Part 1
LES
DERNIERS PAYSANS
=Chez les mêmes Editeurs.=
BIBLIOTHÈQUE CONTEMPORAINE
_Format in-18 Anglais._
1re Série à 2 francs le volume.
vol.
ALEX. DUMAS. Le Vicomte de Bragelonne. 6 -- Mém. d’un Médecin (Balsamo) 5 -- Les Quarante-Cinq 3 -- Le Comte de Monte-Cristo 6 -- Le Capitaine Paul 1 -- Le Chev. d’Harmental 2 -- Les Trois Mousquetaires 2 -- Vingt ans après 3 -- La Reine Margot 2 -- La Dame de Monsoreau 3 -- Jacques Ortis 1 -- Le Chev. de Maison-Rouge 1 -- Georges 1 -- Fernande 1 -- Pauline et Pascal Bruno 1 -- Souvenirs d’Antony 1 -- Sylvandire 1 -- Le Maître d’Armes 1 -- Une Fille du Régent 1 -- La Guerre des Femmes 2 -- Isabel de Bavière 2 -- Amaury 1 -- Cécile 1 -- Les Frères Corses 1 -- Impressions de Voyage: -- -- Suisse 3 -- -- Le Corricolo 2 -- -- Midi de la France 2 -- Collier de la reine (s. presse) 3 -- Souv. Dramatiq. (s. presse) 3 -- Théâtre nouveau. ( » ) 2 -- Ascanio. ( » ) 2
E. de GIRARDIN. Études politiques (Nouvelle édition) 1 -- Questions administratives et financières 1 -- Le Pour et le Contre 1 -- Bon Sens, bonne Foi 1 -- Le Droit au travail au Luxembourg et à l’Assemblée Nationale, avec une Introduction 2
PAUL FÉVAL. Le Fils du diable 4 -- Les Mystères de Londres 3 -- Les Amours de Paris 2
MICHEL MASSON. Les Contes de l’Atelier 2
LOUIS REYBAUD. Jérôme Paturot à la recherche de la meilleure des Républiques 4
JULES SANDEAU. Catherine 1 -- Nouvelles 1 -- Un Roman (sous presse) 1
ALPHONSE KARR. Un Roman (sous presse) 2 -- Récits sur la Plage (sous presse) 2
JULES JANIN. Un Roman nouv. (s. presse) 2
EUGÈNE SUE. Les Sept Péchés capitaux: -- l’Orgueil 2 -- L’Envie, la Colère 2 -- La Luxure, la Paresse 1 -- La Gourmandise, l’Avarice 1
EM. SOUVESTRE. Un Philosophe sous les toits 1 -- Confessions d’un ouvrier 1 -- Derniers Paysans (s. presse) 2
CHAMPFLEURY. Contes 1
FRÉD. SOULIÉ. Le Veau d’Or (sous presse) 4
F. LAMENNAIS. De la Société première 1
L.-P. d’ORLÉANS, Mon Journal. Evénements ex-roi des Franç. de 1815 2
L. VITET. Les Etats d’Orléans.--Scènes historiques 1
BAR.-LARIBIÈRE. Histoire de l’Assemblée Nationale constituante 2
EUGÈNE SCRIBE. Un Roman (sous presse) 1
EMILE THOMAS. Hist. des Atel. nationaux 1
ERNEST ALBY. Histoire des prisonniers français en Afrique 2
ALBERT AUBERT. Illusions de jeunesse 1
2e Série à 3 francs le volume.
LAMARTINE. Trois mois au Pouvoir 1
GEORGE SAND. La Petite Fadette 1
PONSARD. Œuvres complètes 1
OCT. FEUILLET. Scènes et Proverb. (s. presse) 1
D’HAUSSONVILLE. Histoire de la politique extérieure du gouvernement français, 1830-1848 2
HENRY MURGER. Scènes de la Bohême 1 -- Scènes de la Vie de jeunesse 1 -- Le Pays latin (sous presse) 1
CUVILLIER-FLEURY. Portraits politiques et révolutionnaires 1
HENRI BLAZE. Ecrivains et Poëtes de l’Allemagne 1
Paris.--Imp. de Mme Ve Dondey-Dupré, rue Saint-Louis, 46, au Marais.
LES
DERNIERS PAYSANS
PAR
ÉMILE SOUVESTRE
I
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
RUE VIVIENNE, 2 _bis_.
1851
A MON AMI
=ÉDOUARD CHARTON,=
_Conseiller d’Etat_.
