Chapter 13
La messe alors commence, très militaire, avec des piquets en armes, avec des sonneries de clairon qui font tomber à genoux les zouaves; messe dite par l'aumônier de l'escadre, dans ses ornements de deuil; messe de mort, pour les deux qui dorment, devant la porte, au vent glacé, sur les fourgons ornés de tardives fleurs. Et, dans la cour, les cuivres un peu assourdis entonnent lentement le «Prélude» de Bach, qui monte comme une prière, dominant ce mélange de patrie et de terre lointaine, de funérailles et de matinée grise...
Ensuite c'est le départ pour un enclos chinois tout proche, aux solides murs de terre battue, dont nous avons fait ici notre cimetière. On attelle des mules aux deux fourgons lourds, et l'amiral lui-même conduit le deuil, par les sentiers de sable où les zouaves forment la haie, présentant les armes.
Le soleil, ce matin, ne percera pas les nuées d'automne, au-dessus de cet enterrement d'enfants de France. Il fait toujours sombre et froid, et les saules, les bouleaux de la morne campagne continuent de semer sur nous leurs feuilles.
Ce cimetière improvisé, au milieu de tout l'exotisme qui l'entoure, a déjà pris lui aussi un air d'être français,--sans doute à cause de ces braves noms de chez nous, inscrits sur les croix de bois des tombes toutes fraîches, à cause de ces pots de chrysanthèmes, apportés par les camarades devant les tristes mottes de terre. Cependant au-dessus du mur qui protège nos morts, ce rempart si voisin, qui monte et se prolonge indéfiniment dans la campagne sous les nuages de novembre, c'est la Grande Muraille de Chine,--et nous sommes loin, effroyablement loin, dans l'exil extrême.
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Maintenant les nouveaux cercueils sont descendus, chacun au fond de sa fosse, continuant ainsi la rangée, qui est déjà longue, de ces jeunes sépultures; tous les zouaves se sont approchés, les files serrées, et leur commandant rappelle en quelques mots comment ces deux-là tombèrent:
C'était aux environs d'ici. La compagnie marchait sans méfiance, dans la direction d'un fort où l'on venait de hisser le pavillon de Russie, quand les balles tout à coup fouettèrent comme une grêle; ces Russes, derrière leurs créneaux, étaient des nouveaux venus qui n'avaient jamais rencontré de zouaves et qui prenaient leurs bonnets rouges pour des calottes de Boxers. Avant que la méprise fût reconnue, nous avions déjà plusieurs des nôtres à terre, sept blessés dont un capitaine, et ces deux morts, dont l'un était le sergent qui agitait notre drapeau pour essayer d'arrêter le feu.
Enfin l'amiral à son tour parle aux zouaves, dont les regards alignés se voilent bientôt de bonnes larmes,--et, quand il s'avance sur le funèbre éboulement de terre pour abaisser son épée vers les fosses béantes, en disant à ceux qui y sont couchés: «Je vous salue en soldat, pour la dernière fois», on entend un vrai sanglot, très naïf et nullement retenu, partir de la poitrine d'un large garçon hâlé qui, dans le rang, n'a pourtant pas l'air du moins brave...
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Le vide pitoyable, à côté de cela, le vide ironique de tant de pompeuses cérémonies sur des tombes officielles, et de beaux discours!
Oh! dans nos temps médiocres et séniles, où tout s'en va en dérision et où les lendemains épouvantent, heureux ceux qui sont fauchés debout, heureux ceux qui tombent, candides et jeunes, pour les vieux rêves adorables de patrie et d'honneur, et que l'on emporte enveloppés d'un humble petit drapeau tricolore,--et que l'on salue en soldat, avec des paroles simples qui font pleurer!...
VI
PÉKIN AU PRINTEMPS
I
Jeudi 18 avril 1901.
Le terrible hiver de Chine, qui nous avait pour quatre mois chassés de ce golfe de Pékin envahi par les glaces, vient de finir, et nous voici de nouveau à notre poste de misère, revenus avec le printemps sur les eaux bourbeuses et jaunes, devant l'embouchure du Peï-Ho.
