez-vous, ma bonne créature, lui dis-je en breton, vos deux amis reviendront bientôt.

--Monsieur parle _blohik_[17]! s'écria le braconnier; alors il a tout entendu!....

[Note 17: Dialecte breton de l'évêché de Vannes.]

--Mais il n'abusera de rien, ajoutai-je rapidement, car il part aussi tout à l'heure et vous rejoindra demain à Savenay, où il espère bien que sa déposition vous justifiera complétement.

--Que Dieu vous en récompense! répondirent en même temps Bruno et la pastoure.

Nous ne pûmes en dire davantage, car les gardes arrivaient. Ils firent signe aux prisonniers, qui allèrent se placer derrière la charrette, et la petite escorte se mit en marche.

En passant, Moser me salua. Il avait sur son visage défait et dans ses yeux enfiévrés une expression de joie farouche. A le voir si faible et si pâle conduire en triomphe ces deux hommes pleins de vigueur, je me rappelai involontairement Richelieu à l'agonie, traînant à sa suite de Thou et Cinq-Mars. Les _boisiers_ regardaient, groupés à l'entrée de l'aire, et Louison, debout sur le petit mur, adressait de loin des signes d'adieu aux prisonniers; mais tout-à-coup elle poussa une exclamation, se retourna vers moi et se rassit en pleurant. La charrette et ceux qui la suivaient venaient de disparaître sous l'ombre des _rabines_.

Je ne pus arriver à Savenay que le surlendemain; mais je me rendis aussitôt chez le magistrat chargé d'instruire l'affaire de Bruno et du braconnier. Mes explications suffirent pour dissiper tous les soupçons d'incendie et pour faire rendre la liberté au jeune coureur de bois. Quant à son compagnon, il avait trop de vieux comptes à régler avec les forestiers pour que je pusse obtenir son élargissement avant mon départ; mais j'avais heureusement retrouvé à Savenay un ancien condisciple, devenu avoué, qui me promit de surveiller son affaire et de l'assister au besoin. J'appris effectivement, assez longtemps après mon excursion chez les _boisiers_, que l'avoué de Savenay avait réussi à tirer _Bon-Affût_ de prison au bout de quelques semaines, et qu'il l'avait placé sur le domaine de Carheil, où l'ancien braconnier était devenu le modèle des gardes-chasse. On m'assura même que ce dernier allait se trouver de nouveau réuni au _chercheur de miel_, récemment gagé comme terrassier-planteur, et qui devait le rejoindre, après la sève d'août, avec la pastoure de la Magdeleine, que les gens du _couvert_ appelaient par avance Louison Bruno.

HUITIÈME RÉCIT.

LA GROAC'H.

J'étais parti de Pontrieux fort tard, prenant un chemin de traverse que j'avais autrefois parcouru et qui, selon mon calcul, devait me permettre d'atteindre Tréguier avant la fin du jour; mais je m'aperçus bientôt que mes souvenirs m'avaient trompé. La nuit me surprit au tiers du voyage, et je commençai à craindre de m'égarer au milieu de ces routes entrelacées que l'obscurité rendait plus difficiles à reconnaître. Pour comble d'embarras, le vent s'éleva et la neige se mit à tomber.

Je venais justement d'atteindre un plateau couvert de bruyères que l'orage balayait sans obstacle et où on eût en vain cherché un abri. Enveloppé dans mon caban de peau de chèvre, la tête basse et le corps penché pour lutter contre le vent, je suivais avec peine le sentier inégal. De quelque côté que mon regard se tournât, il n'apercevait qu'un nuage blanchâtre et mobile qui confondait la terre avec le ciel. Par intervalle pourtant la tempête semblait s'arrêter; le vent se taisait, on entendait retentir au loin des rumeurs de cascade, ou quelques hurlements plaintifs de loups affamés; puis la rafale s'élevait de nouveau, grandissait, grondait, et tout allait se perdre dans un immense rugissement.

J'avais d'abord lutté avec une sorte de plaisir orgueilleux contre ces tourbillons qui se succédaient comme des vagues; mais insensiblement, la fatigue et le froid amortissaient mon ardeur, et je commençai à chercher autour de moi les moyens de me procurer un abri.

Par bonheur, le sentier que j'avais suivi jusqu'alors ne tarda point à descendre et à s'enfoncer dans une gorge étroite. Quelques arbres dépouillés montrèrent, devant moi, leurs silhouettes confuses, et, à mesure que je m'en approchais, l'orage semblait s'éloigner. Enfin, je me trouvai à l'entrée d'une coulée où ses sifflements assourdis par les montagnes n'arrivaient plus que comme un écho, et où la neige tombait moins pressée.

Je relevai la tête, heureux de pouvoir respirer à l'aise.

Je savais d'ailleurs, par expérience, que le vallon annonçait immanquablement des habitations. Un lavoir, un four isolé, me confirmèrent bientôt dans cette espérance, et, au bout de quelques pas, j'aperçus un hameau composé d'une douzaine de chaumières.

