Part 2
Nous tournâmes à gauche par un chemin creux qui nous éloignait de la mer. Des touffes de houx, au feuillage sombre, bordaient les deux fossés. A chaque percée, nous apercevions les derniers rayons du soleil couchant qui semblaient barrer l’horizon comme une muraille rougeâtre; le reste du ciel était d’un gris d’acier, et l’on commençait à sentir l’âpreté de la bise. Le chemin, creusé en lit de torrent, semblait parfois sortir de ses berges pour traverser des plateaux découverts où l’on apercevait à peine quelques hameaux épars et de faibles traces de culture. Plus nous avancions, plus le paysage devenait aride et désert. Nous arrivâmes enfin à un carrefour au milieu duquel gisaient les débris d’une croix de pierre. Notre guide nous dit qu’elle portait dans le pays le nom de _Croix des Garoux_. C’était là que les malheureux condamnés à porter la _haire_, ou peau de loup, qui les oblige à _courir le varou_, venaient recevoir, chaque nuit, la correction d’une main invisible; car, en Normandie, les _garoux_ ne sont point comme ailleurs, des sorciers qui se transfigurent pour porter chez leurs voisins la terreur ou le ravage, mais des damnés _qui sont restés éveillés dans leur fosse_, comme les vampires de la Valachie, et qui, après avoir dévoré le mouchoir arrosé de cire vierge qui couvre le visage des morts, sortent malgré eux de la tombe et reçoivent du démon la _haire_ magique. Ferret nous apprit que le seul moyen de les arracher à ce terrible supplice était d’aller droit à eux lorsque le hasard les mettait sur votre chemin, et de les frapper au front de trois coups de couteau en mémoire de la Trinité.
Le capitaine ne manqua pas de me prouver, à cette occasion, que l’existence des hommes-loups avait été confirmée par le témoignage de tous les siècles. Après m’avoir cité le mythologique Lycaon, il me parla de Déménitus qui, au dire de Varron, fut changé en loup pour avoir mangé la chair d’un sacrifice, et de la famille Autacus, qui n’avait qu’à passer un certain fleuve pour subir la même transformation. Il nomma ensuite les juges, les théologiens, les inquisiteurs, qui, pendant cinq siècles, pendirent ou brûlèrent des lycanthropes, lesquels se déclarèrent eux-mêmes justement brûlés ou pendus. Cependant, comme je n’opposais rien à ces preuves, il finit par douter un peu. En ne cherchant pas à démontrer qu’il avait tort, je le désintéressais en quelque sorte d’avoir raison.
--Après tout, dit-il, je ne donne pas la chose comme positivement certaine. Il serait possible qu’il y eût seulement une leçon dans l’histoire de ces hommes coupables changés en bêtes féroces. Le _garouage_ peut être le symbole des remords. Il représenterait, dans certains scélérats, l’incarnation des instincts, l’âme devenue visible. Les vieilles lois normandes disaient dans leurs imprécations contre les criminels: _wargus habeatur_ (_qu’il soit regardé comme un loup_). Le peuple prend aisément l’image pour la réalité; du loup symbolique il aura fait un loup véritable.
--Ajoutez, repris-je, qu’il regarde les analogies comme des filiations. A une certaine époque, les campagnes, dépeuplées par les ravages des aventuriers, se couvrirent de bandes de loups, et les paysans, trouvant dans leurs nouveaux ennemis la férocité des anciens, pensèrent que ce devaient être ces aventuriers transformés.
Toutes ces fables prouvent l’activité intellectuelle du peuple. Entouré d’un monde de mystères, qu’il veut sonder à tout prix, il invente l’explication qu’il ignore, il ramène à lui la création entière. Là est l’origine de toutes les mythologies: on y trouverait également celle des sorciers. Le peuple a attribué à leur puissance secrète les effets dont il n’apercevait point les causes; il a trouvé du soulagement à se supposer un ennemi invisible; c’était du moins quelqu’un à accuser et haïr. Aussi les sorciers ne me semblent-ils point seulement les auxiliaires de nos aspirations vers l’impossible, ce sont encore plus les victimes expiatoires de notre orgueil. Sans eux, nous aurions l’air de ne pas comprendre; ils justifient l’inconnu.
