Les derniers paysans - Tome 1

Part 5

Chapter 53,662 wordsPublic domain

Le Provençal lui serra la main sans insister; et nous rentrâmes à l’auberge pour prendre nos manteaux. La mère-grand, à qui j’adressai un adieu transmis par Toinette, nous accompagna jusqu’à la porte de souhaits d’heureux voyage, dans lesquels se mêlaient naïvement les superstitions antiques et les superstitions chrétiennes.

--Que Dieu leur fasse rencontrer une croix de bon présage ou une pie qui vole à droite! dit-elle en ayant l’air de se parler à elle-même; dans ma jeunesse, un voyageur ne quittait pas le _Lion-Rouge_ sans prendre au vaisselier une feuille de laurier béni. Aussi le père en avait planté toute une haie dans le verger; mais nos gens l’ont arrachée pour agrandir le champ de luzerne, car maintenant on fait tous les jours la part plus petite au bon Dieu.

Je cherchai à détourner la vieille femme de cette pente chagrine, en la remerciant de ses récits des anciens temps et en exprimant l’espérance de pouvoir les entendre plus longuement au retour. Elle fit de la main un geste mélancolique.

--Tous les jours que je vis encore sont des délais accordés par la Trinité, me dit-elle gravement; l’aubépine qu’on avait plantée le jour de ma naissance à la porte est morte l’automne dernier; il n’y a plus ici de fleurs de mon temps; _les gens_ et moi ne nous regardons plus du même coté! Tout ce que je demande, c’est que l’on ait le temps de tisser le fil de mes dernières quenouillées pour m’en faire un drap mortuaire.

--Elle a raison, dis-je en sortant au Provençal, sa présence semble un anachronisme vivant. Au foyer villageois, de même qu’au foyer des villes, tout est changé; c’est un théâtre dont le temps a fait tomber les décorations et a fermé toutes les fausses trappes. Le drame domestique s’y joue désormais, comme les proverbes, entre deux paravents. La muse de la famille, à laquelle nous devons les contes de nos veillées, est devenue sourde et aveugle comme la grand’mère, et, comme elle, on la voit filer son linceul.

Nous avions repris le sentier qui conduisait à la grande route. Le vent avait cessé de souffler, le froid était devenu moins vif. Les pâles lueurs d’une aurore d’hiver s’épanouissaient lentement à l’horizon. On commençait à revoir les ondulations de la campagne, les bouquets d’arbres et les hameaux épars, dessinant, dans le crépuscule, leurs formes confuses. Quelques chants de coqs perçaient la brume matinale, et, de loin en loin, des gémissements d’oiseaux engourdis se faisaient entendre au creux des fossés presque enfouis sous la neige. Avant de tourner le chemin qui conduisait à la grande route nous jetâmes un regard derrière nous, et, à travers la demi-obscurité, nous aperçûmes les comédiens groupés dans la cour du _Lion-Rouge_; ils achevaient leurs préparatifs de départ; mon compagnon soupira.

--Ne saviez-vous pas que cela devait finir ainsi? lui dis-je en souriant; nous avions commencé par les illusions, il fallait finir par les regrets. Regardez là-bas la grand’mère debout sur le seuil près de la _princesse de Sicile_. Ce sont là deux poésies que nous laissons derrière nous; notre nuit s’est écoulée, pour moi au milieu des féeries du vieil âge, pour vous au milieu de celles de la jeunesse; nous avons le même sort; après le rêve vient la réalité.

_C’est_ un juste retour des choses d’ici-bas.

Et si vous vous en plaigniez à votre Languedocienne, elle vous répondrait par la phrase proverbiale de son pays: _Cos coumte Ramoun_[11]

TROISIÈME RÉCIT.

LES BRYÉRONS ET LES SAULNIERS.