ANGERS. IMP. DE COSNIER ET LACHÈSE
La vie isolée des paysans et leur éducation toute traditionnelle, ont longtemps conservé dans nos campagnes les croyances, les usages et jusqu’aux costumes du passé; mais là comme partout, le vent du siècle commence à souffler; les institutions et les découvertes modernes ont rompu la barrière qui séparait les champs de la ville. Enlevé par la conscription à sa charrue, le jeune laboureur est devenu, pour un temps, marin ou soldat; la vapeur qui attache les ailes de la foudre aux merveilles de la civilisation, les a lancées jusqu’aux plus lointaines provinces; les retentissements de la presse arrivent de proche en proche au haut des montagnes ou au fond des vallées, et la vie politique, subitement éveillée, court comme une étincelle électrique du village à la ferme solitaire. Les paysans d’autrefois vont disparaître pour faire place à une population nouvelle!
L’auteur de ce livre, élevé parmi eux, et longtemps témoin de leurs mœurs exceptionnelles, a cru qu’il n’était point sans intérêt d’en recueillir les dernières expressions. Il a choisi dans ses souvenirs les scènes, les lieux, les personnages qui lui paraissaient refléter plus vivement les naïves fantaisies du passé. Les six Pastorales dans lesquelles il a groupé ces derniers aspects de la vie agreste, sont comme six paysages étudiés au soleil couchant de la poésie populaire; on y trouvera tout le monde fantastique créé par cette muse des champs et des forêts, qui, après tout, n’a fait que traduire, dans une mythologie enfantine, les éternelles aspirations de l’humanité elle-même. Que demandent, en effet, tous nos rêves?
A sortir des bornes du réel;
A conquérir le bonheur terrestre;
A vivre par delà le cercueil;
A comprendre la merveilleuse création au milieu de laquelle Dieu nous a placés.
Or, le premier de ces instincts a créé les sorciers, les fées, les lutins, tous les êtres surnaturels qui ont renversé les barrières entre le fait et la pensée;
Le second a fait naître les croyances aux trésors cachés, aux talismans, aux dons merveilleux;
Le troisième a brisé les portes de la mort et rendu l’immortalité palpable, en donnant une apparence aux âmes disparues;
Le dernier a établi une solidarité mystérieuse entre nous et la nature; il a cherché une signification au cri de l’oiseau, au langage, au bruit du vent; une explication à tous les murmures du ciel, de la terre et des eaux.
L’imagination populaire a ainsi placé l’homme au centre d’un monde invisible qui le secourt ou le menace tour à tour. C’est dans ce monde, dont le paysan seul a conservé la conscience, que nous avons voulu le montrer. L’admirable peintre auquel on doit _Jeanne_, _la Mare au Diable_, _la Petite Fadette_, a révélé, dans des tableaux incomparables, le côté de poésie sentimentale des campagnes; nous essayons quelques esquisses qui en indiquent le côté fantastique. Au-dessous et bien loin des pages de Raphaël, il reste encore une modeste place pour la gravure au trait de l’artiste obscur qui, à défaut de plus haut mérite, a celui d’avoir vu et senti.
PREMIER RÉCIT.
LE SORCIER DU PETIT-HAULE.
I.
Le charme que prennent les faits et les idées dans les lointaines perspectives du passé est un phénomène connu de tout le monde, mais qui, pour quelques hommes, va jusqu’à la fascination. Attirés, non vers un résultat particulier de la société antique, mais vers l’antiquité elle-même, ils aiment ce qui a été, comme d’autres ce qui sera. Pour les uns et pour les autres, en effet, c’est la même aspiration passionnée vers l’idéal: regretter le passé ou appeler l’avenir, n’est-ce point toujours protester contre le présent?
Toutefois l’ardeur de ceux pour qui la rouille des âges est un aimant, a quelque chose de plus patient et de plus tenace. Semblables à ce vieux garde-chasse qui, en promenant les voyageurs à travers les débris du château de Woodstock, leur explique les salles détruites, leur vante les tapisseries absentes et se découvre au nom des illustres maîtres depuis longtemps réduits en poussière, ils se font les pieux gardiens des siècles écoulés et mettent toute leur joie à en retrouver les traces. Ne leur demandez ni ce qui se passe aujourd’hui ni ce qui se prépare pour demain; mais interrogez-les sur les croyances, les proverbes ou les contes des ancêtres: chaque pierre moussue dressée aux bords des chemins sera pour eux l’occasion d’une histoire, chaque vieux refrain chanté dans les pâtures réveillera un souvenir; archivistes de la tradition vivante, ils vous feront parcourir le recueil de cette poésie populaire dont ils ont su recomposer, feuille à feuille, un curieux exemplaire.
