Les derniers paysans - Tome 1

Part 3

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--Tu vois que tes _létiches_ sont des follets, dit-il à Etienne, nous sommes ici dans leur royaume, et si les follets sont, comme on le prétend, des prêtres qui ont violé le sixième commandement, il faut reconnaître que le clergé du pays compte peu de Joseph. Les anciens voyaient dans un follet isolé l’ombre d’Hélène, toujours de mauvais présage, et dans deux follets les ombres de Castor et de Pollux, symbole de prospérité; mais je voudrais savoir ce qu’ils auraient vu dans ce quadrille d’_ardens_ qui semblent nous inviter à leur bal.

Le marais qui s’étendait à nos pieds était encore enveloppé d’ombre, mais les premières étoiles qui commençaient à s’épanouir dans le ciel versaient sur la route une pâle clarté, et l’on pouvait lire sur les traits d’Etienne, qui s’était arrêté comme nous, l’émotion âpre et enfiévrée que lui causait ce singulier spectacle. Nous regardions depuis quelques instants, lorsqu’une flamme, plus brillante et plus élevée, jaillit au milieu des joncs. Ferret fit involontairement un mouvement en arrière.

--Pardieu! s’écria le capitaine, voici la reine de la fête; ce doit être au moins _la Fourolle_.

--N’est-ce point le nom des sorcières-follets? demandai-je.

--Oui, balbutia Ferret; il y en a qui se donnent au démon pour avoir une place parmi les _ardens_, d’autres se damnent avec les prêtres ou les _jeteurs de sort_, et alors, pendant sept ans, leur âme est condamnée à courir ainsi toutes les nuits! Il y a déjà dans le pays _la fourolle Renée, la fourolle Catherine_... Oh! voyez, voyez, comme celle-ci marche, comme elle a l’air de nous appeler.

En parlant ainsi, Etienne fasciné avait descendu la berge et suivait la _fourolle_ le long des roseaux; tout à coup il s’arrêta, nous le vîmes se baisser et disparaître; nous allions courir à lui quand il se releva avec un cri: il tenait à la main le tablier rouge de Françoise!

Nous cherchâmes en vain la jeune pastoure aux bords du marécage, sur la route et dans une saulaie qui s’étendait un peu plus loin, tout était désert. Le paysan inquiet nous quitta pour retourner à la ferme. Comme rien ne me retenait à Sainte-Mère-Eglise, je repartis le lendemain sans avoir connu le résultat de sa recherche; mais le hasard m’ayant fait rencontrer, deux ans plus tard, le _capitaine_, j’appris de lui que Françoise avait été retrouvée noyée sous les glaïeuls de l’étang.

Quant à Guillemot, il avait quitté le Cotentin et gagné les bords de la Sarthe, où il vit peut-être encore, craint comme tous ses pareils, de crédules paysans, qui le haïssent et le consultent. Quiconque a parcouru nos campagnes connaît, en effet, l’autorité qu’exercent partout ces vagabonds solitaires, auxquels la superstition suppose une mission surnaturelle. Quelle qu’ait été, dans cette première moitié du siècle, l’énergie de la réaction contre les traditions du passé, la croyance des sorciers s’est à peine affaiblie. Les rois et les prêtres s’en vont, mais les sorciers survivent. C’est que la foi en ceux qui peuvent nous affranchir du possible est encore moins le témoignage de notre ignorance que de nos rêves. Depuis l’alchimiste du moyen âge, qui promettait la pierre philosophale, jusqu’au spéculateur Law, retrouvant l’Eden aux bords du Mississipi, c’est toujours la même facilité à supposer ce qui flatte, et à prendre ses désirs pour des preuves. Aujourd’hui même, au foyer du scepticisme, n’avons-nous pas encore nos sorciers qui, plus puissants que les autres, ne promettent point le bonheur et la richesse à quelques hommes, mais la réforme de toutes les misères humaines et la félicité éternelle du genre humain?

DEUXIÈME RÉCIT.

LA FILEUSE.

I.

Notre diligence venait de s’arrêter devant la maison du relais, et le postillon frappait avec le manche de son fouet à la porte de l’écurie, où tout semblait dormir.