Aujourd'hui, la télégraphie sans fil, par une série d'imperceptibles vibrations cueillies en haut de la mâture du _Redoutable_, nous informe que le palais de l'Impératrice, occupé par le feld-maréchal de Waldersee, était en feu cette nuit et que le chef d'état-major allemand a péri dans la flamme.
De toute l'escadre alliée, nous sommes les seuls avertis, et l'amiral aussitôt me donne l'ordre imprévu de partir pour Pékin, où je devrai offrir ses condoléances au maréchal et le représenter aux funérailles allemandes.
Vingt-cinq minutes pour mes préparatifs, emballage de grande et de petite tenue; le bateau qui doit m'emporter à terre ne saurait attendre davantage sans risquer de manquer la marée et de ne pouvoir franchir ce soir la barre du fleuve.
Printemps encore incertain, brise froide et mer remuante. Au bout d'une heure de traversée, je mets pied sur la berge de l'horrible Takou, devant le quartier français où il me faudra passer la nuit.
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Vendredi 19 avril.
La voie ferrée, que les Boxers avaient détruite, a été rétablie, et le train que je prends ce matin me mènera directement à Pékin, pour quatre heures du soir.
Voyage rapide et quelconque, si différent de celui que j'avais fait au début de l'hiver, en jonque et à cheval!
Les pluies du printemps ne sont pas commencées; la verdure frileuse des maïs, des sorghos et des saules, en retard sur ce qu'elle serait dans nos climats, sortie à grand'peine du sol desséché, jette sa nuance hésitante sur les plaines chinoises, saupoudrées de poussière grise et brûlées par un soleil déjà torride.
Et combien cette apparition de Pékin est différente aussi de celle de la première fois! D'abord nous arrivons non plus devant les remparts surhumains de la «Ville tartare», mais devant ceux de la «Ville chinoise», moins imposants et moins sombres.
Et, à ma grande surprise, par une brèche toute neuve dans cette muraille, le train passe, entre en pleine ville, me dépose devant la porte du «temple du Ciel»!--Il en va de même, paraît-il, pour la ligne de Pao-Ting-Fou: l'enceinte babylonienne a été percée, et le chemin de fer pénètre Pékin, vient mourir à l'entrée des quartiers impériaux.--Que de bouleversements inouïs trouvera cet empereur Céleste, s'il revient jamais: les locomotives courant et sifflant à travers la vieille capitale de l'immobilité et de la cendre!...
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Sur le quai de cette gare improvisée, une animation plutôt joyeuse; beaucoup de monde européen, au-devant des voyageurs qui débarquent.
Parmi tant d'officiers réunis là, il en est un que je reconnais sans l'avoir jamais vu, et vers qui spontanément je m'avance: le colonel Marchand, le héros que l'on sait,--arrivé à Pékin en novembre dernier, alors que je n'y étais déjà plus. Et, ensemble, nous partons en voiture pour le quartier général français, où l'hospitalité m'est offerte.
C'est à une lieue environ, ce quartier général, toujours dans ce petit palais du Nord que j'avais connu au temps de sa splendeur chinoise et dont j'avais suivi les premières transformations. Lui-même, le colonel, habite tout auprès, dans le palais de la Rotonde,--et, en causant, nous découvrons que, pour son logis particulier, il a justement choisi, sans le savoir, le même kiosque où j'avais fait mon cabinet de travail, durant ces journées de lumière et de silence, à l'arrière-saison.
Nous nous en allons par la grande voie magnifique des cortèges et des empereurs, par les portes triples percées dans les colossales murailles rouges sous l'écrasement des donjons à meurtrières; par les ponts de marbre, entre les gros lions de marbre au rire affreux, entre les vieux obélisques couleur d'ivoire où perchent des bêtes de rêve.