La première, dont je m'approchai, était obscure et vide; mais dirigé par un bruit de voix, j'en gagnai une autre bâtie à l'écart, et, poussant la porte, je me trouvai au milieu d'une _filerie_ bretonne[18].

[Note 18: Réunion des femmes qui veillent en filant.]

Une douzaine de femmes, accroupies sur leurs talons, autour d'un foyer où brillait une flambée d'ajoncs, tournaient leurs fuseaux en causant et en chantant. Quelques enfants, couchés à leurs pieds, s'étaient endormis, et une jeune mère, assise au coin le plus reculé de l'âtre, allaitait un nouveau-né en murmurant, à demi-voix, un air de nourrice.

A mon entrée, toutes se détournèrent. Je m'étais arrêté sur le seuil pour secouer la neige dont j'étais couvert, et je déposai mon bâton près de la porte selon l'usage. La maîtresse de la maison comprit que je demandais un abri.

--Bénédiction de Dieu à ceux qui sont ici, dis-je en m'avançant à sa rencontre.

--Et à vous! répliqua-t-elle avec le laconisme armoricain.

--Il y a un drap mortuaire sur la lande, et les loups eux-mêmes ne retrouveraient pas leur chemin.

--Les maisons ont été faites pour les chrétiens.

En prononçant ces mots, la paysanne me montrait du geste le foyer. Toutes les fileuses s'écartèrent pour m'engager à approcher, et j'allai prendre place près de la jeune mère, tandis que la maîtresse du logis jetait sur le feu une brassée de ronces desséchées.

Il y eut un assez long silence, les lois de l'hospitalité bretonne défendant d'adresser des questions à un hôte avant qu'il n'ait parlé lui-même. Je demandai enfin si Tréguier était encore loin.

A trois lieues et quelques _sifflées_, répondit la paysanne; mais les rivières sont débordées et la route dangereuse sans guide.

--Un de vos hommes ne pourrait-il m'en servir?

--Les hommes d'ici sont partis pour Terre-Neuve sur le navire le _Saint-Pierre_.

--Quoi, tous?

--Tous, notre _maître_[19] sait bien que ceux de la même paroisse embarquent ensemble quand ils le peuvent.

[Note 19: Les paysans bretons appellent les bourgeois _mon maître_.]

--Et vous les attendez?

--Chaque jour.

--Oui, oui, reprit une des fileuses, en soupirant, que Dieu les protège! Les autres navires sont de retour à Bréhat, à Saint-Brieuc, et partout, il n'y a que le _Saint-Pierre_ en retard......

--Et pourtant, continua une seconde femme avec intention, il est temps que les hommes reviennent.

--Pourquoi cela? demandai-je.

Elle me montra du doigt la paysanne qui était assise devant moi sur l'âtre.

--Demandez à Dinah combien il lui reste de boisseaux d'orge dans sa huche? dit-elle.

La jeune Bretonne rougit.

--Sans compter, ajouta la maîtresse de la maison, qu'elle me doit autant de mesures de lait que son enfant a de jours.

--Et que le propriétaire de la maison a menacé hier de faire vendre chez elle, ajouta une troisième.

--Aussi, reprit celle qui avait parlé la première, je lui ai conseillé de demander à Dieu que les matelots du _Saint-Pierre_ aient fait bonne pêche pour avoir double part!

--Je demande seulement à Dieu qu'il ramène Joan, dit la paysanne, en serrant son nourrisson contre son sein.

Je fus frappé de l'accent triste, passionné et profond avec lequel ces mots avaient été prononcés, et je me tournai vers Dinah pour la regarder. C'était une femme de vingt-quatre ans au plus, dont la beauté avait quelque chose de mâle et de doux à la fois. La taille droite, le front haut, ses pieds nus hardiment appuyés sur la pierre de l'âtre, elle soutenait d'un bras l'enfant qui s'était endormi sur son sein, tandis que son autre main retombait immobile. Il y avait dans les lignes souples mais fièrement dessinées de son visage, dans ses lèvres entr'ouvertes, dans ses yeux noirs, toujours prêts à se baisser, je ne sais quelle fierté effarouchée que tempérait pourtant visiblement une bienveillance caressante.

Au bout d'un instant, elle s'aperçut que je l'observais et détourna la tête avec embarras. Mais pendant l'examen auquel je m'étais livré, la conversation avait continué entre les fileuses, et chacune d'elles parlait de ce qu'elle devait faire quand le _Saint-Pierre_ serait de retour.

--J'irai à la ville et je mangerai une fois du pain de froment à ma faim, disait l'une.

--Mon frère m'a promis une bague d'argent de trente _blancs_, ajoutait une autre.

--Moi, j'achèterai une messe pour l'âme de ma mère.

--Moi, j'irai au pardon de Sainte-Anne.

--Et vous, Dinah? demandai-je à la paysanne, que ferez-vous quand Joan sera de retour?

--Je mettrai son enfant dans ses bras et je resterai avec eux, me répondit-elle en rougissant.

