Les derniers Iroquois

Chapter 4

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Ni-a-pa-ah laissa retomber sa tête sur sa poitrine, et des larmes emplirent ses paupières.

Cependant le sachem interrogeait Jean-Baptiste du regard.

Avec son bâton, l'autre figura un navire sur le sol.

--Ils s'embarquent pour traverser. Nar-go-tou-ké doit partir, dit le chef.

Il décrocha un fusil à deux coups, suspendit une hache et des pistolets à sa ceinture, plaça le fusil sous son bras, jeta sur ses épaules une robe de peau de buffle, et, serrant la main de sa femme, il lui dit:

--Les yeux de Ni-a-pa-ah ont été rougis par les pleurs qu'elle a versés; mais Nar-go-tou-ké rougira la terre par le sang de ses ennemis, et un ruisseau de ce sang de lièvre paiera pour chacune de ses larmes. Que Ni-a-pa-ah se réjouisse donc! qu'elle se rappelle qu'elle descend de la Chaudière-Noire. Le cri de guerre des iroquois va retentir!

Après ces mots le sachem, se carrant majestueusement dans sa peau de bison, comme un empereur dans un manteau de pourpre, sortit avec dignité du wigwam, en faisant signe au nain de l'accompagner.

Une fois sur la place du village, Nar-go-tou-ké indiqua du doigt à Jean le chemin de la Prairie, village, distant de deux lieues de Caughnawagha, sur la même rive.

Le bancal saisit immédiatement le sens de cette indication, et il se mit à arpenter le terrain avec une célérité qui eût fait envie à un coureur de profession.

L'Indien alors descendit au bord du Saint-Laurent. Il sauta dans un tronc d'arbre creusé en forme de canot et suivit pendant quelque temps le cours de l'eau.

Le soleil, au terme de sa carrière, achevait de ronger son disque enflammé derrière les bois de Lachine. Moutonneux, bruyant, le fleuve, inondé de ses tièdes rayons, réfléchissait des lueurs éblouissantes, qui scintillaient parfois, ainsi que des éclairs, quand une banquise voguait sous leurs larmes de feu; car, après avoir été, pendant cinq mois, emprisonné, par l'hiver, dans une barrière de glace, le Saint-Laurent venait enfin de forcer les murs du cachot, et se trémoussait en fuyant vers son embouchure avec l'ardeur d'un captif qui a brisé ses fers.

A un faible intervalle, on entendait le mugissement des ondes sur les rapides[28] du Sault Saint-Louis.

[Note 28: On sait que les rapides sont des écueils à fleur d'eau.]

A chaque instant, des piverts rasaient la surface à tire d'aile, en poussant leur note aiguë, et des bataillons de canards sauvages sillonnaient les airs.

Bientôt Nar-go-tou-ké tourna brusquement à gauche et remonta le courant, on traçant une ligne diagonale.

Devant lui, à trois ou quatre cents brasses, apparaissaient deux îlots.

L'un en amont, à une portée de fusil du second, et d'un accès, assez facile; l'autre au-dessous, hérissé d'écueils, que le fleuve déchirait de ses flots rageurs avec un fracas formidable.

Le pied du ce dernier baigne dans les rapides, et sur sa tête, constamment battue par des vagues aussi hautes que des montagnes qui rejaillissent en poussière liquide dans l'île, se présente comme un front de chevaux de frise en granit, infranchissables.

C'est l'île au Diable, la justement nommée. Elle a au plus un demi-mille de circonférence.

Inabordable par en bas et par en haut, elle n'offre aucune baie, aucune anse, aucune crique sur ses flancs. Bien des gens croient encore qu'il est impossible d'y pénétrer. Du reste, plus d'un batelier audacieux et téméraire a péri on essayant d'aller la reconnaître. Je ne sais rien d'affreux, rien de sauvage comme ce lieu inhospitalier. On dirait qu'il n'a été jeté au milieu du Saint-Laurent que pour narguer l'esprit ingénieux des blancs et servir de trône aux martins-pêcheurs, qu'on voit, en toute saison, insolemment juchés à la cime des rochers et des broussailles qui le défendent[29].

