Les derniers paysans - Tome 1

Part 6

Chapter 63,824 wordsPublic domain

J’avais fait de vains efforts pour m’en rendre maître; rétive à la bride et à l’éperon, elle s’arrêtait par instants, se dressait sur ses pieds de derrière, puis retombait pour partir plus égarée. Forcément penché sur la selle, je m’aperçus enfin qu’une cendre blanchâtre recouvrait partout le sol, et qu’une fumée légère s’en échappait. Les sabots de la mule enfonçaient à chaque instant dans cette arène livide et en ressortaient vivement; en faisant jaillir des étincelles. A l’instant même, un souvenir me traversa la mémoire. On m’avait dit que la flammèche envolée du brasier d’un pâtre ou de la pipe d’un fumeur suffisait parfois pour mettre le feu à la tourbière, et que la sourde intensité de l’incendie déjouait tous les efforts des _Bryérons_; l’hiver seul pouvait l’éteindre. Je n’en pouvais plus douter, j’étais pris dans un de ces _brûlis_ latents sans que la nuit me permît de distinguer ma route pour y échapper.

Sérieusement effrayé, j’allais jeter un cri de détresse, quand je fus prévenu par les voix de Michel et du saulnier, qui, ramenés près de moi par les détours du sentier, venaient de m’apercevoir. Tous deux comprirent à l’instant le danger, car ils coururent à ma rencontre et s’arrêtèrent à une petite distance en m’appelant. Je fis un effort désespéré pour contraindre la mule à se diriger de leur côté; mais, arrivé devant une mare étroite et sombre qui nous séparait, l’animal refusa de la franchir. Je n’étais qu’à une vingtaine de pas des deux paysans, qui continuaient à me crier: «Par ici!» et je ne pouvais décider ma rétive monture à avancer. Je la sentis même bientôt qui se dérobait sous moi et se préparait à reprendre sa course vers la tourbière en feu; Pierre-Louis, après l’avoir inutilement appelée par son nom et encouragée, saisit la perche que le _Bryéron_ tenait à la main comme un bâton de route, il en enfonça le bout le plus mince dans la mare, prit son élan en s’appuyant à l’autre extrémité, et tomba sur la croupe même de la mule. Passant alors ses deux bras sous les miens, il s’empara de la bride, appuya les talons aux flancs de ma monture avec des cris familiers et la précipita, pour ainsi dire, dans la ravine.

A peine l’animal eut-il senti la fraîcheur de l’eau qu’il s’arrêta avec une sorte de soupir de soulagement. Son cou était blanc de sueur, et tout son corps tremblait. Pierre-Louis se pencha vers lui.

--Là, là, _Belotte_, dit-il en la flattant de la main et de la voix; ce n’est rien, ma fille, un bain de pieds va te guérir.

Je me retournai vers le saulnier avec un véritable élan de reconnaissance.

--Ma foi! vous êtes arrivé à temps, m’écriai-je en lui serrant la main, et vous venez de me rendre un service que je n’oublierai pas.

--N’oubliez pas surtout que, quand on ne sait pas conduire sa bête, il faut qu’elle vous conduise, dit le saulnier brusquement; c’était bien la peine de quitter le train de mules pour venir se jeter dans le _brûlis_! Voilà _Belotte_ qui arrivera boiteuse au pays et qui me vaudra quelque affront.

Je le rassurai en déclarant que je prenais sur moi toute la responsabilité de l’accident.

--N’importe! dit Pierre-Louis, qui ne pouvait garder longtemps son humeur; Monsieur devrait savoir qu’on ne se promène pas dans la _Bryère_ comme sur les places de Nantes. Dans ce pays-ci, voyez-vous, il faut avoir un œil au maître doigt de chaque pied, vu qu’il y a sur le chemin plus de mauvais pas que de couëttes de plumes; mais tout de même, nous voilà dehors pour le quart-d’heure, et maintenant _ça ira_!

J’avais déjà remarqué en chemin que c’était le mot favori du saulnier. Fallait-il remplacer une sangle brisée, se mettre à l’abri de la pluie ou du soleil, se détourner d’une route devenue impraticable, Pierre-Louis trouvait une corde, un sac ou un sentier de traverse, et répétait son mot philosophique: _Ça ira!_ Cette fois, du reste, il l’avait justement appliqué, car la mule venait de sortir de la mare sans trop de peine. Je mis pied à terre, et abandonnant la bride au saulnier, je me retournai vers la tourbière en feu.