--Eh bien! c’est comme ça que le Normand nous attend? criait-il; hé! grand _saint lâche_, comptes-tu nous laisser geler ici?

La demande est d’autant plus permise, qu’à notre départ de Paris le thermomètre marquait sept degrés au-dessous de zéro, et qu’il avait dû baisser encore depuis. La terre était couverte de neige; un vent mêlé de verglas fouettait la voiture, où le froid se faisait sentir d’autant plus cruellement que nous n’étions que deux voyageurs. Arraché à ma somnolence par les cris du postillon, j’abaissai avec précaution une des glaces rendue opaque par les cristallisations de la neige, et je hasardai ma tête hors de la portière.

--Où sommes-nous, postillon? demandai-je.

--A Troissereux, Monsieur, répondit-il.

--Combien de lieues encore jusqu’à Boulogne?

Une espèce de grognement, qui partit du fond de la diligence, m’empêcha d’entendre la réponse. C’était mon compagnon de route, que l’air piquant du dehors venait de réveiller en sursaut.

--Eh bien! s’écria-t-il tout à coup avec un accent provençal des mieux timbrés, qui donc ouvre là? Dieu me damne! Monsieur, avez-vous l’intention de vous chauffer au clair de lune.

Je relevai la vitre en m’excusant; le Provençal frissonna de tout son corps.

--Quel temps! reprit-il, autant vaudrait une campagne de Russie! et penser que dans mon pays ils se promènent maintenant en veste de nankin avec une rose à la boutonnière! Vous croyez avoir ici un soleil, vous autres, ce n’est pas même une lanterne. Pour connaître la vie, il faut habiter le Midi; il faut voir ses vignes, sa chasse aux ortolans, ses fabriques de savon, ses femmes. Ah! quelle contrée des dieux, Monsieur! Aussi nous avons à Marseille un antiquaire qui a prouvé que le pommier du paradis terrestre devait être planté entre la Camargue et Tarascon.

Je fis observer que l’on pouvait s’étonner, dans ce cas, qu’il n’y eût laissé aucune repousse.

--Eh! que voulez-vous? dit plaisamment mon compagnon, Adam n’aura point su qu’il fallait garder les pépins.

Je ne pus m’empêcher de sourire. La prétention de l’antiquaire marseillais n’avait rien, du reste, qui dût surprendre. Un ami de Latour-d’Auvergne, Le Brigand, n’avait-il pas réclamé le même honneur pour sa province, en concluant, des noms mêmes de nos premiers parents, que dans le paradis terrestre on parlait bas-breton[1]! Plaisantes imaginations que nous pouvons railler, mais qui semblent l’expression naïve de nos plus intimes instincts. Qui de nous, en effet, ne trouve aux lieux où il est né un charme mystérieux qui les distingue de tous les autres? En y respirant ces restes de parfums qui ne s’exhalent point ailleurs, comment ne pas croire que là était autrefois le séjour particulier de la paix, de l’innocence et de la joie? Chacun, hélas! a derrière lui un paradis terrestre d’où il a été chassé, comme notre premier père, par ce triste archange auquel les hommes ont donné le nom d’expérience.

Ces réflexions, qui traversaient lentement mon cerveau engourdi, m’avaient fait oublier mon compagnon de route, qui continuait son dithyrambe provençal. Il y mettait naturellement _ce beau désordre_ que Boileau signale comme _un effet de l’art_, car l’improvisation méridionale a de continuels changements de niveau; ce n’est pas un fleuve, ce sont des cascades. Ajoutez que les idées semblent avoir de l’accent comme la voix: elles vous rappellent toujours l’histoire du perruquier de Sterne, qui, pour affirmer qu’une boucle de cheveux ne se défriserait point, s’écriait _qu’on pouvait la tremper dans le grand Océan_; sous cette enflure bruyante, il y a quelquefois l’original et le grandiose, presque toujours la couleur et le mouvement.

