Chapter 6
Après une minute de réflexion, Co-lo-mo-o traversa le hameau, grimpa, sur un chêne en face de l'île au Diable, et, à trois reprise différentes, il imita le cri du pivert, cri si âpre qu'il domina les rugissements de la cataracte.
Rien ne répondit à cet appel.
Sans se décourager, Co-lo-mo-o recommença, en imprimant à ses notes une modulation insaisissable pour toute autre que pour une oreille exercée.
Cette fois, le cri du pivert s'éleva aussi de l'île au Diable, mais faible au point qu'à peine on le pouvait entendre.
--Mon père est en sûreté, se dit le Petit-Aigle; maintenant il faut que je voie ce qu'on fait à l'ienhus[37].
[Note 37: Les Indiens appellent ainsi leurs villages...]
Il redescendit de l'arbre et continua de monter vers Caughnawagha.
Arrivé devant le village, il prit un canot sur la grève, le mit à flot, s'éloigna à quelques mètres du bord du fleuve et exhala un aboiement prolongé.
On eût dit un chien renfermé qui se lamentait.
Peu après, dans l'ombre, Co-lo-mo-o aperçut deux masses noires, glissant rapidement de son côté. Il se rapprocha sans bruit du rivage. Les sombres figures entrèrent sans hésiter dans l'eau.
C'étaient les chiens de Nar-go-tou-ké.
--Ici, Kagaosk! souffla le Petit-Aigle à voix basse.
L'Éclair et la Nuée-Sombre nagèrent vers le canot. Il semblait qu'ils comprissent les désirs de Co-lo-mo-o, car ils ne faisaient aucun bruit, en avançant.
--Les Habits-Rouges ne sont pas encore partis, pensa l'Iroquois, en se baissant pour prendre deux objets que les chiens portaient dans leur gueule.
L'un de ces objets était un fusil double, enveloppé dans un fourreau de cuir imperméable; l'autre une boîte de fer-blanc hermétiquement close, qui contenait des munitions de chasse.
D'un geste de la main, le Petit-Aigle renvoya Kagaosk et Kewanoquot.
Puis il chargea son fusil, arrêta l'embarcation au moyen de ses pagaies, fichues comme des pieux, contre chaque flanc, dans le sable des battures sur lesquelles il se trouvait, et resta en observation, étendu au fond de l'esquif.
Deux heures s'écoulèrent sans que Co-lo-mo-o eût changé de position. Tout à coup, un son léger, puis un clapotis le tirèrent de son immobilité. Il projeta sa tête par-dessus le bord du canot. Ses yeux fouillèrent les ténèbres et il distingua l'Éclair qui venait à lui.
--Nos ennemis ne sont plus là; la squaw m'envoie le chien pour me prévenir; allons savoir ce qui s'est passé, se dit le Petit-Aigle.
Laissant son embarcation sur la place, il descendit dans l'eau, tenant, comme les Canadiens, son fusil sur l'épaule, par le canon, et marchant vers le wigwam, où Ni-a-pa-ah l'attendait dans une anxiété fiévreuse.
--Que ma mère cesse de craindre, dit-il, avec une certaine hauteur, en s'arrachant aux embrassements de l'Indienne, le chef est dans une retraite que les Visages-Pâles ne pourront atteindre.
--Mais Co-lo-mo-o a couru des dangers? demanda Ni-a-pa-ah d'un ton timide.
Co-lo-mo-o est le fils d'un noble sagamo; le danger lui plaît, dit laconiquement le Petit-Aigle.
--La bête-à-feu[38] flottante a éclaté? interrogea encore l'Onde-Pure en examinant avec inquiétude son fils à la lueur d'une torche.
[Note 38: C'est le nom donné par les Indiens aux bateaux à vapeur: ils appellent bête-à-feu, sans qualificatif, les locomotives de chemin de fer, et, par extension, les convois.]
