Les derniers paysans - Tome 1

Part 10

Chapter 103,808 wordsPublic domain

Il se mordit les lèvres et quitta brusquement la table. J’allais lui demander l’explication de ses paroles; l’entrée de l’aubergiste nous interrompit. L’heure que nous avions indiquée pour notre départ était arrivée, et notre hôte venait demander s’il fallait brider les chevaux. Cette apparition acheva de rompre le charme qui nous avait gagné la confiance de Claude, car il en est des cœurs fermés comme des trésors dont il venait de nous raconter l’histoire; pour y lire, il faut le hasard de l’heure et de la rencontre; ouverts un instant, ils se referment bientôt tout à coup et sans retour. Le chaudronnier parut se réveiller: il se leva en nous jetant un regard inquiet comme un homme qui s’aperçoit qu’il a rêvé tout haut. Nous essayâmes de le retenir, mais il nous déclara qu’il s’était déjà trop attardé, et voulait arriver avant la nuit à un hameau qu’il nous désigna. L’avoué, qui devinait mon désir de prolonger l’entretien, prétexta quelques ruines à visiter de ce côté, et, décida que nous prendrions la traverse avec le chaudronnier. Celui-ci ne put faire aucune objection, mais il fut aisé de voir que notre compagnie l’embarrassait. Il revint à sa réserve défiante et reprit le ton bref de notre première entrevue.

La route que nous suivions n’était tracée que par de profondes ornières, indiquant la direction des villages qu’elle desservait. Elle traversait tantôt des terres cultivées, tantôt des friches, bordées çà et là par de vieux ormes ou quelques touffes de houx. De temps en temps, nous apercevions, dans les champs, des femmes occupées aux semailles; derrière elles volaient des nuées d’oiseaux cherchant la pâture et que chassait la herse des laboureurs. Ceux-ci s’arrêtaient pour nous voir passer; quelques-uns nous jetaient un souhait de bienvenue, puis nous les voyions reprendre leurs travaux. On n’entendait ni bêlements de troupeaux, ni chants de pâtres, ni bourdonnements d’abeilles, rien enfin de cette rumeur de vie qui, dans les jours d’été, fait bruire la campagne. Cependant ce silence ne ressemblait nullement à la mort; c’était la beauté du calme et du repos après celle du mouvement et du bruit. Nous cédâmes insensiblement, mon compagnon et moi, à l’influence de cette grave sérénité, nos questions au _Rouleur_ devinrent plus rares, et nous avions laissé tomber la conversation, lorsque nous arrivâmes près d’une ferme que l’avoué reconnut pour celle du gros François. Un groupe de paysans armés de bêches et de pioches était arrêté à l’extrémité du petit terrain qui faisait face à l’habitation. Parmi eux s’en trouvait un qui semblait écouter des demandes et des indications. Il tenait à la main une baguette de coudrier à deux branches qu’il présentait aux différentes aires du vent, comme s’il eût voulu reconnaître une direction.

--C’est le taupier, m’écriai-je en reconnaissant maître Jean.

--Non, pas pour l’heure, répliqua ironiquement Claude; il vient de changer de métier. Ne voyez-vous pas qu’il tient une baguette d’Aaron.

--Il va chercher une source?

--A moins que nous ne lui fassions peur! dit le chaudronnier.

Je lui imposai vivement silence de la main. Maître Jean ne nous avait point aperçus, et nous nous trouvions derrière une haie de buis où il était facile de se cacher. Je me baissai de manière à tout voir sans être vu; mes compagnons en firent autant.

Le _sourcier_ prit la baguette par les deux branches de la fourche, et, la tenant devant lui, il s’avança lentement de notre côté. Les paysans suivaient, attentifs à tous ses mouvements. Après avoir fait quelques pas, Jean s’arrêta.--La baguette a-t-elle parlé? demandèrent-ils.--Non, dit le sourcier en continuant sa route, c’est la branche droite qui a tourné dans ma main; les branches n’annoncent que le métal: la droite est pour le fer, la gauche pour l’or. Et comme les paysans surpris regardaient autour d’eux sans rien voir et semblaient douter, il entrouvrit, avec le pied, une touffe d’herbe, et y montra un fer de cheval. Tous se regardèrent émerveillés.

