Les derniers paysans - Tome 1

Part 4

Chapter 43,727 wordsPublic domain

--Et ça te fait rire, pas vrai, _grecque_[7] que tu es, vu que ça t’amène des voyageurs.

--Ah bien! comme si on en manquait au Lion-Rouge, dit Toinette d’un ton de fierté un peu dédaigneuse; il y en a déjà dix dans les deux chambres; leur carriole est là près du hangar.

En relevant la lanterne de corne qu’elle avait posée sur la neige, elle nous montra le chemin.

La lumière qu’elle tenait à la hauteur de son épaule l’enveloppait d’un rayonnement qui me la fit remarquer. C’était une fillette à la poitrine étroite et aux mouvements saccadés, dont le visage avait l’expression de hardiesse naïve qui marque, pour ainsi dire, la transition entre l’enfant et la jeune fille. Elle nous fit entrer dans une grande pièce éclairée par une de ces chandelles rugueuses et fluettes que l’auteur des _Contes d’Espagne_ appelle poétiquement de _maigres suifs_. Une vieille femme filait assise dans l’étroite auréole de lumière. Dès l’entrée son aspect me frappa. L’âge avait fait disparaître de son visage toute la mobilité de la vie. Le regard était fixe, les lèvres fermées, le front sillonné de plis rigides et encadré d’une toile rousse qui semblait jaunie par les siècles. On eût dit quelque momie égyptienne à demi-sortie de ses bandelettes funèbres. Le corps raidi, elle tournait d’une main le rouet, tandis que l’autre tirait le lin de la quenouille. Ce double mouvement toujours pareil avait quelque chose de plus saisissant que l’immobilité même; il semblait voir la mort forcée de se mouvoir pour imiter la vie.

La fileuse ne parut point s’apercevoir de notre arrivée, et nous effleurâmes son rouet sans qu’elle y prît garde. Toinette nous avertit qu’elle avait cessé d’entendre et de voir. Pour lui rendre le passage suprême moins difficile, Dieu la faisait mourir à plusieurs fois; il l’habituait au sépulcre en l’enveloppant d’une nuit et d’un silence éternels.

Je contemplais avec curiosité les restes de cette enveloppe charnelle, maison démeublée dont la céleste habitante allait partir; je cherchais quelque trace de ce qui avait été jeune, vivant et beau, sur cette tombe d’un passé qui n’avait même point laissé d’épitaphe. Tout à coup les lèvres qui semblaient scellées s’ouvrirent; une voix confuse et inégale appela notre conductrice.

--Tona!

Tona courut à la vieille femme, appuya la bouche contre sa joue et répondit:

--Me voici, mère-grand.

--Les _autres_ ne viennent-ils pas d’entrer? demanda la fileuse.

--Non, grand’mère, ce sont des voyageurs.

--J’ai senti leur air passer sur moi; dis-leur que Dieu les protége, Tona!

--Ils sont là et ils vous écoutent, mère-grand.

--Ah! tu as raison; il n’y a que moi qui ai les oreilles fermées! murmura la fileuse en soupirant.

Je regardai Toinette avec surprise.

--Mais elle entend! m’écriai-je.

--Quand je lui parle, répondit l’enfant; aucune autre voix ne peut lui arriver, c’est un don que Dieu m’a fait comme à sa filleule!

Je souris de cette croyance naïve. Le _don_, ainsi que l’appelait Toinette, avait en effet, une origine immortelle, car il lui venait de sa pieuse tendresse. Cette tendresse seule avait pu lui apprendre à approcher ses lèvres de la joue de l’aïeule, en ralentissant les modulations de la voix, afin que le souffle pût, en quelque sorte, y écrire les paroles prononcées[8]; le miracle lui venait du cœur.

Dans ce moment, le postillon rentra. Il venait de conduire ses chevaux à l’écurie et se plaignit de n’y avoir trouvé personne.

--Rougeot n’y est-il pas? demanda Toinette étonnée.

--Ah! bien oui, répliqua Jean-Marie, le _galapian_ est encore de ripaille! En voilà un chrétien qui ne mourra pas de mal labeur! les jours de grande fatigue, il a neuf doigts qui se reposent.

--Et pourtant sa besogne est faite, dit la jeune fille.

--Si c’est possible! reprit le postillon émerveillé; il a donc toujours à son service le farfadet?

