Part 7
--C’est sûr qu’il le veut, reprit Pierre-Louis, qui tenait à se rassurer; vois plutôt comme il dort! Pauvre _fiot_! ça ne sera presque rien. Faut jamais se tourmenter avec les petits; le mal les abat tout de suite, mais ça repousse comme l’herbe foulée.
Jeanne se pencha sur le berceau pour chercher une espérance. Les voisines étaient parties; on n’entendait que la respiration oppressée de l’enfant. Le saulnier resta un instant debout, roulant son feutre et tâchant de reprendre de l’assurance.
--Allons, je n’ai plus peur! dit-il enfin; ce sont ces causeries de femmes qui m’avaient brouillé le cœur. Regarde donc s’il est seulement pâle, notre chérubin.... et comme il respire fort..... Sois calme, va, pauvre fille, le bon Dieu ne nous fera pas encore de chagrin cette fois.
La saulnière joignit silencieusement les mains sur les bords du berceau; elle priait sans doute en elle-même.
Pierre-Louis ajouta encore beaucoup de remarques par lesquelles il prétendait la rassurer, et qui réussirent au moins pour son propre compte. Habitué à traverser les sensations sans s’y arrêter, il avait bientôt oublié ses craintes et se retrouvait peu à peu revenu à sa joyeuse confiance. Il se rappela alors que les mules attendaient à la porte, et il sortit pour les ramener à leurs maîtres. Je pris également congé de la jeune mère, en promettant de revenir m’informer de son enfant.
Le saulnier me montra, chemin faisant, la maison de l’hôte chez lequel j’étais attendu. M. _Content_ (c’était le surnom donné, dans le pays, à cet excellent homme), m’accueillit à bras ouverts, et se chargea de me promener partout. Notre première excursion fut vers les salines, où nous trouvâmes les saulniers à l’ouvrage. Les chaussées de ceinture, connues sous le nom de _bossis_, étaient couvertes de _mulons_ de sel déjà surmontés du toit d’argile qui devait les défendre contre les pluies de l’hiver. Régulièrement rangés autour du marais, les _mulons_ rappelaient, par la forme et la couleur, ces tentes de poils de chameau que dressent les tribus arabes dans les plaines de l’Algérie. De grandes et belles jeunes filles, portant sur leurs têtes les jattes de bois ou _gèdes_ chargées de sel, couraient pieds nus le long des cloisons glissantes du marais. L’efflorescence d’un blanc d’albâtre qui couronnait le sommet de la _ladure_ devait payer leur fatigue. Une odeur de violette s’exhalait autour de nous sous la _lace_ (rateau) des saulniers; partout retentissaient des rires, des chants, des cris d’appel; on sentait circuler dans l’air la joie qui naît de l’abondance et de l’activité.
Une partie de la récolte de sel était déposée par tas inégaux autour d’étroits _placis_. N’ayant point payé l’impôt, elle était là sous la garde de douaniers qui veillaient jour et nuit pour en prévenir l’enlèvement par les fraudeurs. Mon conducteur s’arrêta à quelques pas d’une de ces _panthières_ que surveillait un des agents substitués aux commis de l’ancienne gabelle, et qui ont conservé dans le pays le nom de _gabelous_. C’était un petit homme à la figure chafouine, à l’œil effronté, et dont les mouvements avaient une certaine nonchalance éreintée parodiant l’allure des anciens marquis. Bien que son apparence fût chétive, on sentait en lui une vitalité nerveuse qui n’est point la force, mais qui y supplée. M. _Content_ me le présenta sous le nom du _Parisien_ en l’avertissant que j’arrivais de son pays. Le douanier m’adressa un de ces saluts insolemment polis, particuliers aux faubouriens de la grande ville.
--Ah! Monsieur vient de chez nous? dit-il en me regardant, comme s’il eût voulu s’assurer de la provenance: pourrait-il me dire ce que fait pour l’instant le cavalier du Pont-Neuf?
--Mais sa faction, comme vous, répliquai-je en souriant et sans prendre garde à son air ironique.
--Monsieur fait erreur, reprit-il plus poliment; je ne prends la _panthière_ qu’à la mi-nuit, et je suis ici maintenant en amateur, à cette seule fin d’admirer les grâces de nos paludières. Ça ne vaut pas les débardeuses de l’_île d’Amour_; mais à la campagne on prend ce qu’on a. Monsieur doit apporter des nouvelles de là-bas.