--Maître Jean ne néglige rien, me fit observer l’avoué, il a d’avance préparé, la mise en scène et les accessoires.

Cependant le sourcier s’était remis en marche, il arriva à quelques pas du lieu où nous nous trouvions cachés, sembla hésiter, puis s’arrêta. Les paysans l’entourèrent avec une attention anxieuse; la baguette de coudrier sembla osciller, se tordit lentement et finit par se tourner vers un tapis de plantes grasses qui veloutaient les alentours d’un buisson d’osier.

--Creusez ici, les _gas_, s’écria Jean en frappant le sol du pied, il y a de l’eau sous mon talon.

Les bêches et les pioches se mirent aussitôt à l’œuvre, et nous entendîmes bientôt les travailleurs pousser un cri de joie; l’eau commençait à sourdre dans la tranchée. Nous pensâmes qu’il n’y avait plus d’inconvénient à nous montrer, et nous rejoignîmes le _sourcier_, auquel j’adressai mes félicitations. En apprenant que nous avions tout vu, il parut d’abord embarrassé; mais il se remit aussitôt, et nous répondit sur le ton demi-plaisant dont j’avais été déjà frappé lors de notre première rencontre. Quant à Claude, il avait tout observé sans rien dire, et continuait à garder un silence railleur.

--Voilà un talisman dont vous ne nous aviez point parlé, lui dis-je à demi-voix en montrant la baguette que le _sourcier_ tenait encore.

--Il est aisé de cacher un vieux fer dans une touffe d’herbe et de trouver de l’eau où poussent les osiers, répondit le chaudronnier.

--Ainsi vous ne croyez pas à la verge de coudrier! repris-je en souriant.

Il haussa les épaules.

--Quoiqu’on soit un pauvre _rouleur_, on a pourtant une raison! reprit-il avec dédain.

Cependant Jean-Marie avait aperçu Claude, qu’il salua par son nom. Il me sembla même que son ton avait un accent de déférence presque respectueuse, et je me demandai si, pour compléter ces exemples de contradictions, l’exploitateur ironique de tant de superstitions partageait, par hasard, celle de la foule à l’endroit des trésors.

Nous continuâmes à suivre la traverse avec nos deux compagnons. Maître Jean avait réclamé les services du chaudronnier ambulant pour quelques réparations indispensables, et il le conduisait à sa closerie, peu éloignée de la motte Ygé, dont nous commençâmes à revoir les sommets écrêtés.

Le vent venait de se lever brusquement du côté de l’ouest, chassant devant lui de gros nuages plombés qui s’entassaient au-dessus de nos têtes. Nous étions menacés d’un de ces orages de pluie qui remplacent, dans nos provinces occidentales, les orages neigeux de l’Ecosse. Je connaissais par expérience ces espèces de trombes, nommées dans le pays _accats d’eau_, et j’avertis mon compagnon, qui, depuis un instant, regardait aussi l’horizon avec inquiétude. Il était douteux que nous pussions éviter tout l’orage; mais, en faisant diligence, nous avions l’espoir de sortir bientôt de la région pluvieuse, qui n’embrasse souvent qu’un espace assez rétréci, et d’en être quittes pour un grain. Nous nous hâtâmes, en conséquence, de repasser la bride sur le cou de nos montures et de nous remettre en selle; par malheur, au moment de partir, le cheval de l’avoué refusa de prendre le galop, et nous nous aperçûmes qu’il boitait du pied droit. Examen fait par maître Jean, il se trouva qu’il était déferré et assez blessé pour ne pouvoir marcher qu’au pas.

Pendant que, désappointés par ce contre-temps, nous délibérions sur ce qu’il fallait faire, quelques gouttes de pluie, emportées par la rafale, nous fouettèrent le visage.

--Il n’y a plus à songer à se mettre en route, dit le _taupier_; faut que ces messieurs viennent à la closerie.

--Est-ce bien loin? demandai-je.

--Là, tout contre, au bout de la chênaie.

Je regardai l’avoué.

--Nous ne pouvons choisir, dit-il; allons provisoirement à la closerie.

--Alors, sauve qui peut! s’écria Jean, voici l’_accat_!