On appelle _Sillon_ une longue colline qui sépare du reste de la Bretagne tout le territoire compris entre l’embouchure de la Loire et celle de la Vilaine. La route de Nantes à Vannes suit la crète de ce rempart naturel. Vous avez alors, à droite, la Bretagne française, médaille effacée où l’œil le plus attentif chercherait en vain à distinguer une empreinte, tandis qu’à gauche s’étend jusqu’à la mer une contrée dont le paysage et la population ne ressemblent à nuls autres. Avant d’y entrer, vous n’aviez rencontré que des paysans de petite taille, aux membres noueux, à la figure pâle et d’un calme sombre; maintenant, vous trouvez des hommes grands, souples, colorés et riants. Là-bas la vie semblait se concentrer sous une forme solide, mais fruste; ici elle s’épanouit dans toute sa splendeur: à la race celtique a succédé la race scandinave.

Ceci est en effet une colonie des hommes du Nord. Débarqués là au Ve siècle, les Saxons y sont demeurés depuis sans se confondre avec les tribus voisines. Leurs familles agrandies sont devenues des paroisses dont presque tous les habitants portent les mêmes noms et ne se distinguent que par des sobriquets.

C’est surtout dans la _Bryère_ et au pays des salines que la physionomie de la race étrangère est restée visible. Là les anciens coureurs de mer ont conservé un peu de leur humeur aventureuse. L’été fini, vous les voyez partir sur leurs _futreaux_[12] ou à la suite de leurs mules; ceux-là se dirigent vers Nantes, La Rochelle, Bordeaux, pour vendre la tourbe des marais; ceux-ci vont dans l’Ouest essayer la troque du sel. Le plus souvent la femme accompagne son mari. Assise sur la maîtresse mule, qui marche en avant ornée de houppes bariolées et de la grosse _sonaille_ qui dirige la caravane, elle file ou tricote la laine rapportée des fermes de la Bretagne et de la Vendée, tandis que le saulnier suit en chantant quelque vieux cantique. Parfois un semestrier qui retourne au pays ou un piéton éclopé prend place sur un des _doublons_ et s’associe, pendant quelques heures ou quelques jours, au voyage du négociant nomade.

C’est à la suite d’une de ces caravanes que j’avais commencé une excursion depuis longtemps projetée vers les côtes guérandaises, et je chevauchais le long du _Sillon_ avec une douzaine de mules qui s’en retournaient au bourg de Saillé. Sauf quelques charges de grains et d’épiceries, toutes revenaient à vide sous la conduite du saulnier Pierre-Louis, surnommé le _Grenadier_. C’était un vaillant gars, au visage ouvert et de haute mine, qui prenait la vie en bonne part, récoltait de chaque jour tout ce qu’il en pouvait tirer, et s’endormait le soir sans s’inquiéter comment le soleil se relèverait le lendemain.

Pierre-Louis n’avait que deux mules dans le convoi avec lequel il était parti six semaines auparavant: les autres appartenaient, ainsi que leurs _sommes_ de sel, à des voisins auxquels il devait en rendre compte; mais le voyage, malheureux pour tous, l’avait été particulièrement pour lui. Une de ses bêtes s’était perdue près de Chemillé; la seconde, estropiée en chemin, avait dû être vendue, comme il le disait, _au prix des fers et de la peau_. Il revenait ruiné, mais sans en paraître plus triste. Vêtu de sa souquenille et de ses grandes guêtres de toile blanche, le fouet noué en bandoulière, son chapeau à larges bords relevé du côté où ne brillait point le soleil, il suivait l’accotement de la route, les deux mains dans la poche ménagée sur le devant de sa blouse en manière de manchon, ou ciselant avec son couteau des baguettes de coudrier qu’il distribuait aux enfants du village.

Oisif ou occupé, Pierre-Louis sifflait toujours; tantôt c’était un air champêtre embelli de mille cadences, tantôt un fragment d’hymne d’église aux notes pleines et monotones, plus souvent des modulations improvisées dont le rhythme et le ton semblaient s’harmoniser avec toutes les rumeurs de la route. Ici elles imitaient le gazouillement des oiseaux, là elles devenaient susurrantes avec le bruit des sources, plus loin, confuses et prolongées comme le murmure du vent dans les brandes; partout enfin, quel que fût son caractère, le mélodieux sifflement du saulnier, en traduisant à son insu sa propre sensation, servait à compléter les aspects du site; il était devenu pour moi, avec le tintement de la _sonaille_, un accompagnement obligé du voyage. S’il se taisait, je sentais comme un vide subit dans ce qui m’entourait; mon oreille cherchait quelque chose, j’éprouvais enfin la même impression que le promeneur habitué au bruit d’une cascade quand la vanne du moulin se baisse tout-à-coup et étouffe la voix berceuse des eaux.