[Note 29: Durant l'hiver de 1854-53, le froid fut excessif au Canada. Le thermomètre descendit jusqu'à 35° Réaumur. Pour la première fois, de mémoire d'homme, une partie des rapides du Sault Saint-Louis gela, et je fus assez heureux pour pouvoir, avec deux amis, visiter l'île au Diable, en y passant de la rive septentrionale sur le pont de glace. Celle petite expédition fit événement dans la pays, où bien peu de personnes peuvent se flatter d'avoir exploré l'île en question.]

Il est notoire cependant que quelques canots montés par Indiens ont réussi à y atterrir.

C'était, vers l'île au Diable que tendaient les efforts de Nar-go-tou-ké.

Durant une demi-heure, il scia le courant du fleuve, et, parvenu à la hauteur du premier îlot, il se laissa emporter au fil de l'eau, en imprimant, avec sa pagaie, une légère oblique à l'embarcation; puis, sans s'émouvoir des fureurs de l'élément sur lequel son canot dansait comme une plume que ballotte la brise, sans s'inquiéter des paquets d'eau écumante qui le couvraient à toute minute, il se contenta de maintenir le léger esquif en équilibre, jusqu'à ce qu'il atteignit un chicot en face de l'île au Diable, à vingt brasses de celle-ci.

Le canot dérivait avec une effrayante vitesse.

Lâchant sa pagaie, l'Iroquois s'étendit tout de son long à la proue, et, en rasant le récif si près qu'on eût cru qu'il l'aurait heurté, ce qui pour lui eût été la mort, il empoigna un câble qui flottait devant.

D'abord, il laissa filer le câble dans sa main demi-fermée, car s'il eût arrêté subitement son bateau, le contrecoup l'aurait sans doute fait chavirer. Et, après avoir ralenti, peu à peu, la course du canot, il revint à l'autre extrémité et le fit remonter tout doucement en le halant par la corde.

Cette corde tournait le chicot; elle était fixée par le bout à un anneau de fer, scellé dans une anfractuosité des rochers de l'île au Diable.

Dès qu'on la tenait, il n'était plus guère difficile, avec, des précautions et la connaissance de la localité, d'arriver au but de la périlleuse navigation.

Continuant de haler son embarcation, et se faisant de sa pagaie une gaffe pour l'empêcher d'être brisée par la violence des remous contre les énormes cailloux erratiques dont la côte est Jonchée, Nar-go-tou-ké se dirigea habilement à travers les terribles obstacles qui se dressaient autour de lui, et, à la nuit tombante, il débarquait sain et sauf dans l'îlot.

Ayant tiré sur la grève et caché son canot, il se faufila, en rampant sur les pieds et sur les mains, sous des buissons si fourrés qu'ils paraissaient impénétrables, si épineux que quiconque eût ignoré le passage secret pris par l'Indien se fût vainement déchiré le corps pour essayer de les franchir.

Au bout de deux minutes celui-ci déboucha dans une étroite clairière ombragée par un cèdre à la large envergure.

Une cotte de halliers semblables à ceux que Nar-go-tou-ké venait du traverser le cuirassait.

Et à son pied s'élevait un énorme monolithe, représentant une figure étrange, grossièrement sculptée, assise sur une sorte de trône à dossier.

Cette statue avait bien vingt pieds de hauteur et dix de large à sa base. Des mousses, des lichens, des graminées l'habillaient d'une épaisse robe de verdure.

En se redressant dans la clairière, Nar-go-tou-ké découvrit une immense colonne de fumée et de flammes, qui ondulait du côté des rapides en haut de la Prairie.

Puis le glas funèbre du tocsin, dont les notes vibrantes dominaient le vacarme de la cataracte, frappa son oreille.

--Qu'est-ce que cela? mes alliés seraient-ils déjà entrés sur le sentier de la guerre? murmura-t-il.

Et, s'élançant sur la statue, il grimpa jusqu'aux premiers rameaux du cèdre.

De ce point, l'oeil embrassait une vaste circonférence.

Nar-go-tou-ké ne l'eut pas plus tôt atteint qu'il s'écria avec un indicible accent de stupeur:

--Le _Montréalais_ est en feu! Jouskeka, protège mon fils!

CHAPITRE V

LE MONTRÉALAIS

Les moyens d'existence des sauvages[30] de Caughnawagha sont très-bornés: la pêche, la chasse constituent les principaux. Et de même que les Hurons de Lorette, les curiosités indiennes, telles que mocassins, bourses, toques, paniers, porte-cigares, etc., fabriqués par leurs femmes et vendus soit aux étrangers, soit à des négociants de Montréal, les aident beaucoup à vivre.

