Part 12
J’étais debout sur le seuil de l’auberge, attendant que l’on eût pu me procurer un bateau, lorsque je vis arriver un voyageur, qu’à son petit chapeau de toile et à sa jambe de bois, je reconnus sur-le-champ pour Nivôse Bérard, surnommé _Fait-Tout_.
Bérard était un de ces industriels équivoques, vivant de métiers sans noms et généralement connus dans nos campagnes sous le nom de _coureurs de bois_. Notre première rencontre avait eu lieu environ huit jours auparavant dans des circonstances qui méritent d’être racontées.
Je venais de visiter le bassin de ce grand lac qui couvrit autrefois une partie des cantons des Essarts, de Châtonnay, de Sainte-Hermine et de la Châtaigneraye. En côtoyant la rive gauche de la _Mère_, petite rivière qui traverse la forêt de Vouvant, j’avais atteint la large brèche par où les eaux semblent s’être subitement déchargées dans l’Océan, et à laquelle la tradition a conservé le nom de _Déluge_. Je m’étais arrêté là, saisi par la sauvage grandeur du paysage. De tous côtés se dressaient des rocs bouleversés, les uns revêtus d’une mousse veloutée, les autres presque cachés sous un manteau de ronces et de chèvrefeuilles. Ici l’eau roulait, en bouillonnant, à travers les schistes verdâtres que brillantait la mica; là, retenue comme dans un cercle magique par des touffes d’aulnes, elle formait des réservoirs sombres que l’on eût crus destinés à quelque divinité mystérieuse. Tel était le silence de ce désert qu’on y entendait la chute d’une feuille desséchée et le froissement de la branche sur laquelle se posait l’oiseau. Par instants seulement, une brise s’engageait dans l’étroite coulée, et tout résonnait comme un orgue. Alors commençaient ces dialogues du feuillage et du vent, du glaïeul et des eaux, qui remplissaient la solitude de chœurs ineffables.
Je m’étais longtemps oublié au milieu des rochers et des bois, écoutant les mélodies de la création entrecoupées par de sublimes silences, et je venais de m’arracher avec effort à cette fascination, lorsqu’en tournant un des fourrés appelés _gîtes_, je me trouvai tout à coup à l’entrée d’un étroit _placis_. Il était dessiné par des roches tachetées de lichens jaunâtres; quelques ajoncs sans fleurs et des houx rabougris perçaient çà et là le sol de leur verdure métallique. Au milieu de cette espèce de carrefour se tenait un homme revêtu d’un costume de cuir fauve qui l’enveloppait tout entier, et ne permettait de voir que ses yeux. Devant lui, sur un brasier ardent, bouillait une chaudière dont la vapeur eût suffi pour révéler le contenu, alors même que la terre n’eût point été imbibée de lait fraîchement répandu. L’homme tournait sur lui-même, en regardant à ses pieds avec une attention inquiète. Bientôt je le vis se baisser, saisir une couleuvre, attirée par le parfum du lait, et la jeter dans la chaudière. A ses sifflements furieux, les touffes d’herbe commencèrent à s’agiter vers le pied des rochers, et plusieurs reptiles accoururent. L’homme au vêtement fauve leur écrasait la tête sous son talon, et les plongeait dans un petit tonneau fermé par une soupape. Pendant une de ces évolutions, il tourna la tête de mon côté et m’aperçut.
--Au large! me cria-t-il d’une voix qui retentissait étrangement sous son masque de cuir, ne voyez vous pas que ce sont des vipères?
Je reculai d’un bond, et j’allai me placer à trente pas sur une petite éminence complétement dépouillée, d’où je pouvais suivre les mouvements de ce singulier chasseur. Il recommença à plusieurs reprises ce que je l’avais vu faire, et finit par répandre à terre tout le lait de la chaudière. Enfin, sûr de ne pouvoir attirer aucune nouvelle proie, il cloua la soupape du baril, qu’il suspendit à son épaule par une courroie, prit la bassine, et gagna le pied de la butte où je m’étais réfugié. Ce fut là seulement qu’il se dépouilla de son surtout de cuir.
