Chapter 11
--Mon frère ne pouvait donner le jour à un lièvre, fit Poignet-d'Acier, pour flatter la vanité de Nar-go-tou-ké.
--Qu'avez-vous donc? interrogea Cherrier sentant frissonner le bras qu'il avait sous le sien.
--Moi, dit l'adolescent, mais rien... rien, je vous assure!
--Vous pâlissez!
--Oh! la bonne plaisanterie!
--Je vous jure que je ne plaisante pas. Et je voudrais avoir un miroir pour vous le prouver.
--Si nous marchions un peu!
--Il vaut mieux rester à cette place. Non-seulement nous serons aux premières loges pour voir et pour entendre, mais la présence de M. Villefranche et du chef indien vous assure une protection que nous ne trouverions certainement pas ailleurs. Regardez, je vous prie, ce beau jeune homme qui s'avance à la tête des Hurons de Lorette. Est-il possible d'avoir des dehors plus nobles, et plus mâles tout à la fois? Dirait-on que c'est le fils d'au sauvage!
En prononçant ces mots, Xavier désignait Co-lo-mo-o qui, débouchant avec une cinquantaine d'Indiens d'un bouquet de peupliers, marchait vers l'estrade.
Le Petit-Aigle, en tenue de guerre, était vraiment superbe à contempler, avec sa chevelure ornée de plumes, sa couverte bleue, négligemment jetée sur ses épaules, les armes qui resplendissaient à sa ceinture rouge, ses mitas aux longues franges bigarrées, ses mocassins brodés, la fierté de son maintien et la haute distinction de sa physionomie.
Apercevant le sagamo sur l'éminence, il commanda aux Hurons de s'arrêter, et il s'approcha de Nar-go-tou-ké.
--Ton père, lui dit le sachem, est heureux de te rencontrer ici. Il s'enorgueillit d'avoir engendré un fils tel que toi.
Un éclair de satisfaction brilla sur le visage de Co-lo-mo-o.
--Si mon père est content de son fils, dit-il, ce que son fils a fait est bien fait et celui-ci en est réjoui.
Puis s'adressant à Poignet-d'Acier:
--Capitaine, lui dit-il, j'ai rempli ma mission. Je vous amène cinquante hommes de ma race; j'attends de nouveaux ordres.
--Pour récompenser le jeune Aigle, je lui confie le commandement de ces cinquante hommes, répondit Villefranche en offrant cordialement sa main à Co-lo-mo-o.
Mais, au lieu de remercier avec la franchise qui lui était familière, celui-ci baissa les yeux et balbutia quelques paroles inintelligibles.
C'est qu'en pressant la main du capitaine, son regard avait croisé celui de l'adolescent qui accompagnait Cherrier, et qu'il avait aussitôt reconnu Léonie de Repentigny, aussi rouge qu'une pivoine, aussi tremblante que la feuille du bouleau.
Pour rapides qu'ils fussent, ces signes d'intelligence n'échapperont pas à la pénétration de Poignet-d'Acier: il sourit amèrement.
--Ah! s'écria Cherrier, Papineau monte sur le _Hustings_[51]. Écoutons.
[Note 51: C'est le nom donné, en Angleterre et en Amérique, à l'estrade qui sert, dans les meetings, aux orateurs politiques.]
--Je vous reverrai après l'assemblée, dit le capitaine à Co-lo-mo-o.
Le jeune Iroquois rejoignit ses Hurons, et l'attention générale se porta vers l'estrade, où arrivaient, deux à deux, les chefs du parti libéral, habillés, comme la majorité des spectateurs, en étoffe grise, fabriquée dans la colonie (car il avait été décidé qu'on ne ferait plus usage des importations anglaises), et la feuille d'érable, emblème des Canadiens, passée à la boutonnière.
Des salves d'applaudissements passionnés retentirent dans tous les rangs.
Puis le docteur Neilson fut appelé à la présidence et M. Papineau prit la parole, au milieu d'un silence devenu tout à coup solennel.
«Orateur énergique et persévérant, dit l'historien du Canada, M. Papineau n'avait jamais dévié dans sa longue carrière politique. Il était doué d'un physique imposant et robuste, d'une voix forte et pénétrante, et de cette éloquence peu châtiée, mais mâle et animée qui agite les masses. A l'époque où nous sommes arrivés, il était au plus haut point de sa puissance. Tout le monde avait les yeux tournés vers lui; et c'était notre personnification chez l'étranger[52].»