[Note 30: Les Indiens de Caughnawagha et de Lorette sont ainsi désignés par les Canadiens-Français.]

Le gouvernement anglais leur a accordé des terres d'une grande fertilité autour de leur village, mais ils mourraient plutôt de faim que de les ensemencer. Une forêt assez considérable, contiguë à ces terres, leur fournit du bois de chauffage pour l'hiver. Si déplorable est cependant chez les hommes la paresse, ou plutôt le mépris du travail manuel, que la plupart périraient de froid si les squaws ne faisaient, pendant la bonne saison, quelques provisions de combustible.

Néanmoins il existe pour eux une source de gain dont ils profitent généralement volontiers.

Nous avons déjà parlé des rapides de Caughnawagha, appelés aussi rapides du Sault Saint-Louis,--nom chrétien de cette, bourgade,--et parfois, rapides de Lachine.

C'est une chaîne d'écueils, qui barre la navigation du Saint-Laurent au bas de Caughnawagha et à deux lieues environ de Montréal.

Pour remédier à cet obstacle, on a, comme je l'ai dit, creusé un canal, le canal Lachine, qui, partant de la pointe Saint-Charles, dans le quartier Sainte-Anne, s'en va rejoindre le Saint-Laurent au-dessus du village Lachine, après un parcours de neuf à dix milles.

Cependant, si les vaisseaux de toute dimension sont incapables de remonter les rapides et doivent, à l'exception des steamboats, se faire remorquer dans le canal pour gagner le haut Saint-Laurent, il n'est pas sans exemple que des canots dirigés par des Indiens aient descendu, ou, suivant l'expression usitée, sauté les rapides.

Cette circonstance a donné aux compagnies des bateaux à vapeur qui mettent en communication Montréal et les localités supérieures l'idée de faire sauter les rapides à leurs navires, la route étant, à la fois, plus courte et plus agréable pour les voyageurs.

Dans ce but, ils emploient uniquement des pilotes iroquois, auxquels ils offrent une légère rémunération.

Dans l'après-midi du jour où Nar-go-tou-ké fut obligé de fuir pour se soustraire aux agents de la police, on avait signalé, à Caughnawagha, un vapeur qui paraissait près des îles Dorval.

Ce vapeur était le _Montréalais_, affecté au service du bas et du haut Canada.

Il arrivait de Toronto, et se rendait à Montréal.

Ce steamboat inaugurait la réouverture de la navigation fluviale; aussi était-il pavoisé de banderoles aux couleurs chatoyantes.

Les Indiens tirèrent au sort pour décider qui aurait l'avantage de le piloter à travers les rapides.

Une vingtaine de petits bâtons (tout autant qu'il y avait de compétiteurs) réunis en faisceau dans la main fermée, et dont l'un était moins long que les autres, servirent à cet effet.

C'est exactement notre jeu de la courte-paille.

Le sort fut favorable au fils de Nar-go-tou-ké.

Quand le _Montréalais_ arriva en face de Caughnawagha, Co-lo-mo-o se jeta dans un canot et alla aborder le navire, qui avait renversé sa vapeur pour attendre le pilote.

Le Petit-Aigle amarra son canot à la poupe du steamboat et grimpa lestement sur le pont.

Après avoir salué le capitaine, il se mit au gouvernail.

Un coup de sonnette retentit, la machine du bâtiment lâcha des sifflements stridents; ses deux hautes cheminées vomirent des torrents de fumée qui ondoyèrent, dans l'espace, comme deux panaches immenses; un bruit sourd, des craquements s'échappèrent de ses entrailles, et le navire reprit sa course.

A cette époque, la navigation à vapeur était loin d'avoir reçu les merveilleux perfectionnements qui l'embellissent aujourd'hui.

Le _Montréalais_ n'avait ni la grâce, ni la beauté, ni l'éclat de nos steamboats actuels. Il ne ressemblait pas plus aux palais flottants, à plusieurs étages, tout resplendissants de glaces, de dorures, qui sillonnent maintenant les eaux du Saint-Laurent, de l'Hudson ou du Mississipi, qu'un caboteur ne ressemble à un vaisseau de haut bord.

