Part 1
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LES
DERNIERS PAYSANS
PAR
ÉMILE SOUVESTRE
II
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
RUE VIVIENNE, 2 _bis_.
1851
LA NIOLE BLANCHE.
(Suite.)
A la vue du gendarme qui venait de paraître sur le seuil, Jérôme devint très pâle, le verre qu'il allait porter à ses lèvres resta à moitié chemin, le brigadier nous salua avec la politesse joviale ordinaire à ses pareils.
--Bon appétit, dit-il, et ne vous dérangez point pour moi; il paraît que la santé se soutient, père Jérôme?
--La... la santé! bégaya le cabanier, tenant toujours son verre à la même hauteur.
--J'ai voulu faire une petite visite en passant, reprit le gendarme, qui appuyait ironiquement sur les mots; mais où est donc la _Loubette_?
--Est-ce qu'elle n'est pas là? dit le cabanier, qui regarda autour de lui.
--Vous le savez bien, vieux finot, reprit le brigadier, et vous allez m'avouer tout de suite où elle est.
--Je vais...... je vais la chercher, dit Jérôme, qui fit un mouvement vers la porte.
Mais le gendarme lui barra le passage.
--Minute! s'écria-t-il, on ne sort pas, mon brave.
--On ne sort pas! répéta le cabanier de plus en plus effrayé; cependant pour avertir _Loubette_.
--Justement nous ne voulons pas qu'on puisse l'avertir, répliqua le brigadier en clignant de l'oeil, et c'est pourquoi j'ai laissé un homme à l'extérieur. Voyons, père Blaisot, il n'y a plus à faire le malin avec nous; on sait que votre fils est ici.
--Guillaume! s'écria le cabanier avec un saisissement de surprise trop naturel pour être joué.
--Et nous venons l'arrêter comme réfractaire, ajouta le gendarme. Croyez-moi, l'ami, engagez-le à se rendre.
Jérôme jura par tous les saints du haut et du bas Poitou qu'il ignorait le retour de son fils, et qu'il n'était pour rien dans sa résistance à l'arrêt du sort qui l'appelait sous les drapeaux; mais le brigadier connaissait évidemment son homme, et, persuadé que Jérôme cachait le réfractaire, il voulut l'effrayer.
--Pas de farces, dit-il en hérissant sa moustache; on sait que vous êtes tous des _blancs_ dans le pays; aucun de vous n'ouvrirait la bouche pour mettre l'autorité sur la piste d'un réfractaire; vous n'avez pas même l'air de vous douter de la chose; mais on connaît les couleurs, mon cher, et les ennemis de l'ordre n'ont qu'à se bien tenir.
Blaisot voulut protester de sa soumission au gouvernement de juillet.
--Faites donc pas le câlin, reprit l'agent de la force publique d'un ton presque menaçant; on vous connaît, peut-être! Est-ce que vous-même vous n'avez pas refusé de rejoindre dans le temps? Si on était méchant garçon, on pourrait le dire assez haut pour être entendu de Fontenay, et alors gare l'amende, la prison et le reste!
--Le reste! murmura le cabanier, qui se rappelait avoir vu fusiller les réfractaires et ceux qui leur donnaient asile pendant la guerre de la Vendée.
--Quoi qu'il arrive, continua le gendarme, je vous aurai averti; il ne faudra vous en prendre qu'à vous-même, si le procureur du roi se fâche et si les garnisaires vous mangent.
A ce mot de garnisaires, Blaisot devint encore plus pâle.
Ceux qui ont vécu dans le pays où a fleuri ce système odieux de la République et de l'Empire peuvent seuls comprendre tout ce qu'un pareil mot renferme. Pour nos paysans, recevoir les garnisaires, c'était souffrir le sort de pays conquis. Livrés à des soudards dont la mission était surtout de se rendre insupportables, il fallait subir à la fois la ruine et l'insulte, car ces loups officiels, en dévorant leur proie, ne manquaient jamais de la railler d'être si maigre. L'idée de se trouver exposé à une telle épreuve épouvanta Blaisot. Aux émotions de sa poltronnerie vinrent se joindre les inquiétudes de son avarice; il vit ses épargnes englouties et sa cabane au pillage.