A ces mots, il rentra la tête dans ses épaules, arrondit le dos, cacha ses mains sous ses aisselles et se mit à courir vers la chênaie. Au même instant, toutes les cataractes du ciel semblèrent s’ouvrir. Les gouttes de pluie étaient si larges et si pressées, qu’elles paraissaient se continuer l’une l’autre et formaient un véritable voile liquide dont nous étions enveloppés. L’eau qui tombait sur nous à flots rejaillissait en cascades le long de nos montures. La surprise et le bruit de cette inondation nous avaient étourdis; nous ne commençâmes à nous reconnaître qu’en atteignant le bois de chênes. Là, grâce au feuillage touffu, la pluie, qui frappait obliquement, n’avait pénétré que dans la lisière tournée à l’ouest. Au bout de quelques pas, nous nous trouvâmes presque complétement à l’abri. Maître Jean s’arrêta en se secouant.

--Eh bien! en voilà une _arrosée_! s’écria-t-il avec un éclat de rire; faut que tous les moulins du bon Dieu aient ouvert leurs écluses du même coup!

--Je suis percé jusqu’aux os! dit mon compagnon, à qui ce déluge subit avait donné le frisson.

--La closerie est au bout de la futaie, fit observer le _taupier_, et une flambée de fagots nous aura bientôt séchés.

L’avoué demanda s’il ne serait pas plus sage de regagner Mamers par la route de traverse.

--Ah! bien oui, dit maître Jean, faudrait qu’il y eût encore une route! mettez-moi un peu la tête à la fenêtre pour voir!

Il nous indiquait une percée par laquelle on apercevait la campagne. Tout y était noyé. L’eau coulait à travers les sillons comme dans des canaux, et dégorgeait de toutes parts dans les douves débordées. Les chemins avaient été transformés en lits de torrents. L’inondation emportait les chaumes flétris, les bois épars, les arbustes déracinés, et roulait ses vagues jaunâtres avec mille rumeurs, tandis que la chênaie, ébranlée par le vent, gémissait sourdement dans ses profondeurs. Le retour à Mamers était évidemment impossible; il fallait accepter l’hospitalité du _taupier_.

Nous apercevions déjà sa closerie, placée à mi-côte. La maison, comme l’eût dit Virgile, _pendait_ au flanc du coteau. Elle était précédée d’une petite aire à battre; derrière, s’étendait un jardin de forme irrégulière qu’enfermait une haie de cityse et de sureau. Le tout nous apparaissait au bout de l’avenue de chênes que nous suivions, encadré dans les derniers rameaux, comme la vignette de quelque églogue illustrée par le burin anglais.

La briéveté de l’_accat_ avait été proportionnée à sa violence. Il semblait déjà toucher à sa fin, et quelques lueurs du soleil couchant rayaient l’horizon. Un de ces jets lumineux tomba, tout à coup, sur la closerie, qui, encore baignée des eaux de l’orage, scintillait sous ce rayon inattendu. Je ralentis le pas, malgré moi, pour contempler le charmant aspect qu’offrait la maisonnette rustique à moitié sortie du déluge; mais mon regard, en se promenant du toit rongé de mousse à la vieille touffe d’aubépine qui ombrageait la porte, s’arrêta sur un objet qu’il ne put d’abord bien définir. C’était une forme humaine, immobile et accroupie sur le seuil. Je reconnus enfin une femme dont les cheveux pendaient en désordre, et qui, assise sur la terre, effleurait de ses pieds nus les petites flaques d’eau formées par l’égout des toits. Dès que je pus apercevoir ses traits, je reconnus une de ces pauvres idiotes qui n’ont presque rien conservé de l’espèce humaine. Jean-Marie avait remarqué la direction de mon regard et me dit sans aucune apparence d’embarras.

--C’est la sœur Marthe qui m’attend.

--Vous osez donc la laisser seule à la garde de la maison? demanda mon compagnon.

--Et la maison ne sera jamais mieux gardée, ajouta le _taupier_; il n’y a pas comme ces _innocentes_ pour être fidèles au logis. Quand je suis parti, qu’il vente ou qu’il neige, Marthe ne quitte jamais le seuil, et celui qui voudrait le passer sans moi serait étranglé comme une _mauvie_. Regardez plutôt, voilà qu’elle nous a entendus.