Celui-ci ne jugea pas à propos de répondre.
--Le chef a-t-il des provisions? s'enquit-il.
--Il a emporté de la poudre et des balles. Mais Co-lo-mo-o ne me racontera-t-il pas comment il a échappé à l'incendie qui, disait-on ce soir dans le village, a détruit le grand canot des blancs?
--Il ne s'agit pas de moi maintenant, mais du chef, ma mère, vous devriez le savoir, répliqua le jeune homme avec la sévérité d'un sagamo du désert s'adressant à l'une de ses squaws.
Ce n'était point que Co-lo-mo-o n'aimât Ni-a-pa-ah; mais un orgueil insoutenable le possédait. Pour lui, la femme était un être inférieur tenue envers l'homme à une obéissance passive, comme son chien, son cheval. Une instruction à demi chrétienne n'avait pas réussi à triompher de ce sentiment qu'avait développé en lui sa grand'mère, la Vipère-Grise, et le jeune Indien, plein de soumission, de vénération pour son père, n'admettait pas qu'un fils dût déférer aux ordres d'une mère.
--Nar-go-tou-ké a pris tout ce dont il avait besoin, repartit Ni-a-pa-ah avec un soupir.
--Quand les hommes de la police sont-ils venus? dit le Petit-Aigle.
--Comme le soleil se couchait.
--Combien étaient-ils?
Ni-a-pa-ah compta sur ses doigts.
--Dix, répliqua-t-elle.
--Et ils ont quitté le village?
--Oui, mon fils, un de nos alliés est venu me l'apprendre.
Il y eut un moment de silence.
Son fusil posé à terre devant lui, les mains croisées sur la gueule des canons, le corps un peu incline, Co-lo-mo-o méditait profondément, quand les deux chiens, qui s'étaient couchés à ses pieds, se relevèrent en même temps et allongèrent leur museau sous la porte du wigwam, en aspirant l'air.
--On a trompé ma mère, les Habits-Rouges sont encore ici, s'écria Co-lo-mo-o en épaulant son arme et s'apprêtant à se défendre.
Mais, soit que les chiens eussent eu une fausse alerte, soit que ceux qui l'avaient excitée ne jugeassent pas opportun de se montrer, on n'entendit rien, on ne vit rien paraître.
Le Petit-Aigle rabaissa son fusil.
--Les blancs rôdent autour de cette loge, dit-il. Donnez-moi quelques aliments, ma mère.
--Irais-tu rejoindre Nar-go-tou-ké?
--Co-lo-mo-o ira où le chef l'enverra, répondit-il en prenant un bissac où il plaça un quartier de venaison boucanée, que lui tendit Ni-a-pa-ah.
Sans mot dire, l'Onde-Pure s'accroupit, en pleurant, près du poêle.
Le Petit-Aigle jeta le bissac sur son dos et sortit de l'habitation, le doigt appuyé à la gâchette de son fusil.
La lune se levait à ce moment et inondait de ses pâles clartés la place du village.
L'Indien promena aux environs des regards scrutateurs; mais on ne discernait créature vivante; toutes les lumières étaient éteintes dans les huttes iroquoises; le murmure des flots du Saint-Laurent sur la grève et le bourdonnement éloigné des rapides étaient les seuls sons perceptibles..
Co-lo-mo-o regagna son embarcation et prit le large.
D'abord, il tourna le cap sur l'île au Diable. Mais, ayant alors porté ses yeux vers Caughnawagha, il lui sembla voir des ombres qui s'agitaient derrière la chapelle.
Cette découverte le fit changer de resolution, et il pointa droit à l'îlot supérieur.
Au bout d'une demi-heure de navigation il y abordait.
Comme l'île au Diable, cet îlot est fortifié par des rochers à fleur d'eau et un épais fourré du ronces; mais l'accès en est beaucoup moins périlleux.