--Ce n’est point pour Rougeot que vient le farfadet, dit Toinette avec une sorte de vivacité; demandez plutôt à la mère-grand.

Et s’approchant de la fileuse:

--Pas vrai, grand’mère, que dans la famille il y a toujours eu le lutin?

--_Guillaumet_, répéta la vieille femme, sur les traits de laquelle passa comme un souffle de vie; oui, oui, c’est un vieux serviteur: il faut avoir soin de lui, Tona.

--Soyez tranquille, mère-grand, toutes les nuits je laisse la petite porte ouverte et la clé au garde-manger.

--Vous l’avez aperçu? demanda mon compagnon.

--Oh! non, dit la fillette, grand’mère nous a avertis que, si on cherchait à le regarder, il s’enfuyait, et que sa vue pouvait faire mourir; mais on l’entend balayer, cirer les tables ou tirer l’eau du puits.

--Faut pas mettre _Guillaumet_ en colère! reprit la fileuse qui n’avait rien entendu de ce qu’on venait de dire et qui continuait sa pensée; les lutins ne sont pas chrétiens, vois-tu, _fioule_, et ils n’ont pas appris à pardonner.

--La grand’mère en aurait-elle fait l’épreuve? demandai-je, curieux de provoquer les confidences de la vieille femme.

Toinette transmit la question.

--Pas moi, pas moi, répondit-elle; quand _Guillaumet_ était de méchante humeur, qu’il semait les cendres sur les planchers ou jetait des pailles dans le lait, je ne disais mot, et il reprenait son bon caractère. Ah! ah! ah! avec les farfadets c’est comme avec les maris, il faut laisser passer le nuage; l’ondée finie, ils sont pris de honte, et pour racheter chaque goutte de pluie, ils vous envoient trois rayons de soleil.

Ces derniers mots me prouvaient que l’âge n’avait point effacé du souvenir de la grand’mère les traditions du pays, et qu’en l’interrogeant, je pourrais beaucoup apprendre. Déjà, plusieurs fois, j’avais fouillé avec fruit dans ces mémoires à demi-éteintes, comme dans de vieilles éditions lacérées par le temps; mais je ne pouvais lui adresser de questions que par l’entremise de sa petite-fille, et celle-ci venait de nous quitter, attirée par les cris du nouveau-né, qui occupait avec sa mère une chambre dont nous n’étions séparés que par une petite cour. Je la vis bientôt revenir avec des langes qu’elle suspendit au foyer. La fileuse lui demanda des nouvelles de l’accouchée.

--La mère va bien, dit Toinette; mais elle donnerait une année de sa vie pour une heure de dormir, et le petit frère crie comme un aigle.

--Apporte-le, dit la vieille femme, je l’accâlinerai dans mon giron.

--C’est inutile pour l’heure, mère-grand, dit la fillette; _il a pris le somme_.

Et se tournant vers nous:

--Je ne dis pas que j’ai porté le berceau dans la chambre jaune, ajouta-t-elle en souriant; grand’mère aurait peur des _fades_ qui viennent tourmenter les nouveaux-nés.

Ceci me servit naturellement de transition pour prier Toinette d’interroger la fileuse sur les superstitions populaires du canton. La jeune fille transmit fidèlement mes questions; mais les réponses de la vieille impatientée furent courtes. Mon compagnon, qui vit mon désappointement, haussa les épaules.

--Que Dieu vous bénisse! dit-il ironiquement; vous voulez tirer de l’huile d’un olivier mort.

--Ah! croyez-vous cela? dit Toinette; eh bien! vous allez voir si la mère-grand ne se rappelle pas quand elle veut!

Et s’approchant de la fileuse comme elle l’avait déjà fait:

--Pas vrai que le monde n’est plus comme quand vous étiez jeune, mère-grand? dit-elle d’une voix caressante.

La vieille hocha la tête, et répondit par une exclamation plaintive.

Le Provençal se retourna.

--Sur mon honneur la momie a soupiré! s’écria-t-il.

--Ah! c’était alors la bonne époque, reprit la jeune fille du même ton insinuant; vos amoureux plantaient des _mais_ garnis de rubans devant vos portes; on faisait danser des rondes d’épreuve aux nouveaux venus pour savoir s’ils étaient braves; vous aviez de belles veillées où les anciens apprenaient le moyen d’échapper aux sorciers et de se faire bien venir des _bonnes filandières_.

