Chapter 14
L'Indien promit de faire tout en son pouvoir pour découvrir Co-lo-mo-o, et il se mit en route.
Un mois s'écoula. On entrait en septembre. Déjà le feuillage pâlissait et les cimes des arbres se mordoraient. Léonie s'affaiblissait de jour en jour.
Madame de Vaudreuil souffrait cruellement de ces souffrances qu'elle ne pouvait alléger, car elle n'avait pas encore reçu de nouvelles du Montagnais. Cependant, dans son coeur, elle réchauffait un rayon d'espérance qu'elle n'osait faire luire aux yeux de la malheureuse Léonie.
Un soir, le soleil à son déclin teignait d'un rouge pourpre les eaux de la baie. Couchée dans son lit, contre une fenêtre donnant sur le fleuve, la jeune fille suivait, d'un air rêveur, les grandes traînées d'ombres qui descendaient rapidement des montagnes et remplaçaient la lumière diurne.
Sa tante travaillait près d'elle à un ouvrage d'aiguille.
--Voilà une bien belle soirée! c'est comme cela que les adorait ma pauvre cousine! murmura Léonie.
--Quelle cousine? demanda madame de Vaudreuil, qui pensait à autre chose.
--Louise Cherrier.
--Ah! celle qui a été tuée avec son mari à la bataille de Saint-Eustache?
--Oui, elle était bonne, elle aussi! et Xavier, quel noble caractère! Comme ils s'aimaient! Ah! je suis bien certaine qu'ils sont heureux là-haut! Je voudrais y être... près d'eux... et près de ma mère.....
Ces réflexions faites d'un ton doux, mais désolé, navrèrent madame de Vaudreuil. Néanmoins, elle refoula ses angoisses, et, pour détourner les idées de Léonie d'un sujet aussi affligeant, elle lui dit, en indiquant un canot qu'on apercevait dans le lointain:
--Vois donc, mon enfant; quel joli tableau cela ferait avec cette île au premier plan, au second cet esquif qui vole à la crête des flots, ce troupeau de daims qui pait sur la grève, et à l'horizon ces pics altiers.
--Oui, répondit négligemment Léonie.
--Me le composeras-tu, quand tu seras rétablie?
--Le composer... quand je serai rétablie.... répéta la jeune fille avec un pâle sourire.
Madame de Vaudreuil regardait toujours le canot, qui s'avançait vers la baie; et le visage de la bonne dame changeait de couleur. Elle tremblait sur son siège.
--Mon Dieu! se disait-elle intérieurement, si c'était lui!
L'embarcation était montée par deux hommes, mais leurs costumes n'étaient pas encore distincts.
--Je vais fermer la croisée, ma fille, car il commence à faire froid, dit madame de Vaudreuil.
Sans répondre, Léonie rejeta la tête sur son oreiller et ferma les yeux comme pour dormir.
Sa tante, ayant fermé la fenêtre, sortit de la chambre sur la pointe du pied, puis elle se munit d'une longue-vue, descendit vers le rivage, et se prit à examiner le canot.
--Le Montagnais! s'écria-t-elle aussitôt. Il est accompagné d'un Indien. Ce doit être... lui! Léonie est sauvée! O ma patronne, ma divine patronne, vous avez entendu mes prières, soyez bénie!... Mais il ne faut pas que Léonie apprenne subitement... la joie la tuerait...
Le canot aborda. Il portait effectivement le messager de madame de Vaudreuil, avec Co-lo-mo-o.
Le Montagnais s'approcha de la tante de Léonie.
--Voilà, dit-il simplement en désignant le Petit-Aigle, l'homme que la bonne face blanche a commandé à son frère d'aller quérir.
Co-lo-mo-o salua madame de Vaudreuil avec l'aisance d'un gentleman.
--Madame, lui-dit-il de ce ton musical qui lui était propre, si j'avais appris plus tôt que ma présence fût nécessaire à la santé de mademoiselle de Repentigny, vous ne m'eussiez pas attendu aussi longtemps. Mais, contraint de me cacher, j'ai reçu votre lettre il n'y a que huit jours. Immédiatement je suis venu. Que me reste-t-il à faire? Je dois ma liberté à mademoiselle de Repentigny. Si mes services peuvent lui être de quelque utilité, ils lui sont acquis.