J’appris bientôt (sans avoir eu l’embarras de faire une seule question) que mon compagnon de voyage était un de ces missionnaires du commerce qui ont réalisé le symbole de Mercure volant, et courent, une trousse d’échantillons à la main, à la conquête du monde. Pour le moment, le Provençal se bornait à la conquête de la France septentrionale, où il s’occupait, selon son expression, d’_écouler des vins et des huiles_. Je sus, par sa conversation, qu’il avait parcouru, pendant dix ans, les moindres villages de la Provence, du Languedoc, du Dauphiné et des pays basques. Mon voyageur était un de ces esprits ouverts et actifs, jamais à court d’expédients, et qui, sachant le fond de la vie comme Figaro savait le fond de la langue anglaise, se tirent toujours d’embarras à force de bonne volonté. Ses incessantes pérégrinations l’avaient parfois rapproché d’hommes de savoir ou d’expérience, et il en avait retenu quelque chose; on sentait par instant que le _morceau d’argile avait habité avec des roses_.

Après m’avoir parlé de son commerce, des troubadours et de la Cannebière, il fit un de ces soubresauts, qu’il prenait pour des transitions, et se mit à me raconter ce qui lui était arrivé la veille à Beaumont. Il y avait rencontré une douzaine de ces comédiens ambulants, qui exploitent nos bourgades, sans cesse arrêtés par la faim et chassés par les dettes: derniers bohémiens de la civilisation, qui continuent au XIXe siècle le _Roman comique_ de Scarron, traitant la vie comme Scapin traitait son maître, avec force lazzis et coups de bâton. La troupe foraine avait annoncé _Robert-le-Diable_. Le public était réuni, les cinq musiciens amateurs attendaient à leurs pupîtres, et la duègne, préposée au bureau de location, venait de rejoindre ses camarades pour se transformer en nonne de Sainte-Rosalie, lorsque deux huissiers étaient arrivés d’Allonnes avec un jugement de saisie et de prise de corps. Le directeur, subitement averti, avait quitté le trou du souffleur en s’écriant, comme un héros trop célèbre: _Sauvons la caisse!_ Il avait vivement attelé le fourgon, et s’était enfui avec toute la troupe en costume moyen âge, oubliant derrière lui le mémoire de l’aubergiste, mais emportant la recette. Ce départ précipité avait empêché mon compagnon de se lier plus intimement avec la jeune Dugazon, qu’il avait reconnue pour une de ses compatriotes. Le récit du voyageur, émaillé de loin en loin de quelques-unes de ces exagérations provençales qui sont à la gasconnade ce que le poème épique est au fabliau, m’avait d’abord amusé; mais insensiblement la fatigue et le froid reprirent le dessus, et je cessais d’écouter. Bientôt le méridional, vaincu lui-même, s’enveloppa la tête dans son manteau, cacha ses pieds sous les coussins de la banquette, et s’assoupit en grelottant.

L’heure ordinaire du repos était également venue pour moi, et les habitudes sont des créanciers qu’on ne peut ajourner impunément. Endormi par la fatigue et réveillé par le froid, je restais flottant entre deux influences contraires. La diligence avançait lentement avec des intermittences de haltes et d’efforts qui exaspéraient ma gêne jusqu’à la souffrance. J’apercevais vaguement, à travers le vitrage glacé, des buissons chargés de neige, bordant la route comme des fantômes accroupis, des arbres qui dressaient à chaque carrefour leurs rameaux noirs, semblables à des bras de gibets, de grandes friches auxquelles la neige, entrecoupée de bruyères encore vertes, donnait l’aspect d’un cimetière à l’heure où les morts viennent étendre leurs linceuls sur les tombes. Le tintement des clochettes de l’attelage, le bourdonnement de la voiture vide et ébranlée par les cahots, le grincement des essieux fatigués, formaient je ne sais quelle harmonie pénible et monotone qui ajoutait à l’effet de ces lugubres images. Tout à coup la voix du postillon s’éleva dans la nuit. Le chant de cet homme, que je ne voyais pas et qui semblait venir _d’en haut_, complétait, pour ainsi dire, mon hallucination. Il psalmodiait d’un accent plaintif et prolongé une de nos traditions villageoises, espèces de _sagas_ inédites dont chaque jour emporte un lambeau avec les vieilles mœurs et les vieilles crédulités. C’était l’histoire d’une fille-fée condamnée à subir, pendant certaines heures, une métamorphose qui la laissait sans défense et sans pouvoir. La fable et l’air avaient bercé ma première enfance; tous deux m’arrivaient à travers mon demi-sommeil sans l’interrompre: c’était comme un lointain écho du passé, et ma mémoire achevait d’elle-même les mots et les modulations commencés.