Le rouet de la vieille s’était arrêté; elle écoutait la voix de l’enfant comme si elle eût entendu la voix même de sa jeunesse. Les rides de son visage s’agitaient et semblaient sourire, ses paupières s’entr’ouvraient; l’œil éteint cherchait la lumière. Nous regardions avec une curiosité étonnée cette espèce de résurrection que venait d’accomplir la parole de Toinette. La vieille femme porta la main à son front pour se rappeler, et ses doigts se mirent à jouer avec une mèche de cheveux blancs que ses coiffes laissaient échapper. Il y avait dans ce geste rêveur je ne sais quelle réminiscence de jeune fille dont je fus ému.

--Oui, oui, murmura la fileuse, qui semblait parler tout haut, à la manière des enfants ou des vieillards; comme le pays était beau alors! et quelles gens affables! Toujours un sourire quand on passait, et:--Bonjour la grande Cyrille! bonjours la jolie fille! Ah! ah! ils savaient vivre dans ce temps-là! Et pourtant Gertrude et moi nous étions les plus recherchées. Pauvre Gertrude, qui devait finir si tristement! Mais aussi son frère avait déniché sous le toit la _poule de Dieu_ (l’hirondelle), et elle avait écrasé le _cri-cri_ (grillon) de la cheminée. Quand on fait du mal aux petites créatures qui vivent sous notre protection, les bons anges pleurent et quittent le logis.

Ici, la voix de la grand’mère devint plus basse, elle continua quelque temps, en mots inintelligibles, sa divagation rétrospective; puis nous l’entendîmes gui parlait du _rêve Saint-Benoît_.

--N’est-ce pas lui, grand’mère, qui fait voir en songe l’homme qu’on épousera? demanda Toinette.

--Je l’ai vu, moi, reprit la vieille en souriant d’un air de triomphe; mais j’avais suivi toutes les prescriptions. La chandelle éteinte, j’avais mis mon pied nu sur le bord du lit en prononçant les quatre vers d’appel, et je m’étais couchée sans penser à rien autre chose qu’à celui qui devait dormir sur mon oreiller. Aussi, vers le milieu de la nuit, j’ai vu clairement, en songe, Jérôme, le postillon d’Achy.

--Et quand faut-il faire l’épreuve, grand’mère? demanda Toinette avec un intérêt attentif qui trahissait déjà de vagues souhaits.

--La veille de Noël, répliqua la fileuse; mais, pour réussir, il faut n’avoir contre soi ni fée, ni esprit, sans quoi ils rompent l’appel. Voilà ce qu’ils oublient tous maintenant, vois-tu, _fioule_; ils ne savent pas que les esprits sont autour de nous, sous toutes les figures, pour éprouver notre bon cœur ou notre méchanceté, et les _bonnes filandières_ surtout ne quittent guère les chrétiens et les récompensent selon leur mérite. De mon temps elles ont enrichi plus d’une famille; aussi les pauvres gens les attendaient toujours, et ça rendait leur pain noir moins dur.

--Hélas! pourquoi donc, grand’mère, ne les voit-on plus? dit Toinette d’un accent plaintif.

--Les _fades_ ont l’âme fière, répondit la fileuse; elles ne se montrent qu’à ceux qui les appellent avec confiance de cœur. Et comme on ne croyait plus en elles, la plupart ont quitté le pays avec leurs maris, les farfadets.

--Et cependant il nous en reste un, fit observer Toinette.

La vieille étendit la main avec une sorte de solennité.

--Tant que la mère-grand habitera le _Lion-Rouge_, dit-elle, les esprits viendront la voir; mais, quand ils auront entendu le marteau clouer son dernier lit, tous partiront avec leur vieille amie.

A ces mots, elle redressa sa quenouille, et le rouet recommença à faire entendre son ronflement monotone. Je regardai mon compagnon.