--Il y a du vrai dans ce que vous dites, reprit le capitaine; bien que vous fassiez bon marché de la magie en elle-même. Une science constatée par le témoignage de tant de générations ne peut être jugée légèrement. Du reste, vous avez raison en regardant les sorciers comme les _parias_ de nos campagnes. Pauvres, vieux et sans famille, ils effraient tout le monde, parce que personne ne les aime. Le peuple sent instinctivement que l’homme isolé est hors des voies humaines, qu’il faut qu’il soit un saint ou un damné; de là l’horreur pour ces _ermites du diable_, comme je les ai entendu appeler en Provence. Chacun leur fait tout le mal qu’il peut, leur souhaite tout celui qu’il n’ose leur faire; ils le savent bien et ne laissent échapper aucune occasion de se venger.
--Non, non, dit Ferret qui, un peu dérouté par notre discussion psychologique, venait pourtant d’en comprendre la conclusion; il ne fait pas bon les avoir contre soi, à preuve Ferou, qui, pour s’être permis de battre le chien de Guillemot, a vu sa plus belle génisse mangée et ses seigles grêlés.
--Il paraît que l’homme du _Petit-Haule_ a reçu plusieurs _dons_, me fit observer le _capitaine_. En France, nos paysans, suivant qu’ils sont cultivateurs ou bergers, se gardent plus spécialement des _meneurs de loups_ ou des _conducteurs de nuées_. Ils redoutent les premiers, parce qu’ils font la chasse aux troupeaux, aidés des bêtes fauves qui leur obéissent; les seconds, parce qu’ils commandent aux trombes d’emporter les moissons de leurs ennemis dans une région invisible, nommée _Magonie_, où ils ont leurs greniers d’abondance. Ces derniers sont ce que les capitulaires de Charlemagne appellent des _tempestaires_. Les Romains reconnaissaient leur puissance, comme le prouvent les vers de Tibulle:
Quum lubet hæc tristi depellit nubila cœlo; Quum libet æstivo convocat orbe nives.
Heureusement l’on a, pour les combattre, l’épine blanche, préservatif certain contre les malignes influences, depuis que ses branches ont servi de couronne au Christ.
--Vous oubliez les cloches, repris-je, les cloches qui sont les _voix baptisées_, comme disent les Vendéens. La paroisse de Notre-Dame-en-Beauce en avait une, appelée Marie, qui bravait les conjurations de tous les meneurs de nuées. Un jour, trois des plus puissants se réunirent pour ravager le canton. Ils appelèrent, des quatre aires du ciel, la foudre, la pluie, la grêle et les vents, et en formèrent un nuage de la grosseur d’une montagne, sur lequel ils montèrent, afin de le mieux conduire. En voyant arriver cette masse noire, brodée d’éclairs, les plus hardis se cachaient d’épouvante; mais ils la virent tout-à-coup s’arrêter, et ils entendirent les voix des sorciers qui lui criaient de marcher.--Je ne puis pas, maîtres! répondit la nuée.--Pourquoi cela?--Parce que Marie _parle_! La cloche venait, en effet, d’élever sa voix sonore, qui avait ôté toute leur force aux conjurations. Après de vains efforts pour franchir l’espace gardé par le son béni, il fallut que la nuée fît un détour jusqu’à ce qu’elle eût cessé d’entendre la cloche; mais alors elle était au-dessus d’une lande aride, et elle put crever sans nuire à personne.
--La Beauce est, en effet, le pays des _tempestaires_, dit le _capitaine_, et de ce que les hommes du Midi appellent des _armaciés_, c’est-à-dire sorciers à double vue; je me rappelle qu’autrefois on m’en montra un, entre Chartres et Alençon, qui répandait la terreur dans plus de dix paroisses: il pouvait quitter, selon sa fantaisie, son enveloppe charnelle, voyager par l’espace _en condition d’âme invisible_ et nul n’échappait à ses maléfices. Il se rendait maître de la volonté d’une fille rien qu’en touchant un de ses rubans.
Ferret tressaillit à ces derniers mots, et demanda au capitaine avec embarras, s’il croyait vraiment que les sorciers pussent obtenir de leur maître un tel _privilége_.
