Les derniers Iroquois

Chapter 13

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Co-lo-mo-o raconta ce qui avait eu lieu, le 25 novembre à Saint-Charles, mais sans dire qu'il était tombé au pouvoir des vainqueurs.

--Où pensez-vous que soient maintenant MM. Papineau et Neilson? s'enquit Chénier.

--Le premier, répondit le Petit-Aigle, doit être réfugié aux États-Unis; quant au second, je crois qu'il a été pris sur la frontière et ramené à Montréal.

--Alors, c'en est fait de nous! s'écria Chénier, se laissant tomber sur son siège et enfouissant sa tête dans ses mains.

--Non, non, ce n'est pas fini! dit Poignet-d'Acier, Neilson, malgré son courage, malgré son dévouement, est encore de la race maudite. Pour moi, son arrestation ne m'inquiète guère. Mais je suis heureux d'apprendre que Papineau est aux États-Unis. Plus que jamais nous devons résister, car il ne tardera guère à reparaître sur les bords du Saint-Laurent avec une puissante armée américaine. Soyez assurés, mes amis, que si nous pouvons tenir encore huit jours, il nous arrivera de la République fédérale des secours effectifs, avec lesquels nous réparerons promptement le petit échec de Saint-Charles. Ne vous découragez donc pas. Plus nos infâmes ennemis massacreront, saccageront, brûleront nos campagnes, plus ils feront de victimes, plus ils se rendront odieux, plus ils soulèveront contre eux les autres nations du monde!

Ce discours fait d'une voix mâle et persuasive, produisit l'effet qu'en attendait le capitaine.

Il ranima l'espérance dans le coeur des insurgés, qui le saluèrent par des bravos enthousiastes.

Quand lu silence se fut rétabli, Poignet-d'Acier dit à Co-lo-mo-o:

--Vous amenez sans doute vos Hurons?

--Non, reprit le jeune homme en secouant la tête. Mécontents des délibérations prises à l'assemblée de Saint-Charles, ils sont partis pour la plupart et retournés à Lorette.

--Alors vous êtes seul!

--Seul avec mon père.

Nar-go-tou-ké prit la parole.

--J'ai travaillé, pour mes frères, dit-il. Les Indiens de l'Outaouais m'ont donné vingt-cinq guerriers, autant de fusils et un canon. Les guerriers et les armes sont là dans la cour.

--Merci, mon frère, lui dit Chénier, nous récompenserons tes services.

Nar-go-tou-ké n'a bas besoin de récompense, répliqua sèchement l'Iroquois.

--Que signifie ce bruit? interrogea Louise en dirigeant ses regards vers la porte qui s'ouvrit brusquement.

Une dizaine de paysans armées entrèrent.

Au milieu d'eux trottinait un homme rabougri, bancal.

--Voici un espion, docteur, dit un des paysans, en s'adressant à Chénier.

Co-lo-mo-o sourit imperceptiblement.

--Un brigand d'espion, baptême! poursuivit le paysan. Mais impossible de lui faire desserrer les dents. Nous l'avons roué de coups, sans y parvenir.

--Et vous avez tort, Pierre, dit Chénier, car ce nain est sourd-muet.

--Ah! exclamèrent en choeur les gardiens de Jean-Baptiste, qui s'était mis à échanger des signes avec Co-lo-mo-o et Nar-go-tou-ké.

--Ordonnez à ces gens de sortir, monsieur, dit le Petit-Aigle à Chénier.

--C'est bien, mes amis, allez! fit le docteur aux paysans qui évacuèrent la salle, en y laissant le nain.

--Mon père et moi, dit alors Co-lo-mo-o, nous répondons de cet homme. Il arrive de Montréal, et nous annonce qu'une troupe nombreuse d'Anglais est en marche vers ce village.

A Cet instant un rire singulier glissa sur le visage de Nar-go-tou-ké, qui continuait avec Jean-Baptiste une conversation mimique.

--Pourquoi ce sauvage rit-il? interrogea sévèrement Chénier.

--Mon père rit, parce que le nain lui apprend qu'un officier anglais, son ennemi personnel, fait partie du corps d'expédition.

--Ah! dit Poignet-d'Acier, si l'ennemi personnel de Nar-go-tou-ké se trouve dans le détachement qu'on lance contre nous, malheur à ce détachement!...... le vaillant chef iroquois,--le dernier avec son fils de cette noble tribu, messieurs,--fera un terrible..... des Kingsors, comme il appelle les sujets de la Grande-Bretagne.