--Sainte Vierge! ne parlez pas de garnisaires, Monsieur Durand, s'écria-t-il enjoignant les mains; aussi vrai que j'ai été baptisé, Guillaume n'est pas venu au pays. Ah! Jésus! ce n'est pas moi qui voudrais le cacher pour attirer le malheur sur mon pauvre toit. Non, non, mon saint patron est témoin que je ne l'ai point encouragé à faire le conscrit de buissons. Je savais trop bien que j'en souffrirais. Puisque la mauvaise chance lui était tombée, il fallait se soumettre; je le lui ai dit, Monsieur Durand, mais vous savez: le _Triste-Gars_ avait le coeur arrêté dans le pays, et, quoique la fille soit maintenant à un autre, il y pense toujours pour sa damnation.
--Voilà justement pourquoi il revient, fit observer Durand; nos renseignements sont précis; hier on l'a reconnu près de Vallembreuse, ainsi il doit être au _Petit-Poitou_ ou dans les environs. Du reste, on va fouiller la case, et quand il serait sous la pierre du foyer, où vous mettiez autrefois vos fusils, faudra qu'on le trouve, mille dieux! ou j'y perdrai mon nom.
Il allait sans doute donner suite à sa menace, mais nous entendîmes au dehors la voix de la _Loubette_ mêlée à celle des gendarmes; presqu'aussitôt l'un d'eux entra, tenant par la main la jeune fille, qui se plaignait très haut.
--C'est-il la loi maintenant, s'écria-t-elle, qu'on arrête les gens quand ils rentrent tranquillement chez eux? Votre uniforme vous rend bien effrontés, mes gas!
--Ah! ah! c'est la cabanière, dit le brigadier; et d'où viens-tu comme ça, ma vieille?
--D'un endroit où on ne tutoie pas les filles qui ne vous connaissent pas! répondit-elle avec une hardiesse provocante.
--Bah! j'ai donc bien changé depuis mon dernier voyage? demanda le gendarme.
--Possible, dit la _Loubette_, je n'ai pas gardé votre signalement.
--Alors tu ne sais pas qui je suis?
--Je vois que vous n'êtes pas des gens polis, toujours, répliqua la jeune fille aigrement.
Il était évident que cette exagération de mauvaise humeur avait surtout pour but de cacher son trouble et de gagner du temps; le brigadier parut le comprendre:
--Prenons donc des mitaines à quatre pouces, dit-il ironiquement; mademoiselle _Loubette_ pourrait-elle nous faire l'honneur de nous dire d'où elle vient dans ce moment?
--C'est bien malaisé à savoir, dit la paysanne du même ton bourru, j'étais allée porter la pitance au grand berger.
--Elle ne venait pas du côté où nous avons vu le troupeau, dit le gendarme qui était entré avec elle.
--Il y a donc à cette heure un chemin commandé? reprit la _Loubette_, toujours aussi maussade.
--On ne prend pas le plus long pour son plaisir, objecta Durand.
--Mais on le prend pour son devoir, répliqua la paysanne, et j'avais oublié quelque chose près du grand canal.
--Quoi donc?
--Vous le voyez bien.
Elle avait tiré de dessous son tablier une petite faucille qu'elle jeta derrière la porte, sur un tas d'herbe fraîchement coupée. Durand et son compagnon se regardèrent: les réponses de la jeune fille étaient si vraisemblables et faites d'un tel accent, que tous deux se trouvaient évidemment embarrassés; mais le brigadier n'était pas homme à se payer de pareils subterfuges.
--Ma foi, dit-il après un instant de silence, je vois que vous êtes une fine mouche et qu'il n'y a pas moyen de vous prendre au gluau; vaut mieux alors tout vous dire franchement. Voilà l'histoire, ma fille: le grand Guillaume est pincé!
--Vrai! s'écria la _Loubette_.
--On l'a rencontré en route, nous avons été avertis; il n'y a plus moyen de nous échapper.
La paysanne joignit les mains.
--Pauvre _gas_! dit-elle; hélas! fallait finir comme ça; c'est un crève-coeur que j'attendais! mais puisqu'il est arrêté, Monsieur Durand, on ne m'empêchera pas de le voir; c'est-il à Chaillé que vous l'avez emmené?
Les deux gendarmes échangèrent encore un regard: en prenant au mot le brigadier, la jeune fille l'avait complétement dérouté. Ainsi battu pour la seconde fois dans ses propres embuscades, il se décida à attaquer de front.