L’idiote venait, en effet, de redresser la tête. Elle sembla aspirer le vent de notre côté, et fit entendre une sorte de glapissement. Son front déprimé, ses yeux obliques, son menton en fuite, sa peau boursoufflée et d’un jaune plombé lui donnaient quelque chose de la bête fauve. En nous apercevant, elle se releva d’un bond, comme si elle eût été mue par un ressort, poussa un cri menaçant et avança vers nous les deux poings fermés; mais à la voix du _taupier_, elle s’apaisa subitement, et courut à sa rencontre en exprimant sa joie par des cris discordants et des gestes désordonnés. Elle tourna plusieurs fois autour de lui avec des gambades, approcha la tête de sa poitrine et de son épaule, comme un chien qui caresse, courut en avant, puis revint, les bras levés en signe d’allégresse. Pendant tous ces mouvements sa figure restait impassible et sauvage. La sensation semblait comme enfouie dans le chaos de ces traits confus; on eût dit le visage d’une statue mutilée dont l’expression avait disparu sous le marteau.

Jean-Marie lui adressa quelques mots affectueux, l’écarta doucement du seuil où elle s’était replacée, et nous fit entrer. Il nous invita à nous approcher du foyer, en se hâtant d’y jeter une bourrée de _traînes_, dans lesquelles le feu courut aussitôt avec des pétillements. A la vue de la flamme, Marthe poussa un grognement de joie, et alla s’accroupir au coin le plus reculé de l’âtre. Incrustée, pour ainsi dire, dans le mur noirci et à demi voilée par le nuage de fumée qui commençait à dérouler ses spirales bleuâtres, cette figure ébauchée avait une apparence presque fantastique. L’avoué s’étonna que maître Jean eût pu s’accoutumer à une pareille compagnie.

--C’est tout ce qui me reste de parents, répondit le _taupier_. _Assoltée_ comme vous la voyez, elle me rappelle encore ceux que j’ai perdus, et le proverbe dit qu’_une veuve trouve toujours assez beau son dernier enfant_. Puis, quand on rentre tout seul, sur le soir, et qu’on ne trouve chez soi aucune créature vivante, les quatre murs de la maison vous pèsent comme si vous les portiez. Marthe, du moins, fait que je ne crois pas le monde fini; elle me reconnaît, elle me parle à sa manière. Même de penser qu’elle est mauvaise avec tous les autres, ça me fait lui vouloir plus de bien. Ça n’a pas de raison, mais chacun a ainsi, dans le cœur, sa fantaisie.

On eût pu croire que l’idiote comprenait ce qui se disait, car elle s’approcha en rampant sur la pierre du foyer et vint s’asseoir près de son frère, la tête appuyée à ses pieds, comme un animal domestique. Je regardais avec un mélange d’intérêt et de dégoût cet être difforme chez qui, à défaut des clartés de la raison, brillaient encore quelques fugitives lueurs de sentiment. Mon attention fut détournée par le chaudronnier, qui, en attendant qu’on lui remît les ustensiles à réparer, avait voulu établir son atelier portatif dans l’aire. Il rentra pour nous annoncer que le vent avait cessé, mais qu’un épais brouillard couvrait l’horizon. Aux torrents d’eau qui nous avaient submergés quelques instants auparavant, venait de succéder une pluie fine et tiède, qui tombait silencieusement.

--Alors, dit le _taupier_, nous aurons la _brouillasse_ jusqu’à demain matin; faudra le coup de balai du vent de six heures pour tout nettoyer là-haut.

--Eh bien! mais en attendant, s’écria l’avoué, qu’allons-nous devenir, nous autres?

--Vous resterez sous mon pauvre toit, si ça ne vous fait pas affront, répliqua le _taupier_.

--Il n’y a jamais d’affront à être au sec, maître Jean; seulement, je crains que nous ne soyons pour vous une grande gêne.

--J’ai à côté un lit de pèlerin, comme on dit: c’est un peu champêtre pour de _grosses gens_; mais, _faute de froment, les allouettes font leur nid dans le seigle_.

