Les derniers paysans - Tome 1

Part 8

Chapter 83,769 wordsPublic domain

Je contemplais ce misérable abandonné, à qui Dieu avait d’abord refusé la grâce, et que les hommes avaient ensuite déshérité de l’amour. Fallait il plaindre ou bénir son égarement? Quelque pénible que fût le rêve agité dont il était poursuivi, avait-il mieux à attendre de la réalité? La vie ne lui était-elle pas fermée dans tout ce qu’elle avait d’espaces éclairés et fleuris? Son mal, du moins, lui créait un monde où passaient parfois quelques mirages. La folie seule pouvait lui permettre de prendre patience.

Voyant que l’interrogation directe ne réussissait qu’à l’effaroucher, je feignis de me laisser aller au courant de ses digressions; je répondis à tout avec un air de confiance qui le rassura. Ce qu’il y avait de volontaire dans sa divagation disparut insensiblement et le laissa à la sincérité de son égarement. Il me raconta alors, en phrases sans suite, ses absences des _Bryères_ et ses retours, sa vie errante dans les cantons autrefois parcourus avec Jeanne, ses visites secrètes aux lieux qu’elle habitait, ses mille ruses pour la voir et la suivre sans être aperçu. Tout cela était dit avec une loquacité vagabonde qui donnait plutôt l’idée d’une infirmité de l’esprit que d’une souffrance du cœur. La passion était ici dépouillée de son poétique cortége de réserve et d’exaltation; la mélancolie sans grâce ne paraissait plus qu’une maladive tristesse. A peine si, de loin en loin, un frisson de fièvre, un cri douloureux traversait les triviales confidences du boiteux. Comme les plantes délicates qu’un germe égaré a fait croître sur le chaume d’une étable, l’amour, dépaysé dans cette âme, ne pouvait ni trouver sa place, ni exhaler son parfum; la fleur rare s’était épanouie hors du vase précieux qui la réclamait.

J’écoutais ces récits entrecoupés avec un intérêt combattu, quand un coup de feu retentit dans l’éloignement; je redressai la tête: un second coup se fit entendre et cette fois il me sembla suivi d’une vague rumeur. Je posai la main sur le bras de Gratien pour lui imposer silence; mais il n’avait rien remarqué. Je restai un instant partagé entre ses confidences diffuses et je ne sais quelle préoccupation inquiète. Il me semblait que la rumeur se rapprochait; bientôt il n’y eut plus de doute, des cris perçaient la nuit; j’entendis les portes des maisons s’ouvrir; les voix devenaient plus nombreuses; des pas précipités se dirigeaient de notre côté; le nom de Pierre-Louis frappa mon oreille mêlé à des exclamations et à des clameurs. Un pressentiment funeste me saisit; je laissai là Gratien, je courus vers la maison: au moment où je poussais la porte qui donnait sur le jardin, celle de la rue s’ouvrit, et deux hommes entrèrent portant dans leurs bras le saulnier couvert de sang.

Pierre-Louis et ses compagnons avaient compté sur l’ivresse du _Parisien_ pour tenter, près de sa _panthière_, un enlèvement de faux sel, et la balle du douanier venait de frapper mortellement le saulnier. Jeanne, occupée de son enfant, n’avait rien soupçonné, rien entendu; au moment où les pas retentirent sur le seuil, elle retourna la tête, et son premier regard rencontra le cadavre!

On n’essaie point de peindre de pareilles scènes. En reconnaissant le mort, la saulnière s’était élancée vers lui, les voisins accourus l’entouraient, parlaient tous à la fois. Pendant quelque temps, ce fut un chaos de plaintes, de consolations, au milieu duquel la voix de la veuve restait étouffée. Je m’approchai enfin du groupe bruyant, et je pus apercevoir Jeanne, qui semblait étrangère à tout ce qui l’entourait. A genoux près du mort, elle essuyait avec son tablier le sang qui coulait de sa blessure, elle l’embrassait et l’appelait comme s’il eût pu lui répondre. On eût dit que foudroyée par ce coup imprévu, elle ne le sentait pas encore complétement; mais peu à peu l’inutilité de ses appels et de ses embrassements parut l’épouvanter: elle se redressa d’un air égaré, et nous tendit ses mains couvertes de sang.

