Part 11
--Monsieur veut rire, dit Jean-Marie à l’avoué; mais que je devienne Normand, si je n’ai pas cru hier voir un loup tout près de la closerie. Je suis rentré prendre mon fusil, j’ai suivi la bête tout le long de la grande haie, et j’allais lui envoyer mes chevrotines, quand elle a aboyé.
--C’était un chien?
--D’une espèce que je n’ai jamais vue dans le pays.
Une sorte d’interjection étouffée me fit retourner la tête, le _rouleur_ était immobile à quelques pas, un bras passé dans la bretelle de sa hotte et l’autre en avant.
--Un chien!..... fauve!.... répéta-t-il avec une sorte d’hésitation.
--A oreilles droites, ajouta le _taupier_.
--Le museau effilé?
--La queue balayant la terre.
--Et vous dites que vous l’avez rencontré hier?
--Puisque je l’ai suivi.
--Alors vous savez ce qu’il est devenu?
--Je l’ai vu se terrer dans la grande butte.
Claude baissa la tête sans répondre; mais son bras se dégagea lentement de la bricole, et il alla s’asseoir au foyer d’un air pensif.
--Vous ne partez donc plus? lui demandai-je.
--Tout à l’heure, répondit-il en s’asseyant sur l’âtre et étendant machinalement ses mains vers la flamme mourante.
Jean-Marie fit alors observer que la bruine serait peut-être balayée par le vent de minuit, et le _rouleur_ ne parut pas éloigné de retarder son départ jusqu’à cette heure. Notre hôte voulut remplir une seconde fois les verres; mais nous nous hâtâmes de poser la main sur les nôtres, et, afin d’échapper à de nouvelles instances, nous nous décidâmes à nous retirer.
L’humidité de nos vêtements, imparfaitement séchés par la flamme du foyer, commençait d’ailleurs à nous faire éprouver un malaise qui se traduisait par un invincible besoin de sommeil. Heureusement notre lit, qui n’était composé que d’une paillasse et d’une couette de balle, était assez large pour deux. Nous résolûmes de nous y étendre tout habillés, après avoir fraternellement partagé les couvertures vertes qui l’enveloppaient. Au moment de refermer la porte de communication que nous avions laissée ouverte pour profiter de la lumière, je jetai un regard vers le foyer. Jean-Marie et Claude étaient assis en face l’un de l’autre; le premier, bien nourri, bien vêtu et le visage fleuri, vidait son verre à petits coups en fredonnant la _ronde des noces_; le second, maigre, déguenillé, le front plissé, avait tout bu d’un trait, et regardait à ses pieds d’un air sombre. Je fis remarquer ce contraste à mon compagnon.
--Ne vous en étonnez pas, me dit-il; vous avez là le chasseur de sottises et le chasseur de chimères. Celui-là moissonne dans le champ fécond de la crédulité humaine, celui-ci est à la recherche de cette terre promise où l’on n’arrive jamais. Celui qui chante et qui savoure est le soldat du mensonge, toujours vainqueur et joyeux; celui qui se tait est le pèlerin de l’idéal, toujours haletant et trompé.
Bien que chacun de nous se fût roulé dans sa couverture, le froid nous empêcha pendant quelque temps de dormir. J’entendis enfin la respiration de mon compagnon prendre ces intonations sonores et régulières qui annoncent le sommeil, et moi-même je ne tardai pas à l’imiter. Mais une espèce de fièvre avait insensiblement succédé au froid. Les lassitudes douloureuses que j’éprouvais dans tout le corps se traduisirent, comme d’habitude, en un rêve destiné à les justifier. Mon imagination mêla le souvenir de la réalité aux plus folles inventions. Il me sembla que je m’étais égaré dans un pays inconnu, que j’étais recueilli dans une maison dont les hôtes méditaient quelque projet sinistre. J’entendais verrouiller ma porte en dehors; un pan de mur s’ouvrait et laissait passer des ombres qui s’avançaient silencieusement vers moi; je voulais appeler, une main s’appuyait sur mes lèvres; je voulais m’élancer du lit, des bras m’y retenaient enchaîné. Je m’épuisais en efforts désespérés, jusqu’à ce qu’un redoublement d’énergie me fit enfin pousser un cri qui me réveilla. Je me redressai sur mon séant: j’étais seul; mon compagnon continuait à dormir paisiblement, ce n’était donc qu’un rêve! Je poussai un soupir de soulagement. Tout à coup un bruit de pas se fit entendre à la porte. Je prêtai l’oreille..... Quelqu’un était là. J’entendis distinctement la voix du _sourcier_ qui disait:
--Ils dorment!