--Au diable! dit-il, vous seriez capable d'en revendre à tous les juges d'instruction du département; mais c'est assez de charades comme ça, ma chère: je vous répète que le grand Guillaume est au _Petit-Poitou_, que nous le cherchons et que vous venez de lui parler.
--Ainsi tout ce que vous avez dit était des menteries! s'écria la paysanne.
--On vous demande où vous avez laissé Guillaume, interrompit le brigadier.
Mais _Loubette_ paraissait indignée.
--Voilà qui est glorieux! dit-elle; tromper une pauvre fille, pour qu'elle soit dommageable à son propre frère!
--Tonnerre! vous ne voulez donc pas répondre? dit Durand impatienté.
--Non! répliqua la cabanière avec énergie; puisque vous me tendez des piéges, je n'ouvrirai plus la bouche; on me hacherait menu comme balle d'avoine plutôt que de me faire dire un mot.
--Nous perdons notre temps avec ces chouans-là, s'écria Durand, le père est un sournois et la fille une _dessallée_[1]; vite, deux hommes ici pour garder la case, pendant que tu viendras avec moi battre l'estrade vers le grand canal.
[Note 1: Rusée.]
Il avait regagné la porte; je le suivis. La nuit était étoilée; mais de grands nuages passaient par instants et amenaient des alternatives d'ombre et de lumière. Lorsque nous sortîmes, tout était plongé dans l'obscurité. Le brigadier appela deux hommes qui veillaient en dehors et commença à leur donner ses instructions à voix basse, mais il ne tarda pas à s'interrompre; la brise venait d'apporter jusqu'à nous un bruit que je ne reconnus point d'abord.
--On dirait une niole qui passe sur le grand canal, fit observer un des gendarmes.
Tout le monde prêta l'oreille. Le clapotement des eaux refoulées par la petite barque devenait moins confus. Dans ce moment, son conducteur se mit à fredonner la chanson du _retour des noces_. Quoique la voix me parût avinée, je la reconnus; c'était celle de Nivôse Bérard. Les vers de la mélancolique ballade nous arrivaient si nettement, que le _coureur de bois_ était évidemment près d'aborder. Son chant continuait avec la même expression d'insouciance, lorsqu'il s'éteignit tout-à-coup. Il y eut un silence de quelques secondes, puis nous entendîmes un cri sourd, un bruit de pas précipités, et _Fait-Tout_ vint tomber au milieu de nous chancelant et hors d'haleine.
--C'est la jambe de bois! s'écria le brigadier surpris; comment diable se trouve-t-il ici à cette heure? D'où viens-tu, vagabond, et que t'est-il arrivé?
Nivôse voulut répondre, mais l'ivresse et la peur enchaînaient sa langue: à demi renversé sur le banc placé près du seuil de la cabane, il tendait les mains vers le massif de saules du grand canal, en bégayant des mots entrecoupés.
--Comprenez-vous ce qu'il veut dire? demanda Durand à ses hommes.
--Le pauvre diable n'a plus sa raison, reprit le gendarme qui avait déjà parlé.
--Je vous dis.... balbutia _Fait-Tout_, que je l'ai vue, j'en suis sûr.... je l'ai vue.
Et me saisissant la main:
--C'est là, dit-il, comme j'abordais.... elle est sortie du milieu des roseaux.... et elle a filé sous les arbres!
--Mais qui? quoi? s'écria le brigadier impatienté.
--Eh bien, elle! murmura _Fait-Tout_, dont la voix devient encore plus basse, la _niole d'angoisse_!
Les gendarmes firent un mouvement de surprise; Durand haussa les épaules.
--Il aura aperçu un rayon de lune qui glissait sur l'eau! reprit-il.
Mais le coureur de bois insista.
--Je vous dis qu'elle a passé tout près de moi, et, comme je ne rangeais pas ma barque, j'ai entendu une voix répéter: _Tourne ou je te retourne!_
--Alors, tu as vu le _tousseux jaune_? demanda Durand d'un ton railleur.
--J'ai aperçu le mort qu'il emportait.
--Un mort?
--Sa tête pendait à l'avant de la niole et traînait dans les joncs.
--Allons, ivrogne! dis que tu as eu peur, interrompit le brigadier.
--Non! s'écria le coureur de bois; au premier instant, l'eau-de-vie m'a soutenu le coeur, et la preuve, c'est que je lui ai parlé.
--Au conducteur de la _niole d'angoisse_?