--Il n’est pas mort? demandait-elle en nous regardant l’un après l’autre; il ne peut pas être mort! Le médecin vous le dira; où est le médecin?

Quelqu’un répondit qu’on l’avait envoyé chercher. Je m’approchai alors pour l’encourager, et je voulus l’entraîner doucement loin du cadavre; mais elle s’y rattacha des deux mains, comme si mon effort lui eût tout révélé, et sa douleur fit explosion. Assise à terre, elle avait ramené la tête de Pierre-Louis sur ses genoux, elle le regardait avec des sanglots et des cris si éperdus, que les plus endurcis en étaient remués jusqu’aux entrailles.

Nous avions tous reculé involontairement, et personne ne trouvait de paroles pour un tel désespoir, qui, loin de s’affaiblir, semblait trouver de nouvelles forces dans son expansion. L’accent de Jeanne devenait plus rauque, ses yeux étaient plus hagards; tous ses mouvements prenaient je ne sais quoi de sauvage, et ses sanglots étaient entrecoupés par un rire nerveux qui donnait froid au cœur. Évidemment le coup avait été trop violent et trop inattendu; cet esprit, déjà ébranlé, errait sur la pente de la folie. Je me joignis en vain à ses parents et à ses amis pour la rappeler à elle-même; nos voix ne lui arrivaient plus. Accroupie près du mort, l’œil grand ouvert et les lèvres agitées d’un frisson convulsif, elle murmurait des mots insensés qui ne s’adressaient à personne. Nous nous regardions consternés. Un grand silence s’était fait autour d’elle; il fut subitement interrompu par un cri faible et plaintif: c’était l’enfant qui sortait de sa torpeur et appelait sa mère!

Cette voix frêle traversa la douleur de Jeanne; elle arrêta sa raison fuyante. La saulnière s’était retournée d’un brusque mouvement; le petit Pierre, redressé, apparaissait au-dessus de son berceau, et une de ses mains tendues semblaient implorer. La mère courut à l’enfant, et l’enveloppa dans ses bras avec un cri qui partait tellement des profondeurs de l’âme que tous les yeux se mouillèrent.

Le médecin entrait. On l’entoura et on le conduisit vers Pierre-Louis, qui avait été porté sur son lit. Il appuya sa main contre le cœur du saulnier, plaça un miroir devant ses lèvres, secoua la tête, et, sans rien dire, ramena la couverture sur son visage. Jeanne chancela, elle avait compris; mais l’enfant l’appelait de nouveau. Le médecin vint à lui, se pencha sur le berceau, et, après avoir attentivement examiné les résultats de la crise, déclara qu’il était sauvé. La saulnière ne put retenir une exclamation de joie; ses yeux, secs jusqu’alors, laissèrent jaillir un flot de larmes; elle tomba à genoux en joignant les mains; la reconnaissance de la mère avait amorti le désespoir de la veuve.

Le surlendemain, je me joignis au convoi funèbre qui conduisit le mort au cimetière. Les hommes marchaient les premiers, portant le petit manteau par dessus l’habit de toile blanche destiné au travail; les femmes venaient ensuite, vêtues de leurs camails de deuil formé d’une sombre toison; enfin, derrière elles, j’aperçus Gratien, qui suivait seul, dans son triste costume des _Bryères_, la tête basse et le visage voilé de ses longs cheveux. Il s’arrêta à l’entrée du cimetière, s’agenouilla sur les cailloux du chemin, et, la fosse une fois refermée, disparut derrière l’église. J’allai ensuite voir Jeanne, que je trouvai pleurant, la tête appuyée sur le petit oreiller de son enfant, qui recommençait à lui sourire et jouait avec ses larmes.