Celle du _rouleur_ répondit plus bas:
--N’importe.
Puis la clé fut tournée, le pêne glissa dans la serrure, et les pas s’éloignèrent.
Je me laissai couler à terre, et je me dirigeai à tâtons vers la porte. Ma main rencontra le loquet, qu’elle leva; mais, je ne m’étais pas trompé, nous étions enfermés. Un jet de lumière, filtrant à travers les planches mal jointes, me fit trouver une fissure à laquelle j’appliquai l’œil, et je pus voir tout ce qui se passait dans la pièce voisine.
Les deux paysans s’étaient rassis à la même place, le visage éclairé par la flamme. Jean-Marie avait à ses pieds une bourrée déliée dont il brisait les branches en menus brins; la bouteille d’eau-de-vie presque vide était à ses côtés, et il me sembla que son teint s’était allumé de couleurs plus vives. Quant au _rouleur_, penché en avant, il lui parlait à demi-voix et d’un ton d’expansion persuasive. Je ne saisis d’abord que des mots entrecoupés, mais je pouvais juger de l’importance de la confidence par le redoublement d’attention du _sourcier_; enfin, les voix s’élevèrent insensiblement, quelques lambeaux de phrases arrivèrent jusqu’à moi!..... Il s’agissait du chien mystérieux suivi par Jean-Marie, et que le _rouleur_ lui-même avait aperçu deux fois. Je crus comprendre que ce dernier l’avait reconnu pour le _chien de terre_ préposé par les fantômes à la garde des trésors. Le _sourcier_ laissa échapper une exclamation de surprise, mais qui n’exprimait aucun doute.
--Par mon baptême! alors notre fortune est faite, s’écria-t-il.
--Pour ça, faut pas que les hommes de loi s’en doutent, dit Claude en jetant un regard vers la porte de communication, et voilà pourquoi j’ai mis les bourgeois sous clé. A cette heure, le gibier est à nous, et il n’y a point de part pour le roi.
--Partons, _Rouleur_, dit Jean-Marie, qui s’était levé.
--Minute! reprit Claude, il faut d’abord s’entendre. Tu es sûr de reconnaître l’endroit où le chien s’est terré?
--C’est à la petite _Pierrière_; mais le trésor sera caché?
--Je sais la conjuration qui le rendra visible; il ne faudra plus que quelques coups de pioche....
--J’ai notre affaire, dit le _sourcier_ en saisissant un hoyau derrière un tas de bourrées; en route, vieux, mais surtout pas de tours de Normand!
--Ne crains rien, répliqua Claude.
--Si on trouve le magot, on ne se quittera pas?
--Non.
--On n’y regardera qu’au retour?
--Ce sera toi qui le tireras du trou et qui l’apporteras.
--Convenu, dit Jean-Marie, qui jeta le hoyau sur son épaule et fit un pas pour sortir; mais, se ravisant tout à coup:
--Un moment! s’écria-t-il, j’avais oublié, moi.... Le premier qui touche au trésor des trépassés doit mourir dans l’année.
--Ah! tu sais ça? dit Claude en tressaillant.
--Et tu espérais m’y prendre, mauvais brigand! reprit le _taupier_ avec emportement.
--Faut que quelqu’un se dévoue, objecta le _rouleur_ d’un accent convaincu.
--Que le diable me brûle si c’est moi! s’écria Jean-Marie; ah! tu voulais me faire manger de la mort pour avoir ensuite part à toi seul? Hors d’ici, vagabond, j’aime encore mieux ma peau que ton trésor.
--A ta fantaisie, dit le _rouleur_, qui savait sans doute que le plus mauvais moyen de ramener un homme en colère était de lui donner des raisons.
Et il rechargea sa hotte avec une sorte d’indifférence, prit son bâton et se dirigea vers la porte.
Jean-Marie qui l’avait laissé faire en grommelant, le regarda sortir; il parut hésiter un instant, puis finit par le suivre.