Celles qui vont au bois, c’est la fille et la mère: L’une s’en va chantant, l’autre se désespère: --Qu’avez-vous à pleurer, Marguerite, ma chère?

--J’ai un grand ire au cœur qui me fait pâle et triste; Je suis fille sur jour et la nuit blanche biche: La chasse est après moi par haziers et par friches.

Et de tous les chasseurs le pir’, ma mèr’, ma mie, C’est mon frère Lyon; vite, allez; qu’on lui die Qu’il arrête ses chiens jusqu’à demain _ressie_.

--Arrête-les, Lyon, arrête, je t’en prie! Trois fois les a cornés sans que pas un l’ait _ouïe_; La quatrième fois, la blanche biche est _prie_.

Mandons le dépouilleur, qu’il dépouille la bête. Le dépouilleur a dit:--Y a chose méfaite! Elle a sein d’une fille et blonds cheveux sur tête.

Quand ce fut pour souper:--Que tout le mond’ vienne vite Et surtout, dit Lyon, faut ma sœur Marguerite; Quand je la vois venir, ma vue est _réjouite_.

--Vous n’avez qu’à manger, tueur de pauvres filles, Ma tête est dans le plat et mon cœur aux chevilles, Le reste de mon corps devant les landiers _grille_.

--Le bras du dépouilleur est rouge jusqu’à l’_aisène_; Dans le sang que ma mère avait mis dans nos veines, J’ai laissé boire mes chiens comme à l’eau des fontaines.

Pour un malheur si fier, je ferai _pénitence_, Serai pendant sept ans sans mettr’ chemise blanche, Et j’aurai sous l’épin’, pour toit, rien qu’une branche[2].

Cette étrange poésie, en me reportant à mes souvenirs d’enfance, m’en rendait peu à peu toutes les sensations. A mesure que le malaise et le sommeil obscurcissaient mes perceptions, le monde fantastique au milieu duquel mes premières années s’étaient écoulées, et que l’expérience avait plus tard effacé, reparaissait comme des milliers d’étoiles qui émergent dans l’espace à mesure que la nuit s’épaissit.

Chaque fois que je rouvrais les yeux, je rencontrais quelque pont jeté sur un ruisseau, et dont la silhouette me rappelait quelque conte populaire. Il y a, en effet, dans ces routes lancées sur les eaux, je ne sais quoi de hardi qui saisit ceux qui ignorent; c’est comme une victoire sur la création. En reliant l’un à l’autre des bords opposés, l’homme a l’air de défier le vide et l’espace, ces éternels ennemis de sa puissance bornée; il accomplit une première conquête qui semble en faire espérer une autre plus importante, et promettre ce grand pont dont, au dire de la tradition, l’_arc-en-ciel n’est que l’ombre_! car les cieux et la terre sont aussi deux rives entre lesquelles coule le fleuve de nos misères, et que tous les efforts de notre imagination tendent à réunir. Puis, quels lieux plus favorables aux vertiges que ces arches dressées au fond des vallées, parmi les saules que la lune revêt chaque nuit de suaires, et auxquels la brise donne le mouvement! Comment passer sans émotion sur ces chemins suspendus et sonores sous lesquels glapissent les remous, tandis que les algues enroulent aux éperons de pierre leurs replis, semblables à des dragons aquatiques, et que l’on voit briller, au loin, les larges fleurs du nénuphar, qui s’ouvrent sur les eaux comme des yeux de fantôme?

La route devenait de plus en plus difficile: bien que ferré à glace, notre attelage glissait sur le verglas, et le voile blanc qui enveloppait tout ne permettait point de distinguer la route. Deux ou trois fois déjà nos roues avaient rencontré les dépôts de cailloux amoncelés sur les accotements du chemin. La neige qui commençait à tomber, en aveuglant nos chevaux, rendit notre marche encore plus incertaine. Le postillon s’arrêta plusieurs fois, cherchant à reconnaître, dans la nuit, le pont jeté sur le Thérain; mais la neige, toujours plus épaisse, ne laissait voir ni les poteaux par lesquels il était annoncé, ni les arbres qui dessinaient le cours de la petite rivière. Les eaux, enchaînées par la glace, ne pouvaient non plus nous guider par leur rumeur. Nous avancions lentement et avec une sorte d’incertitude craintive. Enfin, notre conducteur aperçut à travers la nuée de neige, la double balustrade du pont. Il cessa de retenir les rênes, fouetta ses chevaux avec un sifflement d’encouragement, et la lourde diligence s’élança plus rapide; mais, presqu’au même instant un choc terrible nous enleva des banquettes; le postillon poussa un cri, et la voiture, fléchissant à gauche, versa sur le parapet. Une des grandes roues venait de se briser contre la seconde borne.