--N’est-ce pas la tradition du Cotentin, comme celle de la Beauce? demanda le capitaine.
--Peut-être, dit Etienne, qui, fidèle à l’habitude normande, hasardait rarement une affirmative; mais il doit y avoir des préservatifs?
--Pardieu! tu les connais aussi bien que moi, répliqua le percepteur; les filles prudentes qui veulent échapper à l’influence du sorcier n’ont qu’à mettre leurs bas à l’envers.
--Mais quand ce n’est pas le dimanche, objecta Ferret, elles n’ont que leurs sabots.
--Alors il faut qu’elles jettent bien vite le ruban touché.
Le paysan secoua la tête.
--Une jeune fille tient à ses rubans, murmura-t-il. C’est une grande croix pour des chrétiens d’avoir des jeteurs de sort dans le pays. Avec un autre homme, on a des chances, on combat chair contre chair; mais, avec les sorciers, il n’y a rien à faire; _s’ils n’entrent point par le haisset, ils entrent par le viquet_.
--Reconnaissez-vous le vieux proverbe normand, me dit le percepteur. Le _haisset_ et le _viquet_ sont la petite barrière qui tient lieu de porte et le guichet qui sert de fenêtre; le dernier mot est resté dans le vocabulaire anglais, _wicket_. Les Normands ont porté leur langue, leur philosophie et leurs coutumes depuis la Tamise jusqu’au Saint-Laurent; on est sûr de les trouver, dans l’histoire, en tout endroit où il y a chance de _conquêter et de gaigner_. Henri IV disait, en parlant d’une terre stérile, qu’il fallait y semer des Gascons, parce qu’ils poussaient partout; on pourrait dire, avec autant de justice, des terres fécondes que, quoi qu’on y sème, il y poussera infailliblement des Normands.
Le soleil baissait rapidement, et des brumes chassées par le vent du soir commençaient à envahir l’horizon. On voyait les oiseaux de mer tourbillonner par troupes au-dessus du promontoire en poussant les cris brefs et perçants que nos pêcheurs ponentais appellent le _chant de la pluie_. Nous étions arrivés près d’une hauteur que la route contournait et au sommet de laquelle Ferret nous montra une maison isolée: c’était celle de Guillemot. La silhouette sombre de cette maison, dominant la colline dépouillée, se détachait vigoureusement sur un ciel pâle, et je commençais à en distinguer les détails, lorsque Etienne qui regardait depuis quelques instants, étendit une main au-dessus de ses yeux afin de mieux voir.
--Qu’y a-t-il? demanda le _capitaine_.
--Dieu me sauve! c’est elle! dit Ferret troublé, c’est Françoise!
--La pastoure du _Chêne-Vert_! où cela?
--A la porte de Guillemot; la voilà qui se lève... Je reconnaissais sa jupe noire et son tablier rouge.... elle court au haut du sentier... elle fait signe.... Ah! Jésus Dieu! voyez là-bas, là-bas, le sorcier!
Je tournai les yeux vers le point indiqué et je demeurai frappé d’un singulier spectacle. Au milieu des brumes qui rampaient sur les pentes, un rayon de soleil couchant formait une sorte de traînée brillante dans laquelle s’avançait l’homme du _Petit-Haule_. Enveloppé d’un de ces cabans fauves en usage parmi les marins de la côte, il marchait courbé en avant, les mains sous les aisselles. A mesure qu’il montait, la brume se repliait derrière lui et effaçait la voie lumineuse, comme s’il eût traîné à sa suite les pluvieuses nuées. Il atteignit bientôt la cîme du coteau où Françoise était accourue à sa rencontre. Tous deux restèrent alors isolés dans une sorte de nimbe, tandis que le reste de la hauteur était noyé sous le brouillard. La jeune _pastoure_ parlait avec véhémence, joignant par instants les mains comme pour une prière, puis les portant à son front avec une expression de désespoir. Guillemot écoutait sans faire un mouvement. Deux ou trois fois il nous sembla cependant, à l’immobilité de la jeune fille, qu’il parlait à son tour; mais ces paroles étaient sans doute douloureuses, car nous la vîmes étendre les bras avec l’angoisse suppliante d’une condamnée, puis cacher sa tête dans son tablier. Le sorcier continua sa route vers la cabane, où il disparut. Ferret, qui était resté jusqu’alors à la même place, les regards fixes, les lèvres tremblantes et tout le corps penché en avant comme prêt à s’élancer, jeta une espèce de cri et prit sa course vers le _Petit-Haule_.