J’avais cessé de les voir, mais le bruit de leurs voix m’avertit bientôt que tous deux s’étaient arrêtés au-delà du seuil. Je fis inutilement un nouvel effort pour ouvrir la porte de communication. Ma curiosité était excitée outre mesure. Je ne pouvais douter que le taupier et Claude n’eussent repris la question du trésor, et, à tout prix, j’aurais voulu entendre le débat; mais je prêtais en vain l’oreille: aucune parole ne parvenait jusqu’à moi. Je pouvais seulement reconnaître à la voix chaque interlocuteur, et préjuger par l’intonation ce qu’ils disaient.
Cette espèce d’interprétation, dans laquelle l’imagination avait la plus grande part, finit par m’absorber complétement. L’accent du _taupier_ avait été d’abord presque menaçant, celui de Claude bref et absolu; mais insensiblement le premier s’était adouci, et le second avait perdu sa cassante sécheresse. Maintenant le _rouleur_ parlait longuement, du ton d’un homme qui veut persuader. Il avait sans doute trouvé quelque expédient qu’il s’efforçait de faire accepter. Le _sourcier_ répondait de loin en loin, comme pour opposer des objections; mais celles-ci devenaient à chaque instant plus rares et plus courtes. Claude gagnait certainement du terrain. J’écoutais sa voix, qui prenait des intonations toujours plus persuasives, et je supposais le plaidoyer que je ne pouvais entendre. Il entretenait son interlocuteur de la découverte du trésor, et évoquait, pour le séduire, un de ces rêves que chacun de nous tient caché dans les derniers replis de sa pensée. Il lui montrait, peut-être, la closerie transformée en ferme à deux charrues, l’enclos d’entrée devenu une aire bordée de grande meules de froment, la haie du verger reculée de _plusieurs vols de chapons_. Il lui faisait entendre le meuglement des vaches revenant le long des _sentes_ vertes, les grelots des attelages qui ramenaient du marché les charrettes vides, et le sifflement cadencé des garçons de labour dispersés dans les guérets. Mais quelle était la condition imposée à cette espérance? Il fallait qu’elle fût bien périlleuse ou bien dure, car le _sourcier_ résistait toujours. Parfois cependant le débat cessait, comme s’il eût consenti; j’entendais le _rouleur_ se rapprocher du seuil. Alors Jean-Marie l’arrêtait tout à coup par un nouveau refus, et la discussion reprenait. Enfin, l’obstination de Claude l’emporta; son interlocuteur parut céder, et tous deux rentrèrent.
--Ainsi c’est dit? murmura le _rouleur_.
--Oui, répliqua Jean-Marie d’une voix troublée.
--Alors, plus de retard, ou nous manquons l’affaire.
Le _sourcier_ traversa la pièce, alla droit à un renfoncement où j’avais remarqué une paillasse, et appela Marthe.
--Elle n’entendra pas, elle dort, fit observer le _rouleur_.
Jean-Marie se pencha pour secouer l’idiote, dont le grognement me prouva bientôt qu’elle était réveillée.
--Debout, Marthe! viens avec nous, dit précipitamment le _sourcier_, nous avons besoin de toi.
Je compris enfin le sujet du débat mystérieux qui s’était prolonge si longtemps. Pour obtenir la possession du trésor, il fallait que quelqu’un se dévouât, ainsi que l’avait déclaré le _rouleur_, et il avait décidé Jean-Marie à sacrifier sa sœur! Cette longue habitude de tendresse dont le témoignage nous avait touchés un instant auparavant, n’avait pu tenir contre le rayonnement d’une chimérique richesse.
Je demeurai saisi, comme si le danger qu’allait courir l’idiote eût eu quelque chose de réel. Quoi qu’il arrivât désormais, le frère avait, en effet, échangé la vie de la sœur contre l’espérance d’un peu d’or. J’aurais pu tout arrêter en faisant connaître que j’étais là; je ne sais quelle fièvre de curiosité me retint. Je voulus voir jusqu’au bout cette amère épreuve des affections humaines. Je tenais d’ailleurs à jouir du désappointement qui devait punir les deux meurtriers d’intention.
Ils avaient réussi à faire lever Marthe et à l’emmener à moitié endormie. Dès qu’ils eurent disparu, je courus réveiller mon compagnon, à qui je racontai rapidement ce qui s’était passé.