Dans ce cas, pour compensation, je renouais ordinairement l’entretien avec la saulnière, jeune et belle paysanne qui venait de faire son premier voyage de troque. Obligée de suivre son mari, elle avait dû laisser à Saillé un enfant en sevrage. A chaque village dépassé, elle supputait la distance amoindrie, et son grand œil noir fouillait l’horizon avec une ardeur avide. Pourtant chez elle, l’impatience même était souriante comme tout le reste; la tristesse ne semblait point avoir de prise sur cette puissante et sereine beauté. En la voyant, on se rappelait involontairement les ciels du Midi, d’un bleu si riche, que les nuages, au lieu de les voiler, semblent s’y fondre. Ses traits reflétaient, aussi bien que ceux de Pierre-Louis, ce contentement qui est la grâce du bonheur, mais avec un calme plus noble. Evidemment l’homme était gai par insouciance, la femme par soumission.

Nous avions côtoyé l’ombreuse vallée de la Chésine, et nous venions d’atteindre une longue chaîne de crètes dépouillées, quand la saulnière me fit remarquer les moulins du _Sillon_ dont les ailes tournaient rapidement, bien que partout ailleurs nous les eussions vues immobiles. Je voulus expliquer ce contraste par la hauteur même des sommets; mais Pierre-Louis m’affirma que c’était un _don de la Vierge_, qui ne pouvait être annulé que par l’influence du _Kourigan noir_. De nouvelles explications me firent comprendre que ce dernier, également connu sous le nom de _petit Charbonnier_, était un génie à part; dans lequel l’imagination saxonne semblait avoir personnifié le malheur. Elle en avait fait le _frère aîné de la mort_! Jeanne me le représenta comme une sorte d’huissier funèbre que l’on rencontrait à chaque détour de la vie, moins pour avertir d’un désastre que pour le signifier. Elle même l’avait rencontré plusieurs fois, ainsi que Pierre-Louis, et toujours quelque chagrin avait suivi son apparition. A ce voyage encore, dans la soirée de leur départ, tous deux l’avaient aperçu à travers les haies qui bordaient la route; il les avaient accompagnés quelque temps, puis, traversant le chemin comme pour y laisser une _trace de mauvais sort_, il avait disparu en poussant un cri qui ressemblait en même temps à un éclat de rire et à une plainte.

Après avoir traversé Savenay, nous nous dirigeâmes vers Saint-Joachim. Quelque affaire du saulnier avec le parrain chez lequel Jeanne avait été élevée nécessitait ce détour par la _grande Bryère_.

Le pays que nous traversions avait évidemment formé autrefois une immense embouchure par laquelle la Loire précipitait ses eaux vers l’Océan. Entrecoupant alors de ses canaux tout l’espace compris entre Paimbœuf et le _Sillon_, le fleuve avait peu à peu grossi les atterrissements de sa rive droite. Là étaient venus s’entasser les sables et les limons changés aujourd’hui en prairies; le remous y avait conduit les arbres arrachés par l’inondation, et que l’on trouvait encore enfouis sous le sol qui leur avait donné la couleur de l’ébène; c’était la Loire enfin qui avait fait naître, puis détruit les forêts marécageuses dont la décomposition formait maintenant cette gigantesque tourbière de plus de vingt lieues de contour, connue sous le nom de _grande Bryère_.