--Je lui ai demandé tout haut: _Mâle ou femelle, qui emmènes-tu!_
--Et il t'a répondu?
--Il m'a répondu: _J'emmène le grand Guillaume!_
Le cabanier, qui était accouru sur le seuil, poussa un cri; mais la _Loubette_ resta immobile. Durand ne parut nullement ébranlé par l'accent de conviction de Bérard.
--Nous sommes encore pas mal innocents d'écouter ici ce père la Soif, dit-il; pendant ce temps-là, notre conscrit se donne de l'air. Vite, les enfants, préparez les armes et commençons la chasse!
Nous entendîmes craquer les batteries des carabines, puis les gendarmes s'avancèrent avec leur chef dans la direction du grand canal.
Nous les suivîmes tous par un mouvement involontaire; Bérard lui-même se laissa entraîner, en protestant toutefois que nous courions à notre perte. Le brigadier arriva le premier au massif de saules. Le canal, plongé dans la nuit, formait un large sillon noir que tachetaient, de loin en loin, les touffes de plantes aquatiques. Durand se retourna en ricanant:
--Eh bien! où est donc sa _niole blanche_? demanda-t-il.
--Regardez! cria _Fait-Tout_, qui nous montrait l'embouchure de l'_étier_.
Tous les yeux se fixèrent en même temps sur le point indiqué: en avant, d'un jet de clarté stellaire qui argentait les eaux, une forme vague glissait légèrement dans l'obscurité; elle atteignit bientôt la ligne lumineuse, et nous reconnûmes une petite barque recouverte de blanc.
Cette fois le brigadier parut céder au saisissement général.
--C'est elle! c'est la _niole d'angoisse_! répétèrent plusieurs voix.
--Elle rentre dans le grand _étier_, dit Jérôme.
--Mais elle nous a laissé auparavant son chargement, acheva Fait-Tout.
Il désignait du doigt un petit atterrissement qui, jusqu'alors, avait été caché par la berge; nous nous penchâmes tous à la fois, et nous aperçûmes le cadavre d'un noyé.
Il était couché au milieu des broussailles, la face contre terre et les deux bras étendus. Les gendarmes descendirent jusqu'à lui, le dégagèrent des repoussés de frêne, et, l'enlevant avec effort, le déposèrent sur le bord du canal. La _Loubette_, qui les avait aidés, se mit alors à genoux près du mort pour le mieux examiner. Le long séjour sous les eaux avait rendu le visage méconnaissable, mais les vêtements semblaient être ceux du réfractaire; enfin, une bague, que l'on retrouva à la main gauche, dissipa tous les doutes: c'était l'anneau de promesse dont m'avait parlé le cabanier, on y lisait distinctement les noms de Guillaume et de Lousa!
Le corps du noyé fut porté à la cabane, et on le déposa dans un petit appentis fermé attenant au logis d'habitation. Le hasard ayant appris au brigadier Durand que j'avais quelques notions de médecine, il me pria de dresser procès-verbal. Il fallait, pour cela, procéder à l'examen du cadavre, afin d'en connaître l'état et de constater la cause du décès. Cependant les deux gendarmes, qui étaient retournés à Chaillé, avaient répandu le bruit de ce qui venait d'arriver. Malgré la nuit, on accourut bientôt du voisinage pour voir le mort.
On sait que tout événement qui réunit des paysans est pour eux l'occasion de manger et de boire. Les traditions d'hospitalité ne leur permettent pas de recevoir ceux qui viennent prendre part à la douleur ou à la joie de la famille sans offrir le pain et le vin, ces deux antiques symboles d'alliance. La _Loubette_ couvrit, en conséquence, la table de tout ce qui pouvait être offert, et Jérôme se chargea de faire les honneurs de la maison. Il accueillait tout le monde avec de bruyantes lamentations. Aux plaintes des visiteurs sur le sort de son fils, il répondait par des plaintes sur son propre sort. Qu'allait devenir la cabane, gouvernée par une coiffe et par deux bras vieillis? Tôt ou tard on le verrait infailliblement réduit aux haillons des chercheurs d'aumône, et par malheur, on n'était plus au temps de la grande soeur de la sagesse, qui _demandait à Dieu de devenir étoffe, pour vêtir les pauvres gens_[2]. Tous ces gémissements étaient entrecoupés de libations qui me parurent en adoucir sensiblement l'amertume. Comme tous les paysans, le cabanier, qui ne se mettait que rarement en dépense, voulait au moins profiter de celle qu'il ne pouvait éviter, et il buvait seul autant que tous les visiteurs.