[Note 52: Ce portrait de M. Papineau était encore vrai en 1833, quand nous avons eu l'avantage de le voir et de l'entendre.]
Il prononça contre l'Angleterre un long et énergique réquisitoire. Mais sa véhémence n'égalait pas la fièvre qui dévorait l'assistance; et, comme il recommandait de procéder constitutionnellement pour obtenir le redressement des griefs, comme il conseillait d'éviter une levée de boucliers, le docteur Neilson, quittant son fauteuil, déclare, dans un langage brûlant, que le moment d'agir est venu, qu'il faut à l'instant même prendre les armes.
Des hourrahs assourdissants et des décharges de mousqueterie accueillent sa harangue.
Aux chants de la _Marseillaise_ et de la _Parisienne_, on passe aussitôt des résolutions insurrectionnelles.
Une procession se forme. Papineau, Neilson et plusieurs membres de la chambre législative qui prenaient part aux délibérations, sont enlevés de l'estrade, portés en triomphe autour de la colonne, et mille voix jurent, dans un enthousiasme délirant, de chasser les Anglais du Canada ou de verser jusqu'à la dernière goutte de leur sang sur l'autel de la patrie.
Altérée par le spectacle de cette scène, si grandement émouvante, Léonie de Repentigny avait, sans y songer, quitté le bras de Cherrier; et celui-ci, enflammé par le réveil de ses compatriotes, oubliait ce qui l'entourait pour battre des mains et crier bravo de toute la force de ses poumons.
--Viens, jeune homme, viens! lui dit Poignet-d'Acier d'un ton de Stentor qui couvrit un instant les clameurs de la foule, comme la voix du tonnerre couvre le rugissement des éléments déchaînés; viens aussi jurer de venger les outrages faits à ta race ou de mourir en combattant!
Et il l'entraîna, sans que Cherrier, ivre d'excitation, se rendit compte de ce qu'il faisait.
Le voyant partir, mademoiselle de Repentigny sortit de sa torpeur. Elle voulut l'appeler, le retenir.
Le son expira sur ses lèvres: une main rude et tannée l'avait bâillonnée.
Éperdue, la jeune fille essaya de se retourner.
Tentative inutile. Elle se trouvait déjà encastrée dans une cohue d'individus qui déferlaient, bruyamment vers la colonne; mais une voix étrange lui sifflait à l'oreille:
--Tu m'as enlevé mon amant, mon bel officier, à moi aussi les représailles!
Et Léonie poussa un gémissement sourd; on l'avait cruellement mordue à l'épaule.
--Pourquoi maltraites-tu cet enfant, ma soeur! demanda-t-on derrière elle.
--C'est une femme, un espion, déguisée en homme, répondit la voix aiguë qui l'avait apostrophée.
--Un espion! Un espion! Un espion!
Ce cri eut cent échos.
--Et maintenant tu te souviendras de la fille de Mu-us-lu-lu, la maîtresse de ton fiancé, sir William King, dit, en lâchant mademoiselle de Repentigny et en se montrant à elle, une jeune Indienne, aux robustes appas, qui s'enfonça aussitôt dans la foule tourbillonnante.
--Un espion! un espion! où est-il? Il faut faire un exemple! il faut le lyncher[53], le pendre! répétait-on avec des accents terribles autour de l'infortunée Léonie.
[Note 53: On sait que ce terme, purement américain, signifier exécuter sans forme de procès.]
Un homme la saisit au collet:
--Qui es-tu, que fais-tu? lui dit-il brusquement.
Elle se mit à pleurer. Ses larmes furent interprétées comme un témoignage de culpabilité.
--Allons, dit l'homme, ton nom, et vite!
Folle de terreur, de confusion, elle se taisait.
--C'est un traître! Qu'on l'accroche à un arbre! vociféraient les patriotes.
--C'est une femme déguisée! glapit l'Indienne A quelque distance.
--Une femme! nous allons voir ça!
Avec ces mots, salués par les ricanements et les quolibets de la populace, l'individu qui s'était emparé de la jeune fille fit sauter les boutons du frac qui lui emprisonnait la taille.
--Oh! pitié! grâce! monsieur; grâce! supplia-t-elle en tombant à genoux.
--Déshabillez-le! déshabillez-le! et qu'on lui donne le fouet! oui, qu'on le fouette! nous allons rire! beuglaient quelques ivrognes.