Je lui rapportai ce que je savais de plus récent; mais le _Parisien_ ne s’intéressait qu’aux affaires des théâtres de boulevard, dont il avait autrefois fréquenté les parterres. Pour lui, l’histoire de France se trouvait comprise entre la porte Saint-Martin et la rue de Ménilmontant. Il m’interrogea sur les pièces, sur les décorations, sur les acteurs, en entrecoupant ses questions de tirades et d’anecdotes. Il avait assisté pendant quinze années, en qualité de chevalier du lustre, à toutes les premières représentations, et en parlait comme un vétéran parle des grandes batailles de l’Empire. Je voulus savoir ce qui avait pu faire consentir l’ancien romain à cette émigration dans les marais de la presqu’île guérandaise; mais il évita de répondre en feignant de croire que je lui demandais des détails sur sa nouvelle position. Convaincu, comme tous les Parisiens de naissance, que la civilisation française n’a pu dépasser la banlieue, il me déclara, avec une sorte de philosophique indulgence, que le pays était habité par des sauvages.
--C’est honnête et pas méchant, ajouta-t-il en haussant les épaules; mais pour ce qui est des moyens, _néant_, comme on écrit au rapport. Ça obéit toujours au maire, ça respecte le clergé; hommes et femmes sont abrutis par la religion. Faudrait, voyez-vous, que la troupe de l’Ambigu vînt un peu leur jouer le _Presbytère et l’Archevêché_; mais bah! les trois quarts ne savent pas seulement ce que c’est qu’un théâtre: ils vont à l’église, et ça leur suffit. Un vrai bétail, Monsieur! A peine s’il y a dans toute la commune une demi-douzaine de malins qui essaient de la fausse saulnerie; encore finissent-ils toujours par se faire pincer.
M. _Content_ fit observer que la faute en était surtout au _Parisien_, qui déjouait toutes leurs ruses.
--Oui, oui, répliqua le douanier avec une certaine fatuité, quand je suis arrivé, il croyaient me faire poser. Un _Parisien_, pensaient les malins, ça n’a jamais vu fabriquer le sucre des gueux, ça n’entend rien au métier, et nous pourrons faire un trou à la poche du gouvernement! Mais moi, qui devinais la chose, je m’étais dit:--C’est bon! vous verrez si on connaît les ficelles! Voilà donc qu’à la première caravane de mulets, les plus vieux _gare-devant_ fouillent et mesurent les _sommes_ de sel. Rien de prohibé:--mes gredins de faux-saulniers riaient en dedans et allaient repartir, quand je me rappelle le _Sonneur de Saint-Paul_ et les papiers cachés sous le bât. Pour lors, je fais dessangler, et qu’est-ce que je trouve? partout du sel au lieu de bourre!
--Je vois que vous êtes trop fort pour ces pauvres gens! dis-je en souriant.
Le _Parisien_ haussa les épaules.
--Mon Dieu! non, répliqua-t-il avec une modestie triomphante; mais _on connaît son répertoire_.
Parmi les marais couverts de travailleurs occupés à la récolte, un seul restait désert, et, comme nous approchions, j’aperçus Pierre-Louis debout sur le _bossis_. A ma vue, il fit un geste désespéré en me montrant la _ladure_, où blanchissait à peine une écume salée.
--Quand on disait à Monsieur que nous allions tomber sous le mauvais sort! s’écria-t-il; Jeanne a trouvé là-bas le petit Pierre malade, et moi je trouve ici ma saline qui _échaude_.