--Ne le perdons point de vue, me dit vivement le _capitaine_, il y a ici quelque chose qui va mal.
Nous pressâmes le pas pour le rejoindre, mais il avait déjà tourné le sentier. Après avoir franchi rapidement la montée, nous courûmes à la maison de Guillemot. Celui-ci était tranquillement assis près du foyer éteint, en face de Françoise, dont le visage était marbré par les larmes, la poitrine haletante et les yeux baissés. Ferret se tenait entre eux, promenant de l’un à l’autre ses regards incertains et ardents.
--On ne pleure pas si fort pour une chèvre perdue, s’écriait Etienne au moment où nous parûmes sur le seuil, et ce n’est pas ici qu’on viendra la chercher.
--Le jeune gars sait alors où elle est! dit sèchement Guillemot.
--Je sais que la chèvre n’a pu venir du _Chêne-Vert_ au _Petit-Haule_.
--Qu’importe, si c’est au _Petit-Haule_ qu’on donne le moyen de la retrouver?
--Ainsi c’est pour avoir _la parole qui guide_ que Françoise est venue? demanda Ferret en regardant fixement la jeune fille.
Celle-ci, dont notre arrivée avait encore augmenté la confusion, ne répondit point sur-le-champ; mais, faisant enfin un effort:
--Je voulais parler pour cela... et pour autre chose... balbutia-t-elle.
--Pour quelle chose? répéta Etienne, dont le regard semblait rivé sur la jeune fille.
Elle essaya de répondre, mais sa voix resta étouffée dans les larmes qu’elle retenait.
Le capitaine s’entremit.
--Prétendrais-tu par hasard forcer une jeune fille à te répéter tout ce qu’elle peut demander aux _liseurs de sort_! dit-il gaiement à Ferret; ne sais-tu pas que les sorciers sont comme les prêtres? Pour eux, elles ouvrent leur cœur à deux vantaux, tandis que les amoureux ont tout au plus droit d’y regarder par le trou de la serrure.
--Quand on n’a rien à craindre, on n’a rien à cacher, dit le jeune homme avec une persistance mêlée de dureté; une honnête fille ne doit point avoir de secrets.
--Ce n’est pas alors comme les honnêtes gars! fit observer Guillemot ironiquement.
--Que Françoise répète ce qu’elle disait tout-à-l’heure à l’homme du _Petit-Haule_, reprit Ferret, qui feignit de ne pas entendre.
--Répète donc alors toi-même ce que tu disais, il y a un an, à la fille du _clos Gallois_, répliqua le sorcier avec intention.
Ferret tressaillit et se retourna vers Guillemot; mais ne pouvant supporter son regard, il baissa la tête en rougissant. Le souvenir qu’on venait de lui rappeler avait, sans doute, pour lui une signification particulière, car il demeura un instant comme partagé entre l’embarras et la surprise; une expression de colère, puis d’inquiétude, traversa ses traits; on eût dit que la peur de cette science mystérieuse, dont la révélation du sorcier semblait une confirmation nouvelle, contrebalançait chez lui la rancune: celle-ci parut pourtant l’emporter.
--Quand je parle à Françoise, dit-il, ce n’est point à l’homme du _Petit-Haule_ de répondre.
--Chacun a droit de prendre la parole sous le toit qui lui appartient, répliqua froidement Guillemot.
--Alors nous causerons ailleurs, reprit vivement Etienne; venez, Françoise, le toit du ciel n’appartient à personne.
Il avait fait un mouvement vers la porte; la jeune fille parut près de le suivre, mais un coup d’œil du sorcier la retint. Evidemment sa volonté luttait entre deux influences contraires: elle demeura en proie à une indécision qui se traduisit d’abord par une alternative de rougeur et de pâleur subites, puis par un tremblement nerveux qui l’obligea de s’asseoir sur la pierre du foyer; mais elle n’y resta qu’un instant. Sa main alla presque aussitôt chercher la muraille; elle se redressa avec effort, jeta au sorcier un regard de douleur suprême, courut vers une petite porte de derrière et se précipita hors de la cabane. Ferret, qui était d’abord resté immobile d’étonnement, s’élança à sa poursuite.
