Part 9
Lorsque nous y arrivâmes, les ouvriers travaillaient aux fouilles sous la direction d’un contre-maître; mais le magnétiseur et son _sujet_ étaient absents. L’ancienne motte d’Ygé avait été découpée par de profondes tranchées, dont les déblais étaient rejetés à droite et à gauche, et percée de puits destinés à l’épuisement des eaux; elle semblait avoir littéralement changé de place. La _foi_, comme le dit mon compagnon, _avait transporté la montagne_. Ces tas de terre jaunâtre et stérile, sur lesquels s’agitaient des travailleurs empressés, offraient un singulier spectacle au milieu des champs fertiles et alors déserts, où la nature préparait en silence ses riches moissons. C’était là comme dans la vie: l’homme abandonnait les biens réels pour courir après des songes.
Nous interrogeâmes vainement le contre-maître sur la direction des travaux et sur les espérances des nouveaux chercheurs de trésors; soit ignorance, soit discrétion, il ne sut rien nous apprendre. Maître Jean nous conseilla de continuer jusqu’à l’auberge de Saint-Cosme, quartier-général des entrepreneurs, où l’on pourrait, selon toute apparence, nous renseigner plus exactement. Nous nous décidâmes à y aller dîner, et, après avoir pris congé du taupier, qui devait quitter là le grand chemin pour s’engager dans la traverse, nous nous remîmes en selle et nous gagnâmes le bourg au galop.
L’arrivée de deux voyageurs _bourgeois_ eût produit dans beaucoup de villages une certaine sensation; mais les habitants de Saint-Cosme étaient blasés sur de pareils événements. Le bruit de nos chevaux n’attira même pas l’aubergiste sur le seuil; il fallut l’appeler. Il vint recevoir la bride de nos montures avec une dignité indifférente. Mon compagnon, qui voulait nous relever dans son opinion, passa à la cuisine, et fit main basse sur tout ce qu’il y avait de présentable dans le garde-manger. L’effet de réaction ne se fit pas attendre. L’hôte, convaincu que des gens qui dînent si bien devaient avoir droit à ses respects, mit le bonnet à la main et nous fit entrer dans un salon où le couvert était mis. Comme les préparatifs culinaires demandaient un peu de temps, il voulut bien, pour adoucir les ennuis de l’attente, nous accorder les agréments de sa conversation. Nous apprîmes par lui que les directeurs des fouilles du mont Jallu devaient arriver dans quelques jours. Il ajouta que, par malheur, il n’y avait point de dames, partant pas de bals, de collations ni de cavalcades. L’aubergiste de St-Cosme ne pouvait perdre le souvenir des fêtes données par les _entrepreneuses_ précédentes, dont il nous parla avec des élans d’admiration et des soupirs de regret. J’en vins à demander quels avaient été les résultats des premières fouilles? Le flot de paroles s’arrêta, et, comme le contre-maître du mont Jallu, notre hôte s’enveloppa dans une prudente discrétion. Je voulus plaisanter les folles espérances des chercheurs d’or; l’aubergiste prit aussitôt l’air d’une vieille prude devant qui on parle d’amour; j’insistai, il rompit l’entretien en prétextant quelques additions à faire au couvert. Je fis remarquer cette singulière réserve à mon compagnon.
--Vous la trouverez, me dit-il, chez tous les habitants du pays auxquels vous parlerez des trésors du mont Jallu. Ils connaissent trop bien les avantages d’une pareille croyance pour aider à l’ébranler. Personne ne tourne en ridicule la montagne qui l’enrichit. Ce qui est d’ailleurs une fiction pour les autres et pour eux une vérité. La motte d’Ygé contient réellement un talisman sans prix: c’est cette ombre de trésor qui attire ici les écus des spéculateurs crédules, comme la fameuse montagne d’aimant des _Mille et une nuits_ attirait autrefois les vaisseaux. Tout compte fait, cette colline a déjà rapporté aux gens de Champaissant et de Saint-Cosme plus de deux cent mille francs. Le moyen de traiter légèrement une pareille voisine!