Je savais que les paludiers désignaient ainsi les marais dont la production s’arrêtait subitement, et j’avais été témoin ailleurs du phénomène. Je voulus faire comprendre à Pierre-Louis que le sel marin enlevé à plusieurs reprises, sans que l’eau eût été renouvelée, se trouvait maintenant assez peu abondant pour que les autres sels en dissolution l’empêchassent de se cristalliser. M. _Content_ ajouta que la faute en était à ceux que Pierre avait chargés de ses _saulnaisons_, et qu’en faisant une nouvelle prise d’eau, son marais serait simplement retardé; mais Pierre-Louis paraissait frappé: il secoua la tête sans répondre et se mit à faire le tour des chaussées pour examiner les _cobiers_. Je ne pus retenir une réflexion d’étonnement sur les constantes disgrâces qu’avait eu à subir le jeune saulnier; mon conducteur me répondit en souriant:
--Il fait son apprentissage; le tour des heureuses chances arrivera; mais il faut pour cela que Pierre-Louis devienne moins prompt à entreprendre et plus lent à oublier. Jusqu’à présent les leçons ne lui ont guère profité qu’un jour; le chagrin glisse sur lui comme la pluie sur nos toits, le moindre soleil suffit pour tout sécher. Avec l’âge viendra la prudence. C’est à force de prendre garde et d’être patient que nos gens peuvent nouer les deux bouts de la vie, car entre le baptême et l’enterrement la route a bien des descentes et bien des montées. Ailleurs, Monsieur, on coupe le blé par gerbes, ici il faut le ramasser grain à grain. Une famille de paludiers ne peut soigner que cinquante œillets, qui lui rapportent un peu plus de deux cents francs pour cinq personnes. Comment vit-elle avec une pareille somme? Je ne saurais vous le dire. C’est un de ces miracles d’industrie et de sobriété qu’on ne peut expliquer, mais qui ont cessé de surprendre, parce qu’ils se renouvellent tous les jours.
Dans ce moment, le _Parisien_, qui avait suivi Pierre-Louis, revint vers nous avec de grands éclats de rire.
--En voilà un Cosaque! s’écria-t-il en nous montrant le saulnier qui avait repris le chemin du bourg, savez-vous qui il accuse de ses désagréments?
--Le _petit charbonnier_?
--Juste! Quand j’avertissais Monsieur qu’ici ils étaient tous abêtis par les préjugés! Ils ne comprennent seulement pas que chacun a une bonne ou une mauvaise destinée, ce que Napoléon appelait son étoile! moi qui vous parle, j’en ai une et du bon cru, faut croire, car deux somnambules, élèves de Mlle Lenormand, m’ont prédit un riche mariage avec une demoiselle titrée.
Je souris malgré moi. L’incrédulité du douanier ressemblait à celle de la plupart des esprits forts; ce n’était qu’un déplacement dans les superstitions; les erreurs de son prochain lui faisaient pitié, parce qu’il en avait d’autres.
En rentrant dans le bourg, nous rencontrâmes une foule endimanchée, réunie devant une maison: c’était la noce de Jean _Coups-de-trique_, le cousin de Pierre-Louis. Ce dernier, arrêté au passage, s’était laissé entraîner et nous l’aperçûmes attablé devant la porte avec d’autres saulniers.
A la vue du douanier, ils semblèrent se consulter, puis l’appelèrent en l’engageant à leur tenir compagnie.
--Viens trinquer, _gabelou_, c’est du _condor_, lui cria l’un des buveurs.
--Connu! répliqua le _Parisien_, c’est comme qui dirait le château-Margot du pays.
Et, se tournant vers moi avec une grimace narquoise:
--Ça ne vaut pas tout-à-fait le piqueton d’Argenteuil, ajouta-t-il tout bas; mais il ne faut jamais humilier ceux qui régalent.
A ces mots, il nous salua d’un air léger et alla rejoindre les saulniers.
La nuit commençait à tomber. Comme nous traversions la rue, j’aperçus une fenêtre où brillait une lumière, et je reconnus la maison de Jeanne. Avant de retourner chez mon hôte, je lui demandai la permission de visiter la saulnière et de m’informer de son fils. Rien n’était changé dans son état; mais, soit que les forces de la mère eussent cédé, soit que l’isolement eût exalté son inquiétude, elle me parut moins maîtresse d’elle-même. Ses yeux étaient rouges, sa voix brève, ses mains tremblantes.
--Le petit Pierre mourra! me dit-elle, en regardant le berceau avec un accablement égaré.
Je voulus la rassurer; elle m’écouta sans prononcer un mot, sans faire un mouvement, puis alla s’asseoir sur la pierre du foyer où elle se mit à sangloter. Lorsque ses plaintes s’arrêtaient, on entendait la respiration rauque de l’enfant, et, par intervalles, les rires de la noce ou les chants des buveurs! L’obscurité était plutôt rendue visible qu’elle n’était dissipée par la chandelle de résine posée à terre. Ce berceau d’un enfant à l’agonie, et cette femme qui pleurait accroupie dans la pénombre formaient un tableau trop naïvement douloureux pour ne pas remuer le cœur. Je fus touché de tant de tristesse et d’abandon. J’essayai de persuader à la saulnière que ses craintes tenaient surtout à sa disposition d’esprit et aux avertissements mystérieux qu’elle se figurait avoir reçus pendant la route. Elle releva vers moi son visage baigné de larmes.