A la petite distance où nous nous trouvions, rien n’annonçait l’incendie qu’une fumée tamisée et pâle, rendue plus visible par l’obscurité. Michel me dit que ces accidents étaient heureusement assez rares, et que les pluies fréquentes apportées par les vents du sud-ouest arrêtaient presque toujours le fléau à sa naissance. Cependant on avait souvenir d’un embrâsement terrible, qui s’était insensiblement étendu à plusieurs centaines d’arpents, et avait menacé d’envahir la plaine tout entière. Il avait fallu sonner les cloches dans les onze paroisses riveraines; tous ceux qui pouvaient manier la bêche ou la pioche étaient venus, et l’on avait cerné l’incendie par une fosse d’une lieue de circuit. La mare que je venais de traverser en avait fait partie. Tout en me donnant ces détails, le _Bryéron_ tâchait de retirer la perche que Pierre-Louis avait laissée enfoncée dans le lit tourbeux de la ravine; mais elle résistait à ses efforts, je dus lui prêter la main.

--Monsieur voit que la _Bryère_ aime ce qu’elle tient, me dit Michel en souriant; qui laisserait là ma _ningle_ seulement quelques jours la verrait disparaître jusqu’au bout. Rien n’est ici comme ailleurs. Il se passe quelque chose sous notre terre, savez-vous! On a beau manger la tourbe avec la bêche, elle reste toujours au même niveau, et la _Bryère_ monte à mesure.

Je demandai si l’on donnait dans le pays quelque explication de ce phénomène.

--Pardieu! c’est la faute aux fils de Japhet, interrompit le saulnier en riant; Monsieur ne sait donc pas l’histoire? Il paraîtrait qu’au temps d’autrefois la _Bryère_ avait comme qui dirait un rez-de-chaussée et une cave. Le tout appartenait aux _kourigans_ et à la famille de Japhet, et chacun occupait à son tour le dessus ou le dessous; mais les hommes, qui étaient déjà des _maugrebins_, profitèrent du moment où ils demeuraient au meilleur étage pour murer dans la cave leurs voisins, si bien que tous sont restés là depuis, sauf le _petit charbonnier_, qui s’est enfui par la cheminée, et qui est devenu notre génie de malheur. Si la _Bryère_ monte, c’est que les _kourigans_ la soulèvent pour venir réclamer leur étage, et si les perches descendent, c’est qu’ils attirent à eux tout ce qui s’enfonce dans la terre.

Je couchai chez le Bryéron, dans un de ces lits de plumes dressés sur un double rang de fagots auxquels il faut monter comme à l’assaut, et qui, selon l’expression du pays, _ne laissent que la passée sous le baldaquin_. Le lendemain, nous nous remîmes en route dès la pointe du jour, et nous traversâmes _la Bryère_ sans nouvelle aventure. Jeanne me parut seulement plus soucieuse que la veille. J’essayai en vain de lui parler; l’entretien tombait toujours, comme un volant qu’on ne vous renvoie pas. En désespoir de cause, je me retournai vers Pierre-Louis, dont la jovialité n’avait subi aucune atteinte, et j’allai le rejoindre avec ma mule à la queue du convoi.

--Eh bien! voilà un _temps impérial_, me dit le saulnier en me montrant le soleil qui montait à l’horizon dans toute sa magnificence; le bon Dieu illumine pour notre retour.

--Cela ne rend pas Jeanne plus gaie, répliquai-je à demi-voix.

Pierra-Louis jeta un regard vers la saulnière.

--Ah! monsieur a vu ça, dit-il; c’est vrai qu’elle a ce matin du noir dans le cœur! Ça vient de ce qu’elle a eu un signe.... Le _petit charbonnier_ lui est encore apparu.

--Quand cela?

--Hier; après souper; monsieur était déjà couché: elle a voulu sortir dans le courtil pour faire sa visite aux _avettes_, mais, comme elle arrivait près des ruches, elle a vu le _kourigan noir_, qui se tenait tout contre.

--Et comment l’a-t-elle reconnu?