--Ses bienfaits sont encore peu apparents, repris je en m’accoudant à la fenêtre, qui était ouverte. Voyez ces ruelles fangeuses, ces maisons lézardées, ces pauvres enfants qui courent nus pieds sur les cailloux du chemin! Je ne connais rien de plus propre à faire mentir les idylles qu’un village de France. Pas d’arbres pour ombrager les seuils, pas une fleur pour égayer les fenêtres, aucun témoignage de cet amour de l’homme pour sa demeure, qui est le premier symptôme du bonheur domestique. Ici, la vie est une halte dans la misère et dans la laideur.
--C’est un côté de l’aspect, dit mon compagnon en riant; mais il y en a un autre comme pour toute chose. Vous connaissez le mot de Mme de Staël, qui entendait faire une remarque pleine de justesse: «Oh! que cela est vrai! s’écria-t-elle, cela est vrai..... comme le contraire!» Nos villages français sont inhabitables sans doute, mais en revanche ils sont presque toujours pittoresques. Si la civilisation y perd, le paysage y gagne, et je connais beaucoup d’artistes qui pensent encore que le monde a été fait surtout pour être peint. Otez-en les maisons croulantes, les rues en zig-zag et les enfants en haillons: ils crieront que l’art est perdu! A leur point de vue, cette place de village est une magnifique _étude_ flamande, et ils donneraient tous les _cottages_ de l’Angleterre pour le seul coin de grange où vous voyez ce chaudronnier ambulant.
Mon regard se tourna vers l’homme que l’avoué me désignait: il se tenait assis presque sous nos fenêtres, à l’entrée d’un appentis en ruine; ses outils étaient dispersés autour d’un grand bassin qu’il venait de réparer pour l’aubergiste, et il se préparait à dîner d’un morceau de pain noir et d’un oignon. Son costume était pauvre et usé; ses cheveux gris, coupés carrément au-dessus de ses sourcils noirs, descendaient des deux côtés d’un visage bistré auquel ils servaient de cadre. Maigre, agile et visiblement endurci par la pauvreté, le chaudronnier avait, dans toute sa personne, quelque chose d’âpre, de persistant qui appelait et retenait l’attention. Nous allions quitter la fenêtre après avoir observé pendant quelques instants son étrange figure, lorsque, tout à coup, nous le vîmes tressaillir, se relever d’un bond, courir vers une ruelle qui s’ouvrait à quelques pas et s’y élancer. Nous cherchâmes en vain des yeux ce qu’il avait pu apercevoir: la ruelle semblait silencieuse et déserte. Le chaudronnier en atteignit l’extrémité, regarda à droite et à gauche, monta sur le mur d’appui d’un petit jardin pour mieux voir, puis revint, d’un air pensif, s’asseoir sous le hangar où nous l’avions remarqué d’abord. En ce moment, l’aubergiste entra. Nous lui demandâmes quel était cet homme.
--Pardine! dit-il, après avoir jeté un regard vers l’appentis, il faudrait le demander au diable! Plusieurs fois j’ai voulu l’interroger; mais, quand on lui parle, c’est comme si on criait dans un puits: rien ne répond. Tout ce que je puis vous dire, c’est qu’on le nomme Claude et plus souvent le _Rouleur_, parce qu’il court toujours le pays. On est certain de le voir arriver ici toutes les fois qu’on fouille la butte; aussi le regarde-t-on comme un _chercheur de trésors_. Il paraît même que, l’an dernier, il s’est laissé payer à boire par les gars du _Chêne-Vert_, et, comme le cidre lui a desserré les dents, il leur a raconté des merveilles.
L’avoué et moi nous échangeâmes un coup-d’œil. La même idée nous était venue en même temps: il fallait faire parler Claude à tout prix. Nous sortîmes sous prétexte de visiter nos chevaux, et, après avoir traversé l’écurie, nous nous approchâmes sans affectation du chaudronnier. Plongé dans une sorte de rêverie chagrine, il ne s’aperçut point de notre approche. Mon compagnon le salua avec cette aisance joviale qui est le privilége de certains caractères; le _Rouleur_ ne répondit point tout de suite, et quelques instants se passèrent avant que la question qui avait, comme un vain bruit, frappé son oreille, parût arriver jusqu’à son esprit: il se retourna alors et rendit le salut avec réserve.