Tout cela s’était passé si rapidement, que nous n’avions eu le temps de rien dire, ni de rien prévenir. Je courus à la porte, Etienne et la jeune fille avaient disparu. J’allais franchir le seuil pour me mettre à leur poursuite, quand le _capitaine_ m’arrêta.
--Il y a des ravines de ce côté-là, dit-il, et, dans l’obscurité, vous risqueriez de vous y rompre le cou.
--Mais que signifient cette douleur et cette fuite? m’écriai-je.
Il secoua la tête.
--J’ai peur de m’en douter, reprit-il; avez-vous remarqué cette petite quand elle est tombée là assise? Il m’a semblé que sa taille était autrefois plus svelte et plus fine...... Au reste, Guillemot, qui paraît être dans sa confidence, pourrait nous éclairer à ce sujet.
--Le _capitaine_ a dit lui-même que les sorciers étaient comme les prêtres, répliqua l’homme du _Petit-Haule_, et les prêtres n’ont pas le droit de répéter les péchés qu’on leur a confiés.
--Mais ils ont le droit d’avouer les leurs, fit observer mon compagnon en le regardant fixement; savez-vous, maître _mire_, que moi aussi j’ai étudié le _Dragon rouge_, et que je peux lire, au besoin, aussi bien que vous dans le passé!
--Que le _capitaine_ dise ce qu’il a vu, répondit Guillemot d’un air soupçonneux.
--J’y ai vu l’histoire d’un sorcier de Vauduit, reprit le percepteur, lequel, au dire des bonnes gens, jetait un sort sur toutes les pastoures du canton de Formigny, et les avait à sa discrétion; mais d’autres, moins crédules, l’accusaient de les endormir avec des drogues pour les surprendre ensuite sans défense. On commença même une instruction contre lui, et il trouva prudent de quitter le pays. Comme Françoise garde seule le troupeau sur les friches, il a pu lui arriver ici ce qui est arrivé là-bas à d’autres: elle n’a d’abord rien dit par honte; maintenant que tout va être connu, elle vient crier miséricorde à celui qui a fait le mal. Qu’en pense le sorcier du _Petit-Haule_? N’ai-je pas bien deviné, et n’est-ce point ainsi qu’il faut expliquer la chèvre perdue?
J’observais Guillemot pendant que le percepteur parlait; son œil avait exprimé une attention croissante, mais sans qu’aucun tressaillement trahît son trouble. A l’explication de la visite de Françoise au _Petit-Haule_, sa main droite, qui secouait les cendres de sa pipe éteinte, s’était seulement arrêtée; du reste, il ne changea point de posture, ne releva point les yeux et se contenta de répondre brièvement:
--Le _capitaine_ est donc plus savant que tous les maîtres du _grand carrefour_!
--C’est que les maîtres du _grand carrefour_ ne regardent pas assez du côté de Valognes, où sont les juges et le procureur du roi, reprit mon compagnon; quand le diable se brouille avec la justice, il est rare qu’il ait l’avantage. Maître Guillemot sait mieux que personne que ceux qui sont obligés de passer entre les articles du code trouvent la route difficile.
--C’est alors comme ceux de Sainte-Mère-Eglise, dit le sorcier d’un ton brusque, et le _capitaine_ fera bien de ne pas s’attarder afin d’éviter les ornières.
Il s’était levé à ces mots, et fit un pas vers la porte comme pour nous reconduire. Bien que le congé fût donné d’une manière un peu brutale, l’avis était prudent; rien ne nous retenait d’ailleurs au _Petit-Haule_; nous dîmes rapidement adieu à notre singulier hôte; et, sortant à notre tour par la porte de derrière, nous suivîmes un sentier étroit qui nous conduisit en ligne droite au bas de la colline.