Les traces de ce long effort des eaux étaient partout visibles autour de nous. La plaine entière avait l’aspect d’un lac récemment desséché. Sur l’aride fond de la tourbière s’élevaient de loin en loin, comme des corbeilles, des groupes d’îles verdoyantes que des chaussées reliaient l’un à l’autre. L’aspect de ces îles avait quelque chose de paisible, de sauvage qui reposait le regard. Au milieu de touffes d’ormeaux se dressaient des toits de chaume tellement déformés par les graments, les liserons et les saxifrages, qu’on les eût pris, à distance, pour des rocs creusés; les allouettes de mer et les _cobrégeaux_ (courlis gris) tournoyaient autour de ces oasis rustiques avec des cris joyeusement aigus, et sur le penchant des îlots, paissaient des brebis d’un noir rougeâtre dont les bêlements se répondaient. Les lueurs du soir commençaient à teindre l’horizon; nous tournions le plateau parsemé de hameaux et de bocages. Tout-à-coup, au versant des îles verdoyantes que nous venions de côtoyer, se déploya _la grande Bryère_.

Qu’on se figure un désert, non de sable, mais d’éponge calcinée, au-dessus duquel flotte perpétuellement une brume lourde et fétide. Le terrain cahoteux forme des monticules et des vallées; mais vous montez en vain, les hauteurs n’ont pas de brises plus fraîches; vous avez beau descendre, les vallées n’ont pas d’ombrages plus verts. Toujours vous retrouvez la même teinte, la même atmosphère, la même stérilité. Partout s’étend un linceul roux tacheté de _carex_ rigides; c’est l’uniformité dans son plus implacable ennui. Le sol pulvérulent fuit sous les pieds et en garde l’empreinte; les flaques d’eau, sans chatoiements, ressemblent à des mares d’encre; on dirait les lacs infernaux décrits par Virgile. Évidemment les flots de l’Averne ont passé là; et l’entrée du Tartare doit être proche.

Nous apercevions, de temps en temps, quelques paysans occupés à couper la tourbe. Vêtus de _berlinge_ brun, leurs longs cheveux pendant jusque sur leurs épaules, le visage imprégné de poussière et de fumée, ils semblaient eux-mêmes faire partie de la tourbière; on eût dit qu’ils sortaient de ce sol noirâtre comme la nation de Cadmus des champs thébains.

Cependant notre caravane continuait sa route. Derrière notre belle saulnière, portant son élégant costume à couleurs éclatantes, venaient les mules, la tête ornée de branches vertes cueillies sur le chemin, puis Pierre-Louis, vêtu de toile fine et blanche. Il marchait en sifflant une mélodie champêtre qu’accompagnaient les tintements des grelots et les claquements cadencés de son fouet. Tout cet ensemble avait quelque chose de frais et de galant qui contrastait singulièrement avec notre entourage; c’était comme un rayon de lumière, de grâce et de gaieté traversant les ténèbres de l’ennui. Je ne pus m’empêcher de le dire à Jeanne; elle répondit par un hochement de tête méditatif.

--Oui, reprit-elle à demi-voix, _la Bryère_, ne rit pas à ceux qui la voient pour la première fois; mais elle ressemble aux femmes vieillies dans le ménage, qui ont plus de mérite que de beauté. Cette vilaine campagne, voyez-vous, fait vivre quasiment onze paroisses.

--Vous l’avez habitée long-temps? demandai-je.

--Quatorze années, dit la jeune femme en promenant sur l’aride désert un regard brillant, et ce ne sont pas les plus mauvais jours de ma vie. J’avais une coiffe de toile rousse et une jupe de _berlinge_, mais pas de soucis! On a beau dire, allez, le bon Dieu n’a encore rien inventé de mieux que la jeunesse.

--Ainsi vous regrettez le passé?

--Je ne regrette rien, monsieur, je me rappelle, voilà tout. Ah! fallait voir les belles corvées que nous faisions dans _la Bryère_, quand je venais pour y enlever _la pélette_[13] avec Gratien.

--C’était le fils de votre tuteur?

--Faites excuse; Gratien est un pauvre abandonné de l’hospice de Savenay que _la parraine_ (la femme du parrain) avait pris en nourriture et qui est resté depuis au logis. Je l’ai quasiment vu grandir comme un _frérot_ (jeune frère); il n’y avait pas de plus laid gars dans toute la paroisse, mais aussi c’était la meilleure créature du bon Dieu. Depuis, par malheur, quelque mauvais esprit lui a jeté un sort et l’a fait _foléyer_. Il n’est pour ainsi dire jamais au logis, et depuis mon mariage je ne l’ai point revu.