Il n'était jamais entré dans l'esprit de madame de Vaudreuil qu'un sauvage fût capable de se présenter et de s'exprimer en français avec cette distinction. Quoique Léonie lui eût répété cent fois que son Paul n'était pas un Indien ordinaire, elle avait mis jusque-là sur le compte de l'enthousiasme les brillantes couleurs dont la jeune fille ornait son portrait.
Mais ce début était concluant. La vénérable tante fut ravie. Elle offrit une chambre à Co-lo-mo-o. Il refusa, et il fut impossible de le gagner. Alors on convint que le lendemain il aurait une entrevue avec Léonie. Durant l'intervalle, madame de Vaudreuil la préparerait à cette agréable nouvelle.
La félicité de la jeune fille ne saurait se peindre. Elle faillit se trouver mal. La nuit lui parut d'une longueur mortelle.
Quand le Petit-Aigle parut, elle était levée, vêtue d'une robe blanche qui faisait ressortir davantage encore la pâleur diaphane de son teint.
Il remercia affectueusement Léonie, promit de rester quelque temps à la baie de Ha-ha, mais aucune parole émue ne tomba de ses lèvres.
--Il m'aime! n'est-ce pas qu'il m'aime? dites-moi qu'il m'aime, ma tante! s'écria Léonie quand il fut parti.
--Je le crois, mon enfant, répondit madame de Vaudreuil en détournant les yeux pour essuyer une larme.
Co-lo-mo-o s'était établi dans une famille indienne.
Fidèle à sa parole, il revint le jour suivant et les autres. Il se montrait amical, sans empressement, obligeant, mais non prévenant. Léonie exprimait-elle un souhait, il la satisfaisait s'il le pouvait. Mais il ne courait point au-devant de ses désirs. Attentif à les réaliser, il ne les devinait pas ou ne les voulait pas deviner, si elle ne les formulait. L'eût-elle demandé, il fût allé lui chercher un bouquet au sommet du Point-de-l'Éternité ou de la Tête-de-Boule, mais il n'eût pas cueilli une fleur préférée dans l'intention de lui causer une surprise.
Madame de Vaudreuil l'invita maintes fois à dîner, sans pouvoir lui faire accepter ses invitations. Instances, prières, menaces familières, tout fut inutile.
Léonie s'aveuglait-elle sur la nature des sentiments du chef iroquois pour elle, ou pénétrait-elle jusqu'au fond de son coeur, et y démêlait-elle une passion puissante qui se débattait contre une volonté plus puissante encore: qui le pourrait dire?
Toutefois la santé de mademoiselle de Repentigny s'améliora rapidement. Elle reprit des couleurs, des forces.
Bientôt elle put sortir, faire avec Paul des excursions dans le voisinage, et boire à longs traits cette coupe d'amour que lui versait libéralement sa brûlante imagination de jeune fille.
Pourtant l'Indien s'obstinait dans sa réserve. Jamais un serrement de main, jamais un regard humide, jamais un mot de tendresse. Une fois, comme il l'aidait à franchir un fossé, Léonie, dans les bras du jeune homme, avait cru sentir qu'il frémissait. C'était tout. Il lui obéissait comme un esclave, la servait comme un ami, et s'en tenait là.
Informée de toutes les impressions de sa nièce, madame de Vaudreuil était en proie à un étonnement douloureux qu'elle se gardait bien de manifester.
--Cela ne peut cependant pas durer indéfiniment, il faut qu'il se déclare, dit-elle à Léonie. Veux-tu que je lui parle?
--Oh! non, non, ma petite tante chérie, ne le faites pas, je vous en conjure!
--Mais voici la saison qui avance, et ton père va te rappeler...
--Attendons encore un peu.
De la sorte, on atteignit octobre.
--Ma pauvre enfant, dit un matin madame de Vaudreuil à sa nièce, j'ai reçu une lettre de M. de Repentigny Il arrivera d'un moment à l'autre pour te chercher. Qu'allons-nous faire?
Ce fut un coup de foudre qui arracha Léonie à son beau rêve.
Elle resta anéantie.
--Eh bien! dit-elle ensuite d'un ton décidé, aujourd'hui je m'expliquerai avec Paul.
Après le déjeuner il vint, à son habitude, la prendre pour faire leur promenade accoutumée sur le bord du fleuve.
Le temps était triste, brumeux; un tapis de feuilles sèches, criant aigrement sous les pieds, brunissait la terre. Comme des spectres, les arbres dressaient partout leurs rameaux décharnés. Au joyeux ramage des chantres de la forêt, succédaient les cris discords des oiseaux aquatiques. L'automne en deuil menait déjà les funérailles de l'été.