Dans ce moment, la vache noire qui se trouvait au fond de la cabane, avança la tête par-dessus la claie qui nous séparait d'elle et fit entendre un meuglement.

--Il y a quelqu'un près du seuil, dit la maîtresse de la maison.

Elle n'avait point achevé qu'un coup brusque ébranla la porte, et qu'une voix rude se fit entendre au dehors.

--Y a-t-il place pour les pauvres dans cette maison? demanda-t-elle.

--Anaïk Timor! s'écrièrent toutes les femmes.

--Anaïk! répéta Dinah, en rapprochant son enfant de son sein par un mouvement involontaire.

--Qu'est-ce donc? demandai-je.

--Une mendiante qui voit clair dans l'avenir, et qui jette des sorts, ajouta la maîtresse de la cabane.

--Y a-t-il place pour les pauvres dans cette maison? répéta la voix d'un accent d'impatience.

--Laissez-la entrer, ou elle nous fera arriver malheur, fit observer Dinah.

Une fileuse alla ouvrir la porte, et Anaïk Timor parut.

C'était une vieille femme, de petite taille, et dont les vêtements en lambeaux laissaient voir en partie les membres maigres. Elle portait sur l'épaule un bissac de toile rousse d'où sortait le goulot d'une bouteille, et tenait de l'autre main un bâton d'épines durci au feu. La neige, qui s'était arrêtée dans les déchirures de ses vêtements souillés, semblait en tacheter la couleur sombre, et quelques mèches de cheveux gris, hérissés par le givre, pendaient en glaçons le long de ses joues creusées. Son oeil gris avait cette expression âpre et pourtant flottante que donne la folie ou l'ivresse.

Elle s'arrêta au milieu de la chambre et se secoua avec un sourd grognement.

--On a bien de la peine à recevoir la vieille Timor, dit-elle, en promenant autour d'elle un regard mécontent; on la laisse frapper sans répondre.

--Personne ne vous attendait, répliqua la maîtresse avec quelque embarras.

--Non....... on ne m'attend jamais, moi, grommela Anaïk; qu'importe à ceux qui ont chaud près du foyer que les autres aient froid hors du seuil! Mais il faut prendre garde; tout le monde aura son tour!......

Bien que je connusse les priviléges accordés aux mendiants de nos campagnes, et que je fusse accoutumé à les voir, une fois admis, traiter les maîtres de la maison sur un pied d'égalité, je m'étonnai du ton impérieux et presque menaçant de la vieille femme. Tout en grondant elle s'était déchargée de son bissac. Après l'avoir déposé dans un coin, elle fit quelques pas vers l'âtre et m'aperçut.

--Ah! il y a ici un gentilhomme[20], dit-elle en s'arrêtant court et fixant sur moi son regard perçant; un gentilhomme qui porte de la toile fine...... qui a une montre... Jann aussi en avait une.... et des anneaux d'or aux oreilles.... et des souliers à rubans! Quand Jann vivait, la vieille Timor n'avait pas besoin de frapper aux portes avec un bâton de mendiante! Mais il est allé rejoindre son père et ses soeurs.... Alors tout le monde a pu marcher sur la tête de la veuve qui avait descendu en terre son dernier fils.

[Note 20: Les Bretons donnent ce nom à tous les citadins (_Tud-Gentil_).]

Et elle se mit à chantonner inintelligiblement les couplets connus de la peste d'Elliant.

«J'avais neuf fils que j'avais mis au monde et voilà que la mort est venue me les prendre.

»Me les prendre sur le seuil de notre porte, et je n'ai personne pour me donner une goutte d'eau.»

Tout en murmurant ce chant, elle s'était agenouillée sur la pierre du foyer, et elle étendait ses mains de squelette devant la flamme dont les lueurs mourantes faisaient scintiller le givre sur sa chevelure. Ses yeux hagards, qui erraient autour d'elle, s'arrêtèrent sur Dinah, et un éclair haineux traversa tous ses traits.

--Ah! te voilà, oeil de corbeau, reprit-elle; pourquoi viens-tu avec d'honnêtes gens, toi, la fille d'un cordier.

Je regardai la jeune paysanne qui pâlit.

Ces mots de _fille de cordier_ m'expliquaient la timidité de Dinah, et la vague malveillance qui semblait l'entourer. Elle appartenait à cette race maudite de _kacouss_ contre laquelle s'élevait encore en Bretagne le préjugé populaire.

--Tu es fière, reprit Anaïk, parce qu'un jeune homme de la paroisse a bien voulu de toi; parce que tu as un enfant qui grandit... Moi aussi, j'ai eu un mari, des enfants!!!! Mais attends un peu! Voilà un an que je t'ai prédit de mauvais jours....

--Pourquoi me voulez-vous du mal, Timor? demanda Dinah d'un ton doux et craintif.

--Pourquoi! s'écria la vieille; tu me demandes pourquoi? ton mari ne m'a-t-il pas chassée de sa maison?

--Parce que vos injures me faisaient pleurer.