Plusieurs semaines se passèrent en excursions sur le continent et dans les îles. Je parcourus toutes les sinuosités de ces rivages, autrefois fréquentés par les vaisseaux de Carthage, et où vivait, au dire de Strabon, sur un territoire où aucun homme n’avait accès, un peuple de femmes Amnites livrées au culte de Bacchus. A mon retour de cette curieuse pérégrination, j’appris que le petit Pierre était complétement rétabli, et que Jeanne retournait habiter aux _Bryères_ chez son parrain. Je remis au lendemain la visite d’adieu que je voulais lui faire; mais comme nous sortions pour une promenade aux _étiers_, mon hôte me montra la saulnière qui suivait la route de Montoir. Elle était en grand habit de deuil, assise sur la mule que je connaissais, son fils placé devant elle. Gratien tenait la bride et la conduisait. Il me sembla voir le fantôme grimaçant de sa jeunesse reconduisant Jeanne au triste lieu qu’elle avait quitté escortée de toutes les espérances de l’amour, et où elle revenait avec les souvenirs d’un bonheur détruit. Je la suivis longtemps de l’œil sur la route poudreuse. Le ciel avait un éclat monotone plus triste que les nuées, et, tandis que la veuve cheminait lentement, portant dans ses bras l’enfant orphelin, une voix de jeune fille murmurait le long des _bossis_ la chanson du mariage, et le vent de mer apportait de loin la rumeur du flot comme un vague gémissement.

QUATRIÈME RÉCIT.

LA CHASSE AUX TRÉSORS.

Une tradition arabe, transmise par les pâtres ou les contrebandiers, a franchi les Pyrénées et s’est conservée dans les pays basques. Les bergers qui conduisent leurs troupeaux le long des _gaves_ de la montagne racontent encore aujourd’hui que, _bien avant Jules César_, il existait un _bronche_ ou sorcier, qui s’éleva dans les airs sur un dragon qu’il avait soumis, et arriva ainsi au rocher où dormait _Debrua_, l’esprit du mal. Il l’entoura neuf fois d’une chaîne magique, et l’obligea à lui faire connaître le roi des talismans, qui donne plaisirs, richesse et puissance. _Debrua_ déclara au sorcier que, pour tout obtenir sur terre, il fallait se rendre maître de la _mouche jaune de safran_, laquelle se montrait tous les soirs dans un _port_ (passage) des Pyrénées qu’il nomma; il l’avertit seulement que, pour la prendre, il fallait tresser une résille avec les trois cheveux les plus près du cerveau et tremper cette résille dans la sueur et dans le sang. Le _bronche_ fit ce qui lui avait été recommandé, et ne tarda pas à voir paraître la _mouche jaune de safran_. Il la poursuivit sept jours et sept nuits à travers les rocs, les halliers et les torrents, leur laissant autant de lambeaux de ses habits et de sa chair que les brebis, avant la tonte, laissent de flocons de laine aux buissons; enfin, il la vit se poser sur la cabane d’un berger qui était monté dans les pâturages. Il essaya en vain de parvenir jusqu’à elle; tous ses efforts ne purent décider la mouche à reprendre son vol. N’ayant donc plus d’autre ressource et s’étant assuré que personne ne pouvait le voir, il mit le feu à la cabane, et la _mouche jaune de safran_ s’envola. Le _bronche_ la suivit jusqu’à une prairie, où elle alla se poser sur une touffe de fenouil. Comme il ne pouvait s’approcher d’une plante _qui fait la guerre aux sorciers_, il resta à quelque distance. Alors un jeune berger, qui gardait des chevaux dans la pâture, aperçut la mouche et la prit dans son bonnet. Le _bronche_, hors de lui, poursuivit l’enfant, le frappa de son bâton et le tua; mais, au moment où il saisissait la _mouche jaune de safran_, elle lui fit une piqûre qui le rendit triste pour le reste de ses jours. Devenu plus riche que les _labinas_ (fées) des _gaves_, il tomba dans la même langueur que ceux qui ont été recommandés par leurs ennemis à _saint Sequayre_[16]; et il mourut lentement comme si l’on eût coupé la _mère racine de son cœur_.