Durant une heure, Léonie marcha silencieusement à côté de Co-lo-mo-o.
Elle aurait voulu qu'il engageât l'entretien; il n'en fit rien. Au surplus, rarement il causait avant qu'elle l'eût interrogé.
A la fin elle s'arma de courage.
--Monsieur Paul, lui dit-elle en baissant les yeux...
Elle s'arrêta, car son coeur battait à rompre sa poitrine.
--Mademoiselle? répondit le Petit-Aigle, sans paraître remarquer le trouble de sa compagne.
--Monsieur Paul, reprit Léonie, d'une voix haletante, mon père est attendu ici.
--Il vient sans doute vous chercher? dit tranquillement Co-lo-mo-o.
--Oui, murmura Léonie.
Il y eut une pause.
--Nous suivrez-vous à Québec balbutia la jeune fille.
--Peut-être, mademoiselle.
--Pourquoi non, monsieur Paul?
--Je ne promets pas ce que je ne suis pas sûr de tenir, répliqua Co-lo-mo-o, éludant à demi la question.
--Qui vous en empêcherait? insista-t-elle.
--Mon père a été tué par les Habits-Rouges, ses mânes crient vengeance!
Le ton de ces paroles fit frémir mademoiselle de Repentigny.
--Ah! dit-elle, vous allez encore exposer votre vie, sans souci de ceux qui vous aiment.
--Une seule personne m'aime, fit-il, c'est ma mère, et ma mère pleure Nar-go-tou-ké!
--Mais moi! s'écria Léonie, avec un accent intraduisible, et en levant sur le Petit-Aigle ses beaux yeux gonflés par les larmes; moi! est-ce que je ne vous aime pas! ne le savez-vous pas, Paul? Dois-je vous le dire? Est-il un moyen de vous le prouver? dites; parlez! je vous suis où vous voudrez; je serai votre femme, votre servante, ce qu'il vous plaira... je vous aime...
Suffoquée par l'émotion, Léonie jeta ses bras à l'Iroquois, avec un geste passionné.
Co-lo-mo-o hésita. Une lueur, fugitive comme l'éclair, colora son visage bronzé; telles qu'un diamant frappé par un rayon de lumière, ses prunelles étincelèrent aux regards brûlants de la jeune fille; elle crut qu'ivre d'amour, il allait l'attirer, la presser sur son sein, l'inonder de caresses; un frisson voluptueux agita son corps; et, confuse, palpitante, elle ferma les paupières.
Quand elle les releva, une seconde après, le Petit-Aigle n'avait pas fait un mouvement.
Mais sa figure était sereine, impassible.
--Peau-Blanche et Peau-Rouge n'ont point été créés l'un pour l'autre, dit-il avec calme, en revenant à sa phraséologie indienne; si ma soeur l'oublie, Co-lo-mo-o ne l'oublie point. Leurs sangs ne peuvent s'allier. Jamais celui du dernier des Iroquois ne se souillera à celui des Visages-Pâles. Adieu!
Et il partit en se dirigeant vers le Sud.
Léonie poussa un cri, tendit les mains vers lui pour le rappeler.
Il était déjà loin.
CHAPITRE XIX
LE SOURD-MUET
La rue Sainte-Thérèse, au centre de Montréal, est parallèle aux rues Notre-Dame et Saint-Paul. Elle n'a pas deux cents mètres de long. On y arrive par les rues Saint-Vincent et Saint-Gabriel, aboutissant toutes deux, d'un côté à la rue Notre-Dame, de l'autre à la rue des Commissaires, ou le quai. Une troisième rue innommée tombe en outre perpendiculairement de la rue Saint-Paul à son milieu.
Le 2 novembre 1838, au soir, un observateur attentif eût remarqué qu'une foule de gens, venus des différents quartiers de la ville, se dirigeaient vers la rue Sainte-Thérèse.
Ces gens marchaient seul à seul; ils avaient l'air de ne se point connaître. Ceux-ci se coulaient sournoisement le long des maisons et évitaient avec le plus grand soin les patrouilles qui sillonnaient la ville; ceux-là suivaient bravement leur chemin, en se donnant une apparence aussi dégagée que possible.
La nuit était fort noire; il tombait une pluie fine, serrée, qui glaçait les membres.