Co-lo-mo-o tira son canot sur le sable, le cacha avec soin, colla un moment son oreille contre le sol, écouta, et, certain qu'on ne le poursuivait pas, qu'il n'y avait pas un bateau en mouvement sur le fleuve, depuis Caughnawagha jusqu'aux rapides, il s'enfonça dans l'île, où il mangea un peu pour réparer ses forces.
Aux première lueurs du jour, le cri du pivert résonna au bas de l'îlot, en face la tête de l'île au Diable.
Ce cri avait été articulé par Co-lo-mo-o.
Au bout de l'île au Diable, se dessinèrent les silhouettes de deux hommes.
L'un, Nar-go-tou-ké, se mit aussitôt à établir des signaux avec son fils, tandis que l'autre, muni d'une longue-vue, observait, tour à tour, la rive méridionale et la rive septentrionale du Saint-Laurent.
Après avoir été informé, par quelques gestes de Co-lo-mo-o, que la police, avait opéré une descente chez lui, Nar-go-tou-ké rentra sous le bois, demeura cinq ou six minutes absent, et revint avec un oiseau dans la main.
Il lâcha l'oiseau qui s'éleva lentement dans l'air en obliquant vers l'îlot.
Cependant il hésitait à poursuivre son vol de ce côté ou à filer sur Caughnawagha.
Un roucoulement de Co-lo-mo-o fit cesser son indécision, et le volatile vint se percher sur le poignet du jeune Indien.
Il appartenait à l'espèce appelée tourte par les Canadiens-Français, espèce si nombreuse dans l'Amérique septentrionale.
Le Petit-Aigle caressa la tourte, la posa à terre, tira de sa poche un calepin dont il déchira une feuille, et écrivit ces mots:
«Les policemen sont venus. Ils doivent être embusqués dans le village. Se tenir sur ses gardes. Si je puis les dépister, je tacherai de passer la nuit prochaine.»
Ayant fini, il roula le papier et l'attacha avec une menue racine flexible au cou du pigeon qui retourna à l'île au Diable où il disparut.
Nar-go-tou-ké et son compagnon se renfoncèrent dans les halliers. Co-lo-mo-o les imita sur son îlot; il replongea vers le centre, se coucha au pied d'un pin et s'endormit, après toutefois avoir renouvelé l'amorce de son fusil, qu'il appuya au tronc de l'arbre pour que l'humidité ne pénétrât point la poudre.
Ce sommeil devait être funeste à l'Iroquois, car ses actions étaient épiées depuis longtemps déjà.
Après avoir fait chez Nar-go-tou-ké une perquisition sans résultat, le grand connétable, suivant le conseil de Mu-us-lu-lu, avait feint de repartir pour Montréal, mais il s'était arrêta à Lachine, et trois de ses hommes, les plus déterminés, avaient, traversé le fleuve. Sous les ordres du Serpent-Noir, ils se postèrent en vue du wigwam de Nar-go-tou-ké et firent sentinelle.
Quoiqu'ils ne fussent pas commissionnés pour arrêter Co-lo-mo-o, leur mandat portait qu'au besoin il faudrait l'amener devant le surintendant de la police, afin d'en obtenir le secret de la retraite de son père.
Quand ils le surent dans le wigwam, les agents voulurent s'emparer de lui. Mu-us-lu-lu leur fit observer qu'il valait mieux attendre, parce qu'il ressortirait infailliblement avant le jour et irait trouver Nar-go-tou-ké.
L'avis était bon, il fut goûté.
La police souffrit, que le Petit-Aigle remontât paisiblement dans son canot et se rendît sans être inquiété à l'îlot.
--Il nous échappe, damnation! blasphéma un des sbires, lorsque l'embarcation s'évanouit à ses regards dans la distance.
--Tu commets une erreur, mon frère, lui dit froidement Mu-us-lu-lu, dont les yeux suivaient toujours le canot.
--Pardieu! il a fui à l'autre rive!