Et quand, après les cahots, le tapage et les foules, notre voiture glisse enfin librement sur les larges dalles de pierre, dans la relative solitude qu'est la «Ville Jaune», toute cette magnificence, revue ce soir, me paraît plus que jamais condamnée, et son temps plus révolu. Le Pékin impérial, dans son éternelle poussière, se chauffe à ces rayons d'avril, mais sans s'éveiller, sans reprendre vie après son long hiver glacé. Pas une goutte de pluie encore n'est tombée: un sol de poussière, des parcs de poussière.
Les vieux cèdres, noirâtres et poudreux, semblent des momies d'arbres, tandis que le vert des saules monotones commence à peine de poindre timidement, dans l'air comme blanchi de cendre, sous le terrible soleil tout blanc. En haut, vers un ciel clair qui est tissé de lumière et de chaleur, montent les souveraines toitures, les pyramides de faïence couleur d'or, dont l'affaissement de plus en plus s'accuse, et la vétusté, sous les touffes d'herbe et les nids d'oiseau. Les cigognes de Chine, revenues avec le printemps, sont toutes là perchées, en rang sur le faîte prodigieux des palais, sur les précieuses tuiles, parmi les cornes et les griffes des monstres d'émail: petites personnes immobile et blanches, à demi perdues dans l'éblouissement de ce ciel, on dirait qu'elles méditent longuement sur les destructions de la ville, en contemplant à leurs pieds tant de mornes demeures... Vraiment, je trouve que Pékin a vieilli encore depuis mon voyage d'automne, mais vieilli d'un siècle ou deux; cet ensoleillement d'avril l'accable davantage, le rejette d'une façon plus définitive parmi les irrémédiables ruines; on le sent fini, sans résurrection possible.
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Samedi 20 avril.
Ce matin, à neuf heures, sous un soleil torride, ont lieu les funérailles du général Schwarzhof, qui fut l'un des plus grands ennemis de la France, et qui trouva dans ce palais chinois une mort si imprévue, quand sa destinée semblait l'appeler à devenir le chef d'état-major général de l'armée allemande.
Tout le palais n'a pas brûlé, mais seulement la partie superbe où le maréchal et lui habitaient, les appartements aux incomparables boiseries d'ébène et la salle du trône remplie de chefs-d'oeuvre d'art ancien.
Le cercueil a été disposé dans une grande salle épargnée par le feu. Devant la porte, sous le dangereux soleil, se tient le maréchal aux cheveux blancs; un peu accablé, mais gardant sa grâce exquise de gentilhomme et de soldat, il accueille là les officiers qu'on lui présente: des officiers de tout costume et de tout pays, arrivant à cheval, à pied, en voiture, coiffés de claques, de casques ornés d'ailes ou de plumets. Viennent aussi de craintifs dignitaires chinois, gens d'un autre monde, et, dirait-on, d'un autre âge de l'histoire humaine. Et les messieurs en haut de forme de la diplomatie ne manquent pas non plus, apportés comme par anachronisme dans les vieux palanquins asiatiques.
La chinoiserie de la salle est entièrement dissimulée sous des branches de cyprès et de cèdre, cueillies dans le parc impérial par les soldats allemands et par les nôtres; elles tapissent la voûte et les murailles, ces branches, et de plus font la jonchée par terre; elles répandent une odeur balsamique de forêt autour du cercueil, qui disparaît sous les lilas blancs des jardins de l'Impératrice.
Après le discours d'un pasteur luthérien, il y a un choeur d'Hændel, chanté derrière les verdures par de jeunes soldats allemands, avec des voix si fraîches et si faciles que cela repose comme une musique céleste. Et, à travers la grande salle, des pigeons familiers, que l'invasion barbare n'a pas troublés dans leurs habitudes, volent tranquillement au-dessus de nos têtes empanachées ou dorées.
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Au son des cuivres militaires, le cortège ensuite se met en marche, pour faire le tour du Lac des Lotus. Sur le parcours, une haie, telle qu'on n'en avait jamais vu, est formée par des soldats de toutes les nations; des Bavarois succèdent à des Cosaques, des Italiens à des Japonais, etc. Parmi tant d'uniformes de couleur plutôt sombre, tranchent les vestes rouges du petit détachement anglais, dont les reflets dans le lac font comme des traînées sanglantes et cruelles,--oh! un tout petit détachement, presque un peu ridicule, à côté de ceux que les autres nations ont envoyés: l'Angleterre, en Chine, s'est surtout fait représenter par des hordes d'Indiens, et chacun sait, hélas! à quelle sorte de besogne ses troupes en ce moment sont ailleurs occupées...