Elle me fit ensuite l’histoire de ces premières années passées dans la _Bryère_. C’était là qu’elle avait grandi, essayé ses forces, là qu’elle s’était comprise et qu’elle avait entrevu les mille horizons ouverts par l’espérance. Elle m’expliqua tout cela sans le savoir elle-même, en me racontant naïvement son passé. Pour me dire ce qu’elle avait senti, elle me dit ce qu’elle avait fait.

Son parrain, Michel Marou, coupait tous les ans dans la _Bryère_ plusieurs milliers de mottes qu’il embarquait à l’étier de Méans, et qu’il conduisait lui-même en Loire. Le _futreau_ dérapait chargé de sa montagne de tourbe; l’unique voile était hissée au mât, et l’on disait adieu au foyer pour plusieurs mois. Michel, Jeanne et Gratien composaient tout l’équipage. Tous trois remontaient lentement le fleuve, dont les vagues rasaient le bord de la barque surchargée et leur rejaillissaient au visage. A chaque bourg, le _futreau_ était amarré à un saule, et l’on essayait de vendre ou d’échanger la tourbe, mais sans quitter le bateau. Son arrière-pont était devenu leur foyer flottant; l’habitude avait rendu suffisante l’étroite cabane où vivaient ces bohémiens des eaux.

Cependant leur navigation était parfois difficile et périlleuse. Quand la Loire couvrait ses rives, que les forêts de peupliers enfouies sous le débordement n’apparaissaient plus au loin que comme des champs de roseaux, que les eaux troubles et bouillonnantes se précipitaient en vingt courans furieux, roulant les arbres déracinés, les chaumes épars, les _barges_ submergées, alors souvent la barque du _Bryéron_ luttait en vain contre la vague, et flottait emportée à la grâce de Dieu. D’autres fois les glaces de l’hiver emprisonnaient le _futreau_ pendant un mois entier près du bord; mais, si l’air venait à s’attiédir brusquement, un long craquement retentissait au haut du fleuve; on voyait un cavalier passer bride abattue sur la rive en jetant le cri terrible: _la débâcle_! et les glaçons détachés arrivaient de toutes parts comme des roches flottantes, broyant tout sur leur passage, avalanches d’autant plus redoutables qu’elles cachaient ce qu’elles avaient détruit, et emportaient mystérieusement vers la mer les cadavres et les ruines.

La jeune femme avait vu tous ces désastres et couru tous ces dangers; mais, l’épreuve subie, tout était oublié. Au premier rayon de soleil brillant sur le _futreau_ à demi noyé, au premier oiseau gazouillant sur les branches du bouleau encore couvert de givre, la confiance renaissait à bord; les vêtements mouillés étaient suspendus aux cordages, la fumée du foyer remontait vers le ciel; Michel hissait la voile, Gratien jetait son filet dans le fleuve, et Jeanne reprenait sa quenouille avec sa chanson accoutumée.

La saulnière avait vécu ainsi quatre années, libre de désirs et de soucis. Un hasard lui fit rencontrer, à l’étier de Méans, Pierre-Louis, qui la prit à gré, et, contre l’usage de ceux de Saillé, ne craignit point d’épouser une femme née hors de sa paroisse. Bien qu’elle ne se plaignît point du saulnier, je crus comprendre que sa légèreté joviale avait eu pour résultat de dissiper la dot de la jeune femme et son propre patrimoine.

Nous en étions là, quand la rencontre de Michel Marou lui-même rompit l’entretien. Le parrain de Jeanne était dans la _Bryère_ avec sa sœur, occupé à enlever la _pélette_. La saulnière les reconnut de loin, et mit sa monture au trot pour les rejoindre. Toutes les mules suivirent à la file, si bien que j’arrivai au moment où elle embrassait Michel et la vieille _Bryéronne_.