--Non, et nous tenons le loup et le louveteau, dit l'Indien, croyant que la Pondre s'était réfugié dans l'îlot supérieur, où son fils était en ce moment.
Les gens de la police et lui délibérèrent s'ils se rendraient immédiatement à l'îlot, ou s'ils attendraient le lever du soleil. Mu-us-lu-lu voulait se mettre tout de suite à l'oeuvre. Mais les autres étaient fatigués par la veille. Peut-être aussi une expédition en pleine nuit sur le Saint-Laurent leur souriait-elle médiocrement. Ils résolurent de rester en embuscade jusqu'à ce qu'il fit jour.
Au lever de l'aurore, conduits par le Serpent-Noir, ils atterrissaient à quelques pas de Co-lo-mo-o, qui dormait encore d'un sommeil de plomb.
Avant qu'il eût eu le loisir de se disposer à la résistance, il fut attaqué, désarmé et garrotté.
--Lâche! dit-il, en crachant avec mépris au visage de Mu-us-lu-lu; tu as vendu ta fille à un Kingsor, et maintenant tu leur vends les chefs glorieux des Iroquois. Va! tu ne mens pas à ton sang, c'est bien celui d'un blanc débauché et d'une Indienne éhontée!
Un sifflement grinça, avec un rire infernal, entre les dents du Serpent-Noir.
Mais il ne répondit rien, et, laissant Co-lo-mo-o sous la surveillance des agents de police, il visita l'île en tous sens.
Son désappointement fut vif, en ne trouvant pas ce qu'il cherchait.
Il revint très-contrarié près du captif.
--Rien, dit-il à ses gardiens; le loup nous a éventés.
--Il est peut-être bien dans cet endroit-là, observa l'un en indiquant du doigt l'île au Diable.
--Mon frère s'imagine-t-il que le wolverenne peut se changer en poisson? répliqua Mu-us-lu-lu avec un sourire ironique.
--C'est vrai, ajouta l'autre policeman; il n'y a qu'un poisson ou un oiseau qui puisse aller là-dedans. Mais, bah! nous tenons le petit, nous saurons bientôt ce qu'est devenu le père.
--Si on voulait me le donner, oui, dit le Serpent-Noir.
--Comment cela!
--Mes frères ne savent pas faire parler la langue d'un sauvage. Ils interrogeront celui-ci, et il ne répondra pas. Moi, je commencerais par lui approcher les pieds d'un brasier ardent et je le laisserais là jusqu'à ce qu'il eût conté son histoire. Mais mes frères blancs ne sont pas habiles comme les Peaux-Rouges!
--Non, non, dit un agent avec un geste de dégoût; et j'espère que jamais les blancs n'auront l'habileté de leurs frères peaux-rouges. Allons, virons de bord et menons notre prisonnier au grand connétable. Après tout, la capture n'est pas si mauvaise.
Co-lo-mo-o, poings et pieds liés, fut transporté dans le canot qui reprit aussitôt la route de Caughnawagha.
Une foule d'Indiens était assemblée sur la plage pour assister au retour de la police; et parmi ces Indiens, on remarquait Ni-a-pa-ah, l'Onde-Pure.
CHAPITRE VIII
DE MONTRÉAL A CAUGHNAWAGHA
Au moment où madame et mademoiselle de Repentigny descendirent de leurs chambres, habillées pour la petite excursion qu'elles avaient projetée, M. et madame Cherrier entraient dans le parloir où sir William King attendait, en feuilletant des keepsakes.
Ce parloir ou salon était une grande pièce quadrangulaire dans laquelle régnait le confortable américain, et décorée avec un goût vraiment français.
Xavier Cherrier et sir William King se saluèrent froidement. Une de ces antipathies secrètes dont la cause échappe, mais qui, comme des prophètes de malheur, nous éloignent souvent de certaines personnes, sans motif apparent, avait, dès leur première entrevue, inspiré au Canadien de la répulsion pour l'officier anglais.