--Eh bien! les affaires vont-elles, mon brave? demanda l’avoué; y a-t-il beaucoup de chaudrons percés dans le pays?
--Monsieur voit qu’il y en a assez pour faire vivre un homme, répondit froidement l’ouvrier.
--Parbleu! vous êtes le premier à qui j’entends faire un pareil aveu, reprit mon compagnon; d’habitude, les _rouleurs_ crient toujours misère.
Claude garda le silence.
Je lui demandai s’il ne trouvait pas bien rude de vivre ainsi, toujours errant par les routes solitaires, subissant tous les caprices du ciel et changeant d’hôte chaque soir.
--Quand on n’a personne nulle part, on est chez soi partout, répondit-il.
--Ainsi vous voyagez toujours?
--Les pauvres gens sont obligés d’aller où il y a la pâture et le soleil.
--Mais quand vient la vieillesse ou la maladie?
--On fait comme le loup: on se couche dans un coin et on attend!
Les réponses de Claude avaient une brièveté pittoresque qui n’était point nouvelle pour moi; j’avais déjà remarqué cette poétique originalité de langage sur nos montagnes, sur nos dunes, dans nos forêts, en interrogeant les pâtres, les gardiens de signaux et les bûcherons. C’est un caractère commun à tous les hommes habitués à vivre dans la solitude, sans autres interlocuteurs qu’eux-mêmes. Il semble qu’alors leurs pensées, comme ces vagues recueillies dans les creux de nos rochers, se condensent lentement en cristaux. Leur parole, selon l’expression des matelots, _apprend à naviguer au plus près_, et non sans profit; car, si les frottements qui naissent des relations sociales aiguisent l’intelligence et lui arrachent de fréquentes étincelles, ils servent rarement à la rendre plus nette ou plus vigoureuse. Notre improvisation de toutes les heures sème les idées à peine écloses comme ces fleurs stériles que le vent secoue des pommiers, tandis que le silence laisse aux idées du solitaire le temps de s’épanouir sur chaque rameau de l’esprit, d’où elles ne se détachent que parfaites et comme un fruit mûr.
Claude semblait être un de ces parleurs discrets qui n’ouvrent la bouche que pour dire quelque chose, et, bien que son langage ne fût point dépourvu d’une certaine prétention sentencieuse, il avait éveillé assez vivement notre intérêt pour nous donner le désir de prolonger la conversation. L’avoué la soutint quelque temps avec sa verve ordinaire; mais le _rouleur_ continua à répondre rigoureusement, sans fournir aucune occasion de la détourner vers le sujet dont nous désirions surtout l’entretenir. L’arrivée d’une voisine qui venait s’acquitter envers Claude et jeter quelques sous dans le chaudron posé près de lui offrit enfin à mon compagnon une transition inattendue.
--Si c’est là toute votre recette à Saint-Cosme, dit-il au _rouleur_, vous serez quelque temps avant de faire fortune, et votre chaudron ne vaut pas celui de la _croix de la Barre_.
Je demandai ce que c’était que cette croix.
--Encore une des cassettes du diable! répliqua-t-il; il paraît qu’en creusant sous le sol, au coup de minuit, on trouve une grande bassine pleine de pièces d’or; mais comme elle est attachée à la terre par des racines magiques, personne jusqu’ici n’a pu l’enlever. Le _Rouleur_ doit en avoir entendu parler?
Celui-ci fit un signe affirmatif.
--C’est, du reste, la vieille histoire qui se raconte partout, continua mon guide. Si l’on en croit la tradition, nos mendiants meurent de faim sur des millions, et maître Claude a, sans doute, trouvé les mêmes croyances dans ses montagnes d’Auvergne.
--Je ne suis pas né en Auvergne, dit laconiquement le chaudronnier.
--Où donc alors? demandai-je.
--Dans le Berri.
L’avoué, qui avait longtemps habité cette province, fit un mouvement.
--Vous êtes Berrichon! s’écria-t-il; j’aurais dû le deviner à votre accent. _Par ma fiou! mon poure home, topez-là; moi aussi, j’sommes quasi Morvandiau._
Le _Rouleur_, qui épluchait son oignon, tressaillit et s’arrêta.