--Oh! monsieur! monsieur! épargnez-moi cette honte! Je vous dirai tout! Je suis une pauvre fille, bégayait Léonie à travers ses sanglots.
--Une fille! tu es fille! Qu'est-ce que ça veut dire?
--J'avais envie d'assister à l'assemblée.
--Pour nous trahir!
--Je vous fait le serment que non. Je suis venue avec mon cousin, un patriote, un des Fils de la liberté!....
--Quel est ton nom?
Léonie hésita.
Sachant combien son père avait d'ennemis, combien il était odieux au parti libéral, elle pressentait la fureur de cette plèbe exaltée, en apprenant qu'elle était la fille de M. de Repentigny.
Elle recueillit, pour un élan suprême, tout ce qui lui restait de vigueur, se releva d'un bond, tendit ses mains en l'air et s'exclama:
--A moi! à moi! à moi!
Ce cri fut entendu, car la foule, haletante, grondeuse, s'écarta presque aussitôt pour livrer passage à trois hommes qui, comme un torrent, accouraient, renversant tout ce qui voulait s'opposer à leur fougue.
Le premier, Co-lo-mo-o, arriva près de Léonie.
--Retire-toi on je t'assomme! proféra-t-il, en repoussant le brutal qui avait questionné la jeune fille.
Dix poings fermés menacèrent à l'instant le Petit-Aigle; quelques canons de pistolets furent même dirigés contre lui, des imprécations l'assaillirent.
--A bas le sauvage! mort au sauvage!
Mais alors Poignet-d'Acier suivi de Cherrier. Derrière eux venait un bataillon de chasseurs nord-ouestiers.
--Arrière! ordonna-t-il. Cet enfant m'appartient. Malheur à qui le touche!
Son accent, son geste, étaient irrésistibles.
Les plus audacieux reculèrent intimidés.
CHAPITRE XV
LES SUITES D'UN DÉGUISEMENT
Saint-Charles, coquettement assis au penchant d'une colline, à une douzaine de lieues de Montréal, est une des plus florissantes paroisses[54] du Canada. Le site en est gracieux, les horizons variés à l'infini, les alentours pleins de poésie. Il y fait bon respirer les fraîches et fortifiantes senteurs de la campagne; il y fait bon rêver, aimer doucement dans la paix et la solitude.
[Note 54: Les Canadiens ne se servent jamais du mot village.]
Dans ce plaisant village, M. de Repentigny possédait un cottage, au sein d'un parc délicieux que festonnaient des eaux vives, folâtrant avec un murmure argentin, soit dans les méandres d'un vaste jardin anglais, soit à travers des pelouses aussi unies qu'un drap de velours, soit sous des bosquets ombreux, animés par les concerts des gentils musiciens ailés.
Le Cottage, ainsi le désignait-on, à contre-sens toutefois, n'était rien moins qu'une chaumière, mais bel et bien un beau manoir, miniature d'un château-fort, comme on en voit tant dans la Grande-Bretagne et même aux environs des grandes villes américaines.
Il avait ses tourelles, son donjon, ses créneaux, ses mâchicoulis, ses petites fenêtres à ogives.
C'était une confusion du moyen âge avec la Renaissance, de l'art moderne avec l'art ancien.
Intérieurement, tout était disposé à l'anglaise: cuisine dans le sous-sol ou _basement_; parloir et salle à manger à ce que nous appellerions le rez-de-chaussée, mais que les Anglais appellent le premier; chambres à coucher et cabinets de toilette aux étages supérieurs.
En revenant de Trois-Rivières, où elle avait passé un mois avec sa fille, madame de Repentigny s'était arrêtée à sa campagne de Saint-Charles.
Elle avait l'intention d'y séjourner pendant l'été. Son mari avait approuvé ce projet, parce que les troubles qui éclataient continuellement à Montréal rendaient la ville dangereuse pour la femme d'un fonctionnaire aussi dévoué au gouvernement que l'était M. de Repentigny.
Mais, peu après son arrivée au village, madame de Repentigny tomba malade. Depuis longtemps elle était atteinte d'une hypertrophie du coeur, causée par ses chagrins domestiques. L'affection fit tout à coup des progrès si rapides, que la vie de la pauvre femme fut en danger. On manda M. de Repentigny. Il répondit que les affaires de la colonie le retenaient à son poste.
Léonie soignait sa mère avec une tendresse et une sollicitude sans bornes. Nuit et jour à son chevet, elle n'avait plus de pensées, plus de voeux que pour son rétablissement Est-il nécessaire de dire qu'elle lui cacha cette réponse laconique et dure?