A tout instant, on entendait le cliquetis des armes et retentir le «Qui vive?» des miliciens canadiens fidèles au gouvernement, ou le «challenge!» des troupes royales.
Sur le carré[61] Chaboillez, dans la rue Saint-Joseph, une de ces patrouilles rencontra un individu qui trottait lestement en s'appuyant à un bâton.
[Note 61: Plus logiques que nous, les Canadiens ont traduit les mots anglais square par carré, wagon par char, rail par lisse, etc.]
Il était si petit que, dans l'obscurité, on l'eût pris pour un enfant de huit A dix ans.
--Où diable va ce gamin? s'écria un des soldats en l'apercevant.
--Quelque gueux d'Irlandais qui quête!
--Qui quête à pareille heure?
--Pourquoi pas?
--Eh! toutes les maisons sont fermées.
--Holà! morveux, arrête un peu, mon ami!
Mais le personnage continua sa route sans répondre à cette invitation.
--Veux-tu bien faire halte! répéta la même voix.
--Il feint de ne pas entendre, le polisson, dit un autre, Jack, mon brave, apprends-lui ce que parler veut dire.
--Tu vas voir, répliqua Jack, en tirant la baguette de son fusil dont il cingla les épaules du récalcitrant, tandis que ses compagnons criaient:
--Il faut déculotter ce babouin et le fouailler d'importance.
Mais Jean, c'était lui, pirouetta subitement en faisant tourner son gourdin comme une fronde, et il en asséna au visage de maître Jack un coup si violent que le troupier alla rouler à quelques pas en poussant des hurlements de rage.
Ses camarades partirent d'un éclat de rire dont le sourd-muet profita pour détaler à toutes jambes.
Par malheur, en frappant l'Anglais, Jean avait laissé tomber un petit papier que, pour plus de sûreté, il tenait roulé dans sa main, autour de la poignée de son bâton.
Découvrant bientôt la perte qu'il avait faite, il revint avec précaution sur ses pas; la patrouille était éloignée; il fouilla le carré Chaboillez eu tous sens, mais il lui fut impossible de trouver ce qu'il cherchait.
Jean se jeta comme un fou dans la rue Saint-Maurice, et, traversant la rue Mac-Gill, arriva à la place de la Douane par les rues Lemoine, Saint-Pierre et Saint-Paul.
Un canot abordait, à ce moment, dans le bassin du Roi.
Craignant que ce canot ne fût monté par des Anglais, le sourd-muet se cacha à l'angle de la place et de la rue Capitale.
Un homme s'élança de l'embarcation sur le quai et traversa la place de la Douane.
Jean, qui la surveillait du regard, reconnut Co-lo-mo-o.
Il courut à lui.
La conversation suivante s'établit aussitôt entre eux par dactylologie.
CO-LO-MO-O.--Que faites-vous ici?
JEAN.--Je vais sans doute où vous allez!
CO-LO-MO-O.--Comment?
JEAN.--Vous allez à l'assemblée des Fils de la Liberté, j'y vais aussi.
CO-LO-MO-O.--Vous?
JEAN.--Oui, moi! vous en êtes surpris?
CO-LO-MO-O.--Qu'y allez-vous faire? vous n'entendez pas, vous ne pouvez pas vous faire comprendre.
JEAN.--Je lis sur le visage les pensées des hommes.
CO-LO-MO-O.--Mais quel intérêt y avez-vous?
JEAN.--Mon père était patriote, un jour les Anglais pénétrèrent chez nous, en l'absence de ma mère; ils venaient pour arrêter mon père; il se défendit, il tua deux de ses ennemis; enfin, terrassé par le nombre, il fut mortellement blessé, puis crucifié, avec des clous, dans la ruelle de son lit[62]. Alors ma mère me portait dans son sein; elle était enceinte de huit mois. En rentrant, elle s'évanouit... Elle me mit au monde avant terme.
[Note 62: Les exemples de cette horrible barbarie ne sont pas rares dans l'histoire du Canada. En 1832, un patriote canadien, Nadeau, fut pris par les Anglais et accroché, au moyen d'un clou planté dans la mâchoire inférieure, à l'aile d'un moulin à vent. Il mit trois jours à mourir!]
CO-LO-MO-O (prenant la main du sourd-muet et la serrant avec force)--Je comprends.
Jean-Baptiste alors lui apprit qu'il venait de Beauharnais où tout était préparé pour un mouvement, mais que, sur le carré Chaboillez, il avait égaré un billet important, dont on l'avait chargé pour les patriotes de Montréal.