On n'y voyait pas de magnifiques salons, couverts de riches tapis, meublés avec un luxe féerique; pas d'élégantes cabines presque aussi commodes que les chambres de nos maisons; et surtout pas cette somptueuse chambre nuptiale (bride room) où les jeunes mariés américains aiment à couler leur lune de miel, en faisant un _trip_[31] vers quelque paysage renommé.

[Note 31: Excursion.]

En 1837, les steamboats canadiens n'étaient rien moins que confortables.

Non-seulement vous n'y trouviez point une table aussi délicatement servie que dans les meilleurs hôtels, mais sur la plupart vous ne pouviez même vous procurer à manger, non-seulement les dames n'y avaient pas leur appartement particulier, mais on couchait pêle-mêle dans l'entre-pont, sur des cadres superposés et désagréables au suprême degré.

Heureusement que tout est relatif: le voyage en steamboat valait mieux encore que le voyage en goélette, en patache ou en carriole; les gens d'alors s'y estimaient fort à l'aise et vantaient très-haut les charmes de leurs bateaux à vapeur.

Ainsi marche le monde. Nos anciens rois manquaient de la moitié des choses qui semblent, à présent, de nécessité absolue pour les prolétaires.

Avant un quart de siècle on se demandera peut-être comment on a pu naviguer jamais dans ces steamboats qui nous paraissent si splendides.

De son temps, le _Montréalais_ passait pour un chef-d'oeuvre d'architecture nautique.

Il avait cent cinquante pieds de longueur, trente de maître-bau, une puissante machine à basse pression, et jouissait d'une réputation de fin coureur justement méritée.

Mais ce qui le faisait préférer à ses rivaux, c'est que, pour la première fois au Canada, on avait élevé sur son pont deux constructions légères en bois blanc, dans lesquelles les passagers pouvaient se réfugier lorsqu'il pleuvait et qu'ils ne voulaient pas s'exposer aux nauséabondes odeurs de l'entrepont.

Ces constructions d'étendaient à bâbord et à tribord, contre les aubes du vapeur; elles étaient séparées par un intervalle affecté à la cage de la machine, la logette du pilote, et deux passages pour circuler de l'avant à l'arrière du vaisseau.

Elles formaient deux salles.

Sur la porte de l'une on lisait:

_Ladies and gentlemen cabin_ (cabine des dames et des messieurs).

Et au-dessous:

_No smoking allowed_ (défense de fumer).

La porte de l'autre portait cette inscription:

Crew's cabin (cabine de l'équipage).

La première salle, bien éclairée et garnie de bancs de bois, était chauffée par un petit poêle en fonte. Le public s'y tenait habituellement plutôt que dans l'entrepont, où l'on mangeait et couchait, mais qui ne recevait de jour que par des lampes fumeuses.

Nous n'avons pus besoin de dire que, quand il faisait beau, on se promenait sur le tillac, ou bien on demeurait assis sur les banquettes disposées autour de son plat-bord.

La réouverture de la navigation signale, au Canada, la reprise des affaires: alors chacun est d'autant plus avare de son temps que, durant l'hiver, les communications sont difficiles et la bonne saison très-courte, aussi, comme les navires qui font alors les premières traversées sur le Saint-Laurent, le _Montréalais_ était-il encombré de monde.

On y voyait pêle-mêle des Anglais, des Canadiens, des Écossais, des Irlandais, des Indiens, des Yankees; des marchands, des trappeurs, des bateliers, des bûcherons, des pêcheurs; des femmes de toutes les conditions, des toilettes distinguées et des vêtements en haillons, des physionomies avenantes et des figures hideuses; mais par-dessus tout tranchait l'uniforme rouge anglais..

C'était un bataillon de la ligne que le gouverneur du Haut-Canada, sir Francis Head, expédiait de Toronto à Montréal, pour prêter main-forte à la troupe qui y était déjà casernée, car ou appréhendait un soulèvement prochain.

Attroupés sur le pont, les passagers devisaient des événements politiques.

Quoique au premier aspect les races parussent confondues, un observateur n'aurait pas manqué de remarquer que les Anglais et les Écossais se rassemblaient d'un côté, les Canadiens-Français, les Irlandais et les Yankees de l'autre.

Ceux-ci s'étaient rangés à l'avant du vapeur» et ceux-là à l'arrière.