--Pardieu! à sa courte taille, à son costume noiraud et à son grand feutre qui lui tombe sur le nez, sans compter que ça se sent. Il n’y a pas dans tout le pays un enfant sorti du chariot à roulettes[14] qui, sans avoir jamais vu le méchant garçon, ne puisse dire: le voilà!

--Lui a-t-il parlé?

--Non! en l’apercevant, elle a jeté un cri et elle est restée en place, tremblante comme une feuille au vent; alors le _kourigan_ a grommelé tout bas quelque chose qu’elle n’a pu entendre, puis il a disparu, et Jeanne est rentrée au logis plus pâle qu’un linceul. J’ai voulu lui relever le cœur; mais, pas moins, il y a de quoi faire penser, et ceci est une mauvaise annonce.

Nous étions sortis de la _Bryère_. Le pays dans lequel nous venions d’entrer prenait insensiblement un caractère non moins étrange, bien que complétement différent. Nous avions d’abord traversé d’immenses prairies encadrées de rideaux de saules, derrière lesquels on voyait glisser les hautes voiles des chalands de la Loire, puis l’étier de Méans, l’ancien _Brivates portus_ de Ptolémée, couvert de chaloupes, de _futreaux_ et de _barges_, qui attendaient les récoltes du pays; enfin, les campagnes de Saint-Nazaire, sur lesquelles ondoyait un océan de blonds épis. Là déjà les champs de sable avaient commencé; bientôt ils nous entourèrent; nous arrivions au terrain d’Escoublac.

Ici, comme dans la _Bryère_, vous trouvez un sol cahoteux et tourmenté. Des collines de sable balayées par le vent descendent, tantôt en talus abrupts et unis comme une pierre sciée, tantôt en cascades rugueuses comme un rocher. Des vallées, creusées en tous sens, sont parsemées de bancs de coquillages et de réservoirs d’eau saumâtre dans lesquels se reflète le ciel, et où semblent naviguer les nuages. Une ondée de sable fin tourbillonne perpétuellement sur ces champs déserts, où se dressent, çà et là, quelques chardons et quelques joncs marins. Du reste, ni habitations, ni cultures! On n’entend que le cri des alouettes de mer qui s’abattent par troupes sur ce sol aride, où leur plumage grisâtre empêche même de les distinguer. A la cîme de la colline la plus haute, un arbre élève son maigre feuillage, le seul de ce Sahara maritime: c’est l’arbre du cimetière de l’ancien bourg d’Escoublac. Ses racines poussent dans les tombes enfouies, mais les restes qu’elles renfermaient en ont été arrachés par la tempête. La même rafale qui avait promené si longtemps ces marins sur les mers continue à les rouler sur le sable qui recouvre leur berceau. Vous apercevez partout leurs ossements dispersés sur les pentes, et vous les sentez craquer sous vos pieds.

Mon conducteur avait consenti à se détourner un moment de sa route, pour visiter l’emplacement du village enseveli. Nous parcourions une plaine où le sol ondulé avait pris l’apparence des vagues; on eût dit une mer subitement pétrifiée par quelque enchantement. Pierre-Louis me montra, sur la hauteur, la place où lui-même avait vu, dans son enfance, la flèche de l’église dont la pointe alors perçait encore le linceul de sable; depuis, tout avait disparu.

Cependant notre caravane avait atteint un pli de terrain abrité, où quelques herbes marines brodaient l’arène de leur pâle verdure. Au pied du tertre qui protégeait ce coin privilégié, un enfoncement avait été creusé de main d’homme, et une pierre roulée en guise de siége. Sur le devant s’étendait une petite grève de sable durci par l’humidité. Jeanne, qui avait mis pied à terre, lâcha la bride de sa mule, et s’avança vers la grotte pour mieux voir le paysage; elle tenait à la main une branche d’osier encore garnie de feuilles qui lui servait de houssine, et elle en frappait le sol d’un air distrait. Tout à coup je la vis tressaillir et s’arrêter avec une exclamation de surprise épouvantée.

--Qu’y a-t-il? demandai-je en m’approchant.

--Voyez! dit-elle.

Et sa baguette, qui tremblait dans la main, me montrait le sol sur lequel étaient tracés quelques caractères mal formés imitant l’écriture moulée. Pierre-Louis s’approcha.

--Dieu me sauve! c’est ton nom! s’écria-t-il troublé.

--En effet, repris-je en regardant à mon tour, il y a bien JEANNE; mais que voyez-vous là qui puisse vous effrayer?