--Elle ne dit que trop vrai, repris-je; les vieilles générations emportent, en disparaissant, toutes les naïves croyances du passé, sans qu’il nous soit permis d’y substituer les rêves de l’avenir. Je viens de traverser les campagnes, et partout on m’a montré des grottes qu’habitaient autrefois les lutins ou les fées, en m’affirmant que _leurs entrées se rétrécissaient chaque année, et que bientôt elles seraient closes pour jamais_. N’est-ce point une symbolique-prophétie, et la tradition populaire elle-même ne semble-t-elle pas annoncer que la porte des illusions, ouverte jusqu’ici sur le monde, se referme lentement? Hélas! que vont devenir nos générations d’essai entre cet antique soleil qui se couche et ce jeune soleil qui n’est pas encore levé?

--Elles feront comme nous, reprit le Provençal, elles attendront qu’on ait remis une roue neuve à leur diligence; seulement elles ne feront pas la sottise d’attendre à jeun, et je propose de les imiter en soupant.

Jean-Marie déclara que nous n’en aurions point le temps, et commençait à prouver son assertion par un syllogisme invincible, quand mon compagnon cria de mettre pour lui un troisième couvert, ce qui dérouta subitement la logique du postillon et amena une conclusion contraire aux prémisses. Toinette se hâta de dresser la table devant le foyer, où flambait une de ces bourrées de _traînes_ ramassées à la lisière des taillis. Elle déploya une nappe de grosse toile à franges et apporta des assiettes ornées de figures et de légendes rimées. Celle qui m’échut en partage reproduisait l’histoire d’_Henriette et Damon_, cette odyssée de _l’amour parfait_, c’est-à-dire malheureux et fidèle. Le Berquin populaire qui avait rimé l’amoureuse légende y racontait, avec une simplicité enfantine, le premier aveu des deux amants et la visite de Damon au père d’Henriette.

Damon, plein de tendresse, _Un dimanche matin_, _Ayant ouï la messe_ _D’un père capucin_, S’en fut chez le baron, _D’un air civil et tendre_: --Je m’appelle Damon, Que je sois votre gendre.

Le père refuse, en déclarant que sa fille doit entrer au couvent, afin de laisser tout l’héritage à son frère, et Damon part désespéré. Il est absent depuis plusieurs mois, lorsque le baron reçoit une lettre qui lui annonce la mort de son fils. Il court aussitôt en faire part à Henriette, qu’il veut retirer de son monastère; mais celle-ci a appris que Damon avait péri _près de Castella_, en Italie, et elle s’écrie à son tour qu’elle veut prendre le voile:

--Coupez mes blonds cheveux, _Dont j’ai un soin extrême_; Arrachez-en les nœuds, J’ai perdu ce que j’aime!

Elle va prononcer ses vœux, lorsqu’on annonce

Qu’un captif racheté, Revenant de Turquie, Jeune et de qualité, En tous lieux se publie.

Les nonnes veulent le voir, et Henriette reconnaît Damon, qui lui raconte ses aventures chez les infidèles, et sa délivrance par les _religieux mathurins_. Le père, qui est enfin touché, consent à unir les deux amants; mais, au bout de sept mois de bonheur, Damon meurt de mort subite, et la complainte finit par cette naïve réflexion qui pourrait servir d’épigraphe à la vie humaine elle-même:

Hélas! comme on regrette Le court contentement.

Je relisais avec un demi-sourire cette ballade, où la puérilité de la forme n’avait pu détruire complétement la grâce touchante du fond, et, songeant à tant de générations dont les voix l’avaient chantée, je me demandais quelle inspiration de génie pouvait se vanter d’avoir éveillé autant de rêves et troublé autant de cœurs que ce _romancero_ de village transmis de la mère à la fille comme un _évangile d’amour_.

Les cris du nouveau-né m’arrachèrent à ma rêverie. Depuis longtemps déjà, ils se faisaient entendre; mais Toinette, tout en se hâtant, voulait achever de mettre le couvert avant d’aller à l’enfant.

--Un instant, _cri-cri_, un instant, murmurait-elle; quand on est destiné à recevoir les gens, faut s’habituer à être servi le dernier.

--En voilà un _huard_ qui n’aime pas qu’on _landore_! fit observer le postillon en riant; prends-y garde, Tona, car, comme dit le proverbe:

Ce qui s’apprend au ber Ne s’oublie qu’au ver.

--Soyez tranquille, reprit-elle, les pauvres gens n’ont qu’à vivre pour prendre des leçons de patience.