Les bergers basques ne disent pas ce qu’est devenue, depuis cette époque, la _mouche jaune de safran_; mais nous la retrouvons partout dans l’histoire du monde. N’est-ce pas elle que cherchaient les millions de combattants qui se précipitèrent sur la société antique, comme une avalanche d’hommes détachés du nord? N’est-ce pas elle encore que croyaient atteindre les hardis compagnons de Pizarre, de Sotto et de Cortez, lorsqu’ils s’enfonçaient au galop de leurs chevaux, dans des régions ignorées où ils fauchaient les nations comme des blés mûrs; elle que voyaient sur la mer nos fabuleux flibustiers dont les blessures et la mort étaient officiellement _cotées_ à cette bourse sanglante de la guerre? N’est-ce pas elle enfin que poursuivent, de nos jours, les pionniers de la Californie et tous les chercheurs de trésors, depuis les orpailleurs du Mexique et les _monney-diggers_ des Bahama jusqu’aux fouilleurs de ruines de nos campagnes? La mouche magique des traditions pyrénéennes n’a point cessé un seul instant et ne cessera jamais d’attirer ici-bas tout ce qu’il y a de sensualités avides, de vagabondes témérités. Quiconque sent en lui la puissante impulsion des désirs inassouvis la cherche des yeux, la poursuit, comme le _bronche_, à travers les précipices, s’efforce de la saisir dans quelque piége pour lequel il a épuisé son cerveau, sa sueur et son sang, brûle pour l’atteindre la chaumière de l’absent, brise l’existence de l’abandonné, et périt misérablement au milieu de son triomphe, consumé par l’inguérissable fièvre de la satiété.

Et que l’on ne croie pas cette avidité particulière à certains temps ou à certaines races: nous la retrouvons toujours et partout. Si les païens ont la conquête de la toison d’or et du pommier des Hespérides, les hommes du Nord la découverte du _sampo_, talisman souverain qui procurait toutes les richesses, l’Orient ses anneaux magiques et ses lampes d’Aladin, les chrétiens ont eu la recherche du saint Graal, ce vase divin _que le sang du Christ avait rendu fée_, et qui assurait à son possesseur l’accomplissement de tous ses désirs. La science elle-même a entendu, dans ses retraites austères, les bourdonnements de la _mouche jaune de safran_, et elle s’est oubliée, pendant plusieurs siècles, à la recherche du _grand œuvre_. Aussi loin que la tradition peut remonter enfin, nous trouvons cette soif de la richesse comme une maladie générale, héréditaire; et, c’est à elle qu’il faut attribuer la croyance populaire aux talismans et aux trésors.

Je faisais ces réflexions, tout en suivant la route de Mamers au Mans et me dirigeant vers le bourg de Saint-Cosme. Une butte située près de ce bourg et connue dans l’histoire sous le nom de motte d’Ygé, avait été signalée depuis longtemps dans le pays comme renfermant d’immenses richesses. Les Anglais y avaient bâti, au XIIe siècle, une forteresse où ils avaient tenu garnison jusqu’au traité de Bretigny. Forcés alors de repartir, ils avaient enfoui, dit-on, dans la colline les trésors dont ils n’osaient se charger et qu’ils espéraient reprendre à la prochaine guerre. Cette tradition avait provoqué à plusieurs reprises des recherches dans la motte d’Ygé, devenue mont Jallu. De nouvelles fouilles annoncées par les journaux en 1844 avaient éveillé ma curiosité, et j’étais parti avec le projet de voir une de ces _chasses aux trésors_. J’avais heureusement dans le Maine, pour me guider et m’instruire, un ami de nos plus charmants écrivains, esprit choisi, mais nonchalant, qui, afin d’éviter la fatigue de se conquérir un nom, avait pris d’avance ses invalides dans une étude d’avoué. Il y suicidait tout doucement sa belle intelligence, sans autre distraction qu’un commerce de lettres assez suivi avec d’anciens compagnons qui riaient, comme lui, tout haut de la vie et s’en attristaient tout bas. Nous partîmes ensemble pour cette Californie du mont Jallu dont il me fit l’historique en chemin.