Celui-ci avait fait quelques efforts dans le but de se rapprocher, car, amis intimes de Léonie, Cherrier et sa femme exerçaient de l'influence sur les dispositions de la jeune fille. Vaines tentatives! Fort riche, très-considéré, Xavier s'était montré insensible aux avances de sir William. D'où colère et haine de ce dernier, qui ne manquait jamais une occasion d'exprimer, avec la hautaine politesse britannique, son aversion pour les Français.
En politique, Xavier marchait avec les libéraux, c'est-à-dire les patriotes, comme ils s'intitulaient, et sir William avec les loyalistes, ainsi qu'on avait baptisé les sujets fidèles à la couronne d'Angleterre.
--Je vous félicite, monsieur, de vous être tiré sain et sauf de l'épouvantable catastrophe d'hier, lui dit Cherrier en s'asseyant.
--Je vous suis reconnaissant, très-reconnaissant pour votre sollicitude, répondit ironiquement l'officier; mais permettez-moi de vous renvoyer les félicitations, car vous-même et madame,--il s'inclina légèrement en regardant Louise,--avez eu le même bonheur que moi.
--On dit que vous avez perdu un bataillon entier?
--C'est vrai, très-vrai; mais vos rebelles n'auront pas trop lieu de s'en réjouir; sir Francis Head dépêchera d'autres troupes pour leur laver la tête, repartit l'Anglais d'un ton de défi.
--Ah! monsieur, vous êtes injuste envers mes compatriotes, dit gravement Cherrier. Pas un d'eux ne se réjouira d'un événement qui sera, j'en suis sûr, considéré comme une calamité publique, sans distinction d'origine ou de parti.
--Bien répliqué! bravo, mon cousin! cria la voix fraîche de Léonie, qui avait entendu les derniers mots de cette conversation par la porte du salon laissée entr'ouverte.
Et la sémillante jeune fille entra en achevant de boutonner ses gants.
Elle tendit la main à Cherrier et courut embrasser Louise.
--Comme vous arrivez à propos, dit-elle après avoir pris des nouvelles de leur santé; nous partons pour Caughnawagha. Vous êtes des nôtres, n'est-ce pas?
Et comme Guerrier consultait sa femme du regard:
--Oh! reprit Léonie, ma cousine vient. D'abord je veux passer la journée avec elle. Nous luncherons[39] à votre maison de Lachine et nous reviendrons tous dîner ici.
[Note 39: On sait que le lunch est le goûter des Anglais et des Américains.]
--Mais, dit Xavier, serait-ce une indiscrétion que de vous demander?...
--Pas du tout, pas du tout. Nous allons à Caughnawagha...
Elle s'arrêta et rougit.
L'arrivée de madame de Repentigny, qui venait de donner des ordres à ses domestiques, lui fut un excellent prétexte pour ne pas terminer sa réponse.
La première expliqua à Cherrier qu'elle voulait remercier le sauveur de sa fille et lui offrir quelque gage de sa gratitude.
--Je doute qu'il accepte rien de vous, dit Louise.
--Un sauvage! fit Léonie.
--Ce serait singulier, très-singulier, grasseya sir William.
--Oh! continua Louise, je connais les sauvages!
--Écoutez madame, elle les a fréquentés, très fréquentés, dit l'officier d'un ton qui prétendait, être méchamment spirituel.
Xavier saisit l'impertinence. Il ne daigna pas la relever. Mais la pétulante Léonie se chargea de ce soin.
--Je crois, dit-elle d'un air froid et sérieux, je crois, sir William, que vous oubliez à qui et devant qui vous parlez.
L'Anglais se mordit les lèvres, et madame de Repentigny, voulant changer la tournure de la conversation, s'écria, comme si elle n'avait pas remarqué ce petit incident:
--Eh bien, c'est dit, ma cousine et mon cousin, vous venez avec nous.