L’étrange scène dont je venais d’être témoin avait excité au plus haut point ma curiosité. Je me faisais donner de nouvelles explications par mon conducteur, lorsqu’un homme se dressa tout-à-coup dans l’ombre de la ravine que nous suivions; je reconnus Etienne Ferret. Il nous aperçut à son tour, et vint nous rejoindre.
--Eh bien! l’as-tu retrouvée? demanda le _capitaine_.
--Non, dit le paysan; j’ai couru jusqu’au bas sans rien voir. Cependant elle n’a pu fuir si vite! Le coteau n’a pas une _brousse_ pour la cacher. Faut qu’elle soit partie sur un coup de vent ou rentrée sous terre. Mais l’homme du _Petit-Haule_ en rendra compte.
Je remarquais qu’en parlant ainsi, Ferret avait la voix haletante et les yeux hagards; il était très pâle. Le _capitaine_ et moi nous nous efforçâmes de le calmer; mais il y avait dans son exaltation un mélange de soupçon, d’épouvante et de colère, qui lui donnait une expression si bizarre, que nous nous laissâmes aller, malgré nous, à l’observer au lieu de la combattre. Etienne avait complétement oublié cette réserve qui fait du paysan normand une sorte de problème perpétuel à résoudre. Il marchait entre nous en racontant avec une volubilité passionnée pourquoi il s’était attaché à Françoise en la voyant à la ferme maltraitée par tout le monde, quelles propositions de mariage il lui avait faites, et avec queles pleurs de joie elle les avait reçues. Il nous détaillait ses projets d’établissement dans la métairie qui lui avait été promise vers Bricbec, et où il devait entrer au retour des nouvelles feuilles; puis, revenant à la jeune pastoure, il nous disait comment elle avait commencé à changer il y avait trois mois, comment elle était devenue toujours plus triste sans qu’il pût en deviner la cause, jusqu’à ce qu’il l’eût trouvée plusieurs fois sur la route du _Petit-Haule_, où l’attirait la maligne puissance de Guillemot. Enfin, s’exaltant encore plus à cette dernière pensée, il se mit à murmurer des menaces de vengeance qui s’éteignirent tout à coup dans les larmes.
Je fus sincèrement touché de cette douleur naïve, et je m’efforçai de consoler le jeune paysan; mais le _capitaine_, qui avait pour principe que les consolateurs sont comme les médecins qui, au lieu de guérir la maladie, la constatent, m’interrompit pour nous faire remarquer que la nuit était venue, et qu’il importait de presser le pas. Il adressa en même temps plusieurs questions à Ferret sur la direction qu’il fallait prendre, afin de couper au plus court, espérant ainsi le distraire de sa préoccupation; mais tel était le trouble de ce dernier, qu’il ne put donner aucune indication satisfaisante.
Cependant les dernières lueurs du soir avaient complétement disparu; l’absence des étoiles qui ne se montraient pas encore, laissaient le ciel dans une profonde obscurité. Nous apercevions à peine, de loin en loin, quelques touffes d’arbres dessinant leurs masses plus sombres dans la nuit, ou quelques flaques d’eau, formées par le dernier orage, qui semaient la campagne de taches plus pâles. La route dominait des terrains à demi-noyés, ou nous entendions le vent frissonner dans les glaïeuls. Etienne était retombé dans un silence qu’interrompaient, de loin en loin, des soupirs ou quelques paroles entrecoupées. Nous côtoyions depuis un instant un de ces marécages connus en Normandie sous le nom de _Rosières_, quand une petite forme blanchâtre et mouvante se montra tout à coup à notre droite, et parut traverser vivement la route.
--Avez-vous vu? s’écria Ferret, en s’arrêtant tout court; c’est une _létiche_.
Je savais que ce nom était donné, par les paysans du Calvados et de la Manche, à l’hermine de France que ses rares apparitions ont transformée en animal merveilleux, et dans laquelle l’imagination populaire a voulu voir une gracieuse métamorphose des enfants morts sans baptême; mais, avant que j’eusse pu répondre, le _capitaine_ nous montra une vingtaine de petites formes pareilles qui, après s’être élevées sur le marais, grandirent subitement en prenant l’apparence d’une flamme bleuâtre et se mirent à danser sur la cîme des roseaux.