J’aperçus alors un vieillard à physionomie joviale dont le costume complexe laissait le jugement indécis. Tandis que la forme de sa veste brune aurait pu le faire prendre pour un paysan vendéen, sa jambe de bois et ses cheveux blancs coupés en brosse, contrairement à l’usage, lui donnaient l’apparence d’un soldat, et son chapeau de toile goudronnée rejeté en arrière, celle d’un matelot. Voyant la forte position que j’avais prise pour échapper aux vipères, il se mit à rire:
--Il paraît que Monsieur n’aime pas la _vermine à venin_, dit-il en meilleur français que celui du pays; à vrai dire, il est plus sûr de piper des merles, et ceci n’est pas un gibier pour des bourgeois.
Je lui demandai ce qu’il voulait en faire.
--Monsieur ne sait donc pas? reprit-il; c’est pour les apothicaires; ça entre dans le _remède royal_.
--La thériaque! on en fabrique encore? demandai-je.
--Bien petitement! dit le chasseur de vipères; autrefois cette _vermine-là_ me valait un champ d’escourgeon, mais maintenant c’est à peine si j’en vends de quoi m’entretenir de pipes.
--Vous faites donc ce métier depuis longtemps?
--Depuis l’an VI de l’_une et indivisible_, répliqua-t-il, pas bien longtemps après avoir perdu mon moule de guêtre à Aboukir. Ah! c’était le bon temps pour nous autres! (je ne dis pas par rapport aux _venins_, qui s’étaient mieux vendus sous l’ancien régime, quand le _remède royal_ guérissait toutes les maladies); mais par compensation il y avait eu tant de morts, que les vivants étaient partout à l’aise. Celui qui voulait un gîte pouvait pousser la première porte qu’il voyait fermée; la moitié des maisons avaient leurs maîtres en paradis. Puis, de s’être acharné si longtemps à la chasse des hommes, ça avait fait profiter le gibier; on prenait les perdrix à la main et les lièvres à coups de bâton! moi, qui vous parle, j’en ai apporté jusqu’à douze, d’une fois, au marché. A cette heure, si vous tuez seulement un loriot sans papier, on vous traite de braconnier, et vous payez l’amende. Il n’y a plus ni liberté ni profit pour les malheureux; allez à droite, allez à gauche, vous trouvez que tout est à quelqu’un. Il y a trop de gens autour du blé qui mûrit, voyez-vous; faudrait un peu de canon pour faire de la place et desserrer les coudes.
Tout cela ne fut point dit d’une haleine, mais à plusieurs fois et souvent interrompu par mes questions. Le chasseur de vipères et moi nous nous dirigions vers Fontenay. Naturellement très communicatif et d’ailleurs excité par l’évidente bonne volonté de son auditeur, mon compagnon m’eut bientôt mis au courant de son histoire. J’appris qu’il s’appelait Nivôse Bérard, mais que la variété de ses industries lui avait valu le surnom de _Fait-Tout_. Il avait été élevé à l’hospice des Sables-d’Olonnes, d’où il était parti à seize ans pour s’embarquer, comme mousse, sur les escadres de la République. Revenu en Vendée après la pacification, il y avait commencé la vie errante qu’il menait depuis. Autant que j’en pus juger à cette première entrevue, _Fait-Tout_ avait contracté, dans sa courte carrière maritime, certaines habitudes d’esprit fort, démenties par les plus étranges crédulités. La philosophie du gaillard d’avant lui avait ôté ses croyances en lui laissant toutes ses superstitions; il doutait de Dieu, mais non des _fades_, et, s’il riait de l’enfer, il ne parlait point sans inquiétude des fantômes. Elevé sur les limites de deux mondes, celui de la négation et celui de la foi, il n’avait pris de chacun que les préjugés.
En le retrouvant à Maillezais, je me souvins que, lors de notre rencontre, il m’avait parlé d’une prochaine excursion dans le Marais-mouillé. Il m’expliqua comment il y était principalement attiré par la pêche des sangsues qui avait avantageusement remplacé la chasse aux vipères. Lui-même cherchait une place dans quelque bateau pour descendre vers Marans; enchanté du hasard qui me permettait de faire une ample connaissance avec mon bohémien, j’offris de le prendre dans celui qu’on venait de m’amener.