--Ainsi, dit Chénier, nous pouvons compter sur ce que rapporte cet individu?

--Oui, répondit Co-lo-mo-o.

--Alors, messieurs, il faut prendre nos mesures, faire battre la générale. Il est minuit. Les royalistes paraîtront de bonne heure dans la matinée! Prouvons leur que nous sommes encore les dignes enfants de la France!

Pendant que le docteur Chénier et ses compagnons quittaient la salle et allaient donner ordres, Co-lo-mo-o continua de questionner Jean-Baptiste.

Bientôt il sut que sir William Colborne, commandant en chef des troupes anglaises et surnommé plus tard le _Vieux-brûlot_ à cause des incendies dont il couvrit le Bas-Canada, était parti, le matin même, de Montréal avec deux mille hommes, huit pièces de canon et un obusier, pour envahir le comté des Deux-Montagnes.

Cette force était composées soldats de la ligne, d'un corps de volontaires, Canadiens dégénérés qui trahirent le drapeau de leur pays pour celui d'Albion, et d'une centaine de cavaliers.

Le 32e régiment, où sir William King servait comme lieutenant, figurait dans l'effectif de cette armée.

Dans la soirée, elle campa sur le bord méridional de l'Outaouais.

Le 14, dès l'aurore, elle traversa la rivière.

Il avait neigé une partie de la nuit. Mais alors le temps était froid, clair et sec.

Le passage de l'Outaouais se fit au moyeu de bateaux.

Aussitôt que les insurgés, réunis au nombre de cinq ou six cents devant le couvent, le presbytère et l'église de Saint-Eustache, aperçurent cette longue «colonne, d'autant plus imposante qu'elle couvrait avec ses bagages plus de deux milles d'espace,» ils furent saisis d'une panique invincible, et se débandèrent.

Épouvanté, Girod se sauva avec un grand nombre.

Poignet-d'Acier se tenait devant la rivière avec cent hommes déterminés, parfaitement armés, tireurs des plus habiles, et qui pouvaient opposer au débarquement des Anglais une barrière inexpugnable. Mais ces hommes, tous trappeurs, qui avaient vieilli avec leur capitaine dans le désert américain, ne reconnaissaient d'autre chef que lui, ne voulaient recevoir des ordres de personne autre.

L'oeil sanglant, le visage coloré, souriant, Poignet-d'Acier, l'ex-notaire de Montréal, savourait déjà par anticipation cette vengeance qu'il avait attendue, cultivée et mûrie pendant de si longues années; ses regards étaient rivés aux embarcations qui approchaient lentement de la grève; sa main droite frémissait d'impatience en tourmentant la poignée d'un sabre qu'il se disposait à dresser en l'air comme signal du combat, lorsqu'un éclair brilla dans les rangs anglais, la détonation d'une arme à feu se fit entendre, et Poignet-d'Acier tomba le cou percé d'une balle.

Aussitôt ses hommes l'entourèrent. Il voulut parler, ne le put; commander de rester, de lutter; effort inutile! I s'évanouit.

Et les trappeurs nord-ouestiers, tournant le dos à l'ennemi, se retirèrent froidement en emportant leur capitaine avec eux.

A peine restait-il deux cent cinquante hommes auprès de Chénier.

--Fuyons, dirent quelques-uns.

--Quoi! vous aussi m'abandonneriez!

--Mais nous n'avons pas d'armes.

--Soyez tranquilles, répondit flegmatiquement l'intrépide docteur; il y aura du monde de tué aujourd'hui. Vous ramasserez les fusils des morts[59].

[Note 59: Historique.]

Cette réponse électrisa Cherrier.

--Ah! Chénier, lui dit-il, vous étiez né pour manier l'épée plutôt que la lancette.

--Mon ami, repartit l'autre, je ne comprendrais pas qu'on manquât de courage, quand on voit une femme jeune et belle comme la vôtre affronter en souriant les balles de l'ennemi. Mais, attention, voilà le branle-bas qui commence!

--Un baiser encore, avant de courir au feu, ma Louise chérie, dit Xavier.

Et, au bruit du l'artillerie, à travers la mitraille qui déjà impitoyablement fauchait autour d'eux, Xavier embrassa sa femme avec une tendresse idolâtre.