--Monsieur parle la _lingue_! dit-il en reprenant, sans y penser, la prononciation du pays.
--_Oui, bin, fiston_, répliqua l’avoué en riant.
Et, afin d’appuyer son dire, il se mit à chanter sur un air de bourrée, avec les portées de voix et les cadences prolongées des bergères du Morvan:
_Vire_ le loup, Ma chienne _garelle_[18], _Vire_ le loup Quand il est saoul; Laisse-le là, Ma chienne _garelle_, Laisse-le là Quand il est plat.
Le _Rouleur_ avait relevé la tête; son front plissé s’épanouit, une lumière sembla passer au fond de ses yeux sombres, et ses lèvres se détendirent. A la fin de l’air, il se leva, comme emporté par les souvenirs qui se réveillaient en lui, et poussa le _ioup_ national qui termine toutes les bourrées.
--Vous ne vous saviez pas en pays de connaissance, lui dis-je, enchanté du hasard qui venait de rompre la glace entre nous.
--Le diable _m’estringole_ si je l’aurais cru! s’écria-t-il. Et où donc Monsieur avait-il son _accoutumance_ dans le Morvan?
--J’ai habité deux années entre Mont-Renillon et Gacogne, reprit l’avoué, dans une de ces fentes de montagnes que vous appelez des _serres_, tout près l’Huis-André.
--Ah! _yé!_ c’est juste où je suis né, interrompit le Rouleur.
--Et nous allions passer l’un près de l’autre sans parler des brandes de là-bas, ajouta mon compagnon.
--J’en aurais eu grand _rancœur_, dit Claude.
--Alors à table! m’écriai-je; voici l’hôte qui nous prévient que le dîner est servi, et l’on cause toujours mieux entre la fourchette et le verre.
Le chaudronnier hésita d’abord: soit embarras, soit défiance, il voulut s’excuser; mais nous refusâmes de l’écouter.
--Ah! _sang!_ vous viendrez, s’écria l’avoué; je veux _repater_ et _bagouter_, comme on dit à l’Huis-André. Marchons, mon vieux, et s’il vous faut de la musique, je vous redirai la romance du seigneur de Saint-Pierre de Moutier à la jolie gardeuse de moutons qui faisait, comme vous, la _paquoine_:
Dites-moi, ma brunette, Quel plaisir avez-vous, Seule, sous la coudrette, A la merci des loups? Laissez dessous l’ombrage Les brebis du village; Allons, quittez les champs; Là-bas, vers ces _aubrelles_, Vous serez demoiselle Dans mon château _plaisant_[19].
Cette bergerie, chantée comme la précédente, avec l’accent des _pâtours_ du Berri, acheva de mettre en joyeuse humeur le chaudronnier, qui nous suivit enfin en riant et prit place à table entre nous deux. Une fois arrivé là, ce ne fut plus le même homme. Les premiers soupçons dissipés, Claude passa, comme tous ceux qui se sont d’abord tenus sur la réserve, de l’extrême contrainte à l’extrême expansion. Les souvenirs du Morvan et le vin de l’aubergiste aidèrent surtout à cette métamorphose. Ce fut le _Sésame, ouvre-toi!_ devant lequel tombèrent tous les verrous qui avaient auparavant fermé les portes de cet esprit. Là où j’avais seulement espéré un conteur, je trouvai un type aussi intéressant que singulier. Les aveux, d’abord entrecoupés de réticences, se complétèrent insensiblement. A chaque couplet de l’avoué, la bonne humeur du _Rouleur_ semblait se transformer en une confiance attendrie. Enfin nous sûmes toute son histoire.