Les premiers moments furent employés, comme d’habitude, en malédictions et en reproches: les voyageurs criaient après le conducteur, le conducteur jurait contre le postillon, et le postillon battait ses chevaux; mais, la première colère passée, chacun prit son parti. On nous retira de notre prison roulante, désormais condamnée à l’immobilité. Examen fait, il se trouva que la roue était assez gravement endommagée pour exiger la présence d’un charron. Nous étions à environ une lieue de Saint-Omer-en-Chaussée et de Troissereux, nous ne pouvions attendre sur la route que l’ouvrier fût venu, et on décida que le conducteur irait chercher le charron sur l’un des chevaux, tandis que le postillon gagnerait l’abri le plus voisin, avec les voyageurs et le reste de l’attelage. Nous vîmes en effet le premier enfourcher le _porteur_ et disparaître au galop dans la nuit, tandis que le second tournait à droite, précédé des trois chevaux qui lui restaient, et nous faisait prendre un chemin de traverse au milieu des friches.

Mon compagnon et moi, nous le suivions en frissonnant sous un vent glacé. Tout avait autour de nous un aspect funèbre. Nous marchions sans entendre le bruit de nos pas, enveloppés dans un linceul de neige qui se déroulait silencieusement à nos pieds. Par instants, nous traversions des taillis dont les repousses, blanchies par le gîvre, se dressaient comme de gigantesques ossements et s’entrechoquaient avec un cliquetis lugubre. Nous arrivâmes à une clairière où le gazon, dépouillé de neige, formait une sorte de cercle dont le vert jaune se dessinait sur la blancheur des frimas. Notre guide nous montra ce cercle avec un sourire qui tenait le milieu entre la bravade et la peur.

--C’est le rond des _fades_, nous dit-il en évitant de le traverser; ceux des environs assurent qu’elles viennent danser, à la nouvelle lune, avec les farfadets et le _Goubelino_. Il y en a qui les ont vus de loin; mais il ne faut pas les déranger, vu que ce sont des mauvaises qui vous tordent un homme comme une hart de fagot. On dit aussi qu’elles enlèvent des enfants à la manière de celles de mon pays, où nous avons la _bête Havette_, qui se cache au creux des fontaines, et la _mère Nique_, armée d’un bâton pour corriger les marmots.

--Sans parler des fées qui habitent les environs de Dieppe, repris-je.

--Au haut de la grande côte, près du village de Puys, interrompit le postillon. C’est là que se tient la foire de la _cité de Limes_, où les _dames blanches_ mettent en vente des herbes magiques, des rayons de soleil montés en bague et des lueurs de lune roulées comme de la toile de Laval. Elles vous invitent à acheter avec autant de mignonneries que les dentellières de Caen, et, si vous approchez, elles vous lancent dans la mer. J’ai eu un cousin qu’on a trouvé mort ainsi au bas de la falaise.

Je fis remarquer à mon compagnon de voyage comment les mythologies norses, païennes et celtiques se trouvaient mêlées dans nos traditions populaires. Qu’étaient, en effet, toutes ces fées ravissant les nouveau-nés à leurs mères, et attirant les imprudents dans leurs piéges, sinon les sœurs des nymphes que Théocrite appelle _déesses redoutables aux habitants des campagnes_, parce qu’elles enlèvent les enfants près des sources et qu’elles entraînent les jeunes bergers au fond de leurs grottes humides? Comment ne pas reconnaître, dans ces rondes de nuit, auxquelles préside un génie, le danses des Alfes scandinaves conduites par le _stram-man_ ou homme du fleuve? Enfin, ces dangereuses marchandes de talismans et de trésors ne rappelaient-elles point les _Barrigènes_ gauloises vendant aux matelots la richesse, la jeunesse, la santé et les beaux jours?