--En avant! citoyens, en avant! tonna la voix de Chénier. Les patriotes se ruèrent sur les batteries anglaises en chantant l'hymne de Charles VI:

Guerre aux tyrans! Jamais, jamais en France! Jamais l'Anglais...

Repoussés, avec des pertes considérables, par deux décharges successives, ils revinrent une troisième fois à l'attaque, et forcèrent les artilleurs à reculer.

Mais alors, sir John Colborne donna l'ordre au 32e régiment d'appuyer ses batteries.

Cet ordre fut aussitôt exécuté.

Sir William King, l'épée nue, le front haut, se jeta bravement A la tête de sa compagnie en murmurant:

--Tiens, ce Cherrier ici.... Charmant, très-charmant, en vérité! Je vais lui donner sa revanche.... Mais, by Jove, ne me trompé-je pas? C'est sa femme que j'aperçois près de lui.... un joli, très-joli militaire, sur ma foi! Ah! la fête sera ravissante, extrêmement ravissante! Mais, comme elle joue du sabre, la petite dame! Parole d'honneur, j'en suis émerveillé.... Ah!

Un coup de couteau en pleine poitrine arracha ce cri au sous-lieutenant.

Il l'avait à peine exhale, qu'un bras vigoureux le renversait à terre; un homme, un démon à forme humaine, lui plantait son genou sur le ventre, lui tranchait la tête en un clin d'oeil, et le houp de guerre indien retentissait par-dessus le fracas de la bataille.

Si rapides furent ces divers mouvements, que, dans l'ivresse du combat, les soldats de sir William ne le remarquèrent point.

Le meurtrier se releva, la tête de sa victime à la main, et se tourna vers Co-lo-mo-o, qui, tenant un fusil par le bout du canon, s'en servait comme d'une massue, et faisait de larges trouées dans les bataillons anglais.

--Que le Petit-Aigle, s'écria-t-il, apprenne, par l'exemple de Nar-go-tou-ké, à venger les injures infligées à sa race! Le père de ce chien a fait mutiler Ni-a-pa-ah, ma femme, et moi, voilà ce que je fais de l'un des siens!

Il cracha à la face de la tête sanglante qu'il agitait en l'air, et la lança au front d'une compagnie de Volontaires, qui fondit sur lui, le larda sur-le-champ avec ses sabres, le cribla de balles, et le foula aux pieds de ses chevaux, en chargeant les insurgés.

Car ceux-ci pliaient sous le nombre.

Ni les prodiges de valeur accomplis par le docteur Chénier, Cherrier et sa femme; ni les efforts inouïs de Co-lo-mo-o; ni la bravoure des assaillis ne pouvaient longtemps résister à deux mille hommes disciplinés, pourvus d'armes en excellent état et de munitions abondantes, tandis qu'eux étaient mal équipés pour la plupart et obligés de faire usage de cailloux arrondis en guise de plomb.

Pressés par l'ennemi, ils se réfugièrent dans l'église et continuèrent désespérément la défense.

Les troupes y mirent le feu.

Bientôt des torrents de flammes et de fumée envahirent l'enceinte du temple.

Les assiégés n'ont plus de poudre; mais le courage leur reste; ils montent au clocher; une grêle de pierres tombe sur les assiégeants.

--Il faut les enfumer comme des renards! hurle sir John Colborne, aux portes du lieu saint.

L'incendie gagne du terrain. Le clocher est enveloppé par ses langues ardentes.

--La charpente s'écroule! crie une voix.

C'est un sauve-qui-peut général.

On s'élance aux fenêtres; on se foule; on se précipite dans le cimetière.

Chénier, Cherrier, Louise, Co-lo-mo-o y parviennent avec une cinquantaine d'autres.

Mais là, devant eux, se dresse un rempart de baïonnettes.

Cent coups de fusil les reçoivent.

Le docteur Chénier est frappé à mort.

CHAPITRE XVIII

AMOUR

«Ha! ha!» ce Cri d'étonnement ne manque guère d'échapper au voyageur, après avoir longé, pendant une vingtaine de lieues, le bord méridional du Saguenay; et telle fut, sans doute, l'exclamation poussée par les premiers navigateurs européens qui remontèrent le cours d'eau jusqu'à ce point, car elle est restée comme dénomination de la plus étrange des haies.

La baie de Ha-ha, donc, a deux lieues de profondeur sur une de large. Mais le grandiose de ses dimensions en est le moindre sujet de surprise.