Traversant, il y a peu d’années, la Normandie, j’avais pu, grâce à une heureuse recommandation, lier connaissance avec un de ces hommes précieux. C’était un ancien soldat de l’Empire, établi comme percepteur dans une bourgade du Cotentin. Bien qu’il n’eût jamais dépassé le grade de maréchal-des-logis, la flatterie communale lui avait décerné le grade de _capitaine_, qu’il avait d’abord accepté par distraction, puis subi par bonhomie.
--Ils ont trouvé que cela faisait honneur à la paroisse, me disait-il naïvement.--En réalité, le titre imaginaire avait insensiblement absorbé le nom propre, et le percepteur avait fini par ne plus s’appeler que _capitaine_. Du reste, l’homme justifiait le grade, et la fiction semblait plus vraisemblable que la vérité.
La carrière militaire de notre percepteur avait commencé dans les rangs de ces héroïques soldats de la République, dont Napoléon sut faire, plus tard, de si hardis ouvriers en royauté. Il avait joué avec eux toutes les grandes scènes du drame de l’Empire; mais c’était un homme de la même famille que notre Corret de La Tour-d’Auvergne et que Paul-Louis Courier: là où les autres gagnaient un bâton de maréchal, il avait, lui, grande peine à obtenir une paire de souliers. Aussi vit-il tous ses anciens camarades devenir grands et célèbres, tandis qu’il continuait a manger son pain de munition à la fumée de leur gloire. Il avait été sergent avec Bernadotte et compagnon de chambrée de Murat; mais, ainsi qu’il le disait souvent, la guerre est un placement à fonds perdus que chacun grossit de ses efforts, de ses fatigues, de son sang, et dont les plus heureux touchent seuls le revenu.
Notre maréchal-des-logis se résigna sans peine à n’y rien prétendre; sa vie avait un autre but. Pour lui, la guerre n’était qu’un pèlerinage à travers les antiquités de l’Europe. Si l’on s’égorgeait un peu en chemin, cela pouvait passer pour un simple accident de voyage, comme l’ondée de pluie ou le coup de soleil; cela n’empêchait pas de voir, d’entendre, de comparer surtout; car le souvenir de son coin de Normandie poursuivait le capitaine. Il y rattachait chacune de ses découvertes par l’opposition ou par la ressemblance: son canton était pour lui ce qu’est le petit peuple juif dans l’_Histoire universelle_ de Bossuet, le centre même du monde. Il avait conquis l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne, au seul point de vue du Cotentin. Partout il avait fouillé les bibliothèques, visité les monuments historiques, recueilli les traditions. Il en était résulté une érudition très étendue ramenée à un cercle très restreint, et puisant son originalité dans cette opposition même. De plus, ballotté entre sa passion rétrospective et son bon sens contemporain, le capitaine s’efforçait de défendre les crédulités du passé sans pouvoir les partager; il appelait toute son érudition au secours de l’ignorance, et insurgeait perpétuellement la fantaisie contre sa propre raison. De là des contradictions d’autant plus plaisantes, que, comme tous les gens inconséquents, il prétendait au monopole de la logique: la logique, à ses yeux, était-ce qu’il voulait démontrer.
Nous avions parcouru ensemble une partie de la péninsule qui va de Carentan au cap La Hogue. Après avoir suivi quelque temps les méandres de la Dive et traversé ses riches herbages encadrés de haies vives, nous avions gagné Montebourg, nous dirigeant, au nord, vers Quinéville, où je voulais voir la ruine connue sous le nom de _Grande-Cheminée_. Lorsque nous atteignîmes la hauteur que couronne le village, mon guide me montra une petite butte de gazon d’où le regard s’étendait jusqu’à La Hogue et Falihou. C’était là que le roi Jacques II avait vu, en 1692, quarante-quatre navires français, commandés par Tourville, combattre un jour entier quatre-vingt-huit vaisseaux ennemis, et, vaincus enfin, non par le nombre, mais par l’inconstance du vent, couvrir la plage de leurs épaves enflammées. Le _capitaine_, animé par ce souvenir glorieux, commençait déjà l’histoire maritime des Normands, et me prouvait que l’Amérique avait été découverte, avant Christophe Colomb, par des matelots du Cotentin, embarqués sur un navire dieppois, lorsqu’un jeune paysan l’accosta en le saluant.