En causant, ils atteignirent la rue Sainte-Thérèse, qui recevait alors des gens mystérieux par ses cinq avenues. Ces gens s'observaient avec une attention soupçonneuse, échangeaient quelques paroles avec des sentinelles postées à chaque coin de la rue, puis couraient tour à tour à une porte qui s'ouvrait dès qu'on l'avait poussée d'une certaine manière, et se refermait aussitôt sur chaque arrivant.
Entrés par cette porte, Co-lo-mo-o et Jean se trouvèrent dans les ténèbres.
Une main invisible les saisit l'un après l'autre par la main, leur fit avec les doigts des signes auxquels ils répondirent, et les guida à quelque distance. Ils s'arrêtèrent. On leur banda les yeux. Un nouveau conducteur s'empara d'eux et les mena dans une sorte de cave brillamment éclairée, où il enleva le bandeau qui leur couvrait les yeux.
La cave était remplie de monde.
A une table longue se tenaient cinq hommes masqués.
Derrière eux on lisait ces inscriptions en gros caractères:
ASSOCIATION DES FILS DE LA LIBERTÉ[63].
QUI PARJURE SON SERMENT MÉRITE LA MORT.
[Note 63: Voir la _Huronne_.]
La plupart des assistants portaient des armes.
Les hommes masqués avaient devant eux, sur la table, des épées en croix et une Bible.
C'étaient le président ou grand-maître de la société, le vice-président, le premier député grand-maître, le trésorier, le secrétaire et le maître des cérémonies.
Le grand-maître était inconnu, même à la plupart des initiés; mais le bruit courait qu'il se nommait Villefranche, avait été jadis notaire à Montréal, qu'à la suite de chagrins domestiques il avait voyagé dans le désert américain, d'où il était revenu secrètement pour diriger l'insurrection canadienne.
Co-lo-mo-o alla droit à lui et l'entretint pendant quelques minutes, en tournant fréquemment les yeux sur le sourd-muet, resté près de la porte.
--Si cela est, répondit à voix basse le grand-maître, il faut taire cette fâcheuse nouvelle et précipiter le soulèvement. Vous irez cette nuit à Beauharnais et profiterez de l'exaspération causée par les dernières arrestations pour entraîner les habitants à Montréal.
--J'irai, dit le Petit-Aigle.
--Vous tâcherez d'arriver dans la matinée de dimanche, au moment de la messe. Les troupes seront à leurs temples; nous nous jetterons sur les casernes pour y prendre les armes qui nous manquent.
--Bien.
--Et si vous rencontrez Robert Neilson[64], qui doit s'approcher par Napierville, avec une bande d'Américains, vous l'engagerez, de tout votre pouvoir, à vous suivre à Montréal. Nous jouons notre dernier coup, mais avec grande chance de gagner. Les atrocités de Colborne et de ses séides ont tourné de notre côté les partisans du gouvernement eux-mêmes. Allez donc, jeune Aigle, et recommandez à Jean-Baptiste de ne point faire mention du billet qu'il a perdu. Dimanche, à dix heures, nous vous attendrons à Montréal.
[Note 64: Il s'agit ici du frère de celui qui combattit à Saint-Denis.]
Co-lo-mo-o sortit en emmenant avec lui le sourd-muet.
--Citoyens, dit alors le grand-maître à la foule des conspirateurs, je vous avais prévenu que l'Angleterre nous leurrerait encore de ses promesses mensongères. La réalité a confirmé mes prophéties. A la suite de notre glorieuse tentative de l'année dernière, le ministère britannique a délégué ici sous prétexte d'apaiser les justes murmures de la population, un lord Durham qui, après avoir paradé à Québec et à Montréal, après nous avoir bercés par ses fausses protestations d'amour et de respect pour nos personnes, vient de retourner dans son pays, nous livrant, nous, nos biens, nos femmes, nos enfants, à la brutalité des hordes barbares que sir John Colborne traîne à sa suite. Lord Durham s'est embarqué hier, et depuis lors, c'est-à-dire depuis vingt-quatre heures, plus du cinq cents personnes ont été entassées dans les cachots. Demain, il y en aura mille; après-demain, cinquante poteaux seront dressés à Montréal et à Québec! N'ayant pu vous faire abjurer votre nationalité, l'Angleterre la veut noyer dans votre sang!
--Nous résisterons jusqu'à la mort! clamèrent plusieurs voix.