Sous la réverbération fatigante de dix heures du matin, les eaux, qui renversent les images de ces cordons de soldats, reflètent aussi les grands palais désolés, ou les quais de marbre, les kiosques de faïence bâtis çà et là tout au bord dans les herbages; et par endroits les lotus, qui avec le printemps commencent à sortir des vases profondes engraissées de cadavres, montrent à la surface leurs premières feuilles d'un vert teinté de rose.
On s'arrête à une pagode semi-obscure, où le cercueil sera provisoirement laissé. Elle est tellement remplie de feuillage qu'on croirait d'abord entrer dans un jardin de cèdres, de saules et de lilas blancs; mais bientôt les yeux distinguent, derrière et au-dessus de ces verdures, d'autres frondaisons plus rares et plus magnifiques, des frondaisons étincelantes, ciselées jadis par les Chinois pour leurs dieux, en forme de touffes d'érable, de touffes de bambou, et montant comme de hautes charmilles d'or vers les plafonds d'or.
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C'est la fin de ces étranges funérailles. Ici, les groupes se divisent, se trient par nations, pour se disperser bientôt dans les allées brûlantes du bois, s'en aller vers les différents palais...
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Sous la lumière d'avril, le décor de la «Ville jaune» paraît plus profond, plus vaste que jamais. Et vraiment on se sent confondu devant tout ce factice gigantesque. Combien le génie de ce peuple chinois a été jadis admirable! Au milieu d'une plaine aride, d'un steppe sans vie, avoir créé de toutes pièces et d'un seul coup cette ville de vingt lieues de tour, avec ses aqueducs, ses bois, ses rivières, ses montagnes et ses grands lacs! Avoir créé des lointains de forêt, des horizons d'eau pour donner aux souverains des illusions de fraîcheur! Et avoir enfermé tout cela--qui est cependant si grand qu'on ne le voit pas finir,--l'avoir séparé du reste du monde, l'avoir séquestré, si l'on peut dire ainsi, derrière de formidables murailles!
Ce que les plus audacieux architectes n'ont pu créer, par exemple, ni les plus fastueux empereurs, c'est un vrai printemps dans leur pays desséché, un printemps comme les nôtres, avec les pluies tièdes, avec la poussée folle des graminées, des fougères et des fleurs. Point de pelouses, point de mousses, ni de foins odorants; le renouveau, ici, s'indique à peine par les maigres feuilles des saules, par quelque touffe d'herbe de place en place, ou la floraison, çà et là, d'une espèce de giroflée violette, sur la poussière du sol. Il ne pleuvra qu'en juin, et alors ce sera un déluge, noyant toutes choses...
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Pauvre «Ville jaune», où nous cheminons ce matin, sous un soleil de plomb, rencontrant tant de monde, tant de détachements armés, tant d'uniformes, pauvre «Ville jaune» qui fut pendant des siècles fermée à tous, refuge inviolable des rites et des mystères du passé, lieu de splendeur, d'oppression et de silence; quand je l'avais vue en automne, elle gardait un air de délaissement qui lui seyait encore; mais je la retrouve animée aujourd'hui par la vie débordante des soldats de toute l'Europe! Partout, dans les palais, dans les pagodes d'or, des cavaliers «barbares» traînent leurs sabres, ou pansent leurs chevaux, sous le nez des grands bouddhas rêveurs...