Ce qui frappe l'imagination, ce qui confond tout d'abord le jugement, si l'on y arrive, comme je viens de le dire, par la rive sud du Saguenay, c'est que la baie de Ha-ha se déploie tout à coup devant vous en hémicycle immense, et qu'elle semble le bout, la source d'un fleuve géant, qui roule, sur un espace de soixante milles environ, une masse liquide effroyable, dont l'épaisseur est évaluée à trois cents brasses, la largeur a un et deux milles.

Quel volume! N'y a-t-il pas dans ce tableau, dans ce fait, de quoi dérouter tous les calculs de l'esprit, épouvanter la raison?

Que si vous prenez la côte opposée du Saguenay, pour trouver en partie son explication, le phénomène n'en restera pas moins curieux, saisissant, un des plus singuliers jeux de la nature. Cette côte conduit en effet à un lac considérable, récipient d'une foule de rivières, le lac Saint-Jean, dont les eaux bruyamment descendent de leur réservoir et se déchargent à quelques lieues au-dessous de la baie de Ha-ha, après un parcours de plus de soixante milles, dans un lit comparativement étroit.

En conséquence, cette baie se trouve isolée, sans affluents directs. Mais elle est probablement alimentée par un canal souterrain, parti soit du lac Saint-Jean, soit du lac Kénocami.

Quoi qu'il en soit, elle couronne admirablement la galerie de merveilles que le Créateur a disposées sur toute l'étendue du Saguenay.

Confluant avec le Saint-Laurent, à soixante lieues en bas de Québec, ce fleuve semble, comme je le disais dernièrement dans le feuilleton du _Pays de Paris_, avoir été déchiré, à travers une chaîne de montagnes, par la main de quelque divinité malfaisante en fureur.

Si les anciens l'eussent connu, ils y auraient assurément place leur Ténare.

L'estuaire, presque toujours noyé dans les brouillards, est bastionné par des falaises sourcilleuses, et, à peine a-t-on quitté le Saint-Laurent, dont les flots vert de mer réjouissent le coeur, qu'on rencontre des eaux hideuses, noires comme l'encre.

Aussitôt vous êtes encaissés entre des rochers qui percent la nue et au milieu desquels vainement l'oeil chercherait un chemin, une sente. Granit fonce et nu, maigrement semé, à ses cimes pelées, de cyprès rabougris dont le feuillage mélancolique ajoute encore à l'horreur de ces lieux. Point d'arête, point de ravine, point d'anfractuosité pour reposer le regard attristé. Sur votre tête le ciel généralement d'un gris de plomb, à vos pieds l'abîme sombre, implacable, l'abîme qui vous fascine, vous abuse, car ces eaux noires, elles paraissent calmes, les perfides, arrêtées dans leur cours, alors qu'elles glissent avec une rapidité si grande, que le plus puissant vapeur se fatigue à les refouler; et près de vous, là, sur le côte, l'illusion, la déception, le mensonge encore!

Si élevés sont les caps, que du pont du navire qui vous emporte, il semble qu'on les puisse toucher avec le bras allongé; mais prenez une pierre, non, prenez une fronde, placez-y un caillou, et de toutes vos forces lancez le projectile! Quoi! il n'a pas atteint la roche! il est tombé à plus de cent mètres de distance!

Oui, tel est l'effet du mirage.

Mais voilà barrée toute issue. Sentinelle cyclopéenne, droit devant nous se dresse une montagne: c'est la Tête-de-Boule, blanche, chenue à son faîte, comme le crâne du vieux Saturne. Est-ce lui qui se serait couché en travers du fleuve pour en interdire l'accès? Ne pourrons-nous aller jusqu'à la baie de Ha-ha! Examinons; qu'on nous donne un télescope. Vivat! j'aperçois un goulot, par lequel le Saguenay s'infiltre timidement, j'allais dire craintivement, comme s'il avait peur de réveiller le colosse qui sommeille dans son lit.

Tout au plus un batelet, monté par des pygmées, réussirait à se faufiler dans cet étroit ruisseau. Jamais une embarcation, conduite par des hommes, ne le traversera. Approchons, néanmoins, pour contempler la Tête-de-Boule. Notre vaisseau avance, et le ruisseau s'élargit, il se fait rivière, il se fait fleuve, il a deux milles de large!