A peine sorti de Maillezais, nous nous trouvâmes en plein Marais-mouillé. Je ne pouvais me lasser de promener les yeux sur cet étrange spectacle. Aussi loin que la vue pouvait s’étendre, l’eau paraissait l’objet principal et comme la base du paysage. Çà et là, on voyait des îlots entourés de verdure, c’étaient les _mottées_. On distinguait les plus grandes à la culture du chanvre et du lin, les plus petites, à celle des frênes et des saules. Ceux-ci, rangés par plates-bandes, comme les légumes de nos jardins, poussaient, les pieds dans l’eau, avec une vigueur furieuse; chaque tronc semblait porter un taillis. De temps en temps, notre barque longeait quelques-unes de ces-forêts de _pavas_[22] connues sous le nom de _roselières_, et dont le produit surpasse celui de la terre la plus féconde. Aux tiges de roseaux se balançaient les nids de _tire-arraches_ dont les cris rauques retentissaient de toutes parts. Des milliers de canards domestiques couvraient le Marais. Notre quille effleurait par instants des prairies flottantes de nénuphars. Sur les plus hauts atterrissements s’élevaient des huttes construites comme les _ajoupas_ des sauvages, avec des fascines de roseaux liées par des harts d’osier. Au milieu même de cette espèce de ruche sans cheminée, on voyait briller la flamme du foyer dont la fumée s’échappait par tous les pores de la hutte et l’enveloppait d’un limbe nuageux. C’est là que vivent les _huttiers_, descendants de ces _Colliberts_ que les vieux chroniqueurs nous représentent comme des idolâtres, _adorateurs de la pluie_ et exerçant leurs brigandages jusque sur les eaux dormantes. Ils cultivent les fèves de marais sur les _mottées_, nourrissent quelques vaches et élèvent des nuées de canards qu’ils vont vendre, avec le produit de leur pêche, à Maillezais ou à Marans. Mais leur véritable domaine est le Marais-mouillé lui-même. C’est là qu’ils tendent les milliers d’engins dont les canaux sont embarrassés jusqu’à ne pouvoir dégorger leurs eaux. La pêche la plus abondante est celle des anguilles à ventre jaune, appelées _pibeaux_. Le _huttier_, toujours dans les marais, ne revient guère chez lui que pour dormir. Quand les inondations d’automne envahissent la hutte, il y fait entrer son bateau, et celui-ci devient l’habitation de la famille entière.
La réputation des huttiers n’est guère meilleure que celle des _Colliberts_, leurs ancêtres. Les habitants de la plaine les accusent d’avoir une idée confuse du respect que l’on doit à la propriété; mais, à en juger par _Fait-Tout_, il me sembla que la plaine, sur ce point, ne le cédait guère au Marais. Chaque fois que mon compagnon à jambe de bois apercevait une corde attachée à quelque tronc de saule, il la tirait à lui, amenait une fascine qu’il secouait dans la barque et d’où tombaient des sangsues. Je lui objectai que cette pêche était un larcin fait à ceux qui avaient posé les fascines; mais il haussa les épaules en riant.
--Bah! bah! dit-il, le renard dont on prend la peau ne fait que vous rendre le prix de vos poules! Ce qu’on vole à un _huttier_ est toujours une restitution. Quand je courais les _booths_ avec une balle de mercier, les femmes m’ont _gouriné_ (volé) assez de lacets ferrés et de cents d’épingles; ils ont beau faire le signe de la croix, voyez-vous, ce sont de vrais _catholiques de Mouchamp_[23].
Jusqu’alors, nous n’avions fait qu’apercevoir en passant les cases de roseaux. J’étais singulièrement curieux de les voir a l’intérieur, et je fis aborder la barque près d’une hutte dont la construction, à en croire l’apparence, devait remonter au commencement du siècle. Le limon dont on s’était servi pour mastiquer les fascines du toit avait fini par le transformer en une sorte de terrasse verdoyante. La joubarbe y fleurissait, et un jeune saule épanouissait vers la cîme ses pousses argentées. La porte était une brèche de forme irrégulière, haute seulement de quatre pieds. Au milieu de la hutte se dressaient deux poteaux réunis par une traverse: c’était le foyer. La fumée, privée d’issue, avait tout recouvert d’une sorte de vitrification noire et brillante. Au fond de la case, trois vaches ruminaient, couchées sur une litière de _pavas_, et devant leur ratelier pendait une branche de _coux-laurier_ destinée à les préserver des dartres[24].
