Les derniers Iroquois

Chapter 2

Chapter 23,573 wordsPublic domain

«Hochelaga, dit M. Garneau, se composait d'une cinquantaine de maisons en bois, de cinquante pas de long sur douze ou quinze de large, couvertes d'écorces cousues ensemble avec beaucoup de soin. Chaque maison contenait plusieurs chambres distribuées autour d'une grande salle carrée où la famille se tenait habituellement et faisait son ordinaire. Le village lui-même était entouré d'une triple enceinte circulaire palissadée, percée d'une seule porte fermant à barre. Des galeries régnaient en plusieurs endroits en haut de cette enceinte, et au-dessus de la porte, avec des échelles pour y monter et des amas de pierres déposées au pied pour la défense. Dans le milieu de la bourgade se trouvait une grande place[9].»

[Note 9: Garneau, _Histoire du Canada_, t. I, p. 23.]

Voilà le berceau de Montréal.

Les années fuient sur le cadran des âges, insensiblement, et malgré l'incurie si déplorable du gouvernement français, le Canada se peuple, Champlain commence la ville de Québec; des établissements se forment à Sillery, à Trois-Rivières[10], des missionnaires catholiques, la croix d'une main, la houe ou l'arquebuse de l'autre, se répandent partout, convertissant les Indiens, défrichant les terres, érigeant des fermes et des maisons d'éducation.

[Note 10: Voir la _Huronne_.]

Mais c'est en 1640 seulement que la richesse du site de Hochelaga attire l'attention. Ce site est une île longue de neuf lieues sur deux et demie de large environ. Une compagnie de négociants français se la fait concéder et y envoie un de ses membres, Paul de Chomedy, sieur de Maisonneuve, gentilhomme champenois, avec ordre d'y implanter une colonie.

«Il partit pour le Canada le coeur plein de joie. En arrivant, le gouverneur voulut en vain le fixer dans l'Ile d'Orléans[11], pour ne pas être exposé aux attaques des Iroquois; il ne voulut pas se laisser intimider par les dangers et alla, en 1617, jeter les fondements de la ville de Montréal. Il éleva une bourgade palissadée à l'abri des attaques des Indiens, qu'il nomma Ville-Marie, et se mit à réunir des sauvages chrétiens ou qui voulaient le devenir, autour de lui, pour les civiliser et leur enseigner l'art de cultiver la terre. Ainsi Montréal devint à la fois une école de civilisation, de morale et d'industrie, destination noble qui fut inaugurée avec toute la pompe de l'Église.»

[Note 11: Située à une demi-lieue au-dessous de Québec.]

La colonie de Ville-Marie[12] s'accrut lentement d'abord; ses premiers pas furent incertains, arrêtés par mille obstacles. En 1664, elle ne comptait que 884 familles. Néanmoins on pouvait prévoir la rapidité de son extension future, car déjà son enceinte dépassait celle de Québec, ville qui, quoique fondée trente-quatre ans plus tôt, n'avait à la même époque que 888 habitants.

[Note 12: Le clergé catholique s'entête à n'appeler Montréal que par ce nom.]

De ce moment jusqu'à nos jours, la population de Montréal suivit incessamment une marche ascendante.

Aujourd'hui le chiffre de cette population peut être porté à 100,000 âmes, taudis que Québec, que beaucoup de nos géographes s'obstinent à citer uniquement comme la seule ville importante du Canada, n'en a guère plus de 50,000.

Nous ne saurions mieux comparer l'île de Montréal qu'à un bicorne dont la ville figurerait l'aigrette. Au nord, elle est arrosée par la rivière des Prairies, branche de l'Outaouais (ou Ottawa), et au sud par le Saint-Laurent qui, devant la ville, a plus de deux milles de large.

Adossé à la montagne d'où elle tire son nom. Montréal (Mont-Royal) offre à la vue une sorte de parallélogramme avec ses trois cents rues coupées à angle droit.