L’accueil de ceux-ci fut plutôt embarrassé que tendre. Comme tous les paysans, ils semblaient arrêtés dans leur expansion par une sorte de honte qui ôtait sa grâce au contentement. Tous deux restaient debout devant les nouveaux venus, ne sachant que rire et s’étonner de les voir. Enfin pourtant ils se décidèrent à prendre avec eux le chemin du logis. Jeanne avait laissé là sa mule et pris à pied, avec la vieille sœur, un sentier de traverse; moi-même je forçai ma monture à rompre les rangs et à ralentir le pas, afin de voir plus à loisir l’étrange paysage qu’éclairait alors le soleil couchant. Michel et le saulnier me précédaient de quelques pas, engagés dans une conversation dont plusieurs phrases m’arrivaient par intervalles, mais que j’entendais sans y prendre garde. Cependant le nom de Gratien éveilla, pour ainsi dire, mon oreille et attira mon attention.

--Est-il reparti? demandait Pierre-Louis, dont l’inquiétude perçait même sous l’accent moqueur de sa voix.

--Depuis deux jours, répliqua le _Bryéron_; il va et vient, comme ça, sans pouvoir dire pourquoi: on croirait un _cobrégeau_ que la brise de mer amène et remporte.

--Mais la brise de mer, c’est toujours Jeanne?

--Toujours; il est aussi affolé d’elle que quand tu l’as épousée, et, si on prononce son nom devant lui, eût-il le morceau de pain près des lèvres, il se sauve comme le _guillemot_ qui a entendu un coup de fusil.

Pierre-Louis éclata de rire.

--En voilà une rage! reprit-il ironiquement; la plus vilaine chouette du pays, s’enamourer d’une jolie fille comme Jeanne! Si elle se doutait de la chose, il y aurait de quoi la faire rire jusqu’au jugement dernier.

--Ne crois pas ça, dit Michel plus vivement, et surtout souviens-toi de ne lui en rien dire; tu m’en as juré ta promesse....

--Je l’ai tenue, foi d’homme! répliqua le saulnier; mais avez-vous peur qu’une pareille nouvelle tourne la tête de ma femme? Voilà-t-il pas de quoi la rendre glorieuse?

--Pas glorieuse, mais triste; tu ne connais pas la fille comme moi, Pierre-Louis. Au reste, en voilà assez; causons de tes affaires....

Ici les deux interlocuteurs parlèrent plus bas et marchèrent plus vite. Pour continuer à les entendre, il eût fallu presser le pas; mais je m’intéressais médiocrement à la suite de cet entretien. L’espèce de secret que je venais de surprendre excitait bien autrement ma curiosité, et je résolus de me servir de ce que j’avais appris pour découvrir ce qui me restait à savoir. Je cherchai pour cela des yeux la saulnière. Elle avait coupé au plus court à travers la _Bryère_, et je la distinguai gravissant un des monticules qui se dressent çà et là dans la plaine aride. Je forçai ma monture à prendre le trot, afin de la rejoindre; malheureusement la chose était moins facile que je ne l’avais supposé. Je rencontrais à chaque instant des flaques d’eau croupissantes qu’il fallait contourner, ou des coupes de tourbière interrompant brusquement le chemin. La nuit descendait d’ailleurs rapidement, et, par un contraste singulier, semblait plus profonde dans la _Bryère_ qu’à quelques centaines de pas. Tandis que plusieurs îles se détachaient devant moi, si vivement éclairées par le soleil couchant qu’on pouvait y distinguer les moindres détails, l’espèce de vallée que je suivais était plongée dans une épaisse obscurité. Il me sembla même qu’un nuage de fumée se mêlait à l’ombre de la nuit; une odeur âcre me prenait à la gorge, ma respiration devint plus difficile, l’air me semblait brûlant. Bientôt ma monture elle-même fut en proie à un visible malaise: elle dansait sur ses jarrets, et reniflait avec angoisse; enfin elle tourna brusquement, voulut revenir en arrière, mais, retrouvant sans doute le même obstacle invisible, elle se jeta à droite tout effarée, rebroussa encore chemin, puis, comme emportée par une douleur furieuse, se mit à galoper en tous sens et à pousser des hennissements.