En parlant ainsi, il nous ouvrit une porte conduisant dans une petite pièce voisine, dont les murs lézardés disparaissaient sous un rideau de plantes potagères conservées pour graines, et dont les touffes desséchées flottaient çà et là, suspendues à des os de mouton fichés dans la muraille en guise de clous. Une huche à blé, deux barriques défoncées, un banc et un lit complétaient l’ameublement. Comme il n’y avait point à choisir, nous remerciâmes le _taupier_ en déclarant que nous acceptions son hospitalité, et nous sortîmes pour visiter nos chevaux dans le petit hangar qui leur servait d’écurie. Jean-Marie les avait débridés et leur avait déjà apporté une partie de l’herbe coupée pour sa vache. Nous y joignîmes quelques poignées d’orge et deux bottes de paille pour litière; des fagots dressés à l’une des ouvertures de la grange, du côté du vent, les mirent à l’abri.

Pendant que nous achevions ces préparatifs de campement, la nuit était venue. L’épais brouillard qui avait tout envahi ne laissait briller aucune étoile, la campagne apparaissait comme un abîme obscur, au milieu duquel des taches plus sombres indiquaient les bois. On n’entendait que le bruit monotone et presque imperceptible de la bruine sur les feuillages. Tout cet ensemble voilé et silencieux avait un caractère de tristesse pour ainsi dire harmonieuse. L’air était plein des âcres parfums qui s’exhalent de la terre humectée et des végétations meurtries par l’orage. Nous restâmes quelque temps appuyés à l’un des piliers de l’appentis, les regards plongés dans ces ténèbres, au fond desquelles on sentait encore la création. Jean-Marie vint enfin nous prévenir que le souper était servi. Le chaudronnier, qui avait terminé son travail, devait nous tenir compagnie, et nous nous mîmes tous à table dans les meilleures dispositions.

La vie réglée de notre vieille société nous condamne à courir presque constamment, comme les wagons sur la voie ferrée, et le moindre caprice est un déraillement qui a son danger. Aussi, lorsque le hasard vient nous enlever, un instant, aux ornières de l’habitude, trouvons-nous à cet imprévu toute la saveur de le nouveauté. Tandis que pour le trappeur américain la descente d’une cataracte paraît une simple circonstance de voyage, et la rencontre des Indiens scalpeurs un incident vulgaire, pour nous, voyageurs civilisés, une averse qui nous surprend sans manteau est une aventure, la nuit passée au foyer d’une closerie un roman complet. C’est qu’à vrai dire ce peuple de paysans qui entourent nos villes nous est presqu’aussi inconnu que l’Indien peau-rouge au touriste qui se rend en poste de New-York à Boston. Nous l’avons bien aperçu en passant courbé sur sa faucille ou sur ses sillons; peut-être même nous sommes-nous arrêtés pour esquisser son toit de chaume doré par le soleil couchant; mais quel citadin pénètre dans sa vie intérieure, apprend sa langue, comprend sa philosophie, écoute ses traditions? Nos campagnes ressemblent aux manuscrits d’Herculanum qu’on n’a point encore déroulés. A peine en connaît-on de courts fragments copiés, en passant, par quelques curieux; le poème entier reste à traduire.

Je m’étais placé à table près du chercheur de trésors, espérant obtenir de lui de nouvelles confidences; mais il était rentré dans son laconisme comme dans une forteresse inexpugnable. Il fallut se rabattre sur le _sourcier_, qui avait heureusement gardé sa gaieté communicative, et qui continuait de répondre à toutes mes questions. A la vérité, ces réponses n’étaient pas toujours directes: Jean-Marie était né trop près de la Normandie pour ne pas connaître l’art des phrases qui, comme le Janus antique, ont deux visages contraires; par cela même cependant que la conversation était avec lui une sorte de colin-maillard où l’on cherchait toujours à tâtons la vérité, il en résultait plus d’excitation et de mouvement.

Pendant le repas, Marthe vint s’asseoir, par terre, à côté de lui, une main posée sur ses genoux et la tête appuyée à cette main comme un enfant qui dort. Elle l’avertissait de temps en temps par un petit cri plaintif, et Jean lui tendait sa part du souper. En l’observant, il me sembla qu’elle ne mangeait point avec la brutale avidité ordinaire aux idiots, et que sa joie venait moins de la nourriture que de la main qui la lui offrait. Par instants, elle relevait la tête vers son frère, et, à travers l’hébétement de son grand œil bleu, passait je ne sais quelle lueur de tendresse; on surprenait encore, sous ces traits et dans ces mouvements, où le jeu des muscles avait remplacé l’intelligence, un vestige confus des grâces de la femme; le vase détruit et souillé avait conservé quelque imperceptible senteur du parfum évaporé.