La principale voie passagère, la rue Notre-Dame, s'étend du nord à l'est sur un espace de plus d'un mille. Elle est le centre du commerce de détail, le rendez-vous du monde élégant. Des magasins fort coquets, et quelques-uns fort riches aussi, la bordent des deux côtés. Elle est partagée parla place d'Armes sur laquelle on a construit, il y a une trentaine d'années, la cathédrale Notre-Dame, basilique dans le genre néo-gothique, mais prétentieuse, mince, étriquée, une sorte de monument en carton-pierre, bien qu'on le considère comme le temple le plus vaste de l'Amérique septentrionale. Au-delà on remarque aussi le nouveau Palais de Justice, dont la façade a une grande mine, niais dont la distribution intérieure laisse beaucoup à désirer: son portique appartient au style grec. Il se dresse en face de la place Jacques Cartier, sur laquelle, par un contre-sens risible, ou plutôt par une dérision amère, les Anglais ont élevé une colonne et une statue à l'amiral Nelson!

Parallèlement à la rue Notre-Dame, s'élance la rue Saint-Paul, plus étroite, moins élégante, mais non moins animée. La partie septentrionale est envahie par les petits négociants en nouveautés, mercerie et quincaillerie; la partie méridionale par les gros importateurs, dont les immenses magasins descendent jusqu'à la rue des Communes, laquelle longe les quais.

Bâtis en belle pierre de taille à douze ou quinze pieds du niveau du Saint-Laurent, ces quais se déploient devant la ville comme un inébranlable rempart. Pendant la bonne saison, les oisifs et les curieux s'y rassemblent. Peu de promenades présentent, à notre avis, autant d'agréments que celle-là.

En se dirigeant vers le sud, le regard franchit des paysages aussi séduisants que variés, après avoir passé par-dessus le magnifique pont tubulaire _Victoria_, le plus beau au monde, construit dernièrement par le célèbre ingénieur anglais Stevenson.

Qu'il s'arrête sur les nombreux navires de toutes les nations, voiliers ou vapeurs, goélettes ou trois-mâts, canots d'écorce ou vaisseaux de guerre, mouillés dans les bassins, qu'il ondule avec les eaux diaphanes du roi des fleuves, qu'il vague mollement à travers les quinconces de l'île Sainte-Hélène qui, telle qu'une corbeille de verdure, émerge de l'onde vis à vis de la ville, ou qu'avide et amoureux des champs, il saute à l'autre rive du Saint-Laurent, l'oeil trouve cent sujets de plaisir, d'instruction, de rêverie, de délices.

C'est un spectacle enchanteur pour l'artiste nonchalant, insoucieux, et pour le spéculateur alerte, farci de chiffres.

Entendez le sifflement des steamers! suivez ce double panache de fumée qui se balance au faîte de leurs noires cheminées; voyez-vous dans cette atmosphère imprégnée d'odeurs résineuses et aquatiques, ou bien comptez ces boucauts de sucre, ces _quarts_[13] de farine, ces barriques de tabac, ces caisses, ces ballots de toutes sortes amoncelés sur les quais!

[Note 13: Les Canadiens-Français nomment ainsi les barils de farine, provisions, etc.]

Partout l'activité, partout le travail intelligent, partout l'abondance.

Des hommes, des chevaux, des cabs, des cabrouets se pressent, se froissent se heurtent. On dirait de l'entrepôt général du trafic du globe.

Mais laissons la rue des Commissaires où nous ramèneront vraisemblablement les incidents de notre récit. En examinant Montréal à vol d'oiseau, nous voyons la ville s'étager en amphithéâtre dans les plis d'un terrain fortement tourmenté.

Les quartiers limitrophes du fleuve sont exclusivement consacrés aux affaires. La majeure partie de la population y est anglaise. Plus loin, en escaladant les premières rues de la montagne, nous rencontrons les rues Craig, Vitré, de la Gauchetière, Dorchester, et la grande rue Sainte-Catherine; plus loin encore, la rue Sherbrooke. Toutes observent un parallélisme remarquable.

Les premières sont habitées par des Canadiens français, la dernière par l'aristocratie anglaise.

Perdue sous des allées d'arbres touffus, la rue Sherbrooke ressemble vraiment à l'avenue d'un Eden. Là on n'entend ni tumulte, ni grincement criard. Le chant des oiseaux, les soupirs d'une romance, les frémissements d'une harpe, le chuchotement d'un piano viennent caresser vos oreilles.