Tout l’ameublement se bornait à quelques vases de terre grossiers, à un escabeau et à une claie recouverte d’un matelas de mousse. Sur ce lit était étendue une femme malade de la fièvre de consomption que donne l’atmosphère des marais. Elle était seule et grelottait sous une couverture verte. L’une des vaches avançait par instants la tête, fixait un grand œil vague sur le pâle visage de la malade, et l’enveloppait de la vapeur de sa puissante haleine. _Fait-Tout_ s’approcha du lit:
--Eh bien! _maraichaine_, dit-il, la maladie nous a donc fauché les jambes? Nous ne pouvons plus aller _trequegner_[25] sur les _mottées_, et le pauvre homme doit peiner pour deux?
La malade rouvrit les yeux, nous regarda l’un après l’autre, mais ne répondit pas.
--Le maître du logis est sans doute aux filets? demanda de nouveau mon compagnon.
--Il est allé chercher le prêtre, répliqua la femme très bas.
Je m’approchai à mon tour pour demander s’il ne ramènerait pas un médecin. La _maraichaine_ secoua la tête.
--Il n’y a que faire de guérisseurs, dit-elle d’une voix brève, _mon moment est venu_!
--Laissez donc! c’est ce qu’on dit à chaque mauvais mal, fit observer Nivôse Bérard; mais l’espérance, ma bonne amie, c’est comme la poulette de rivière, ça ne va au fond que pour revenir sur l’eau.
Elle le regarda d’un air fiévreux.
--J’ai eu un avertissement! murmura-t-elle; j’ai vu la _niole_ (nacelle) _blanche_!
Ce mot produisit une impression visible sur _Fait-Tout_, et sur le _maraîchain_, qui nous accompagnait.
--L’avez-vous bien reconnue? demanda celui-ci.
--Oui, oui, reprit la malade d’un accent entrecoupé, il y a de ça trois jours; mes pieds pouvaient encore marcher. Je revenais de couper des _fraîches_ pour la _rougette_, quand là-bas, près des trois _mottées_, j’ai vu sortir du petit _contre-brooth_, la niole d’angoisse recouverte de son drap mortuaire. Le _tousseux jaune_[26] était à l’arrière. Quand il a passé, j’ai entendu son râle; un mauvais souffle est arrivé jusqu’à moi, et je suis tombée. L’homme m’a trouvée à terre, il m’a portée à la hutte, d’où je ne sortirai plus que dans ma bière.
Mes deux compagnons se regardaient sans répondre; j’essayai de persuader la _maraichaine_ qu’elle avait été trompée par quelque illusion de mirage ou par les visions de la fièvre; mais, retombée sur son traversin de mousse, elle ne paraissait plus m’entendre. Nous retournâmes à la barque et nous nous remîmes en route.
J’appris alors de _Fait-Tout_ qu’il en était de la _niole blanche_, dans le Marais, comme du _char de la mort_ dans le reste de la France; quiconque l’avait aperçue devait mourir dans l’année. Je retrouvais sous cette forme particulière une croyance acceptée par tous les peuples et dans tous les temps. Depuis le génie en deuil de Brutus jusqu’au petit spectre rouge des Tuileries, il y avait toujours eu partout des _fantômes d’avertissement_, témoignage d’une bonté suprême qui ne voulait livrer l’homme à la mort que bien préparé.
A en juger par la manière dont il avait reçu les confidence de la maraichaine, _Fait-Tout_ partageait les croyances communes; mais, lorsque je voulus l’interroger, il se tint sur la réserve. Il savait les gens de la ville peu crédules et craignait évidemment mes railleries; tout ce que je tentai pour lui donner confiance fut inutile; mon philosophe de grands chemins semblait éprouver quelque honte à montrer son scepticisme en défaut. Ne pouvant rien obtenir de ce côté, je voulus au moins le questionner sur le pays et sur les gens que j’allais voir. Au nom du cabanier Jérôme Blaisot, dont le fils m’avait été recommandé, il releva la tête.
--Jérôme Blaisot, répéta-t-il; eh bien! ce n’est pas d’hier que je le connais, celui-là. Quand je suis arrivé dans le pays, il était _sixtain_[27] devers les marais de Vix.
Je demandai quelle était sa réputation.