Vers la fin de septembre, la santé de madame de Repentigny parut s'améliorer.
Au commencement d'octobre, elle alla positivement mieux, et, pour fêter sa résurrection, comme disait Léonie, on convia plusieurs amis de Montréal et de la campagne à un grand dîner. Cherrier, sa femme et sir William étaient naturellement au nombre des invités. Ce dernier, occupé par son service, envoya une lettre d'excuses, en ajoutant que, dès qu'il aurait un moment de liberté, il volerait «certainement, très-certainement, présenter ses respects à ces dames.»
Le 15 avait été choisi pour la partie.
Mais, dans l'intervalle, on apprit qu'une grande assemblée publique aurait lieu A Saint-Charles, le 23, et le dîner fut remis au 22, afin que les hôtes étrangers profitassent de cette occasion pour jouir du spectacle.
Telle était cependant l'anxiété générale, que les Canadiens, si passionnés pour les distractions, négligeaient leurs plaisirs.
Tout le monde avait promis de venir; à l'exception des époux Cherrier, personne ne vint de Montréal.
Pour avoir lieu tout à fait un famille, le dîner n'en fut pas moins gai.
Enchantée de voir sa mère souriante, et, en apparence bien portante, Léonie témoigna sa joie par cent folies aimables.
Entre autres, elle se déguisa secrètement avec un costume d'homme que sa cousine Louise s'était fait faire pour accompagner Xavier dans ses excursions, et elle parut ainsi au dîner. Ce déguisement ne contribua pas peu à réjouir les assistants.
--Ma foi, chère espiègle, vous devriez prendre ce costume pour aller demain à l'assemblée, lui dit Guerrier en se promenant avec elle dans le parc, après le repas.
--Tiens, mais ce serait original!
--Est-ce convenu?
--Oh! maman ne le permettrait pas.
--Qui le lui dira?
--Vous êtes charmant, mon cousin, vous avez réponse à tout.
--Et vous, vous faites le plus ravissant cavalier que je sache!
--Oh! un superlatif à la sir William! s'écria la jeune fille en riant aux éclats.
Le front de Cherrier se rembrunit.
Léonie s'en aperçut aussitôt.
--Pardon, dit-elle, j'avais oublié.
--Quoi donc? fit Cherrier reprenant à l'instant sa bonne humeur.
--Rien, mon cousin, rien.... je sais ce que je sais... Mais Louise?
--Louise ne veut pas venir à l'assemblée. Elle restera près de votre bonne mère.
--Alors voilà qui est dit. Nous irons flâner à cette assemblée, le stick à la main, le lorgnon à l'arcade sourcilière...
--Bravo!
--A une condition pourtant!
--Et laquelle?
--C'est que le cigare et le grog nous sont interdits.
--Approuvé de grand coeur, dit Cherrier eu souriant.
Voilà comment, le jour suivant, mademoiselle Léonie de Repentigny se trouvait, en élégant dandy, avec Xavier Cherrier au meeting des patriotes canadiens.
Composé des habitants des comtés de Richelieu, Saint-Hyacinthe, Rouville, Chambly et Verchères, ce meeting, qui devait secouer si violemment les bases du gouvernement anglais, sur les bords du Saint-Laurent, prenait le nom de _Confédération des six comtés_, au moment même où la jalousie de la fille de Mu-us-lu-lu menaçait de devenir fatale à Léonie de Repentigny.
--Allons, mon enfant, donnez-moi le bras, lui dit Poignet-d'Acier en faisant signe à ses trappeurs de former une haie pour leur permettre de passer.
En un clin d'oeil le mouvement fut opéré.
La jeune fille et ses trois cavaliers sortirent de la foule, qui s'élança vers de nouvelles scènes de tumulte.
La maison de sa mère n'était pas fort éloignée du théâtre de cette réunion.
Bientôt remise de son trouble, Léonie dit, en arrivant à la porte, à ses compagnons:
--J'espère, messieurs mes libérateurs, que vous daignerez entrer; et je vous prie de ne point parler de ma mésaventure devant maman. Elle est malade et si elle apprenait...
--Je vous remercie votre invitation, mon enfant, dit Poignet-d'Acier. Mais ma présence est encore nécessaire sur la prairie.
La jeune fille se tourna en rougissant vers Co-lo-mo-o.