Là, point de luxueux magasins pour fasciner vos yeux, mais des cottages gracieux, des villas pimpantes, des manoirs féodaux en miniature, de vertes pelouses, des jardins émaillés de fleurs pour séduire votre imagination. Là, point de mouvement, point de passants qui vous coudoient, mais le murmure harmonieux du feuillage, des amants solitaires lentement pressés l'un contre l'autre, des apparitions enchanteresses qui vous ravissent le coeur.

Elle n'est point régulière, la rue Sherbrooke, elle n'est point dallée, pas même pavée, mais ses méandres sont si mystérieux, sa poussière est si molle, son gazon si doux, ses ombrages si frais... Ah! oui, c'est bien dans la rue Sherbrooke qu'on aime à aimer!

Et quel merveilleux panorama se déroule à vos pieds, se masse sur votre tête! C'est Montréal, la vigilante, qui chauffe ses fourneaux, ouvre ses chantiers, charge et décharge ses cargaisons, décore ses édifices, agite ses milliers de bras, comme ses milliers de têtes! C'est une montagne dont les sommets altiers déchirent la nue; ce sont de gras coteaux, des bois plus verts que l'émeraude, des vergers où se veloutent et se dorent les fruits savoureux, des parterres embaumés et diaprés de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel.

L'extrémité septentrionale de la rue Sherbrooke aboutit à la rue Saint-Denis, grande artère qui s'appuie perpendiculairement sur la rue Notre Dame, divise toute la ville du haut en bas et court s'épanouir dans la prairie.

Elle forme la limite du faubourg Québec.

Dans ce faubourg, un des plus populeux de Montréal, essaiment des Canadiens-Français artisans, détailleurs ou débitants de boissons pour la plupart. Jadis ses hôtes étaient gens enrichis par la traite des pelleteries. On peut s'en convaincre aisément à l'apparence des maisons que les désastreux incendies de 1852 ont épargnées[14].

[Note 14: Après ces incendies successifs, plus de vingt mille habitants se trouvèrent sans logements.]

Mais, à mesure que la race anglaise s'est agglomérée dans la ville, elle y a usurpé le sceptre de la fortune[15], et soit qu'elle ne voulût pas s'allier à la race française, soit que ses goûts la portassent à se hausser, elle a déserté les bords du fleuve pour charger de ses palais les gradins de la montagne. On connaît l'histoire des moutons de Panurge: petit à petit, les conquis ont imité les conquérants, et, à présent, sauf de rares exceptions, il est peu de Canadiens-Français, rentiers ou dignitaires, qui oseraient avouer un domicile dans le faubourg Québec.

[Note 15: Chose triste à dire, mais trop facile à comprendre, partout où les populations protestante et catholique se trouvent en présence, on voit la première prospérer, acquérir des richesses, l'autre décroître, s'appauvrir.]

Cette migration n'a, du reste, rien qui doive surprendre. Les circonstances ont pu les provoquer. Au fur et à mesure que la ville a élargi sa ceinture, les fabriques, les usines se sont multipliées. Par conséquent, les rives du fleuve ont acquis une importance relative qu'elles n'avaient pas auparavant. On a vendu les terrains occupés par les maisons de plaisance pour y faire des manufactures, et les premiers se sont réfugiés autre part. Puis, fait digne d'attention, comme beaucoup de cités américaines, Montréal tend à remonter le cours du fleuve qui baigne ses murs. Il n'y a pas longtemps, les vaisseaux ne jetaient point l'ancre plus haut que la place de la Douane. Par l'ouverture du canal Lachine[16], on leur a facilité un mouillage jusqu'au bout de l'île, pour ainsi dire. Dans quelques années probablement, quand les docks projetés par M. Young seront exécutés, le port de Montréal s'étendra de la rue Bonsecours, à l'entrée du faubourg Québec, jusqu'à la pointe Saint-Charles, tête du pont Victoria.

[Note 16: Pour l'étymologie de ce nom, voir la _Huronne_.]