--Dame! c’est pas un grand guerrier, répondit _Fait-Tout_ en riant; il a vu dans sa jeunesse les commissaires et les municipaux envoyer tant de monde à la guillotine, qu’à cette heure il tremble devant le garde champêtre. Aussi a-t-on coutume de dire que si le père Jérôme rencontrait le baudet de saint Juire, il le saluerait par respect pour l’autorité[28].
--Et comment tient-il sa cabane?
--En meilleur état que toutes celles du _Petit-Poitou_, grâce à la _Loubette_, qui est la plus fière fille du Marais.
--Mais n’a-t-il pas également un fils?
--Faites excuse, le grand Guillaume.
--C’est lui surtout que je veux voir.
Bérard ouvrit la bouche pour me répondre, puis parut se raviser et s’arrêta. Je lui demandai si le grand Guillaume n’était pas un vaillant travailleur.
--Faudrait donc qu’il ne fût pas frère de la _Loubette_, me répondit-il.
--Et vous pensez que je le trouverai à la cabane?
--Personne ne peut dire qui va ou qui vient.
Il y avait dans le ton de _Fait-Tout_ une subite réserve que je remarquai, mais à laquelle je ne m’arrêtai pas.
L’originalité du paysage que nous traversions me donnait d’ailleurs de continuelles distractions. Perdus parfois dans un dédale de frênes, de saules ou de roseaux, et n’entendant autour de nous que les cris des oiseaux aquatiques, nous pouvions nous croire sur un de ces affluents des grands fleuves américains où n’a jamais flotté que le canot d’écorce du sauvage; d’autres fois une percée, qui se faisait subitement, nous laissait voir des prairies, des cultures et des villages. Nous passions devant des criques pleines de barques, puis tout disparaissait derrière une touffe d’arbres, et nous commencions à côtoyer quelques levées ombreuses que suivaient de longues files de _doublons_ conduits par un muletier dont la voix nous arrivait, par instants, accompagnée du bruit des sonnettes, et répétant un vieux noël. J’écoutais avec un ravissement involontaire cette rustique pastorale où de vrais bergers du Poitou faisaient parler les bergers de la Judée, m’associais à leur crédule joie devant l’enfant qui _venait finir les guerres_, je suivais pas à pas cette scène villageoise, où rien n’était oublié, ni le don fait par Guillot, ni le pauvre luminaire de saint Joseph éclairant l’intérieur de la crèche, jusqu’à ce dernier couplet, prière naïve que le chanteur répétait tête nue:
Or, prien tous à géneil Jésus-Christ d’amour doucette, Qu’il nous fasse bonne réceil Et que noutre paix soit faite Au grein jour, quen sonnera la trompette, Qu’ein sein paradis nous mette Au royaume paternau, Nau! nau!
La nuit était close lorsque nous arrivâmes à Marans. Je me fis conduire à l’auberge que j’avais désignée à Blaisot, où je devais le trouver; mais, quand je m’informai près de l’hôtelier, j’appris qu’il n’était venu personne. Ma lettre était pourtant partie de Fontenay depuis plusieurs jours, et avait certainement été reçue. Je ne pus cacher mon étonnement.
--C’est bien Jérôme que Monsieur attendait? demanda l’aubergiste.
--Eh non! c’est son fils Guillaume! répliqua vivement _Fait-Tout_.
--Le grand Guillaume? dit l’hôtelier, qui me regarda d’un air étrange.
--Connaissez-vous donc quelque raison qui ait pu l’empêcher de venir? demandai-je.
--On ne sait pas les affaires des autres, répondit-il avec hésitation; mais c’est demain marché, et il viendra certainement quelqu’un de chez Blaisot.
Ceci me donna de l’espérance. Averti par ma lettre que j’arrivais le soir, Guillaume avait pu remettre notre entrevue au jour où ses propres affaires l’appelaient à Marans. Je fus seulement frappé de l’espèce d’embarras avec lequel on me parlait du jeune cabanier. Après sa réponse, l’aubergiste avait tourné sur ses talons comme pour éviter une nouvelle question, et _Fait-Tout_, lui-même, s’était éclipsé. Je remis au lendemain l’éclaircissement de ce mystère.