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Vu aujourd'hui, chez des marchands chinois, un dépôt de ces ingénieuses statuettes en terre cuite qui sont une spécialité de Tien-Tsin. Elles ne figuraient jusqu'à cette année que des gens du Céleste Empire, de toutes les conditions sociales et dans toutes les circonstances de la vie; mais celles-ci, inspirées par l'invasion, représentent les divers «guerriers d'Occident», types et costumes reproduits avec la plus étonnante exactitude. Or, les minutieux modeleurs ont donné aux soldats de certaines nations européennes, que je préfère ne pas désigner, des expressions de colère féroce, leur ont mis en main des sabres au clair ou des triques, des cravaches levées pour cingler.
Quant aux nôtres, coiffés de leur béret de campagne et très Français de visage avec leurs moustaches faites en soie jaune ou brune, ils portent tous tendrement dans leurs bras des bébés chinois. Il y a plusieurs poses, mais toujours procédant de la même idée; le petit Chinois quelquefois tient le soldat par le cou et l'embrasse; ailleurs le soldat s'amuse à faire sauter le bébé qui éclate de rire; ou bien il l'enveloppe soigneusement dans sa capote d'hiver... Ainsi donc, aux yeux de ces patients observateurs, tandis que les autres troupiers continuent de brutaliser et de frapper, le troupier de chez nous est celui qui, après la bataille, se fait le grand frère des pauvres bébés ennemis; au bout de quelques mois de presque cohabitation, voilà ce qu'ils ont trouvé, les Chinois, et ce qu'ils ont trouvé tout seuls, pour caractériser les Français.
Il faudrait pouvoir répandre en Europe les exemplaires de ces différentes statuettes: ce serait pour nous, par comparaison, un bien glorieux trophée rapporté de cette guerre,--et, dans notre pays même, cela fermerait la bouche à nombre d'imbéciles[3].
[Note 3: Peu de jours après, par ordre des commandants supérieurs, les statuettes accusatrices ont été retirées de la circulation et les moules brisés. Seules, les statuettes Françaises sont restées en vente: encore sont-elles devenues fort rares.]
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Dans l'après-midi, le maréchal de Waldersee vient au quartier général français. Il se complaît à redire, ce qui est du reste la vérité, que l'incendie a été éteint presque uniquement par nos soldats,--sous la conduite de mon nouvel ami, le colonel Marchand.
En effet, le soir, vers onze heures, étant à songer sur les hautes terrasses de son palais de la Rotonde, le colonel se trouva en bonne place pour voir l'immense gerbe rouge, reflétée dans l'eau, s'élancer superbement de cet amas d'ébène sculptée et de fin laque d'or. Il accourut le premier, avec un détachement de chez nous, et, jusqu'au matin, il put maintenir dix pompes françaises en action, tandis que notre infanterie de marine, sous ses ordres, faisait à coups de hache la part du feu. C'est à lui en outre que l'on doit d'avoir pu retrouver le corps du général Schwarzhof: sur la place exacte où il le savait tombé, il fit constamment diriger une gerbe d'eau, sans laquelle l'incinération eût été complète.
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Je vais, le soir, faire visite à monseigneur Favier, qui est tout juste revenu de sa tournée d'Europe, plein de confiance et de projets.
Et comme tout est changé, depuis l'automne, dans la concession catholique! Au lieu de l'accablement et du silence, c'est la vie et la pleine activité. Huit cents ouvriers--presque tous Boxers, affirme l'évêque, avec un beau sourire de défi--travaillent à réparer la cathédrale, qui est emmaillotée du haut en bas dans des échafaudages de bambou. On a tracé alentour des avenues plus larges, planté des allées de jeunes acacias, entrepris mille choses, tout comme si une ère de paix définitive était commencée, les persécutions à jamais finies.
Pendant que je suis à causer avec l'évêque, dans le parloir blanc, le maréchal arrive. Il reparle de l'incendie de son palais, naturellement, et, avec sa délicate courtoisie, il veut bien nous dire que, de tous les souvenirs perdus par lui dans le désastre, ce qu'il regrette le plus, c'est sa croix française de la Légion d'honneur.
II
Dimanche 21 avril.
Ma facile mission terminée, je n'avais plus qu'à reprendre le chemin du _Redoutable_.