--Non, ce n’est rien, dit le saulnier, qui cherchait évidemment à surmonter une première impression; rien que des contes de vieilles femmes! A les entendre, quand on trouve, comme ça, son nom écrit dans les endroits où il ne vient personne, c’est un ajournement du mauvais esprit... du _petit charbonnier_, quoi!... Mais on ne croit pas à ces choses-là..... Le nom de Jeanne peut avoir été mis à cette place par n’importe qui.... peut-être bien par Monsieur lui-même.

En hasardant cette supposition, le saulnier me jeta un regard moitié interrogateur, moitié suppliant, qui semblait une invitation à l’appuyer: il cherchait un prétexte d’explication qui pût tromper la jeune femme et lui-même; mais Jeanne répondit de manière à prévenir tout mensonge. Elle nous avait suivis jusqu’alors, et savait que nous ne nous étions point approchés du _placis_ où son nom se trouvait tracé. La marque de nos pas avait d’ailleurs écrit tous nos mouvements. Comme elle me les montrait, mes yeux remarquèrent sur le sable une empreinte singulière qui ne semblait laissée ni par le pied d’un homme ni par celui d’un animal connu. De forme triangulaire, cette empreinte était, pour ainsi dire, frangée par une rangée de griffes ou de doigts vaguement indiqués. Mes deux compagnons l’aperçurent aussi bien que moi, et se la montrèrent en silence. Je compris, au trouble de la saulnière et à l’empressement avec lequel Pierre-Louis rassemblait ses mules, que cette dernière indication levait tous les doutes. Le saulnier me pria assez brusquement de reprendre ma monture, et nous sortîmes des dunes.

J’aurais voulu m’expliquer ces pistes bizarres autour du nom de Jeanne; mais, quand je voulus interroger cette dernière, elle me répondit avec une réserve pleine de répugnance. Le saulnier lui-même avait momentanément perdu son insouciante gaieté: il marchait derrière nous, la tête basse et les mains sous les aisselles, sans prendre garde à ses mules, qui, par instants, rompaient la file pour arracher aux buissons quelques jeunes repousses de ronces ou d’églantiers.

Ceci me frappa sans me surprendre. J’avais déjà pu remarquer plus d’une fois combien facilement l’imagination de ces coureurs de route inclinait au merveilleux. Livrés à toutes les illusions que peuvent créer l’ignorance et le désir, ils suivent les chemins déserts en interrogeant les lueurs et les ombres, les silences et les rumeurs. Peu à peu la fascination de la solitude les trouble; ils sentent leur raison vaciller et mille images confuses se former dans les ténèbres. Bercés par le pas lent des mules et à demi endormis au son de leurs grelots monotones, ils voient les arbres courir à leurs côtés comme des fantômes; le vent qui siffle dans les rochers devient une voix qui les appelle; le bruissement de l’eau, une plainte de trépassés. Tous les incidents de l’obscurité se transforment en mystères saisissants. Un monde imaginaire se substitue, de plus en plus, au monde réel; ils aperçoivent ce qu’ils ont imaginé, ils entendent ce qu’on leur a raconté. En vain demandent-ils à leur gourde de voyage l’assurance et la lucidité qui leur échappe, chaque gorgée d’eau-de-feu évoque un nouvel essaim de visions, jusqu’à ce qu’étourdis d’ivresse, ils glissent de leur monture et s’endorment sur le gazon de quelque carrefour. Là, continuant leur voyage dans le sommeil, ils passent de plain-pied de la réalité au rêve. C’est alors que les muletiers qui traversent les _mielles_[15] de la Normandie rencontrent, dans leurs songes, le _moine trompeur_, assis sur la pierre du chemin avec ses piles d’or attirantes, ses cartes qui gagnent toujours, et proposant au passant de lui jouer son âme; c’est alors qu’ils voient _la mule d’égarement_ qui se laisse monter par le premier venu, puis disparaît pour toujours avec lui, ou qu’ils entendent le _grelot maudit_ tintant au-dessus des vagues et attirant les voyageurs aux abîmes. Les saulniers de la Loire n’échappent pas plus que ceux de la Manche à ces hallucinations décevantes. Eux aussi, l’inconnu les enveloppe et les épouvante. Vous leur opposerez en vain tous les raisonnements: l’imagination populaire a bâti son poème au-dessus de la région que ceux-ci peuvent atteindre; tout au plus les amènerez-vous à un doute de complaisance qui est encore l’expression de la foi.