Marans est aujourd’hui le port d’embarquement de tous les produits de la Vendée; aussi fus-je réveillé, dès le matin, par le bruit et le mouvement du marché. La ville se remplissait de _huttiers_ apportant leur pêche et leur chasse, de _cabaniers_ qui venaient vendre leur laine ou leur chanvre. Je voyais passer de lourds chariots attelés de douze bœufs conduisant aux bateaux les blés de la plaine et les bois de frêne connus sous le nom de _Cosses de Marans_. J’attendais toujours le grand Guillaume; mais le temps s’écoulait sans que personne parût. Je me décidai enfin à prendre des informations dans les cabarets des faubourgs où avaient coutume de s’arrêter les gens du _Petit-Poitou_; toutes mes recherches furent inutiles. Dans la dernière auberge, je trouvai Fait-Tout entouré de mariniers et dans l’exercice d’une de ses mille industries. Il traçait sur l’avant-bras d’un jeune paysan un de ces tatouages indélébiles gravés avec une pointe d’acier et colorés par la poudre à canon. L’ancien marin m’appela pour me faire admirer son œuvre, alors presque achevée.
Celle-ci appartenait évidemment à l’école chinoise, non pour la finesse du trait, mais par le laisser-aller de la forme et la naïveté de la perspective. On voyait d’abord une sorte de parallélogramme au pointillé, représentant un autel, au-dessus duquel voletait quelque chose qu’on me dit être deux colombes. A droite se dessinait une croix nimbée; à gauche, une fleur de lis; au-dessous, une tête de mort avec les os en sautoir. Nivôse Bérard me fit admirer chacune de ces _illustrations_.
--Monsieur voit que tout y est, dit-il; le _Fier-Gas_ n’aurait rien de mieux, fût-il vrai roi de France.
--On peut exiger du bon quand on paie un écu blanc! fit observer, avec une certaine emphase, celui que l’on appelait le _Fier-Gas_.
--Aussi t’ai-je donné le grand jeu, répliqua l’ancien marin, _l’autel d’amour, la religion, la fleur royale et la mort_! Qu’est-ce que tu veux de plus? Dans tout le pays, vous ne serez que deux à les avoir, toi et Sauvage, le _Bien-Nommé_.
--Alors je suis déjà seul, reprit le _Fier-Gas_, vu qu’à cette heure le _Bien-Nommé_ est sous l’eau.
--Qu’est-ce que tu dis là, s’écria _Tout-Fait_ stupéfait.
--On n’a pas eu son corps, dit le paysan, mais on a trouvé sa niole chavirée, et, depuis, Sauvage n’a plus reparu.
--Comment-donc la chose est-elle arrivée?
--Personne ne peut savoir; seulement, il y en a qui disent que le _Bien-Nommé_ aura rencontré la dame de l’_étier_ (étang).
--Celle qui revient sous forme de fantôme?
--Et qui noue sa chevelure aux nioles pour les attirer au fond.
Quelques-uns des assistants secouèrent la tête, comme s’ils doutaient; mais aucun ne combattit la supposition du _Fier-Gas_. L’un d’eux seulement fit observer que, depuis quelque temps, il y avait un mauvais sort sur les familles du _Petit-Poitou_. Ces derniers mots semblèrent rappeler à _Fait-Tout_ mon désappointement de la veille; il me demanda si j’avais enfin vu quelqu’un de chez le cabanier. Je lui racontai mes recherches inutiles, et plusieurs des paysans qui se trouvaient là m’affirmèrent qu’aucun des Blaisot n’avait paru à Marans. Il ne me restait plus d’autre ressource que de me rendre moi-même dans cette partie desséchée du Marais qu’on nomme le _Petit-Poitou_; mais, privé du compagnon sur lequel j’avais compté et ne connaissant point le pays, j’éprouvais un véritable embarras. _Fait-Tout_ me proposa spontanément de louer un char-à-bancs dans lequel il me conduirait au desséchement. J’acceptai sans balancer; il me demanda une heure pour finir, et je retournai dîner à mon auberge, où je lui donnai rendez-vous.
Je m’aperçus, lorsqu’il arriva, que le peintre ordinaire du _Fier-Gas_ avait trop multiplié les toasts à la glorification de son chef-d’œuvre. Il m’amenait ce qu’il avait trouvé de plus confortable. C’était une petite charrette peinte que traversaient deux planches en guise de bancs. J’y montai sans observation, et nous prîmes le chemin de Chaillé.