Mais le général a eu la bonté, hier soir, de m'offrir de rester auprès de lui quelques jours encore. Il me propose d'aller visiter les tombeaux des empereurs de la dynastie actuelle, qui sont dans un bois sacré, à une cinquantaine de lieues au sud-ouest de Pékin; tombeaux que l'on n'avait jamais vus avant cette guerre et qu'on ne verra sans doute jamais après. Pour cela, il faut écrire là-bas à l'avance, avertir les mandarins, avertir surtout les commandants des postes français échelonnés sur la route, et c'est presque une petite expédition à organiser; j'ai donc demandé dix jours à l'amiral, qui a bien voulu me les accorder par dépêche, et me voici encore l'hôte de ce palais pour bien plus longtemps que je ne l'aurais cru.
Ce matin dimanche, je vais assister à la grand'messe des Chinois, dans la cathédrale en réparation de monseigneur Favier.
J'entre par le côté gauche de la nef,--qui est le côté des hommes, tandis que toute la partie droite est réservée aux femmes.
L'église, quand j'arrive, est déjà bondée de Chinois et de Chinoises agenouillés, à tout touche, et fredonnant ensemble à mi-voix une sorte de mélopée ininterrompue, comme le bourdonnement d'une ruche immense. On sent fortement le parfum du musc, dont toutes les robes de coton ou de soie sont imprégnées, et aussi une intolérable odeur de race jaune qui ne se peut définir. Devant moi, jusqu'au fond de l'église, des hommes à genoux, tête baissée; des dos par centaines, sur lesquels pendent les longues queues. Du côté des femmes, ce sont des soies vives, une violente bigarrure de couleurs; des chignons lisses et noirs comme de l'ébène vernie, piqués de fleurs et d'épingles d'or.--Et tout ce monde chante, presque à bouche fermée, comme en rêve. Le recueillement est visible, et il est touchant, malgré l'extrême drôlerie des personnages; vraiment ces gens-là prient, et semblent le faire avec humilité, avec ferveur.
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Maintenant, voici le spectacle pour lequel j'avoue que j'étais venu: la sortie de la messe,--une occasion unique de voir quelques-unes des belles dames de Pékin, car elles ne se montrent point dans les rues, où ne circulent que les femmes de basses classes.
Et elles étaient bien là deux ou trois cents élégantes, qui commencent de sortir l'une après l'autre avec lenteur, sur leurs pieds trop petits et leurs chaussures trop hautes. Oh! les étranges minois fardés et les étranges atours, émergeant à la file par la porte étroite. Ces coupes de pantalons, ces coupes de tuniques, ces recherches de formes et de couleurs, tout cela doit être millénaire comme la Chine,--et combien c'est loin de nous! on dirait des poupées d'un autre âge, d'un autre monde, échappées des vieux paravents ou des vieilles potiches, pour prendre réalité et vie sous ce beau soleil d'un matin d'avril. Il y a des dames chinoises aux orteils déformés, aux invraisemblables petits souliers pointus; pointus aussi, leurs catogans tout empesés et tout raides, qui se relèvent sur leurs nuques comme des queues d'oiseau. Il y a des dames tartares, de cette aristocratie spéciale qu'on appelle «les huit bannières»; elles ont les pieds naturels, celles-ci, mais leurs mules brodées posent sur des talons plus hauts que des échasses, leur chevelure est étendue, dévidée comme un écheveau de soie noire, sur une longue planchette qu'elles placent en travers, derrière leur tête, et qui leur fait deux cornes horizontales, avec une fleur artificielle à chaque bout.
Peintes à la façon des têtes de cire chez les coiffeurs, bien blanches avec un petit rond bien rose au milieu de chaque joue, on sent qu'elles s'arrangent ainsi par étiquette, par convenance, sans viser le moins du monde à l'illusion.
Elles causent, elles rient discrètement; elles mènent par la main des bébés adorables, qui ont été sages à la messe comme des petits chats en porcelaine, et qu'elles ont coiffés, attifés avec un art tout à fait comique. Beaucoup sont jolies, très jolies même; presque toutes ont l'air réservé, l'air décent, l'air comme il faut.
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