Mais l’enfant n’avait point encore eu le temps de faire cet apprentissage; aussi ses cris devinrent-ils plus perçants. La grand-mère sembla prêter l’oreille. Soit que la voix frêle et claire du nouveau-né pénétrât plus facilement la sourde muraille qui l’enveloppait, soit qu’il y ait dans les femmes qui ont été mères un sens caché, que l’âge ni l’infirmité ne peuvent émousser, elle se redressa en s’écriant:

--L’enfant appelle!

--J’y vais, grand’mère, dit Toinette en achevant précipitamment les derniers apprêts.

--L’enfant est seul! répéta la fileuse d’un accent inquiet; sur votre salut, Tona, prenez garde qu’il ne soit _mal doué_ par votre faute!

La jeune fille, effrayée du ton de la grand’mère, saisit une lumière, ouvrit la porte et traversa rapidement la petite cour. Je la suivis du regard au milieu de l’obscurité, et je la vis entrer dans une pièce du rez-de-chaussée, dont les fenêtres s’éclairèrent; mais, presqu’au même instant, un grand cri se fit entendre, et elle reparut sur le seuil, les traits bouleversés, les bras étendus et semblant reculer devant une vision.

Nous nous levâmes tous trois d’un même mouvement, et nous courûmes à la porte en demandant ce qu’il y avait.

--Elle est là, dans la chambre jaune! bégaya Toinette.

--L’accouchée? demandai-je.

--Non, non, la _fade_!

Et, comme nous faisions un pas pour y courir, Toinette nous arrêta d’un geste et fit signe de se taire. Un chant de berceuse venait de s’élever au milieu de la nuit. Ce n’était pas une mélodie précise, mais plutôt quelques-unes de ces modulations caressantes que les femmes improvisent pour leurs divagations maternelles. Il me sembla distinguer des mots d’une langue étrangère:

Te la bejas bera hillo, Te la bejas bera nobio[9].

Mon compagnon tressaillit comme s’il eût reconnu ces paroles; mais Toinette lui saisit le bras:

--Regardez! murmura-t-elle d’une voix étouffée.

Sa main nous désignait la fenêtre éclairée; derrière le vitrage, une femme venait d’apparaître tenant dans ses bras le nouveau-né qu’elle berçait en chantant. Ses longs cheveux noirs tombaient sur ses épaules; elle avait les bras nus, et portait une espèce de basquine brillante de paillettes et de broderies. D’abord noyée dans la pénombre, la vision s’approcha bientôt de la croisée, où sa silhouette se détacha nettement encadrée dans la baie lumineuse. Le Provençal poussa une exclamation:

--Eh! Dieu me damne, c’est elle! s’écria-t-il.

--Qui cela? demandai-je.

--Ma Dugazon Languedocienne de Beaumont.

--Que dites-vous? Sous ce costume?

--Ne vous ai-je pas raconté qu’ils étaient tous partis hier soir sans avoir le temps de changer d’habits? La petite est encore une princesse de Sicile.

--Alors toute la troupe est donc ici? m’écriai-je.

--Ce sont les voyageurs arrivés avant nous, fit observer Jean-Marie.

--Et qui étaient tous empaquetés dans des châles et des manteaux, ajouta Toinette frappée d’un trait de lumière; justement leurs chambres sont là derrière.

--Pardieu! voilà le mystère, reprit le Provençal en riant, la princesse aura entendu les cris du marmot, et, en créature compâtissante, sera venue pour les apaiser. Attendez-moi là, je vais vous amener la _fée_.

Il courut à la chambre jaune, et nous le vîmes reparaître un instant après avec la jeune femme, qui riait aux éclats de la méprise. Le reste de la troupe, attiré par le bruit, vint bientôt nous rejoindre. Mon compagnon, ravi du hasard qui lui ramenait inopinément la jolie Languedocienne, déclara que nous souperions tous ensemble, et ordonna à Toinette de mettre l’auberge au pillage. La vue d’un menu des plus modestes, mais sur lequel ils n’avaient point sans doute compté, mit nos invités de belle humeur, et l’entretien prit un ton de gaieté bohémienne tout-à-fait divertissant.