--Vite, suivons-les, dit-il en se jetant à bas du lit.
Je lui fis observer que la porte était fermée.
--Voyons la fenêtre, s’écria-t-il.
Nous la cherchâmes dans l’obscurité; elle était garnie d’un fort treillis. Il fallut revenir à la porte et réunir nos efforts contre la serrure; mais ce fut peine inutile. L’avoué se mit à faire le tour de la pièce en suivant le mur, dans l’espoir de découvrir quelque issue. Tout à coup je l’entendis s’écrier:
--Nous sommes sauvés!
--Vous avez trouvé une seconde fenêtre? lui dis-je.
--Mieux que cela; j’ai un levier.
Il vint me rejoindre, plaça la barre de fer sous le battant, et, en deux ou trois secousses, l’enleva de ses gonds. Je l’aidai à le ranger de côté, et nous gagnâmes la porte extérieure. Toutes ces opérations avaient demandé du temps; lorsque nous arrivâmes dans la petite cour d’entrée, nous ne vîmes plus personne, et nous cherchâmes en vain à reconnaître la direction prise par l’idiote et ses deux conducteurs. Ils avaient bien parlé des _petites pierrières_, mais mon compagnon n’en connaissait pas mieux que moi la position. Nous nous consultions depuis quelques instants sur ce qu’il fallait faire, lorsqu’un sourd retentissement ébranla tout à coup la colline et fut suivi de deux cris de détresse.
--Qu’est-ce que cela? demandai-je en tressaillant.
--Il m’a semblé reconnaître la voix du _rouleur_ et celle de Jean-Marie, dit l’avoué.
Nous courûmes dans la direction que les cris nous indiquaient, mais nous fûmes bientôt arrêtés par une haie. Il fallut revenir sur nos pas et faire un long détour. Enfin nous aperçûmes un chemin creux dans lequel nous nous engageâmes rapidement. A peine avions-nous fait quelques centaines de pas, qu’une forme étrange apparut dans la nuit, au détour de la route, et nous reconnûmes le _sourcier_ portant l’idiote dans ses bras. Nous lui demandâmes ce qu’il y avait.
--La _pierrière_!.... bégaya-t-il haletant; nous avons voulu... élargir l’entrée.... tout a croulé sur Marthe..... Place! place!
Il continuait à courir vers la closerie aussi vite que son fardeau le lui permettait. Nous le suivîmes sans pouvoir obtenir d’autre explication. En arrivant à la maison, il déposa l’idiote près de l’âtre; et se hâta d’allumer une chandelle de résine; alors nous pûmes apprécier la gravité de l’accident. Arrachée de dessous les décombres qui l’avaient ensevelie, Marthe était inondée de boue et de sang. Une plaie hideuse lui partageait le front. Ses vêtements en lambeaux laissaient voir les épaules marbrées de contusions, et un de ses bras pendait brisé. Jean-Marie, penché sur elle, la regardait pétrifié d’horreur. La chandelle qui tremblait dans sa main laissait tomber sur le visage de l’idiote des gouttes de résine fondue. L’avoué courut chercher de l’eau, et nous nous mîmes à laver la plaie avec nos mouchoirs. L’idiote poussa un soupir.
--Elle vit encore? s’écria mon compagnon; relevez-lui la tête, et tâchez de la faire boire.
Nous exécutâmes sa double prescription. Après les premières gorgées d’eau, Marthe parut se ranimer. Je tenais un mouchoir mouillé sur la blessure, afin d’empêcher le sang de l’aveugler; elle ouvrit les yeux et nous regarda. Je fus frappé de l’expression d’intelligence qui se réflétait dans sa prunelle contractée. Tous les muscles de la face semblaient se raidir dans un suprême effort. Son œil s’arrêta enfin sur le _sourcier_. Un inexprimable sentiment de joie épanouit subitement ses traits, et elle appela distinctement: JEAN-MARIE!
A ce nom, celui-ci se redressa comme si un fer aigu l’eût frappé.
--Avez-vous entendu? s’écria-t-il épouvanté.
--Elle vous a nommé, dit mon compagnon.
--C’est qu’elle va mourir, reprit Jean-Marie avec une conviction si profonde, que nous en fûmes saisis.