--Eh! c’est Etienne Ferret! s’écria-t-il, bonjour Ferret, que viens-tu faire à Quinéville?
--Pardon, excuse, répliqua le jeune gars, c’est pas que j’y vienne, mais j’y demeure.
--Au fait, je me souviens maintenant, reprit mon conducteur, le curé m’a parlé de toi; tu es garçon de charrue au _Chêne-Vert_, et il paraît que tu épouses la petite _pastoure_ de la ferme.
--Oui, ils disent ça dans le pays, répliqua Ferret avec un demi-sourire.
--Je ne t’avais pas revu depuis notre rencontre à Caumont, fit observer le _capitaine_; pourquoi donc as-tu quitté ton ancien maître?
--C’est pas moi, dit Etienne, c’est bien plutôt lui qui m’a quitté.
--Il est mort?
--Pas tout-à-fait, mais autant vaut. C’était, comme on dit dans notre paroisse, un pauvre homme de la noblesse à Martin Firou: _Va te coucher, tu souperas demain._ Quand il avait pris la ferme des _Motteux_, il n’avait la bourse pleine que de bonne volonté: c’est pas assez pour graisser la terre et payer les gages. Aussi, un beau jour, les gens de justice sont arrivés avec du timbré, ils vous ont mis la main sur tout, et il a fallu passer le _haisset_. J’ai été dans la banqueroute pour trois écus.
--Tu supposeras que tu les as bus en _maître cidre_; mais que sont devenus les pauvres gens des _Motteux_?
--Le _capitaine_ devine bien qu’ils n’avaient pas à choisir. Ils devaient beaucoup dans le pays, sans compter mes trois écus; aussi le ci-devant fermier et ses fils ont coupé dans le taillis des branches de _fesse-larron_ en guise de monture, et ils sont tous partis pour _Milsipipi_.
Ce dernier mot me fit redresser la tête.
--Vous ne comprenez pas? dit le percepteur en riant; dans le patois du Bessin, _partir pour Milsipipi_, c’est aller chercher fortune au loin. Encore une réminiscence de nos expéditions maritimes. Ce sont les Normands qui, après avoir peuplé le Canada, ont établi les premières colonies à l’embouchure du _père des eaux_. La tradition orale a conservé le souvenir du fait en estropiant le mot. Il y aurait tout un travail à entreprendre sur les expressions usuelles; le langage du peuple contient une partie de ses archives historiques.
--Malheureusement nous ne savons plus y lire, répliquai-je; on a retenu le son, on a oublié l’origine.
--C’est à nous de la retrouver, en suivant à la piste toutes les traces que les siècles ont laissées dans la tradition populaire, dit le _capitaine_; mais les savants méprisent la tradition à cause des erreurs dont elle est enveloppée: c’est toujours la fable de la jeune guenon rejetant la noix verte qu’elle n’a point su éplucher:
Les noix ont fort bon goût, mais il faut les ouvrir.
Au lieu d’interroger les réminiscences confiées à la mémoire, qui, si elles ne rendent pas exactement les faits, en transmettent au moins le mouvement, on cherche l’histoire dans les procès-verbaux, comme on chercherait une prairie dans la botte de foin. On trouve la vie trop complexe, trop mouvante, et, pour plus de commodité, on étudie la mort. Tous les historiens du duché de Normandie, par exemple, ont voulu examiner les actes et les chartes qui faisaient connaître les circonstances de la conquête anglaise; aucun n’a cherché le caractère intime du conquérant dans ce que le peuple raconte du _vieux Guillemot_.
Le paysan, qui marchait à quelques pas devant nous, se retourna brusquement à ce mot.
--Voyez-vous comme ils reconnaissent le nom de leur gros duc? continua le percepteur en souriant; _Guillemot_ est chez nous ce qu’est le roi René chez nos voisins d’Anjou: l’_omnis homo_ de la chronique populaire.
Et il se mit à chantonner:
Quand est arrivé sur la place, Le gros roi Guill’mot attendoit, Tout près d’ s’en aller à la chasse, Son noir genet qu’on habilloit.
--Tu sais ce que c’est que cette chanson-là, hein, Ferret?
--C’est la complainte de _la Croix pleureuse_....
--Où l’on raconte la fureur de _Guillemot_ contre la duchesse Mathilde, qui avait eu l’imprudence de lui demander l’établissement d’un impôt sur les bâtards.
Au g’net par trois nœuds il l’attache Et ses mains par trois nœuds aussi; Partout où avec elle il passe, Les mouch’s vont pour boire après lui.