Les femmes avaient suivi l'exemple des hommes; les Anglo-Saxonnes à la proue, le reste à la poupe.

Plus encore que les différences de nationalités, les différences d'opinions créaient cette division.

Parmi les passagers ainsi placés à l'avant; on ne pouvait s'empêcher distinguer trois personnes qui caquetaient et riaient gaiement sans se préoccuper de la sombre gravité de ceux qui les environnaient. L'une était un homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, les autres deux jeunes femmes fort jolies, fort attrayantes, quoique leur genre de beauté fût en parfaite opposition, car l'aînée avait le teint blanc comme un lis, les cheveux noirs, lisses en bandeaux contre les tempes, l'air doucement mélancolique, et la moins âgée montrait un visage rose comme la pulpe d'une pèche, toujours souriant, que couronnait une abondante chevelure blond-cendré, dont les grappes voltigeaient, par boucles soyeuses, autour de son cou.

Toutes deux étaient coiffées d'un casque ou toque de pelleterie, et douillettement emmitouflées dans de chauds manteaux de drap garnis de vison.

Leur compagnon avait aussi la tête couverte d'un casque de fourrure, et sur les épaules un pardessus en peau de castor; car, bien que le soleil brillât de tout son éclat, la brise était fraîche et piquante sur le Saint-Laurent.

--Mon Dieu, que voilà un sauvage qui a bonne mine! fit avec la vivacité d'un enfant la plus jeune des dames en voyant Co-lo-mo-o monter sur le vapeur.

--Voulez-vous bien ne pas parler si haut, petite imprudente!

--Et pourquoi, monsieur, je vous prie?

--Si votre cavalier[32] vous entendait! répliqua le jeune homme, en la menaçant du doigt.

[Note 32: Chez les Canadiens-Français ce terme s'emploie ordinairement pour _futur, fiancé, amoureux_.]

--Sir William? Ok! il est bien trop occupé à déblatérer contre les Canadiens; et puis, au surplus, je me soucie de lui comme d'une vieille papillote, ajouta-t-elle eu riant.

--Oh! Léonie, commença l'autre dame...

Mais elle s'interrompit brusquement.

--Dites donc, ma cousine, est-ce que les Indiens que vous commandiez ressemblaient à celui-là? Alors vous avez eu bien tort d'épouser un vilain garçon comme M. Xavier!

--Est-elle insolente, un peu! dit le jeune homme en la gratifiant d'une petite claque sur la joue.

--Dame, mon cousin, l'insolence est le privilège des jolies femmes, vous me l'avez trop souvent répété pour que je l'oublie jamais.

--Attrapez, mon mari! reprit la seconde.

--Quoi! tu t'en mêles, Léonie?

--Dans tout ça, ma cousine, vous n'avez pas répondu à ma question, dit Léonie.

--Vous êtes une méchante espiègle.

--Ce n'est pas toujours une réponse. Je vous demandais si vos sauvages de la Colombie étaient aussi beaux que notre pilote.

--Mais, petite ignorante, ils ont la tête aplatie comme une poire tapée, intervint Xavier.

--Et ma cousine, qui était leur reine, ne l'avait pas la tête aplatie? reprit Louise avec une ténacité plaisante.

--J'espère, dit le jeune homme.

--Et, s'écria-t-elle vivement, si elle avait eu la tête aplatie comme une poire tapée, est-ce que vous l'auriez épousée, malgré ce grandissime amour qui vous a entraîné dans les pays d'en haut[33] pour aller la chercher?

[Note 33: Les territoires habités par les Indiens du nord-ouest américain sont ainsi nommés au Canada.]

Ces paroles furent prononcées avec une expression si comique par la folle créature, que Xavier Cherrier[34], tel était le nom du jeune homme, s'abandonna à un bruyant accès d'hilarité.

[Note 34: Voir les _Nez-Percés_.]

--Ça n'empêche, poursuivit Léonie, en jetant un coup d'oeil sur le Petit-Aigle, qu'on voyait attelé à la roue du gouvernail, dans sa guérite, au-dessus de la machine; ça n'empêche, c'est une drôle d'aventure que la vôtre, je voudrais bien en avoir une comme ça, moi: être souveraine d'une tribu sauvage jusqu'à vingt ans, puis, tout à coup, rencontrer un parent, comme mon cousin Cherrier, qui vient de la Louisiane, dans le désert, exprès pour moi, m'enlève à mes sujets et me marie[35]. Vraiment, Louise, vous avez eu trop de bonheur! J'envie votre sort!