--Pendant la route et depuis! me dit-elle.
--Depuis? répétai-je surpris; que s’est-il donc passé?
Elle promena autour d’elle un regard effrayé.
--Eh bien! reprit-elle plus bas, avant l’arrivée de Monsieur, je me tenais là, près de l’enfant; le soir était venu, et je n’avais pas encore allumé de _clarté_, car, à force de pleurer, je ne faisais plus de différence entre le jour et la nuit, quand j’ai entendu près de moi des pas, puis un soupir. J’ai relevé la tête, il n’y avait personne. J’ai cru que je m’étais trompée; mais, presque au même instant, les soupirs ont recommencé. J’ai entendu mon nom aussi clairement que je vous entends me parler, et, comme j’étais encore toute seule, je me suis dit: C’est un signe! Quelqu’un de ceux qui m’ont voulu du bien pendant leur vie s’est relevé de dessous terre, afin de m’avertir que la mort préparait une place près de lui; pour sûr, un chrétien va mourir dans la maison!
A ces mots, les larmes de Jeanne redoublèrent. J’éprouvais un véritable embarras. Les raisonnements ne pouvaient avoir aucune prise sur cette âme crédule et ébranlée. A la première expression de doute, elle répéta tous les détails de son récit avec une précision qui témoignait de la vivacité du souvenir. Les pas et les soupirs avaient semblé retentir près de la fenêtre placée au-dessus du berceau, tandis que son nom avait été prononcé à l’autre extrémité du logis. Son regard et sa main venaient même de désigner une porte ouverte, conduisant au courtil, quand, tout-à-coup, elle tressaillit, la parole s’arrêta sur ses lèvres, son œil resta fixe, et elle continuait à me montrer la porte avec un geste épouvanté. J’avançai la tête: à quelques pas du seuil et dans la demi-lueur de la nuit, une forme singulière se tenait immobile: on eût dit la silhouette confuse d’un être humain de très petite taille, appuyé sur un long bâton, le visage caché par un chapeau à larges bords.
--C’est lui! bégaya Jeanne, c’est le _kourigan_!
Je ne pris point le temps de lui répondre. Je m’étais glissé avec précaution le long de la muraille, et gagnant la porte, je m’élançai brusquement dans le courtil; mais quelque prompt qu’eût été mon mouvement, l’ombre avait déjà gagné l’autre bout de l’enclos, et je la vis s’échapper par une ouverture de la haie.
Je cherchais à m’expliquer cette singulière vision, quand je fus interrompu par Pierre-Louis, qui rentrait chez lui en chantant. Le saulnier paraissait avoir singulièrement fêté le _condor_, et les avertissements de Jeanne ne purent le décider à baisser la voix. Il était dans cette première extase de l’ivresse qui commence, alors que tout se teint aux yeux du buveur de la riche et joyeuse couleur du vin. Il ne vit ni les traits altérés de l’enfant, ni les pleurs de la mère: celle-ci voulut en vain lui communiquer ses inquiétudes, il lui frappa dans la main en riant et essaya de l’embrasser.
--Allons, _Bellotte_, n’aie donc pas de chagrin! s’écria-t-il gaiement, le petit Pierre guérira.... ne crains rien.... _ça ira!_... Je voudrais seulement des sacs.... Où sont les sacs, dis?
Jeanne montra silencieusement un coffre, le saulnier y prit ce qu’il cherchait.
--Voilà la chose, continua-t-il en se parlant à lui-même selon l’habitude des gens ivres; ça sera autant de profits pour réparer les pertes... Sois tranquille, va, nous achéterons des remèdes à l’enfant, et il faudra bien qu’il guérisse.
Il roulait les sacs et se riait à lui-même, tout en parlant; Jeanne, penchée vers le petit Pierre, ne semblait point l’entendre; il se rapprocha du berceau.