Le premier indice du dépôt précieux avait été une plaque de cuivre trouvée à la tour de Londres, et sur laquelle se lisaient ces mots: _Thesaurus est in monte salutis prope Comum_. On en eut sans doute connaissance sous Louis XIII, car le régiment du Maine fut alors employé à fouiller le mont Jallu. En 1755, M. le duc de Chevreuse autorisa de nouvelles recherches aussi infructueuses que les précédentes. Après ces deux échecs, il y eut un long répit. Un parchemin trouvé à Paris en 1825, dans les démolitions d’une vieille église, ramena l’attention sur l’ancienne motte d’Ygé. Il se forma une société par actions qui recommença à bouleverser la fallacieuse montagne et y engloutit son capital. Vers la même époque, les Anglais, qui avaient déjà réclamé au XVIIIe siècle le droit d’y faire des perquisitions, renouvelèrent leur demande par l’entremise de M. de Talleyrand, et adressèrent une pétition à la chambre des députés, qui passa à l’ordre du jour. Enfin le père d’une de nos comédiennes les plus connues, M. Fay, subitement éclairé par les révélations d’une femme de chambre somnambule, acheta du propriétaire le droit de recommencer les fouilles. Les indications du _sujet_ magnétisé étaient si précises, que les recherches eurent cette fois un résultat. Après des travaux qui lui coûtèrent une douzaine de mille francs, M. Fay découvrit cinq deniers et trois clous! Plusieurs dames reprirent après lui son entreprise, et, parmi elles, une parente du _plus fécond de nos romanciers_, qui espérait retrouver au mont Jallu le trésor du père Grandet. Vinrent ensuite le général polonais Milkieski, Mesdames Herpin, Hersant, et une nouvelle compagnie d’actionnaires. C’était cette dernière qui bouleversait en 1844 le mont Jallu. Comme tous les chercheurs précédents, les nouveaux actionnaires avaient à leurs gages un magnétiseur et son _sujet_, dont les révélations servaient à diriger les fouilles des ouvriers.

Nous étions arrivés au bas d’une côte où il fallut descendre de nos montures. Les derniers jours de novembre ont une beauté qui leur est propre; ce n’est plus l’énervante mollesse de l’automne, et ce n’est pas encore la rudesse de l’hiver. Nous jetâmes la bride sur le cou de nos chevaux, et, les laissant aller, nous nous mîmes à gravir la montée en causant. Comme nous arrivions à mi-côte, nous aperçûmes un paysan endormi sur le revers de la douve. La réserve de son attitude et le bon ordre de son costume ne permettaient point d’attribuer ce sommeil à l’ivresse. Il était assis plutôt qu’étendu, la tête un peu renversée et appuyée sur un de ses bras. Son chapeau, rabattu sur les yeux, le mettait à l’abri du soleil. Il tenait de la main droite, en guise de bâton, une petite pelle de taupier. Mon compagnon reconnut le dormeur et s’arrêta.

--Vous voyez là, me dit-il en baissant la voix, une des variétés les plus curieuses de nos campagnards. Jean-Marie tient le milieu entre le _mire_ (médecin) et le sorcier; il a des _secrets_ et vend des talismans. On se sert de lui pour guérir certaines maladies, chasser les animaux nuisibles, découvrir les sources. On dit qu’il apprend aux jeunes filles des formules pour attirer les amoureux, et les crédules assurent même qu’il possède l’herbe magique avec laquelle on se transporte partout _en désir de femme_, c’est-à-dire plus vite que la pensée. Jean-Marie, certain, que le monde vous estime toujours en proportion du pouvoir qu’il vous suppose, n’a garde de les détromper. Aussi est-il consulté par tous nos fermiers, et achète-il, chaque année, quelque lopin de terre avec leur argent. Il se rend aujourd’hui chez des pratiques, car voici près de lui sa trousse à talismans.

J’aperçus, en effet, sur les genoux de maître Jean un carnier doublé de cuir, qu’il fouillait sans doute lorsque le sommeil l’avait surpris, et qui était resté entr’ouvert. Nous pûmes faire, du regard, l’inventaire de ce qu’il renfermait. Mon compagnon me montra la baguette de coudrier pour découvrir les sources, des fragments d’aérolithes qui devaient garantir du tonnerre, une noix percée servant de cage à une araignée vivante et destinée à guérir de la fièvre, un couteau de _langueyeur_ portant sur la lame le nom cabalistique de _Raphaël_. Il m’expliquait comment ce dernier nom, que les paysans du midi faisaient graver sur le soc des charrues afin de rendre les sillons fertiles, avait, dans le Maine, la propriété de guérir les porcs ladres et de les engraisser, lorsque Jean-Marie se réveilla. Bien qu’il parût d’abord surpris de nous voir et même un peu embarrassé, il fit assez bonne contenance et se redressa en nous saluant. C’était un homme encore jeune, dont le visage avait cette expression de jovialité matoise habituelle aux Normands, mais plus rare chez les paysans manceaux. L’avoué lui demanda depuis quand les chrétiens dormaient ainsi au soleil, le long des berges, comme des lézards.