Cependant nous avions atteint une campagne soigneusement cultivée, et dont on commençait à enlever les moissons. On entendait de tous côtés des chants dont je ne remarquai d’abord que la mélodie traînante; en approchant, je m’aperçus que les paroles en étaient improvisées et adressées à l’attelage, qui semblait les comprendre. Si la voix fatiguée cessait de se faire entendre ou seulement fléchissait, on voyait le joug s’abaisser, les pas s’allanguir; mais que le chant reprît, les bœufs relevaient la tête en faisant un nouvel effort.

Je ralentis la marche de ma monture pour écouter un jeune paysan dont le chariot, chargé de gerbes, côtoyait, au-delà du fossé, la route que nous suivions. Il répétait, dans un mode plaintif et sur le ton élevé ordinaire aux chanteurs de la campagne, un de ces _ranz_ champêtres dont les paroles, immédiatement recueillies, me sont souvent revenues à la mémoire. L’improvisateur les adressait à son attelage.

Hé!... Mon rougeaud, Mon noiraud, Allons ferme à l’_housteau_ (le logis), Vous aurez du _r’nouveau_ (regain).

L’bon Dieu aim’ les chrétiens! L’blé a grainé ben, Mes mignons! c’est vot’gain! Les gens auront du pain, Nos femm’ vont ben chanter, Et les enfants s’ront gais!

Hé!... Mon rougeaud, Mon noiraud, Allons ferme à l’_housteau_, Vous aurez du _r’nouveau_.

Certes, on peut dire ici comme pour la chanson d’Alceste:

La rime n’est pas riche, et le style en est vieux.

Mais ce cantique joyeux du pauvre laboureur sentant qu’il ramenait à la ferme, avec ses gerbes, les chants des femmes et la gaieté des enfants, cette espèce de confidence faite à ses humbles compagnons de peine, dont il avouait ingénuement que sa prospérité _était le gain_, tout cela embelli par un beau soleil d’août, un paysage paisible, et surtout par la grâce de l’imprévu, me causa alors une émotion que je ne puis me rappeler sans qu’il m’en revienne quelque chose. Il y avait tant d’harmonie entre les sourires du ciel, l’abondance de la terre et la naïve allégresse du poète campagnard, que le tout se confondait, pour ainsi dire, et que la rusticité du dernier disparaissait noyée dans la grande poésie de l’ensemble.

Pierre-Louis, qui s’était aperçu que j’écoutais, se rapprocha.

--En voilà un vrai _bœuier_, me dit-il, et qui sait bien _arauder_ sa _couplée_! Cette chanson-là, voyez-vous, ça vaut tous les aiguillons quand on veut faire marcher les _dormeurs_. Il n’y a rien comme la voix d’un chrétien pour les bêtes que Dieu nous a données à service; ça leur soutient le cœur. Si je ne sifflais pas mes mules, leurs sommes de sel auraient doublé de poids.

Pendant tout ce temps, Jeanne était restée étrangère à l’entretien, et comme indifférente à ce qui l’entourait. Son regard, toujours tourné vers l’horizon, dévorait l’espace. Elle s’agitait sur sa monture; elle la frappait à chaque instant de sa baguette de saule pour presser son allure; ses traits avaient pris une animation presque fiévreuse. Nous commencions à croiser des gens que Pierre-Louis connaissait et avec lesquels il échangeait, en passant, quelques paroles amicales; mais Jeanne n’écoutait pas et allait toujours. Enfin le saulnier, qui était venu la rejoindre en tête de la caravane, mit tout à coup la main sur la bride de sa monture.

--Qu’y a-t-il? demanda la saulnière en tressaillant.

--Tu ne vois donc point, là-bas? dit Pierre-Louis, qui lui montrait l’horizon.

--Un clocher?

--Celui du pays!

Elle poussa un cri, laissa tomber sa baguette et joignit les mains.

--Mon enfant! mon pauvre petit enfant! balbutia-elle.

Un flot de larmes lui montait aux paupières et inonda bientôt ses joues. Pierre-Louis fut ému de son émotion.