Dupes encore d'une erreur de nos sens.

Maintenant, nous voguons entre des collines échancrées, de formes diverses, tantôt taillées en dentelle dans le vif, tantôt brusquement lacérées, tantôt lourdes, déprimées, puis tout à coup protubérantes, aiguës comme des campaniles, arrondies en coupoles, tantôt stériles, tantôt chargées des trésors de la végétation, et toujours variées à l'infini, comme la main qui les a faites.

Le fleuve resserre sa ceinture. On distingue parfaitement ses rives. Il reprend sa physionomie austère, ses lignes rigides, ses proportions écrasantes.

Plus de paysage animé par une frondaison souriante; plus de daims broutant sur l'échine des monts, ou perchés à la pointe d'une roche pour nous regarder monter; mais, à droite, à gauche, un escarpement d'une hauteur démesurée, grisâtre, aride, dépourvu de plantes, même des plus simples graminées!

Ce spectacle est horrible. Il fait mal[60].

[Note 60: Une dame anglaise, avec qui j'eus le plaisir de faire une excursion au Saguenay, en 1853, s'écrie, en racontant ses impressions: «A chaque minute de nouvelles sublimités nous saluaient, les rives devenaient plus élevées, plus hardies, au point que l'émotion comprimée inondait l'âme et la rendait malade; les paroles ne pouvaient la soulager, les paroles ne pourraient décrire ce qu'elle éprouvait»]

On fermerait les yeux, si bientôt un objet unique ne les attirait, en les fixant invinciblement sur lui. C'est, à cent cinquante mètres au-dessus de l'eau, un médaillon gigantesque sur lequel le Grand Artiste a ciselé le profil d'une figure grecque. Mais l'extraordinaire, l'inexplicable, ce médaillon paraît avoir été dédoublé, la figure partagée par une section verticale passant entre les deux yeux, et chacune des deux faces est gravée sur chacune des deux rives; comme si la tête, encastrée dans le rocher, eût été tranchée avec elle lors de la révolution terrestre qui bouleversa cette région.

Les Canadiens-Français l'appellent judicieusement le Tableau.

Au-delà, de nouvelles stupéfactions vous attendent. D'abord, ce formidable boulevard qu'on nomme le Point de l'Éternité, à deux mille pieds du niveau du Saguenay; puis, cette série de masses porphyritiques dont les nuances éclatantes brillent de mille reflets aux rayons du soleil; puis encore, le cap de la Trinité, avec ses trois têtes impériales dominant, par leur altitude, même le Point de l'Éternité.

Au-delà, enfin, la baie de Ha-ha se déroule, bordée par des campagnes d'une fécondité ravissante, et abritée contre les souffles du nord par un gracieux écran de coteaux boisés.

Un charmant village s'étage maintenant au flanc de ces coteaux et regarde la baie, au milieu de laquelle émerge une ile avec de jolies habitations.

Ce séjour est plein d'attraits. Culture, commerce, chasse, pèche, perspectives enchanteresses, il offre tout ce qui plaît à l'homme, lui rend la vie douce et facile.

Mais, on 1837, la baie de Ha-ha était en partie déserte. Elle ne se faisait remarquer que par ses beautés sauvages. Deux ou trois familles seulement, dont les chefs s'occupaient à la traite des pelleteries, y avaient fixé leur résidence.

De ce nombre était M. de Vaudreuil, descendant de l'ancien gouverneur du même nom. Il avait épousé la soeur de madame de Repentigny, excellente femme, qui se serait estimée la plus heureuse créature du monde si elle avait eu un enfant. Mais le ciel lui avait refusé cette faveur. Aussi la bonne dame s'était-elle prise d'une tendresse idolâtre pour sa nièce, Léonie de Repentigny.

Elle aurait voulu que la jeune fille restât constamment avec elle.

Léonie n'était pas insensible à cette affection. Chaque année, elle passait ordinairement un mois de la belle saison chez madame de Vaudreuil. La maladie de sa mère l'avait empêchée de se procurer ce plaisir pendant l'été de 1837. Et elle se promettait bien de ne pas le laisser échapper au printemps suivant, si madame de Repentigny était rétablie. Celle-ci espérait aussi profiter du projet de sa fille pour aller prendre les eaux du Saguenay, qui sont très-efficaces contre certaines affections du coeur.

On sait comment la mort brisa ce projet, en frappant la pauvre femme dans la soirée du 25 novembre.