--Acceptons-nous, Louise? demanda Cherrier à sa femme.
--Pour moi, dit-elle gaiement, je n'y ai pas objection.
--Et moi, repartit-il, je serai enchanté de voyager avec ma petite cousine pour la faire endêver.
--Oui-dà! dit Léonie; et moi, je parie qu'à ce jeu je vous damerai le pion!
--Joli, joli, en vérité, très-joli, excessivement joli! intervint sir William, désirant se faire pardonner sa malencontreuse allusion.
--Oh! de grace, lui dit la jeune fille, ne canonnez pas comme cela dès le matin avec le plus formidable de vos superlatifs, sans quoi nous serons perdus avant deux heures d'ici.
Cette riposte fut accueillie par un rire général, au grand déplaisir de celui qui en était, l'objet.
Son ressentiment pour Cherrier augmenta.
--Voyons, sir William, poursuivit Léonie, ne froncez pas ainsi les sourcils; vous êtes laid dans ce rôle, mon cher. Si je vous y voyais souvent, eh bien, là, vrai, j'en aurais un mortel chagrin. Offrez votre bras à maman, je prends celui de mon cousin, et en avant!
Le carrosse de madame de Repentigny était spacieux: on y accommodent aisément six personnes.
La jeune fille régla les places; sa mère, Louise et elle sur le siége du fond, les messieurs sur celui du devant, sir William en face de madame de Repentigny, Xavier à l'autre coin, vis à vis de Léonie.
La voilure sortit de la maison, enfila la rue de Bleury, tourna à droite, dans la rue Notre-Dame, et, parcourant toute la rue Saint-Joseph, arriva au bureau de péage (toll gate) du chemin de Lachine.
Ce chemin serpente sur des hauteurs, d'où l'on découvre le Saint-Laurent à gauche, dans une profonde et grasse vallée, à droite, des bois épais, entrecoupés par des jardins potagers et des champs.
Il est délicieux en été: le gazouillement des oiseaux, la riche floraison de la campagne, le parfum des fleurs, la gentillesse du paysage se combinent pour lui prêter des agréments.
Mais, au mois d'avril, il présente peu de séductions. La terre est nue, ou marquetée par des amas de neige et de glace qui ont résisté aux premières injonctions du soleil; ou bien elle est à demi-noyée sous les eaux. Pas de feuillage chuchotant, pas de chanteurs ailés pour réjouir les yeux et les oreilles, pas de senteurs embaumées pour flatter l'odorat. Mais des arbres décharnés, squelettiques, on quelques sapins aux sombres rameaux sur lesquels, seul, le grimpereau jette, en sautillant, son cri aigu, et l'odeur de la résine qui vous prend à la gorge.
Cependant, comme il faisait très-beau ce jour-là, Léonie avait voulu qu'on laissât ouvert un des vasistas de la voiture, afin de savourer, avait-elle dit, les douces haleines du printemps.
Le carrosse avait traversé les Tanneries, petit village à une lieue de Montréal et à deux environ de Lachine; il moulait péniblement une côte escarpée, lorsque soudain un coup de feu retentit à quelque distance, dans la direction du Saint-Laurent, dont on distinguait les rapides, à travers la bruine follette qui dansait sur la fleuve.
Presque au même instant, un oiseau, s'introduisant par le vasistas, s'abattit sur les genoux de Léonie.
Après un petit mouvement de frayeur, la jeune fille s'exclama:
--Ah! mon Dieu! une tourte! elle est blessée!
--Oui, mais vous allez vous tacher, dit Cherrier, qui, prenant le volatile, comme pour garantir Léonie du sang qu'il perdait par une patte, lui enleva adroitement un papier roulé et attaché avec une fibrille sous son cou.
Si leste qu'eût été Xavier, sir William l'avait vu.