--A tout-à-l’heure, _fiot_, reprit-il, ne t’impatiente pas; je vais avec les autres.
--Où cela? demandai-je.
--Nulle part..... répliqua-t-il d’un air narquois; histoire de rire, voyez-vous. Les gars ont eu une idée.... Ils ont noyé le _gabelou_!
--Noyé! m’écriai-je.
--Dans son verre, s’entend! reprit Pierre-Louis en riant; pour le quart-d’heure, il ne peut reconnaître sa main droite de sa main gauche...... Une bonne malice, oui... et qui pourra rapporter....
--Quoi donc?
--Rien, c’est une manière de dire.... Mais pardon... Monsieur veut-il sortir ou rester?
Il avait ouvert la porte; je pris congé de Jeanne, et je sortis avec le saulnier. Il continua sa conversation incohérente jusqu’au détour de la rue, où nous rencontrâmes les autres buveurs en compagnie du _Parisien_. A la vue de ce dernier, je dus reconnaître que Pierre-Louis n’avait rien exagéré. Bien que soutenu des deux côtés, le douanier décrivait, dans la rue, les plus capricieux méandres, et chantait d’une voix chevrotante des romances populaires dont il mêlait les paroles et les airs. Il me parut, au reste, que ses compagnons, tout en excitant sa gaieté bachique, en riaient sournoisement. Dès que Pierre-Louis les eut rejoint, ils échangèrent un signe et cessèrent de retenir le _Parisien_, qui faisait de visibles efforts pour les quitter.
--Eh bien! c’est dit, laissez le _gabelou_ aller à sa _panthière_, s’écrièrent en même temps plusieurs saulniers.
--C’est ça, reprit le douanier, qui, abandonné par ses conducteurs tourna trois fois sur lui-même avant de retrouver son équilibre; le service avant tout! Au revoir, et, quand vous voudrez encore lutter de soif, cherchez-moi des gosiers plus salés que les vôtres. Hop! en route les sentinelles perdues! Si Monsieur me passait son bras, sans le commander....
Et, avant que j’eusse répondu, il m’avait pris pour point d’appui et m’entraînait vers l’extrémité du bourg. Comme c’était mon chemin, je le laissai faire, heureux, grâce à l’obscurité, de n’être pas vu en pareille compagnie. Le _Parisien_ marcha pendant quelques minutes en trébuchant et en continuant à chanter d’une voix avinée; mais, dès que nous eûmes tourné la rue, il se redressa, s’affermit sur ses pieds et quitta mon bras.
--Que Monsieur m’excuse, dit-il de sa voix ordinaire, les malins ne sont plus là, on peut reprendre son aplomb.
Et il se mit à marcher près de moi d’un pas délibéré. Je le regardai stupéfait.
--Ce n’est rien, dit-il en riant; il fallait bien prouver ce qu’on sait à ce tas de paysans. Ils ont voulu me faire voir trouble parce qu’on leur a dit que j’étais de _panthière_ cette nuit; _à farceur farceur ennemi_, comme dit le proverbe. Ils croient m’avoir endormi, mais j’aurai l’œil ouvert, et gare aux fraudeurs!
--Soupçonnez-vous donc quelque projet! demandai-je.
Il regarda autour de lui, et clignant de l’œil:
--M’est avis que le _condor_ avait goût de faux-sel, dit-il plus bas; les drôles ont espéré se régaler en me faisant payer la consommation; mais le _Parisien_ n’aime pas qu’on le mystifie, c’est antipathique à son tempérament. Aussi tant pis pour ceux qui voudront rire; si on entre en danse, je me charge de la musique.
A ces mots, le gabelou éclata de rire, battit un entrechat des plus hasardés; et, après avoir salué, avec une recherche grotesque, prit en courant le chemin qui conduisait aux salines.
Je demeurai un instant à la même place, incertain sur ce que je devais faire. Les mots échappés à Pierre-Louis confirmaient pour moi les soupçons du _Parisien_; il y avait véritablement lieu de craindre que la feinte ivresse de celui-ci n’enharît le saulnier et ses compagnons à quelque tentative dont ils pouvaient avoir à se repentir. Je redoutais l’imprudence ordinaire du mari de Jeanne et j’aurais voulu l’arrêter par un avertissement; mais où se trouvait-il à cette heure, et comment lui parler! Après beaucoup d’hésitations, je me décidai à rebrousser chemin jusque chez lui, espérant qu’un hasard aurait pu le ramener à sa demeure, ou que Jeanne du moins saurait le rencontrer; mais la nuit devenait plus sombre, je me trompai de route, et j’arrivai à la maison du saulnier par la ruelle champêtre sur laquelle s’ouvrait le courtil. Ne voulant point revenir en arrière, je poussai la petite barrière à claire-voie qui lui servait de porte, et j’entrai.