Je cherchai à le dissuader en demandant s’il n’était pas possible de se procurer un médecin. Le _sourcier_ ne me répondit pas. Assis sur l’âtre, les deux mains jointes, il regardait Marthe d’un air effaré, en répétant:--Elle va mourir!--impatienté, j’adressai ma demande à l’avoué. Celui-ci secoua la tête.
--Les médecins n’ont plus rien à faire ici, dit-il, n’entendez-vous pas le râle?
La respiration de l’idiote s’était, en effet, changée en un sifflement rauque et pressé. Son agonie se prolongea environ un quart-d’heure, puis la tête retomba en arrière dans une dernière convulsion.
En nous voyant reculer de quelques pas, Jean-Marie comprit que tout était fini; mais il ne quitta ni sa place, ni son attitude. L’idiote était entre nous, étendue à terre, la tête appuyée sur la pierre de la cheminée. Ses cheveux humides de sang roulaient épars jusque dans les cendres du foyer. Quelques lueurs dernières, qui se ranimaient par instants, puis s’éteignaient, faisaient passer tour à tour, sur son visage des jets de lumière et d’ombre. Il y avait dans ce spectacle quelque chose de si cruellement sinistre, que, saisissant par le bras mon compagnon, je l’entraînai hors de la closerie.
Nous tombâmes d’accord que nous ne pouvions être d’aucune utilité au _sourcier_, et que le mieux était de lui envoyer quelque parent ou quelque ami que nous avertirions à notre passage dans le hameau voisin. Lorsque l’avoué rentra, Jean-Marie lui même le pressa de partir. Peut-être la crainte de nos questions, jointe au sentiment de sa faute, lui faisait-elle désirer notre éloignement. De mon côté, j’éprouvais une sorte d’oppression entre la douleur du frère et le cadavre de la sœur. Nos chevaux furent bientôt sellés, et, après avoir pris rapidement congé, nous nous engageâmes dans une route de traverse que notre hôte nous indiqua.
Le vent de minuit avait nettoyé le ciel, dont la voûte, d’un bleu sombre, apparaissait alors parsemée d’étoiles. La nuit avait cette transparence veloutée particulière aux lueurs crépusculaires. A chaque rafale de la brise, les arbres secouaient leurs têtes humides et faisaient pleuvoir de courtes ondées qui grésillaient sur les buissons. J’avais le cœur serré et la tête en feu: cet air frais me soulagea; je respirai plus à l’aise. Nos chevaux marchaient de front dans l’herbe d’un chemin désert, sans que l’on entendît le bruit de leurs pas. Nous-mêmes, nous gardions le silence, encore émus du spectacle que nous quittions. Arrivés à un carrefour, nous tournâmes à droite, selon la recommandation du _taupier_, en nous rapprochant de la colline; mais tout à coup les chevaux tendirent le coup puis s’arrêtèrent: un éboulement récent barrait le chemin.
--C’est sans doute la petite _pierrière_, dit mon compagnon.
Et il toucha sa monture de l’éperon pour la forcer à s’approcher; mais au bruit des fers contre les cailloux, une ombre s’élança de la crevasse qui éventrait le coteau, rencontra un rayon de la clarté stellaire, et nous distinguâmes les traits inflexibles du _Rouleur_. Il nous aperçut, se jeta dans un sentier qui traversait la friche, et disparut.
--L’avez-vous reconnu, m’écriai-je en me tournant vers mon compagnon.
--C’est Claude.
--Que pouvait-il faire encore là?
--Il cherchait le trésor.
--Quoi! même après cette mort?
--Dites à cause d’elle; n’était-elle pas une des conditions de la découverte? Vous ne connaissez pas l’implacable ténacité de ces chasseurs de rêves! Pour arriver au but qui fuit devant eux, ils ne regardent point si leurs pieds marchent dans les ruines ou dans le sang. Livrés à une seule idée, comme les possédés du démon, ils ne voient rien autre chose. Eclatants ou obscurs, vous les trouverez toujours les mêmes, le nom seul changera, et, selon qu’ils voudront poursuivre l’unité, l’égalité, la gloire ou la richesse, vous les entendrez appeler Torquemada, Marat, Erostrate ou le _rouleur_.
CINQUIÈME RÉCIT.
LA NIOLE BLANCHE.