--Eh! qui parle de résistance! reprit l'orateur avec force. Où nous a-t-elle menés, la résistance? Demandez-le aux ruines fumantes de Saint-Charles, de Saint-Eustache, de Saint-Benoît. Non, plus de cette tactique insensée; plus de résistance passive! mais l'attaque, mais l'agression, mais prenons l'initiative d'une rencontre avec nos ennemis.
Une violente rumeur, accompagnée d'un grand désordre, s'éleva en ce moment vers la porte de la cave.
--Les troupes! nous sommes cernés! s'écria un homme qui venait d'entrer brusquement.
--Ah! murmura le président avec amertume, il y a un traître parmi nous; et il ajouta d'un ton élevé: citoyens, soyez sans crainte, nous nous échapperons par un passage secret qui traverse la rue Saint-Paul jusqu'au quai; mais rappelez-vous de descendre en armes, dimanche, à neuf heures du matin. Encore une fois, citoyens, mes amis, je vous prédis la victoire, car le frère du vainqueur de Saint-Denis, Robert Neilson, débarquera à dix heures dans la rue des Commissaires, avec vingt mille hommes. Maintenant, filez sans bruit, la porte est ouverte!
Et, donnant l'exemple à tous, il s'élança par une trappe placée sous la table, dans un sombre couloir qui s'enfonçait profondément sous la terre.
Pendant qu'une compagnie du 32e régiment envahissait la cave, et pendant qu'une partie des conjurés réussissait à s'évader, Co-lo-mo-o remontait, en courant suivant la coutume indienne, le chemin de Lachine.
La pluie avait, cessé pour faire place à un vent furieux qui tordait, brisait, déracinait les arbres et remplissait l'atmosphère de plaintes déchirantes.
Quand le Petit-Aigle arriva à Lachine, la tempête sévissait dans toute sa rage.
C'eût été folie que de songer à traverser le Saint-Laurent pour se rendre à Beauharnais, éloigné de trois lieues, environ. Nul batelier, si habile qu'il fût, n'aurait pu gouverner un canot, sur le fleuve par un temps semblable.
L'ouragan dura toute la nuit. Bon gré, mal gré, Co-lo-mo-o dut attendre au lendemain pour remplir sa mission. Parti de Lachine à huit heures il n'aborda vis à vis de Beauharnais que vers deux heures, si redoutable était encore la colère des eaux.
Environné aussitôt par une multitude de patriotes armés, avides d'avoir des nouvelles, le Petit-Aigle s'acquitta de son message.
Il déclara qu'il fallait envoyer un courrier à Neilson et descendre immédiatement à Montréal pour y joindre les Fils de la liberté dans la matinée du dimanche.
On se conforma à son avis; mais, avant de quitter le village, les insurgés assaillirent la maison d'un certain Ellice, chef du parti anglais à Beauharnais et un des hommes influents du la colonie, grâce à son mariage avec la fille de lord Grey, whig très-puissant dans la Grande-Bretagne.
Le siège de cette maison prit du temps, et les patriotes, après l'avoir mise à sac et s'être emparés d'Ellice, qui fut donna en garde au curé de la paroisse, s'acheminèrent vers Montréal par la rive méridionale du Saint-Laurent.
Leur dessein était de passer à Caughnawagha, où Co-lo-mo-o pensait recruter une centaine d'Indiens autrefois dévoués à sa famille. Malheureusement, depuis la mort de Nar-go-tou-ké et le, départ du Petit-Aigle, le pouvoir de Mu-us-lu-lu avait grandi. Par la séduction ou la terreur il s'était gagné tous les Iroquois et avait rallié les dissidents à la couronne d'Angleterre.
Ce changement s'était surtout opéré pendant le séjour de Co-lo-mo-o à la baie de Ha-ha, et le jeune sagamo, revenu, il y avait une semaine au plus, et contraint de se cacher pour se soustraire au mandat d'amener qui le poursuivait, n'avait encore osé paraître à Caughnawagha.
Mu-us-lu-lu le savait dans les environs. Il mettait tout en oeuvre pour le surprendre et le livrer aux Anglais.
Averti, par des espions, que le Petit-Aigle s'avançait vers Caughnawagha avec un gros bataillon de Canadiens. Mu-us-lu-lu, qui assistait alors au service divin, sortit de l'église et engagea les Iroquois à se porter au devant d'eux, comme s'ils étaient tout disposés à épouser leur cause.