--Ce jeune homme accepte! intervint le capitaine, remarquant qu'elle ne pouvait articuler une parole.
--Je vous demande pardon, monsieur, répondit Co-lo-mo-o, je ne puis accepter.
--Vous me refuseriez! balbutia Léonie.
--Non, non, vous dînerez avec nous, messieurs, dit Cherrier.
--Cela m'est impossible, mon ami. Mais je vous enverrai le jeune Aigle.
Co-lo-mo-o voulut protester.
--Allons, venez, lui dit Poignet-d'Acier; j'ai à vous parler.
--Cependant, monsieur, je vous déclare.....
--Et moi, je vous déclare que vous acceptez l'invitation de mademoiselle, reprit gaiement le capitaine.--Parbleu, ajouta-t-il, nous savons, monsieur le sagamo, que vous avez reçu une instruction aussi brillante que la plupart de nos jeunes gens de bonne famille; nous savons que vous pouvez prendre, quand il vous plait, des manières aussi courtoises que pas un de nous, et nous certifions enfin que vous pouvez être un guerrier illustre chez les Iroquois, un général habile chez les blancs, et, partout un homme agréable en société.
Ayant dit, Poignet-d'Acier salua et entraîna le Petit-Aigle, moins touché peut-être par la flatterie adressée à sa vanité indienne que par les éloges donnés à ses moeurs policées.
--A présent, mon brave jeune homme, lui dit le capitaine, faites-moi votre rapport. Soyez bref, mais précis. Quel est l'esprit de la population A Québec?
--Sur Québec, monsieur, répondit Co-lo-mo-o, il ne vous faudra pas trop compter. Corrompus par l'or de l'Angleterre ou éblouis par le faste de la cour vice-royale, les habitants n'ont ni l'idée de l'indépendance, ni la fermeté nécessaire pour agir. Quelques fleurs empoisonnées sur les chaînes don ils sont charges leur en cachent les meurtrissures.
Mais les paroisses? reprit impatiemment Poignet-d'Acier.
--Dans les paroisses, c'est différent. Touchez la corde de l'émancipation, elle vibrera dans tous les coeurs. J'ai j'ai parcouru le pays jusqu'à Gaspé. Partout j'ai trouvé un peuple soupirant pour l'heure de la délivrance. Les Indiens du Saguenay, du Lac Saint-Jean; les Montagnais, les Abénaquis, vous prêteront leur concours, comme les Hurons de Lorette, les Iroquois de Caughnawagha, si l'on nous garantit que les territoires de chasse qui s'étendent à l'ouest des Grands-Lacs nous seront rendus, et que nous y pourrons vivre et mourir sans être désormais inquiétés par les blancs.
--Vous avez ma parole et j'ai celle des chefs du mouvement populaire.
--Nous vous la rappellerons, monsieur.
--Ainsi, à l'exception de la capitale, tout est préparé, dit Poignet-d'Acier, en s'arrêtant pour réfléchir.
--Je le crois, il ne manque que des armes.
--Des armes! oui, nous en manquons.... Ah! si j'avais les trésors que j'ai perdus..... Bah! à quoi bon ces regrets! Le plus fort est fait. Grâce à moi, les masses sont soulevées. J'ai rompu le pont derrière ces meneurs timides. Ils marcheront! et, au défunt de fusils ou de sabres, ils prendront des fourches ou des fléaux! Quand un peuple veut sa liberté, il trouve dans son coeur ses meilleures armes! N'est-ce point votre avis?
Et comme Co-lo-mo-o demeurait silencieux:
--Allons, allons, continua-t-il, tout est pour le mieux. Il ne nous reste qu'à profiter de l'enthousiasme pour marcher immédiatement sur Montréal. Une fois cette métropole à nous, le Canada nous appartient. Maîtres du Canada! Quel rêve! et comme voluptueusement, j'assouvirai ces vengeances qui fermentent là, depuis tant d'années..... des siècles de torture! poursuivit-il, d'un ton creux, en se frappant le front de son poing crispé. C'est que, moi aussi, j'ai souffert, s'écria-t-il, comme s'il cédait à un invincible besoin d'expansion, souffert, le martyre, pour ces Anglais qui m'ont séduit ma femme, violé ma fille, mon unique enfant, mon Adèle chérie[55]; ces Anglais qui ont armé mon bras pour le meurtre et le parricide..... Horreur!
[Note 55: Voir la _Huronne_.]