Jean-Marie nous apprit que l’idiotisme de Marthe ne remontait point à sa naissance. D’esprit lent et faible jusqu’à l’âge de douze ans, elle regagnait par le cœur ce qui lui manquait en intelligence. On n’avait jamais pu l’appliquer à aucun travail, ni lui confier aucune responsabilité; mais, pour Jean-Marie et pour sa mère, qui vivait encore, elle eût gravi les rochers, percé les haies, traversé les rivières. Son attachement ressemblait à celui du chien: il était silencieux, spontané et, pour ainsi dire, involontaire. L’incendie de la maison qu’elle habitait avec sa famille ébranla son faible cerveau; son intelligence baissa de jour en jour, comme l’eau fuyant du vase qu’un choc a fêlé. Les années se succédèrent, et, au lieu de monter, comme les autres enfants de son âge, du crépuscule au plein soleil, elle descendit toujours et s’enfonça de plus en plus dans les ténèbres. Enfin, elle en était arrivée où nous la voyions. Cependant le _taupier_ ne paraissait point avoir renoncé à la guérison. Son ignorance soutenait son espoir. Il nous apprit que Marthe avait parfois des retours, sinon de raison, du moins de souvenir: habituellement muette, elle retrouvait alors le nom de son frère, et l’appelait avec le même accent qu’autrefois; mais des circonstances extrêmes pouvaient seules provoquer ces éclairs de mémoire.

Claude, qui avait paru prendre peu d’intérêt à ces explications, continuait à manger sans rien dire. Deux ou trois fois, son œil s’était porté sur l’idiote, et je n’y avais pas même surpris cet intérêt ordinaire du paysan pour ceux que l’on désigne dans nos campagnes sous le nom de _saints innocents_. Absorbé dans sa distraction méditative, il semblait suivre d’un regard persistant quelque image invisible à tous les yeux. Le souper fini, il se leva le premier et alla sur le seuil examiner le temps. Nous nous étions approchés du foyer, où mon compagnon avait allumé un cigare dont la fumée nous enveloppait déjà de son âcre parfum, lorsque le _rouleur_ revint à nous et se mit à réunir les différentes pièces de son atelier portatif. Je lui demandai s’il allait partir.

--Tout à l’heure, répliqua-t-il en apprêtant les bretelles de sa hotte.

--Malgré la pluie! reprit l’avoué.

Il haussa les épaules en lui indiquant du regard ses mains desséchées auxquelles les injures de l’air avaient donné la teinte du bronze de Florence, et qui semblaient en avoir l’imperméabilité.

--Ce cuir-là ne craint rien, dit-il brièvement.

--Et où allez-vous? demandai-je.

Il nomma un village éloigné de deux lieues. Jean-Marie fit observer qu’il trouverait les routes noyées, il répondit qu’il prendrait par les champs. Le _taupier_ secoua la tête.

--C’est un chemin plus commode pour les lièvres que pour un homme chargé, dit-il; si le fils de votre mère avait un peu de sens, il me demanderait deux bottes de paille pour passer ici la nuit.

--Le fils de ma mère a son idée, répliqua sèchement Claude, qui achevait ses préparatifs.

Le _taupier_ parut ni surpris, ni blessé de cette brusque réponse; il regarda son hôte avec l’espèce de déférence qu’il m’avait paru lui montrer dès l’abord.

--Vous êtes votre maître, _rouleur_, reprit-il tranquillement; mais on ne se sépare point comme ça avant d’avoir bu le _coup de soleil_.

A ces mots, il ouvrit une armoire d’où il tira une bouteille d’eau-de-vie presque pleine, et il en versa dans chaque verre. Nous trinquâmes, en adressant à Claude un souhait d’heureux voyage. Mon compagnon répéta pour lui la prière populaire de saint _Bon-Sens_, demandant à Dieu de le préserver «des hommes de la cour, des femmes de la ville et des loups des champs.»