Alors, les quartiers sous-jacents se dépeupleront au profit des quartiers nouveaux qui s'installeront en amont. Cela s'explique facilement: quand une colonie se fixe près d'un cours d'eau, elle défriche les terres en s'acheminant vers la source. S'il survient d'autres membres à la colonie, ils ne planteront pas leurs tentes au-dessous des précédents parce que les pouvoirs d'eau ont été utilisés d'une façon ou d'une autre par le drainage des campagnes ou le jeu des machines, mais ils s'établissent au-dessus où rien ne les gêne et ne les embarrasse.

Les terres inférieures étant ainsi les premières mises en culture acquièrent un prix que n'ont pas les terres supérieures, laissées vierges et improductives. Il résulte de là que les manufacturiers, fabricants et entrepreneurs s'échelonnent graduellement devant une ville, en refoulant son cours d'eau, sûrs qu'ils sont d'acheter meilleur marché les emplacements nécessaires à l'établissement de leurs usines ou entrepôts et d'obtenir des forces motrices plus considérables.

Mais ces entrepreneurs, fabricants et manufacturiers sont les avant-coureurs du commerce. Celui-ci ne peut pas plus vivre sans eux, qu'ils ne peuvent vivre sans lui. Autour des usines se groupent promptement les magasins; car, pour éviter les frais de transport, le consommateur se rapproche constamment du producteur. Bientôt les terrains enserrés par la manufacture montent: ils doublent, ils triplent de valeur. Non-seulement le propriétaire ou directeur comprend qu'il aurait avantage à vendre son emplacement et à transférer plus haut ses ateliers, mais il s'aperçoit de l'impossibilité pour lui d'augmenter ses moyens de production par un agrandissement de local, à cause de la cherté excessive des lots avoisinants.

Il déloge; les chantiers l'accompagnent. La navigation, forcée de déposer ou prendre son fret près de ces chantiers, la navigation bon gré mal gré suit leurs mouvements. Le cours d'eau est-il trop peu profond, on le creuse; est-il semé de rochers, on le drague; est-il hérissé de récifs, de cataractes, on perce un canal, comme celui de Lachine au pied des rapides du Sault Saint-Louis ou Caughnawagha.

Et toujours, toujours la ville va refluant vers la source. Se serait-il pas possible de découvrir dans ce phénomène la preuve de notre marche ascensionnelle aussi bien que la preuve de notre penchant à remonter des effets aux causes?

Quant à la cité, elle subit autant de métamorphoses que de progressions. La manufacture est supplantée par le magasin, qui sera supplante à son tour par la maison bourgeoise, et peut-être en dernier lieu par la ferme. Montréal nous en présente un exemple frappant. Il y a un siècle, les comptoirs du commerce ne dépassaient pas la rue des Commissaires. La rue des Communes, qui s'annexe à elle, n'existait même pas. Mais là où prend pied le quartier Sainte-Anne, des moulins, des scieries, des fonderies, des forges fonctionnaient du matin au soir. Maintenant forges, fonderies, moulins immigrent, et des _stores_, des _warehouses_ leur succèdent partout. Le négoce s'enfuit à tire d'ailes du marché Bonsecours vers les rues Saint-Paul, Notre-Dame, Saint-Jacques, et se précipite dans la rue Mac-Gill.

Avant vingt ans, il aura, nous en avons la conviction, déserté ses vieux foyers et inondé le quartier Sainte-Anne. Ses révolutions passées sont un critérium pour préciser ses révolutions à venir. L'abaissement lent mais continu du prix des loyers dans le faubourg Québec et leur élévation inusitée du côté du faubourg Saint-Antoine suffisent déjà à démontrer d'une façon concluante la justesse de cette assertion. L'achèvement du pont Victoria et l'établissement à la pointe Saint-Charles d'une gare centrale pour la compagnie du chemin de fer du Grand-Tronc, n'ont fait que bâter le transfert du centre commercial au quartier Sainte-Anne ou _Griffinton_, ce bourbier infect, cette léproserie où grouille une population irlandaise, sordide, déguenillée, fanatique, prête à tous les crimes, la honte et l'effroi de la métropole canadienne, comme les Cinq-Points de New-York, la Cité de Londres ou de Paris, le Ghetto de Rome, furent longtemps la honte et l'effroi des nobles capitales qui recelaient ces clapiers dans leur sein.