Claude était un pauvre _champi_, ou enfant trouvé dans les champs. Adopté par un paysan de la montagne, il avait passé ses premières années dans les brandes à garder les _brebiailles_. Là, accroupi avec les autres petits _pâtours_, devant un feu de ronces, il avait entendu parler sans cesse de la poule aux œufs d’or qui se cachait dans les _traînes_ avec ses douze poussins et des épargnes enfermées par les fées sous les grandes pierres druidiques. Dès qu’il avait pu comprendre, ces opulentes visions avaient hanté sa pauvreté. Pieds nus et vêtu d’une _biaude_ en lambeaux, il errait dans les friches, insensible à la pluie, au vent, à la froidure; il frappait de sa houlette ferrée les touffes de bruyères, il retournait les pierres moussues, il regardait au _jour failli_ vers les ravines qu’habitaient les _fades_, espérant toujours qu’un hasard bienfaisant lui apporterait la richesse.
Enveloppé dans ce songe d’or, il atteignit le moment où les fils de son maître, devenus assez grands pour garder le troupeau, le forcèrent à chercher fortune ailleurs. Un chaudronnier nomade s’était offert à le recueillir, et Claude avait parcouru avec lui les campagnes, apprenant son métier tellement quellement, et retrouvant partout cette même histoire de trésors cachés, rêve éternel de la misère qui ne veut point désespérer. Ainsi entretenues, ses impressions d’enfance s’étaient fortifiées, agrandies. Lorsque la mort de son second maître le laissa encore une fois seul, il continua sa vie vagabonde et s’enfonça de plus en plus dans les recherches qui l’avaient préoccupé tout enfant.
Les explications dans lesquelles Claude entra à la suite de ce récit jetaient un singulier jour sur l’espèce de mission qu’il s’était donnée à lui-même. Le _Rouleur_ n’était point le vulgaire quêteur de trésors que j’avais cru d’abord, mais une sorte d’alchimiste populaire qui, à l’exemple des poursuivants du grand œuvre, avaient soumis la recherche des richesses cachées à un art cabalistique. Je fus singulièrement étonné de la force de cerveau qu’il avait fallu à cet homme ignorant pour systématiser les traditions et en faire un corps de science. Ce travail lui avait coûté vingt ans d’enquête, de réflexions et d’essais. Il y avait mis cette patience passionnée des vrais fidèles, dont le courage, loin de se briser aux obstacles, s’y fortifie et s’y aiguise. Voici rapidement l’idée de sa théorie, née de la comparaison des différentes croyances populaires.
Il y avait trois espèces de trésors: ceux qui appartenaient au _vilain_ (c’était le nom que Claude donnait au démon), ceux qui appartenaient à un trépassé, et ceux que gardaient les génies, les fées ou les _morts ajournés_, c’est-à-dire destinés à une résurrection terrestre. Les premiers comprenaient toutes les richesses enfouies sous la terre et restées cent années sans voir l’_œil du ciel_; les seconds, celles qu’on avait cachées en égorgeant un être vivant et qui étaient gardées par le fantôme de la victime; les troisièmes enfin, celles que des esprits ou des hommes puissants avaient autrefois entassées dans de mystérieuses retraites. La recherche et la conquête de chacun de ces trésors étaient soumises à différentes conditions. Pour ceux que possédait Satan, il fallait un pacte. On se rendait pour cela dans un carrefour hanté, où l’on évoquait _Robert_ au moyen de certaines conjurations. S’il venait à paraître, il fallait lui adresser aussitôt la parole, sous peine d’être emporté par lui. Les conventions du pacte se réglaient ensuite, et on les signait de son sang.
Quant aux dépôts précieux que gardaient des fantômes, ils étaient en petit nombre et difficiles à enlever. Tout être vivant qui y touchait devait mourir inévitablement dans l’année. Il fallait, pour s’en emparer, plusieurs précautions et certaines formules destinées à relever l’ombre de sa faction forcée et à lui ouvrir la région des âmes.