--Un peu de patience! un peu de patience! ma pauvre créature, dit-il en la regardant avec amitié, voilà que nous allons arriver... Voyons, _Noirette_, ferme, ma fille! Allongeons le pas pour contenter la saulnière.

Soit que la mule comprît la prière de Pierre-Louis, soit que l’approche du pays eût réveillé sa vigueur, elle prit une allure plus vive. Jeanne ne disait rien et continuait à essuyer ses yeux. Dans ce moment nous fûmes croisés par un train de mules dont le conducteur reconnut mes deux compagnons. Il les salua, mais avec je ne sais quel air embarrassé qui me frappa.

--Il n’y a rien de nouveau au bourg? demanda le saulnier.

--Rien que le mariage de Jean _Coup-de Trique_, répliqua son interlocuteur.

--Et... mon petit Pierre? demanda Jeanne avec angoisse.

--Vous le verrez, répliqua le muletier, qui, sans attendre de nouvelles questions, prit congé et rejoignit en courant son convoi.

La saulnière parut encore plus agitée, et elle força sa mule à prendre le trot. Je la suivis avec une inquiétude dont je ne pouvais me rendre compte; en entendant les cloches sonner, je demandai malgré moi si c’était un glas.

--Non, me répondit Jeanne, c’est l’_Angelus_.

Nous venions d’atteindre les premières maisons du bourg; une femme, qui filait sur une porte, reconnut Jeanne et courut à elle.

--Ah! pauvre mignonne! vous arrivez à temps, s’écria-t-elle.

--A temps, pourquoi? demanda la saulnière.

--Vous ne savez donc pas? reprit la vieille femme déconcertée.

--Quoi? quoi? répéta Jeanne haletante.

--Eh bien!... votre _fiot_!....

--Mon petit Pierre?....

--Il a la fièvre rouge!

* * * * *

Nous trouvâmes l’enfant au plus fort d’une maladie éruptive qui me parut avoir un très mauvais caractère. On avait fait venir un médecin qui avait laissé une ordonnance sans donner grand espoir. La fièvre rouge décimait alors tout le pays de Guérande, et il était peu de maisons où elle n’eût laissé quelque berceau vide.

Jeanne en fut aussitôt instruite par les voisines accourues autour de l’enfant malade. Etrangères à ces tendres précautions qui tâchent de nous épargner l’inquiétude en nous cachant le danger, elles lui firent boire d’un seul trait la coupe d’amertume. Il fallut écouter les noms de toutes les mères dont les fils avaient été conduits au cimetière, entendre pleurer d’avance celui qui vivait encore, et supporter de vulgaires encouragements qui ôtaient l’espoir sans consoler. J’admirai la manière dont Jeanne endura ce coup. Après le premier étourdissement de la douleur, elle sembla retrouver son calme dans la grandeur même de l’épreuve. Elle essuya ses yeux, étouffa ses sanglots; une sorte d’énergie sereine éclaira son visage. Ecartant les parents qui entouraient le berceau du malade, elle se mit à lui donner les soins nécessaires et à reprendre, pour ainsi dire, possession de sa maternité. Il était facile de voir qu’elle comprenait son malheur, mais qu’au lieu de le déplorer, elle voulait le combattre, et qu’elle ajournait les larmes. Au milieu des irritantes lamentations des femmes qui l’entouraient, elle s’informait avec une patiente douceur de la durée de la maladie, de toutes ses circonstances, des prescriptions du médecin; elle accomplissait sans rien dire celles qui avaient été négligées, revenait vers l’enfant au moindre gémissement, employait pour l’apaiser ces mille câlineries que savent inventer les mères, et s’efforçait de le réaccoutumer à ses caresses et à sa voix.

La conduite de Pierre-Louis avait été toute différente. Après s’être associé aux plaintes bruyantes des voisines, il avait fini par s’asseoir à quelques pas, accusant son voyage, poussant des soupirs ou des malédictions, et épuisant toutes les expressions banales d’une douleur qui veut en finir avec elle-même. Ce tumulte de désespoir ne tarda pas, en effet, à s’apaiser. Il s’approcha du berceau, et trompé, moitié de bonne foi, moitié parce qu’il le voulait, à la vue de l’enfant, dont les traits étaient allumés par la fièvre, il déclara qu’il paraissait mieux.

--Que le bon Dieu le veuille! dit Jeanne avec une douceur qui m’attendrit.