Le Griffinton, une fois assaini, purgé des bandes de misérables qui rendent son séjour dangereux autant que dégoûtant, Montréal, avec ses maisons bien bâties, ses grand édifices publics, civils ou religieux, ses rues régulières parfaitement aérées, ses nombreux instituts, son riche musée de géologie, son jardin botanique, son magnifique port, ses prodigieuses ressources maritimes, industrielles et agricoles, et les splendides campagnes qui se déploient à ses portes, Montréal prendra définitivement rang parmi les villes les plus favorisées et les plus agréables des deux hémisphères.

CHAPITRE III

LES DERNIER IROQUOIS

Quoique Montréal ne possédât pas, en 1837, la moitié de la population et des embellissements dont elle s'enorgueillit, à juste titre, aujourd'hui, c'était déjà, par son vaste négoce et son esprit d'entreprise, une des cités les plus importantes de l'Amérique septentrionale. Cette métropole, qui compte près de cent mille âmes dans son enceinte, n'en avait guère alors que quarante à quarante-cinq[17]. Mais ils étaient doués d'une activité, d'une intelligence commerciale, et d'un amour de l'indépendance qui, dès cette époque, faisaient de leur ville le foyer du libéralisme canadien. Tandis que la capitale politique de la colonie, Québec, demeurait immobile dans son corset de remparts et de préjugés religieux; tandis que ses plus nobles famille françaises acceptaient presque toutes sans murmurer le joug de la domination anglaise, et que beaucoup courtisaient leurs maîtres, adulaient Son Excellence le gouverneur général, les Montréalais ou Montréalistes, comme on les appelle dans le pays, protestaient ouvertement contre toutes les exactions du pouvoir, lui faisaient une opposition énergique, et aspiraient les uns à l'indépendance, les autres à l'annexion aux États-Unis, une certaine, mais faible minorité, à un retour sous l'administration française.

[Note 17: La population des deux Canadas dépasse actuellement deux millions d'habitants. Il n'est guère de peuples qui se soient accrus aussi rapidement. Comme on le concevra aisément, les Anglo-Saxons ont pris plus de développement que les Franco-Canadiens, depuis la conquête du Canada par l'Angleterre, en 1789. Alors les premiers ne comptaient pas plus de sept à huit mille âmes dans le paya qu'ils occupaient sous le nom de Haut-Canada, à l'ouest de Montréal. De récentes statistiques nous montrent leur progression vraiment fabuleuse:

1814.................... 95,000

1824.................... 151,097

1829.................... 198,440

1832.................... 261,066

1834.................... 320,693

1836.................... 372,502

1842.................... 486,055

1848.................... 723,292

1852.................... 952,054

1855.................... 1,003,121

1860.................... 1,060,305

Quant ou Bas-Canada, il a suivi l'échelle suivante:

Lors de la conquête, soixante mille Français à peine l'habitaient. A partir du premier recensement anglais on trouve:

1825.................... 423,630

1827.................... 471,876

1831.................... 511,920

1844.................... 690,782

1882.................... 890,661

1888.................... 930,207

1860.................... 1,000,044

M. Chauveau, surintendant de l'instruction publique au Canada accompagne ces chiffres d'observations très-judicieuses.

«Si, dit-il, l'on considère que cet accroissement est presque entièrement dû à la multiplication par le seul effet des naissances de 60,000 Français, on le trouvera certainement remarquable. Quelques centaines de familles, presque toutes normandes ou bretonnes, ont originairement peuplé les vastes territoires qui composaient la Nouvelle-France. A la conquête, un grand nombre de familles se sont embarquées pour la France, et, depuis ce temps, il n'a pas été ajouté aux familles françaises de la colonie. Quelques individus isolés, aussitôt repartis qu'arrivés, ont, pour bien dire, à peine visité la Nouvelle-France, passée sous la domination de l'Angleterre. Malgré le nombre considérable de Français et de Belges qui émigrent en Amérique, il n'y a actuellement (1858) que 1,366 natifs de ces deux pays. Loin de gagner par l'immigration, la race française a, au contraire, constamment perdu par une émigration qui s'est faite dès l'origine et n'a cessé de se faire vers les États-Unis, les plaines de l'ouest et jusqu'à la Louisiane et au Texas... Bien plus, une émigration plus formidable s'est faite depuis quelques années. Des ouvriers par bandes, des familles de cultivateurs par essaims ont laissé le Canada, etc...!»