--Vous pouvez ajouter, me dit le Provençal, que dans nos contrées, cette triple origine est encore plus visible. Chez nous les _Blanquettes_ changent de forme à volonté et apaisent ou excitent les tempêtes, ainsi que le faisaient les prêtresses celtiques; elles dansent au clair de lune comme les vierges de l’Edda, en faisant croître à chaque pas une touffe de fenouil, présidant au sort de chaque homme à la manière des parques antiques. Toutes les maisons reçoivent leur visite dans la nuit qui précède le nouvel an. Avant de se coucher, chaque ménagère dresse une table dans une pièce écartée, elle la couvre de sa nappe la plus fine et la plus blanche, elle y dépose un pain de trois livres, un couteau à manche blanc, un peu de vin, un verre et une bougie bénie qu’elle allume avec une branche de lavande empruntée au brandon de la St-Jean, puis elle ferme la porte et se retire, comme on dit, _à pas de renard_. Le dernier coup de minuit sonné, les _Blanquettes_ arrivent brillantes et légères comme des rayons de soleil; chacune d’elles porte deux enfants; l’un, qu’elle tient sur le bras droit, est couronné de roses et chante comme l’orgue: c’est le bonheur; l’autre, assis sur le bras gauche, est couronné de joubarbe arrachée des toits avant la floraison[3] et pleure des larmes plus grosses que des perles: c’est le malheur, selon que les _Blanquettes_ sont contentes ou chagrines des préparatifs faits pour les recevoir, elles déposent un instant sur la table l’un ou l’autre enfant, et décident ainsi du sort de la maison pendant toute l’année; le lendemain la famille vient vérifier _le couvert des blanquettes_. Si tout est en ordre, on en conclut qu’elles sont parties satisfaites; le plus vieux prend le pain, le rompt, et, après l’avoir trempé dans le vin, le distribue aux assistants pour _partager entre eux le bonheur_! c’est alors seulement que l’on se souhaite bon an et joyeux paradis.

Tout en causant, nous avions continué à marcher; nous ne tardâmes pas à apercevoir une maison précédée d’une cour, et qui donnait sur une route qu’il fallut traverser. Je reconnus, au premier coup-d’œil, une de ces hôtelleries campagnardes où s’arrêtent les maquignons et les rouliers. Le postillon qui, depuis le moment où nous l’avions aperçue, faisait claquer son fouet pour annoncer notre arrivée, parut surpris de ne voir personne sortir à sa rencontre. La porte d’entrée était ouverte à deux battants, la cour déserte. Une grande carriole, trop haute pour s’abriter sous le hangar, avait été appuyée le long du mur de clôture. Notre guide regarda autour de lui.

--Eh bien! pas de maîtres et pas de chiens? dit-il, on entre donc ici comme au champ de foire?

Je fis observer que tout le monde était sans doute endormi.

--Non, non, reprit-il, _les gens_ ne se couchent qu’à la mi-nuit; faut que Guiraud soit absent avec son gendre. La belle-fille est accouchée d’avant-hier, et la mère grand est sourde comme un pavé; mais que fait donc la petite Toinette?

--Voici quelqu’un, dit mon compagnon.

Une lumière venait, en effet, de paraître sur le seuil de l’auberge, et nous la vîmes s’avancer en sautillant au milieu de l’obscurité. Une voix se fit entendre avant que l’on pût distinguer la personne.

--Est-ce vous, _nos gens_! cria-t-elle de loin.

--Allons donc, _moisson d’Arbanie_[4], dit le postillon, j’ai cru qu’il n’y avait personne dans votre _logane_[5].

--Tiens, Jean-Marie! reprit la voix; il m’avait semblé que c’étaient ceux de la maison qui sont allés à Beauvais. Comment donc que vous êtes par ici avec vos chevaux?

--_Per jou[6]!_ tu n’as qu’à le demander au petit pont qui a voulu manger un morceau de ma roue, répliqua Jean-Marie; un peu plus nous allions choir un beau _mitan_ du Thérain.

--Ah! Jésus! ainsi vous avez versé?