--Mon frère trouvera un bras, un bras infatigable pour frapper à côté de lui, dit tout à coup Nar-go-tou-ké en paraissant au bout du mur du parc, près duquel Poignet-d'Acier se tenait avec Co-lo-mo-o.
--Que faisais-tu là, mon frère? demanda le capitaine.
--Nar-go-tou-ké a vu le fils de son ennemi. Il l'épiait, répondu le sagamo.
Poignet-d'Acier n'accorda aucune attention à cette réponse. Une soudaine évolution de la foule sur la prairie l'occupait à ce moment tout entier.
--Je vous laisse, dit-il aux Iroquois. Je vais engager Neilson à profiter de l'ardeur de cette multitude pour la pousser, sans retard, sur Montréal. Demain, elle serait refroidie, nous n'en pourrions rien tirer.
Et il marcha, à grands pas, vers l'estrade qu'on apercevait à une faible distance.
--Mon fils, dit Nar-go-tou-ké à Co-lo-mo-o, dès qu'ils furent seuls, le rejeton de l'Anglais qui a voulu outrager ta mère, de celui qui l'a livrée aux lâches tribus de la Nouvelle-Calédonie, est là, dans cette maison. Puisque l'heure de la vengeance a sonné, commençons par nous venger de celui-là. Nous allons le guetter, et, quand il sortira.....
L'Indien fit résonner, d'un air significatif, une carabine qu'il avait à la main.
--Dans un instant Co-lo-mo-o rejoindra son père, répondit le Petit-Aigle; mais il faut, auparavant, qu'il aille délibérer avec les chefs des tribus qu'il a amenées.
--Va, Nar-go-tou-ké t'attendra, reprit le sachem.
Le Petit-Aigle partit, en feignant de se diriger vers la foule qu'un orateur haranguait de nouveau. Mais, bientôt, il se jeta à gauche dans une saulaie et s'assit au pied d'un arbre.
Là, il médita, durant quelques minutes. Son esprit paraissait flotter entre diverses résolutions, car tantôt il tournait les yeux vers le cottage de madame de Repentigny, et tantôt sur le meeting.
S'arrêtant enfin à une détermination, il prit, dans la bourse de vison qui pendait sur sa poitrine, suivant l'usage indien, un crayon, une feuille de papier, et il écrivit sur son genou.
Ce travail terminé, il le relut avec soin, plia le papier en forme de lettre, le cacheta et y mit la suscription:
Mademoiselle,
Mademoiselle Léonie de Repentigny,
à
Saint-Charles.
Pour une petite piece de monnaie, il fit ensuite porter le billet à son adresse.
Léonie venait de changer de costume, quand on le lui remit, en annonçant que sir William, arrivé depuis une demi-heure, était allé rendre ses devoirs à sa mère.
Surprise à la réception de ce billet, dont l'écriture ne lui semblait pas étrangère, la jeune fille le décacheta avec une certaine émotion.
Ses yeux volèrent aussitôt à la signature.
PAUL, disait cette signature.
--Paul! Paul! je ne connais point de Paul, murmura Léonie, en parcourant la missive.
Elle était ainsi conçue:
«Mademoiselle,
«J'aime à vous remercier pour les lignes que vous m'avez remises à bord du _Charlevoix_; ces ligne m'avertissaient qu'on m'avait découvert sous mon déguisement de planteur; par conséquent je vous doit d'être libre, car aussitôt je sautai dans le fleuve et gagnai la rive à la nage. J'aurais voulu pouvoir vous témoigner plus tôt ma reconnaissance. Des causes majeures s'y sont opposées. Obligé aujourd'hui de vous écrire pour vous déclarer que je ne puis accepter votre invitation, je mets à profit cette circonstance et vous exprime la gratitude de votre tout dévoué,
«PAUL.»
«P. S. Vous avez chez vous un jeune officier anglais; qu'il ne sorte pas de la journée. Il y va de sa vie.»
Cette singulière épître troubla si fort Léonie, qu'elle n'entendit pas la cloche qui sonnait le dîner.
Madame de Repentigny l'envoya chercher par une domestique.
--Mon ange, lui dit-elle, en la baisant au front, tu feras les honneurs, car je suis un peu souffrante.
La jeune fille avait repris son assurance, remettant au soir le soin de relire et de commenter la lettre de l'Indien.
Sir William King, Xavier Cherrier, sa femme et un vieux parent de M. de Repentigny attendaient déjà, sans cérémonie, dans la salle à manger.