[Note 35: Cette locution, comme une foule d'autres employées en Normandie est très-usitée au Canada, même dans la haute classe de la société.]

Celle à qui s'adressait cette réflexion traîna vers son mari un long regard d'amour.

--Ce serait, juste, si vous aviez dit que le trop heureux, c'est moi, dit-il.

--Égoïste! murmura joyeusement Louise.

--Mais, s'écria Xavier, de quoi vous plaignez-vous, ma belle cousine! vous avez parmi vos galants un gentilhomme accompli...

--Sir William! riposte-t-elle avec une moue dédaigneuse.

--Il est très-riche, titré...

--C'est la moindre de mes préoccupations.

--Il vous adore...

--Et je le déteste.

--Hypocrite, va! dit Xavier en la poussant légèrement du genou.

--Vous croyez!

--J'en suis sûr.

--Eh bien, voulez-vous savoir la vérité?

--Nous vous défions de la dire.

--Oui-dà? repartit-elle d'un ton piqué.

--Parlez, ma chère Louise, car moi je suis convaincus que vous serez franche, dit madame Cherrier.

--Alors, répliqua la jeune fille, de sa voix railleuse, je vous déclare que j'aimerais mieux ce beau sauvage que le noble sir William King.

Une nouvelle explosion de rire accueillit cette plaisante déclaration.

--Ma foi, oui, ajouta Léonie, cette fois d'un accent sérieux; sir William me déplaît. Et s'il ne tient qu'à moi, jamais je ne l'épouserai. Quoiqu'il soit venu exprès de Montréal pour me chercher chez ma tante où j'étais, Dieu merci, parfaitement, je vous jure que si vous ne m'eussiez pas accompagnée, je ne serais pas descendue avec lui, malgré les ordres de mon père. D'abord il a toujours à la bouche quelques mauvais propos contre les Canadiens, puis, enfin, il s'est permis une fois des libertés... Ah! mon Dieu, qu'est-ce que c'est que cela?

Cette exclamation avait été arrachée à la jeune fille par un violent mouvement de tangage.

--Rien, poltronne; nous sautons les rapides; faites des voeux pour que votre Adonis Peau-Rouge ait le coup d'oeil juste et la main terme, répondit Cherrier.

Le _Montréalais_ venait effectivement de s'engager dans un étroit chenal, lequel, serpentant entre les écueils du Sault Saint-Louis, permet aux vapeurs de franchir la dangereuse passe.

De toutes parts l'onde bouillonnait autour du navire et le fouettait de ses gerbes liquides, qui s'égrenaient en des milliards de gouttelettes scintillant aux rayons du soleil à son déclin, comme de la poussière de rubis, avant de retomber, en fine pluie, sur le pont. Tous les passagers avaient suspendu leurs conversations, et, malgré ces rosées consécutives, se tenaient immobiles pour contempler le spectacle qu'ils avaient sous les yeux.

Devant eux, à perte de vue, le fleuve semblait rouler des mamelons de neige, qui s'agitaient incessamment avec la fluidité du vif-argent. Mais, s'abaissant sur le côté, les regards reconnaissaient bien vite que cette neige mobile n'était que l'écume des eaux, hachées par une multitude infinie de rochers de formes et de couleurs variées, disséminés, comme des gradins, sur toute la largeur du Saint-Laurent.

Si cette scène n'a pas le caractère imposant des grandes cataractes, elle est émouvante; elle produit une certaine sensation d'effroi, la première fois qu'on la parcourt emporté sur un bateau à vapeur.

Le _Montréalais_ plongeait entre les récifs, ainsi que plonge, entre des vagues géantes, le navire battu par la tempête; sa proue se trouvait toujours à plusieurs pieds au-dessous de la poupe, ce qui obligeait les passagers à s'appuyer à la lisse pour conserver leur équilibre. Et, à tout moment, ou pouvait craindre qu'il ne se déchirât sur la herse de roc qu'un caprice de la nature a fixée à cet endroit.

Un éblouissement du pilote, un engourdissement passager de son bras, une seconde d'inattention de son esprit, et c'en était fait du vaisseau, de ceux qui le montaient.