[Note 2: Ces paroles sont historiques; elles furent prononcées par la soeur Marie-Louise, qui fonda la maison des _Filles de la Sagesse_, à Saint-Laurent (Vendée).]
Quant à la _Loubette_, après avoir mis le couvert, elle était sortie et avait d'abord rôdé quelque temps autour des gendarmes groupés au dehors. Son attitude et son expression me surprirent. Ses larmes coulaient, mais sans les éclats ordinaires aux douleurs campagnardes; c'était plutôt une angoisse agitée qu'entrecoupaient des tressaillements nerveux. Elle se dirigea bientôt vers l'appentis où l'on avait déposé les restes de son frère. Ceux-ci avaient été recouverts d'un drap roux en toile de chanvre, et on avait allumé aux pieds deux chandelles de résine. Tous les arrivants venaient pour regarder le mort; mais la _Loubette_, assise à terre sur le seuil, la figure cachée sur ses genoux, barrait la porte et ne permettait à personne d'entrer. Cependant, à la voix du vieux Jacques, elle tressaillit et releva la tête.
Le grand berger était debout devant l'appentis, contemplant cette forme humaine à jamais immobile qui se dessinait dans l'obscurité. Il tenait des deux mains son chapeau appuyé sur sa poitrine, ses longs cheveux gris tombaient sur ses épaules, et un pli douloureux crispait son front tanné.
--Voilà donc ce qu'on gagne à vieillir! dit-il, en ayant l'air de penser tout haut plutôt que de s'adresser à quelqu'un; ceux qu'on a vu naître sont étendus sur les tréteaux, et la fille de la maison pleure à la porte!
--Dieu essaie notre coeur, vieux Jacques! dit la _Loubette_, qui laissait échapper quelques larmes.
Le berger remua la tête.
--Oui, dit-il doucement. Je sais qu'on ne peut pas lui demander compte; mais il y a des fois où il est dur de se soumettre!.... Et c'est donc vrai qu'on ne sait pas comment la chose est arrivée?
--On ne sait rien, dit la jeune fille.
Jacques regarda le cadavre quelque temps en silence.
--On dit toujours du bien de ceux qui sont partis pour l'éternité, reprit-il enfin; mais quand celui-ci était vivant, on en parlait déjà comme d'un mort. Où est l'homme qui serait capable, dans tout le Marais, de lui reprocher une mauvaise action ou seulement un mauvais mot? Sa présence riait à tout le monde, et quand il vous avait dit bonjour en passant, on se croyait plus riche.
--Ça n'a pas empêché le malheur de venir, objecta sourdement la _Loubette_.
--Qui aurait pu penser que le vieux Jacques le mettrait en terre? reprit le berger revenant toujours à son étonnement douloureux; qui l'aurait dit, quand il courait avec mes moutons dans la pâture, quand je lui faisais des sifflets de frêne, quand il me lisait l'histoire de la grande guerre au coin d'un fossé?
Le vieillard s'arrêta. Cette énumération de souvenirs avait fait grandir son émotion, deux petites larmes, les dernières, à ce qu'il semblait, d'une source depuis longtemps tarie, glissèrent lentement le long de ses joues. La _Loubette_ parut très troublée.
--Taisez-vous, vieux Jacques, dit-elle très bas et sans regarder le grand berger, vos paroles sont comme un couteau qui entre dans le coeur; pourquoi rendre la peine plus lourde en rappelant la joie?
--Ce que vous dites, c'est la raison, ma fille, reprit le paysan déjà remis; aussi voilà qui est fini, je ne parlerai plus; seulement vous laisserez bien le grand berger voir une dernière fois le fils de la maison?
Il avait fait un mouvement pour franchir le seuil de l'appentis; la _Loubette_ parut hésiter, et ne se rangea qu'avec une visible répugnance.
--Faites vite, Jacques, dit-elle, ou tout le monde viendra troubler la tranquillité des morts.
Le grand berger entra en se signant. Dans ce moment la _flandrine_, qui était derrière lui et à laquelle on n'avait point pris garde jusqu'alors, voulut le suivre malgré _Loubette_.
--Laissez, dit le vieillard en se retournant vers la jeune fille, la _Bien-Gagnée_ a droit de voir son ancien maître.