Folle de douleur, Léonie fut conduite par son père à Québec.

Pendant tout le reste de l'hiver, elle ne sortit point, ne voulut recevoir aucune visite.

A la réouverture de la navigation, au commencement de mai, sa tante vint la voir.

Physiquement et moralement, Léonie était bien changée. La blancheur des lis avait remplacé les roses qui naguère s'épanouissaient sur ses joues. Son sourire s'était éteint; plus de gaieté maligne dans ses yeux, plus de fines, plaisanteries sur ses lèvres. Triste, songeuse, indifférente à ce qui faisait autrefois son bonheur, elle s'abandonnait à un désespoir profond.

Madame de Vaudreuil fut effrayée de l'altération de ses traits. Kilt demanda à M. de Repentigny la permission de l'emmener avec elle. Le haut fonctionnaire accepta volontiers cette proposition. Mais, contrairement à ses habitudes, Léonie voulut huit jours pour réfléchir.

Durant ces huit jours, elle écrivit plusieurs fois à Caughnawagha, elle y envoya même secrètement son frère de lait. Quand il revint, les yeux de la jeune fille l'interrogèrent:

--Rien, répondit Antoine, en secouant la tête. On sait seulement qu'il a échappé au désastre de Saint-Eustache; mais si sa mère connaît sa retraite, elle ne veut pas la découvrir.

Le lendemain, Léonie partit avec sa tante pour la baie de Ha-ha. Elle était plus sombre encore qu'à l'ordinaire, et ni les distractions d'un voyage de quatre-vingts lieues en goélette, ni le pittoresque et la variété des sites ne triomphèrent de sa mélancolie.

Elles arrivèrent à la fin de juin, dans le moment où une nature prodigue étale toutes ses magnificences sur le continent américain; et y dispose tous les êtres à l'expansion, à l'amour.

M. de Vaudreuil était allé vaquer aux affaires de son négoce dans le Nord-ouest. Par conséquent, Léonie se trouva seule avec sa tante et quelques domestiques, au milieu d'un pays presque désert.

Rien n'invite plus aux confidences que le tête-à-tête: madame de Vaudreuil pensait, avec raison, que la mort de sa mère n'était pas la cause unique du noir chagrin qui dévorait Léonie. Sans laisser percer ses soupçons, sans prétendre non plus s'imposer comme confidente, elle l'invita doucement, dans leurs longues promenades sur le bord du Saguenay, à lui faire des aveux.

Un premier épanchement en entraîna un autre, puis un autre, puis Léonie ouvrit tout à fait son coeur. Il est si bon de parler de ce que l'on aime!

Madame de Vaudreuil n'avait point de préjugés. Cependant la passion de sa nièce pour un Indien, pour un sauvage, lui fit peur. Elle craignit que celui qui l'avait inspirée n'en fût indigne, ou qu'il n'y répondît pas.

--Oh! s'écria Léonie, il est beau, il est brave, il est juste! il m'aimera, j'en sais sûre!

--Mais ton père ne consentira jamais à une mésalliance!

--Que Paul m'aime, répondit résolument la jeune fille, et si mon père ne veut pas nous accorder son consentement, nous irons nous marier aux Etats-Unis.

Mais Paul ou Co-lo-mo-o, si on le préfère, l'aimait-il? telle était la question. Où était-il d'ailleurs? Quand, comment le retrouver?

Malgré la sollicitude de sa tante, malgré les encouragements dont elle soutenait ses défaillances, Léonie dépérissait. Elle redevint taciturne, sédentaire, et, dès le commencement d'août, l'appétit lui manqua; elle fut forcée de garder le lit.

Madame de Vaudreuil ne se faisait pas d'illusion sur son état. Un seul remède la pouvait sauver, et ce remède, seul l'auteur de son mal pouvait le lui procurer. Alors la bonne tante, après bien des tergiversations, prit un parti, auquel elle avait souvent songé, mais contre lequel aussi protestait sa dignité: elle écrivit à Co-lo-mo-o, sans en parler à Léonie.

La lettre faite, très-mûrie, très-alambiquée, mais très-pressante, il s'agissait de la faire par venir au destinataire. Ce n'était pas facile, puisqu'il était caché et qu'on ignorait son asile.

Madame de Vaudreuil s'adressa à un Indien Montagnais, qu'elle avait obligé plusieurs fois.