Au moment où j’allais prendre la courte allée conduisant au logis, une ombre se détacha de l’obscurité que projetait l’édifice, et traversa lentement l’espace lumineux qui m’en séparait. Sa petite taille, son large chapeau, sa démarche inégale, ne pouvaient me laisser aucun doute; c’était bien celle qui m’avait échappé quelques instants auparavant et dans laquelle Jeanne avait cru reconnaître le _kourigan_! L’occasion était trop favorable pour n’en point profiter. Je tournai l’allée, j’enjambai une plate-bande, et nous nous trouvâmes face à face.
A mon aspect, le prétendu lutin poussa un cri et voulut fuir; mais je le saisis par les épaules: son chapeau tomba dans l’effort qu’il fit pour m’échapper, et la faible clarté des étoiles montra le visage effrayé d’un jeune paysan chétif et contrefait. Je le secouai assez rudement en lui demandant à haute voix ce qu’il faisait là. Il m’imposa silence du geste et m’attira à l’écart. Je ne comprenais pas plus ces précautions que sa présence dans le courtil à une pareille heure, et je le sommai une seconde fois de s’expliquer. Au lieu de répondre, il s’appuya au talus qui servait de clôture, tourna les yeux vers la maison où brillait une lumière, et se mit à soupirer.
--Vous êtes là depuis le coucher du soleil? repris-je étonné de ce silence; c’est vous qui avez prononcé le nom de Jeanne?
--M’a-t-elle entendu? demanda-t-il avec une émotion naïve.
--Oui, vous l’avez effrayée; que cherchez-vous ici?
--Rien.
--Pourquoi venir alors, et qui êtes-vous?
Il jeta sur moi un regard distrait.
--On m’appelle Gratien, dit-il lentement.
--L’enfant de l’hospice de Savenay! m’écriai-je, le compagnon de Jeanne, celui dont parlait hier le vieux Michel.
Il fit de la tête un signe affirmatif.
--Alors c’est vous que la saulnière a vu l’autre soir chez son parrain, repris-je; c’est vous qui, à d’Escoublac, avez écrit son nom sur le sable, où votre pied nu et contrefait avait laissé son empreinte: ce n’est pas la première fois que vous la suivez ainsi en vous cachant. Pourquoi cela? répondez; que lui voulez-vous?
Il resta muet.
--Je vous le dirai bien, moi, continuai-je en le regardant fixement; vous cherchez la belle saulnière, parce que vous êtes amoureux d’elle!
Il se redressa tout effaré et essaya de fuir. Je le retins à grand’peine. Il fallut lui répéter que je ne l’avais dit à personne, que Jeanne ne soupçonnait rien, et qu’elle l’avait pris pour le _kourigan_. Je lui tenais les mains en m’efforçant de le rassurer; il céda enfin, baissa la tête, et je l’entendis qui pleurait. Mais presqu’aussitôt ses larmes s’arrêtèrent, il voulut m’échapper de nouveau. Je tâchai en vain de lui donner confiance par des paroles de sympathie et d’encouragement; il me répondit des discours sans suite, entremêlant ses divagations de malédictions, d’éclats de rire, de sanglots. Son égarement avait quelque chose qui attirait et repoussait tour à tour. Parfois c’étaient d’inintelligibles explications, dans lesquelles la folie essayait le mensonge, parfois de rapides confidences où le cœur se racontait sans le savoir. La ruse du paysan et l’ingénuité de l’enfant luttaient dans ce cerveau malade, et se trahissaient successivement par des traits ridicules ou charmants. Il parlait d’affaires de sel qui l’avaient conduit à Saillé; il nommait les gens auxquels il avait acheté, les barges qu’il devait charger; puis, il joignait les mains au-dessus de sa tête et criait qu’il allait partir pour La Meilleraie, où il voulait se faire trappiste et mourir.