Il en est des races comme des individus; le hasard leur donne parfois, dans l’histoire, un rôle subit auquel rien ne semblait les avoir préparés. Des peuples de laboureurs et de bergers deviennent, par rencontre et sans préparation, des armées héroïques, comme le pâtre du _village des Grottes_ devint un Sixte-Quint. De là des contrastes singuliers entre la physionomie historique d’une population et son aspect réel.
On est surtout frappé de cette observation quand on traverse la Vendée. En touchant cette terre qui dévora cinq armées républicaines, le voyageur s’attend à trouver une race ardente et batailleuse, labourant le fusil en bandoulière, à la manière des Américains de l’ouest; à sa grande surprise, il ne voit qu’une population lente, calme, silencieuse, qui semble, comme les attelages de ses bœufs gigantesques, sommeiller dans sa force et n’aspirer qu’au repos.
Cette physionomie est particulièrement celle des anciens Poitevins, aujourd’hui compris dans le département de la Vendée. Si, vers la plaine, des allures plus vives, une gaieté plus avisée, vous rappellent la finesse matoise de l’Anjou, partout ailleurs vous retrouvez le peuple soumis dont la force est surtout dans sa patience. Il fallut des croyances blessées, l’horreur de l’exil militaire créé par la conscription, le respect voué à leurs nobles et à leurs prêtres, pour entraîner les Vendéens dans cette insurrection qui coûta à la France près de trois cent mille combattants. Leur élan fut terrible comme celui de tous les hommes paisibles violemment arrachés au repos. Ils y apportèrent l’énergie des ardeurs qui se ménagent et des volontés habituellement contenues.
Au reste, si le caractère des populations de la Vendée ne diffère que par des nuances, il en est tout autrement du pays lui-même. Rien de plus varié que ses productions, de plus opposé que ses paysages. Sur le rivage occidental, tout est aride et menaçant; mais remontez au nord, et vous ne trouverez plus que métairies cachées dans la verdure, que clochers pointant dans les feuilles, et chemins creux serpentant sous les coudriers. Là, tous les champs sont enclos de haies vives; au-dessus desquelles s’élèvent des arbres émondés dont les troncs hérissés de branches présentent l’aspect d’un taillis suspendu dans les airs. Les frênes, les ormes, les chênes, les érables mêlent leurs rameaux, et forment un immense rideau de verdure que bordent les touffes jaunâtres du châtaignier sauvage et les blanches étoiles du cerisier. Si, de loin en loin, le bocage s’ouvre pour laisser voir quelques clairières, ce ne sont que des landes couvertes d’ajoncs fleuris ou de bruyères roses. Gagnez la plaine au contraire, et, sur-le-champ, tout feuillage disparaît. En juillet, vous croiriez voir la Beauce avec ses océans de blés qui ondulent et ses villages terreux cuits par le soleil; mais en septembre, après les moissons coupées, c’est une Arabie pétrée, et vous n’apercevrez plus, jusqu’à l’horizon, qu’une immense étendue de _grois_, terrains livides parsemés de calcaires blanchâtres que l’on prendrait pour des ossements. Cependant ne vous découragez pas de cette aridité, continuez vers le sud, et, en atteignant le Marais, vous verrez encore l’aspect changer. La terre n’y est plus qu’un accident, une œuvre artificielle. La contrée tout entière semble une Venise champêtre, où les moissons ont l’air de mûrir sur pilotis, et les troupeaux de brouter des prairies flottantes. Nous parlons ici du _Marais mouillé_; quant à la partie connue sous le nom de _Petit-Poitou_, dont le Flamand Humfroy Bradléi commença le desséchement sous Henri IV, c’est une miniature de la Hollande, avec ses mille canaux d’écoulement, ses _booths_ et ses _contre-booths_[20].
Je ne connaissais le Marais vendéen que par quelques lignes des _Mémoires_ de Mme de Larochejaquelein, lorsque l’occasion de le visiter me fut offerte. Il s’agissait de s’entendre avec le fils d’un des _cabaniers_ du _Petit-Poitou_[21] pour l’exploitation d’un étang nouvellement desséché où l’on désirait l’établir. J’écrivis à Guillaume Blaisot pour lui donner rendez-vous à Marans, et, comme je désirais voir les bords de l’Autise et de la Sèvre niortaise, je me rendis directement à Maillezais, d’où je comptais descendre, par eau, vers le lieu désigné à Guillaume dans ma lettre.