Et s'adressant à la brebis:
--Comment n'as-tu pas senti le malheur venir sur nous? dit-il avec un ton de tristesse et de reproche; le bon Dieu t'aurait-il retiré ton instinct, ou bien as-tu oublié Guillaume?
La _flandrine_ redressa la tête à ce nom, et regarda le berger avec une intelligence singulière. Le vieux Jacques s'approcha alors du cadavre, souleva le drap mortuaire, et s'adressant à la brebis:
--Viens, la _Bien-Gagnée_, reprit-il, et prouve que tu as reçu le don; reconnais tes morts!
La brebis s'approcha lentement, tourna autour du noyé, passa la langue sur une de ses mains, puis s'éloigna avec indifférence, et sortit de l'appentis.
Le grand berger parut stupéfait. Il regarda le visage défiguré du cadavre, laissa retomber le suaire, et, tournant la tête:
--Allons, murmura-t-il, l'animal et l'homme se ressemblent; ils oublient les absents et ils abandonnent les morts.
Il s'agenouilla alors près des tréteaux, fit une courte prière, puis se signa de nouveau, et sortit en silence.
Je n'avais pu me livrer encore à l'examen nécessaire pour la rédaction du procès-verbal demandé par le brigadier. Je profitai du moment où la _Loubette_ s'éloignait avec Jacques pour y procéder. Les gendarmes avaient rejoint Jérôme et buvaient dans la cabane; j'appelai _Fait-Tout_, qui était à peu près dégrisé et ne fit aucune difficulté pour me venir en aide. Sûr désormais de n'avoir affaire qu'à un cadavre, il se mit à le dépouiller avec une rapidité et une adresse que l'expérience seule pouvait donner. J'appris, en effet, qu'il fallait ajouter cette industrie à toutes celles qu'il exerçait déjà. Le coureur de bois ensevelissait les _morts de malheur_! c'est le nom donné, dans nos campagnes, à ceux qu'un coup subit a frappés. Surpris dans les erreurs de la vie sans avoir eu le temps de les expier, ils laissent un doute funeste sur le sort de leur âme, et, d'après le préjugé populaire, la plupart appartient à l'enfer. Aussi les mains pieuses qui cousent le suaire des pécheurs absous ne s'offrent-elles point pour eux: il faut appeler un des mercenaires désignés par le nom flétrissant _d'ensevelisseurs des damnés_. Bien souvent même l'église refuse d'ouvrir ses portes à celui qu'elle n'a pas réconcilié, ou, si elle le reçoit, elle ne lui accorde que ses moindres honneurs et ses plus courtes prières. Cette espèce de réprobation grandit surtout quand la fin a été visiblement violente: meurtre ou suicide, on soupçonne un crime, et il semble que le sang du cadavre souille la mémoire du mort.
Tout en déshabillant le noyé, Bérard m'avait remis sur la voie de ces préventions populaires.
--Si c'était Sauvage le _Bien-Nommé_, dit-il, on l'enterrerait sans messe à l'entrée du cimetière; mais, pour un réfractaire, M. le curé n'y regardera que d'un oeil. Ils n'avaient pas moins raison quand ils disaient à Marans que le mauvais vent soufflait sur le _Petit-Poitou_. Voilà deux _gas_ couchés sous l'eau en moins d'un mois. Pour Sauvage, je ne dis rien, il buvait jusqu'à se noyer l'esprit, et il n'avait ni force ni vaillantise; mais celui-ci n'a jamais vu double: il nageait comme une brème, et je l'ai vu abattre un taureau par les cornes.
Le cadavre que nous avions sous les yeux était loin d'annoncer une pareille vigueur, et j'en fis l'observation.
--C'est ce que je me disais tout en vous parlant, reprit le coureur de bois étonné; j'aurais juré que le grand Guillaume était plus membru et mieux en point.
Je lui fis remarquer les jambes grêles du mort, ses mains allongées et ses épaules étroites.
--Faut voir les bras, dit-il en les dégageant de leur dernier vêtement.
Mais il s'arrêta tout à coup, se pencha vivement vers le cadavre, et se récria.
--Qu'y a-t-il? demandai-je.
--Ce qu'il y a, reprit _Fait-Tout_; regardez-moi là, sur l'avant-bras; qu'est-ce que vous voyez, dites?
--Un tatouage.