--Sir’! que Dieu jamais ne vous l’rende! Un jour grand dépit vous aurez D’avoir traîné par la grand’ brande L’joli corps qui tant vous aimoit.
Sir’! c’est pitié qu’à la malheure Ai rougi l’gazon du chemin Avec mon pauvre sang qui pleure D’couler sans vous servir à ren.
--J’ai chanté ça bien des fois dans les friches quand je gardais le bétail, dit Ferret; mais que le capitaine m’excuse, j’ai mal compris tout à l’heure. Quand il a nommé le _vieux Guillemot_, j’ai cru qu’il parlait du sorcier du _Petit-Haule_.
--Parbleu! tu as raison, s’écria-t-il; nous devons être dans son voisinage.
--Sa maison est sur notre route.
--C’est un drôle que je connais de vieille date, continua le _capitaine_ en se tournant vers moi. Il a autrefois habité près de Formigny, et je sais sur son compte certaines histoires... Mais ici on a une confiance aveugle dans sa science; on prétend qu’il réunit en lui tous les pouvoirs du _grand carrefour_: c’est le nom que l’on donne à la magie noire.
--Sans compter, dit Ferret, qu’il possède, soit disant, le cordeau merveilleux avec quoi on fait passer le blé d’un champ dans un autre champ, et le lait d’une vache à la vache voisine.
--N’a-t-il pas également le mauvais œil qui donne la fièvre? demandai-je.
--Et les bonnes paroles qui la guérissent, répliqua le paysan. L’an passé, il a si bien charmé un homme de Trevières qui sentait déjà le dernier froid dans ses cheveux, qu’il a renvoyé sa maladie à un buisson, et que le buisson en est mort.
Je ne pus m’empêcher de sourire.
--Oui, oui, cela paraît ridicule, dit le _capitaine_ en hochant la tête, et cependant, chez tous les peuples et à toutes les époques, on a reconnu l’existence des sorciers. Les Grecs et les Romains y croyaient. Tibulle parle d’une magicienne qui, par ses chants, attirait les moissons d’un autre domaine: _Cantus vicinis fruges traducit ab agris_. L’Evangile de Nicodème nous apprend que Jésus-Christ se livrait, dans son enfance, à des opérations magiques en modelant avec de la terre de potier des _oiseaux qu’il animait_. Innocent VIII dit textuellement dans un de ses édits pontificaux: «Nous avons appris qu’un grand nombre de personnes des deux sexes ont l’audace d’entrer en commerce intime avec le diable, et, par leurs sorcelleries, frappent également les hommes, les bêtes, les moissons des champs, les raisins des vignobles, les fruits des arbres et les herbes des pâturages.» A Port-Royal, on avait les mêmes opinions. Marguerite Périer, nièce de Pascal, raconte, dans ses mémoires, qu’une sorcière jeta un sort sur son oncle lorsqu’il était enfant, et faillit le faire périr. Aujourd’hui tout cela nous paraît ridicule; mais nous avons ri également de la seconde vue des prophètes, récemment expliquée par le magnétisme, et des alchimistes qui faisaient de l’or, quand nos savants sont sur le point de faire du diamant. Les croyances des vieux âges finissent toujours par se justifier. Les prétendues erreurs du passé ne sont, le plus souvent, que les ignorances du présent; nos progrès témoignent seulement de nos oublis; quand nous croyons découvrir une Amérique, il se trouve toujours que nos ancêtres l’avaient peuplée mille ans auparavant.
Ainsi retombé dans sa thèse favorite, le percepteur continua à entasser les citations et les arguments pour me prouver que les anciens avaient tout connu, tout approfondi, et que rire de leur crédulité, c’était, presque toujours, jouer le rôle de cet aveugle qui raillait les clairvoyants de croire au soleil. Je connaissais déjà assez bien l’innocente manie du vieux soldat pour savoir qu’une adhésion complaisante l’arrêtait court: un peu de contradiction lui était nécessaire en guise d’éperon. Je me mis donc à le combattre, mais sans trop de chaleur, comme un homme qui veut bien qu’on le persuade, et je finis par proposer une visite au sorcier du _Petit-Haule_. Comme sa cabane était sur notre route, le _capitaine_ accepta sur-le-champ et pria Ferret de nous conduire.
Ce dernier accueillit la demande avec une répugnance visible. Soit que les raisonnements de mon compagnon eussent confirmé ses terreurs superstitieuses, soit qu’il eût quelque motif particulier d’éviter Guillemot, il ne céda à notre insistance qu’après avoir épuisé tous les moyens de nous retenir.