--Depuis qu’ils ne trouvent pas de lits de plumes sur la grande route, répliqua le taupier.

--Maître Jean oublie que la grande route est la chambre à coucher des vagabonds.

--Monsieur l’avoué voit bien, au contraire, que c’est le rendez-vous des honnêtes gens, puisque c’est là que je le rencontre.

--Tu es, à ce que je vois, en chemin pour affaires.

--Et le bourgeois est à la cueillette des procès? dit Jean-Marie, qui retourna la question, au lieu d’y répondre.

--Pourquoi non? reprit gaiement l’avoué; ne connais-tu point le proverbe:

Entre La Flèche et Alençon, Plus de coquins que de chapons?

Nous allons voir s’il ne se prépare point quelque grabuge du côté de la Motte-Robert; mais toi, bon apôtre, où vas-tu?

--A la ferme du gros François.

--Vers Saint-Cosme?

--A peu près.

--Alors nous pouvons faire route ensemble.

--Si monsieur l’avoué trouve que je ne lui fais pas affront.

Jean-Marie s’était levé et se préparait à nous suivre. Je m’aperçus alors qu’il avait laissé tomber un petit sachet rempli de blé, que je lui rendis. Il le glissa au fond de son carnier, et nous dit que c’était un échantillon de froment pour le gros François.

--Ne serait-ce pas plutôt le grain qui sert à composer les _mercuriales d’avenir_? demanda l’avoué en le regardant.

Le marchand de talismans sourit sans répondre.

--Vous saurez que c’est un des mille talents de maître Jean, continua mon compagnon; il excelle à deviner ce que sera le prix du blé en consultant les grains de froment. J’ai été moi-même témoin, par hasard, de la confection d’une de ces _mercuriale_ anticipées. On range, pour cela, sur la pierre du foyer, et devant un grand feu, douze grains de blé choisis par un homme qui _a reçu le don_, comme maître Jean. Ces grains représentent les douze mois de l’année, en commençant par celui de gauche, qui représente janvier. Lorsque le feu les a échauffés, les grains éclatent et sautent en avant ou en arrière. Dans le premier cas le prix du blé doit infailliblement s’élever, dans le second, il doit descendre.

Je fus frappé de ce mode d’augure, où la divination par le feu rappelait clairement l’ancien culte des éléments et dénonçait l’origine celtique. L’avoué, à qui je communiquai mon impression, se retourna vers le taupier.

--Vous voyez, maître Jean? dit-il. Votre cérémonie sent le païen, et a dû être inventée par les druides.

--Possible, dit tranquillement le paysan, la sapience est le lot des vieux.

--Et du malin. Prenez-y garde, maître Jean; c’est, dit-on, un terrible taupier de chrétiens!

Jean-Marie haussa les épaule, et, prenant un air de tolérance philosophique:

--Bah! dit-il en riant, ce sont les mal rentés en esprit qui lui en veulent d’être trop _dégotté_[17]. Le diable est comme les pauvres gens; chacun aboie après lui pour faire le bon chien.

Ce n’était pas la première fois que je remarquais dans nos campagnes l’expression de cette étrange sympathie pour l’ange tombé. Que ce soit facilité d’oubli ou naïveté de miséricorde, le peuple a, de tout temps, montré de la tendance à plaindre le coupable qu’il voit atteint par le châtiment. Il semble qu’à ses yeux la souffrance purifie tout, jusqu’à Satan.

Nous marchâmes ainsi assez longtemps agréablement distraits par la causerie du paysan jusqu’au moment où il nous montra, à la gauche du chemin, un amoncellement de terres bouleversées: c’était le mont Jallu.