Restaient les trésors appartenant aux génies, aux fées et aux _morts ajournés_. Ceux-ci s’ouvraient plus aisément; il suffisait souvent, pour y puiser, d’un hasard, d’une heureuse rencontre, ou d’un caprice des possesseurs. La science des chercheurs de trésors indiquait au reste plusieurs moyens de trouver et d’acquérir les dépôts précieux. Le premier était la magie et l’étude des incantations; malheureusement, cette branche de l’art était depuis longtemps négligée: Claude nous avoua qu’il y avait peu de chose à en attendre. On pouvait encore vaincre les charmes qui nous dérobaient l’argent caché en faisant consentir un prêtre _à dire une messe à rebours_; mais tous se refusaient à ce sacrilége. Le plus sûr était donc de mettre à profit ce que l’on appelait, dans certaines provinces, la _trève de la nuit de Noël_. Une tradition répandue dans la chrétienté avait fait du moment où naquit le Sauveur une sorte de suspension à toutes les lois du monde connu et du monde invisible. Il y avait une halte universelle dans la méchanceté, dans l’impuissance et dans les châtiments. Le cœur de l’univers n’était plus oppressé de son immense angoisse; la création entière poussait un soupir de bonheur. Cette _trève de Dieu_ durait pendant tout l’évangile de la messe de minuit. C’était alors que les _menhirs_ (pierres-fées) allaient boire à la mer et laissaient à découvert leurs trésors, que les vouivres et les dragons déposaient l’escarboucle qui les couronne pour se baigner aux fontaines, que les bons et les mauvais esprits oubliaient l’exercice de leur puissance, que les animaux eux-mêmes, sortant du silence infligé par Dieu depuis la trahison du serpent, recouvraient la parole. Les cavernes les plus secrètes montraient leurs entrées, la mer laissait voir au fond de ses abîmes, les montagnes ouvraient leurs flancs, et la terre, tressaillant d’allégresse, offrait aux hommes tout ce qu’elle renferme, comme un festin de réjouissance. Le chercheur de trésors devait profiter de ce moment pour puiser aux mille sources des richesses cachées; mais il lui fallait, pour cela, outre la connaissance des opulentes cachettes, beaucoup d’audace, de promptitude et d’adresse, car, au premier son de la clochette qui se faisait entendre après l’évangile, la trève expirait; c’était le _canon de la messe de minuit_ qui annonçait la reprise de la grande bataille du monde. Les esprits malfaisants retrouvaient toute leur colère, et malheur à qui se laissait surprendre par eux, car il devenait leur proie jusqu’au jugement.
Depuis vingt années, Claude cherchait à profiter de cette _trève de Dieu_ sans avoir pu trouver encore l’occasion favorable; mais cet insuccès n’avait point ébranlé sa foi. A chaque Noël perdue, il ajournait ses espérances jusqu’à la Noël suivante, et attendait patiemment en comptant les jours. Certain d’arriver à une de ces fabuleuses opulences que la pauvreté seule sait rêver, il supportait ses privations avec une sorte de dédain inattentif; sa misère ne lui semblait qu’une attente. C’était la nuit passée dans la cabane du charbonnier par le roi qui va prendre possession d’un trône.
Je voyais pour la première fois un de ces hommes qui marchent enveloppés dans leur idée comme dans un nuage: monomanes dignes de pitié ou d’admiration, suivant le but auquel ils tendent, mais toujours faits pour saisir l’âme, parce qu’ils la glorifient. Qu’est-ce, en effet, que leur folie, sinon une victoire de la volonté sur les instincts? S’abandonner au courant des jours en profitant de ce que chaque vague vous apporte, c’est jouer, simplement, sur l’océan humain, le rôle d’une épave; mais choisir sa direction sur cette mer et cingler vers un seul but, c’est imiter le vaisseau qui obéit à une intelligence et surmonte, par elle, tous les efforts des flots.
Le chaudronnier nous raconta plusieurs de ses tentatives, dont quelques-unes, suivant lui, avaient failli réussir. Il nous parla de ses projets, de ses espérances. En nous les détaillant, son œil sombre avait des scintillements, ses lèvres souriaient d’une joie anticipée, un frémissement parcourait ses doigts, comme s’ils eussent déjà senti le contact de l’or.
--Faut savoir attendre l’occasion, ajouta-t-il en ayant l’air de penser haut; tout à l’heure encore, j’ai eu un _signe_...
--Quand vous ayez couru vers la ruelle?
Il fit un mouvement.
--Vous étiez-là, s’écria-t-il. Alors vous savez s’il a pris par la petite _sente_ avant de disparaître?
--Qui cela?
--Vous n’avez donc rien vu?
--Rien que votre empressement à poursuivre un objet invisible.