Les dilapidations insensées du trésor public, la corruption effroyable des hommes politiques, l'augmentation constante des impôts, la lourdeur de la dette coloniale, qui pèse de près de deux cents francs sur chaque tête d'individu, sont les principaux motifs de cette émigration. Quant à la fécondité des Canadiens, elle peut passer pour proverbiale. Les» familles de douze ou quinze enfant» sont communes. J'ai connu des femmes qui avaient donné le jour à vingt-cinq, et une à trente et un!]

Les motifs de leur désaffection étaient divers. Pour les Franco-Canadiens, c'était principalement cette vieille inimitié de race que le temps n'a malheureusement pas effacée. D'ailleurs, peuple conquis, il n'eut, guère été naturel qu'ils supportassent sans se plaindre leurs conquérants.

Pour les Anglo-Canadiens, la vue de l'égalité et de la liberté qui régnait aux États-Unis, comparées à l'oligarchie aristocratique et tyrannique du gouvernement colonial, pouvait être un sujet d'envie. Quoi qu'il en soit, le mécontentement avait atteint ses limites extrêmes. Et les mécontents formulèrent, en 1834, leurs griefs dans un factum célèbre, sous le titre _Les quatre-vingt-douze_ rédigées, en grande partie, sous la direction de M. Louis-Joseph Papineau, le tribun du parti libéral à l'Assemblée législative [18].

[Note 18: Pour plus amples détails, qu'il m'est impossible de donner ici, voir la _Huronne_.]

Ce document fut envoyé à Londres. Mais, loin de faire droit à ses instantes réclamations, quoiqu'elles fussent appuyées par lord John Russell, O'Connell et plusieurs membres éminents de la chambre des communes anglaise, le cabinet de Saint-James ferma l'oreille.

Des troubles, bientôt réprimés, éclatèrent, au commencement de 1837, à Montréal et dans les environs.

Alors, le ministère anglais se décida à nommer des commissaires pour s'enquérir des affaires du Canada. Au lieu de pacifier les esprits par quelques concessions, la commission les irrita davantage en provoquant des arrestations.

A la fin d'avril de cette année, plusieurs Montréalais furent incarcérés, et l'exécutif fit lancer une foule de _warrants_, ou mandats d'amener, contre différents individus des campagnes avoisinantes, soupçonnés d'être hostiles à la Grande-Bretagne.

Parmi les suspects se trouvait un Indien habitant le village de Caughnawagha.

Ainsi que nous l'avons dit, le village de Caughnawagha ou du Sault Saint-Louis s'élève à trois lieues environ de Montréal, sur la rive méridionale du Saint-Laurent.

Là, comme les Hurons à Lorette, près de Québec[19], se sont réfugiés les derniers rejetons des Iroquois. Cette peuplade, jadis si florissante, qui s'intitulait superbement les Six Nations, et qui, plus d'une fois, fit fléchir nos armes, est à présent réduite à une centaine de familles du métis, végétant dans la misère et la dégradation. A peine leur reste-t-il le souvenir de ce que furent leurs ancêtres à peine savent-ils qu'il n'y a pas deux siècles ils possédaient toutes les régions à l'est et à l'ouest des Grands-Lacs, que le nom seul de leur race faisait trembler les autres Peaux-Rouges et jusqu'aux blancs établis sur les bords du Saint-Laurent et de l'Hudson.

[Note 19: Voir la _Huronne_.]

Alors ils se recrutaient des Oneidas, Onondagas, Cayugas, Senecas, plus tard des Tuscarocas, six en tout; mais si puissants, mais si vaillants, qu'on les appelait les HOMMES, pour les distinguer des Delawares, les FEMMES, leurs courageux et infortunés adversaires.