--Qu'est-ce que cela? dit-il en étendant la main vers le Canadien.
--Voulez-vous bien ne pas toucher mon oiseau! répliqua Léonie en lui frappant sur les doigts.
En ce moment un homme, armé d'un fusil, parut sur le bord de la route.
--Ohé! l'ami, vous n'auriez, pas aperçu un pigeon? demanda-t-il en anglais au cocher.
--C'est le chasseur, murmura Léonie. J'ai envie de cette tourte. Je veux l'élever. Chut!
--Non, répondit le cocher, ignorant que l'oiseau était entré dans la voiture.
--Ah! maugréa l'homme eu s'éloignant, cette maudite bête m'échappe encore. Mais je saurai bien la retrouver!
--Bon, le voici partit, le méchant! dit Léonie. Pensez-vous, mon cousin, que ma tourte guérisse?
--Elle n'a qu'une écorchure, ce ne sera rien, répondit Xavier, eu examinant la patte de l'oiseau.
--Et un billet? intervint sir William.
--Un billet! quel billet? fit mademoiselle de Repentigny, surprise.
Cherrier pâlit: pour cacher son trouble, il se pencha sur la colombe, et étancha, avec un mouchoir, le sang qui coulait de sa blessure.
--Curieux, très-curieux, répondit l'officier en souriant malignement.
--Mais, enfin, quelle est celle énigme? interrogea Léonie.
--Votre cousin vous en donnera l'explication, dit l'Anglais.
--Je ne comprends pas, balbutia celui-ci.
--Vous êtes des sphinx, messieurs, je renonce à vous deviner, dit la jeune fille. Mais laissons cela. Comment appellerai-je ma tourterelle! Pauvre petite! faut-il être cruel pour tuer ces innocentes créatures-là! Oh! les hommes sont des monstres! Sir William, aidez-moi à lui trouver un nom.
--Volontiers, my dear, très-volontiers; appelez-la la messagère, dit-il en jetant un regard ironique à Cherrier.
--Moi, dit Léonie, je la nommerais Délivrance.
--Délivrance! Oui, c'est cela, dit Xavier, eu se tournant vers sa femme.
--Ah! le maladroit? elle ne le mérite que trop ce nom! s'écria Léonie.
Cherrier, qui n'avait cessé de tenir la tourte, venait de la laisser échapper, comme par mégarde, et elle s'envolait à tire d'aile.
--Oh! grondez-moi bien fort, car je suis un nigaud! Mais, ma chère cousine, je vous aurai une autre colombe.
--Une autre, je ne m'en soucie guère; c'est celle-là que je voulais, dit la jeune fille d'un ton boudeur.
L'entretien roula sur ce sujet jusqu'à ce qu'ils arrivassent à Lachine, charmant village sur le bord du Saint-Laurent.
La Compagnie de la baie d'Hudson y a ses entrepôts, et le gouverneur de cette Compagnie sa résidence habituelle.
--Avec votre permission, vous descendrons chez nous, dit Xavier en s'adressant à madame de Repentigny.
--Quoi! vous ne viendriez pas jusqu'à Caughnawagha!
--Non, dit Louise. Il vaut mieux, je crois, que vous fassiez seules votre visite. Les Indiens sont susceptibles; la présence de tant de monde les importunerait. Sir William vous accompagnera de l'autre côté de l'eau; mais il fera bien de ne as aller avec vous chez le libérateur de ma cousine.
--Juste, très-juste, appuya l'officier.
Sans savoir pourquoi, Léonie désirait intérieurement n'avoir pas d'autre témoin que sa mère de son entrevue avec le pilote iroquois.
--Alors, vous nous attendrez ici, dit-elle.
--Oui, répondit Xavier, et Louise vous préparera un lunch avec ces gâteaux à l'indienne que vous aimez tant.
--Stop! cria-t-il au cocher, en frappant contre la vitre placée sous le strapontin.