C’était la première fois que je me trouvais en contact avec une de ces bandes errantes, pauvres hirondelles de l’art qui, moins heureuses que leurs sœurs du ciel, volent sans cesse après un printemps qui leur échappe et cherchent vainement un toit pour suspendre leurs nids. En voyant ces derniers vestiges de mœurs oubliées, je me figurais les _comédiens de campagne_ avec lesquels Molière avait autrefois parcouru nos provinces, dressant, comme Thespis, des théâtres improvisés et ressuscitant un art perdu. Animés par le souper et par la vue d’un punch auquel le Provençal venait de mettre le feu, nos convives parlèrent de leurs excursions vagabondes, de leurs courtes prospérités, de leurs misères renaissantes. La Languedocienne surtout, que les soins galants de mon compagnon disposait à la confiance, se laissa aller à raconter une partie de son histoire. C’était un de ces romans mille fois refaits et toujours à refaire, qu’écrivent tour à tour l’insouciance, la jeunesse et la pauvreté. Elle nous le confiait avec des bouffées de folie et d’attendrissement dont les reflets passaient sur son visage comme passent sur un ciel changeant les rayons de soleil et les nuées. Elle avait autrefois habité chez un oncle, près de Céret, et parlait avec de naïfs ravissements de ses plaisirs de jeune fille: courses dans la montagne, _contrapas_ dansées sur la place des villages, promenades de noces conduites par les _joncglas_, au son du galoubet et du tambourin.

Mon compagnon, qui avait passé plusieurs années dans le Roussillon, lui donnait la réplique et s’associait à tous ses enthousiasmes. Elle arriva à parler de la reine des danses méridionales, le _ball_, et il s’écria qu’il l’avait autrefois dansée en veste et en bonnet catalans; elle en marqua la mesure sur son verre, et il se leva en indiquant les poses; enfin, cédant tous deux à cet entraînement qui fait de la danse, dans les pays du soleil, une irrésistible contagion, ils se saisirent par la main et commencèrent les passes gracieuses de la _baillas_ des Pyrénées. Ces passes consistent principalement en voltes, en retraites et en poursuites cadencées, qu’entrecoupent les fameux pas de _la camada rodona_ et de _l’espardanyeta_[10]. La danseuse place ensuite sa main gauche dans la main droite du danseur, la balance trois fois, s’élance, d’un bond, et va s’asseoir sur l’autre main.

Cette danse hardie était entremêlée de cliquetis de doigts, de frappements de talons, de cris élancés, qui lui donnaient quelque chose d’élégant et de rustique tout à la fois; on se sentait emporter malgré soi par ces mouvements d’une spontanéité agreste; on s’associait d’instinct à cette joie en action. En contemplant, au-centre de l’aube lumineuse que répandaient les chandelles et le foyer, ce couple dansant de vieilles _baillas_, presque oubliées, et, au fond, plongée dans l’ombre, la grand’mère qui continuait de filer, étrangère à tout ce qui se passait, il me semblait voir les images de la tradition riante du Midi et de la tradition mélancolique du Nord s’éteignant toutes deux, l’une dans la lumière et le bruit, l’autre dans les ténèbres et le silence.

Le bruit d’un cheval qui arrivait au galop interrompit le _ball_. C’était le conducteur de la diligence qui arrivait. Il nous avertit que la voiture était remise sur ses roues, et il fallut songer à repartir.

Cette séparation parut coûter beaucoup à mon compagnon; un instant, il sembla hésiter; mais il était appelé à Abbeville par des recouvrements à échéance. Il épuisa, pour se dédommager, tout son vocabulaire de malédictions marseillaises, aux grands éclats de rire de la Languedocienne, qui, soit discrétion, soit indifférence, ne fit rien pour le retenir. Cependant, lorsqu’il la prit à part et qu’il se mit à lui parler vivement à demi-voix, elle devint tout à coup sérieuse. Quelques mots, qui arrivèrent jusqu’à moi, me firent supposer que le Provençal, ne pouvant adopter l’itinéraire de la jeune fille, lui proposait de suivre le sien; mais elle secoua la tête, et, lui montrant avec une subite mélancolie le fourgon que ses camarades se préparaient à atteler, elle lui répondit par les paroles solennelles que prononcent ses compatriotes lorsqu’ils viennent recevoir, sur le seuil, la jeune épouse de leur fils:--_Ad pé d’aquet, ma hillo, quet caou biouré et mouri!_ (c’est à ce foyer, mon enfant, que tu dois vivre et mourir!)