Les derniers Hommes Rouges: Roman d'aventures
Part 8
Mais là gisait toute la difficulté. Il fallait que ce paysage fût libre.
Déjà Wagha-na et Georges Vernant avaient tourné l’extrémité du détroit rocheux et, descendant le plus bas possible, s’efforçaient d’attirer sur eux l’attention des Grizzlys, afin que, renonçant à la poursuite des cavaliers, ils permissent à ceux-ci la fuite, par le chemin qu’ils venaient de parcourir.
En un clin d’œil les deux hommes se dressèrent, au milieu de l’éboulis, de manière à prendre d’enfilade la longueur du couloir au moment où les fauves apparaîtraient.
Ils n’eurent pas longtemps à attendre. Presque simultanément, trois têtes affreuses se montrèrent.
Les deux coups de feu éclatèrent en même temps.
C’étaient de merveilleux tireurs que Georges Vernant et le Bison Noir. Les balles à pointe d’acier trouvèrent chacune un ours au bout de leurs trajectoires et deux bêtes s’abattirent, l’une, le cœur troué, l’autre le crâne fracassé.
Il en restait deux autres. Joë O’Connor, Sheen-Buck et Léopold Sourbin, très crâne devant ce danger inévitable, les frappèrent à la course.
--Dieu soit loué!--s’écria Wagha-na,--la route est libre maintenant.
Les six cavaliers n’avaient point attendu cette exclamation pour s’élancer vers le défilé.
Il y avait bien encore une difficulté.
Des cinq grizzlys ainsi fusillés, deux n’étaient point tout à fait morts, et leurs grands corps, renversés sur le flanc obstruaient le passage. On les voyait se soulever péniblement, avec de douloureux efforts pour se redresser.
--Il faut passer tout de même,--cria énergiquement Madeleine.
Et, enlevant vigoureusement sa bête, la vaillante jeune fille montra le chemin à ses compagnons.
Mais ceux-ci ne voulurent pas la laisser affronter la première la périlleuse traversée.
Sheen-Buck s’élança en avant, prenant la tête. Cavalier incomparable, il franchit d’un bond le corps du plantigrade le plus rapproché. Après lui passa Léopold, qui avait un peu le droit de se prendre pour un héros. Puis ce fut le tour de l’Indien et de Joë. Madeleine fermait la marche.
Dans le fond de la vallée, les cinq autres grizzlys avaient précipité leur course et atteignaient déjà les bords du lac.
Alors se produisit un incident tout à fait inattendu et qui renouvela toutes les terreurs.
Au moment même où Madeleine, donnant du champ à sa monture, s’apprêtait à franchir l’obstacle à son tour, la jument eut une grande secousse de tout son corps et s’affaissa sur les genoux, comme si elle eût buté des pieds de devant.
Mais la détonation d’un coup de feu ne laissa aucun doute sur la cause de sa chute. Le pauvre animal tombait sous la balle d’un tireur maladroit, balle destinée sans doute à l’ours blessé qui, par un suprême effort, venait de se remettre d’aplomb sur ses pattes et, sanglant, la gueule entr’ouverte, s’avançait vers la jeune fille désarçonnée.
Madeleine était tombée, sans se blesser heureusement. Elle était debout maintenant, épaulant l’arme élégante que son père adoptif avait fait confectionner spécialement pour elle.
La balle ne fit au monstre qu’une blessure insignifiante qui accrut sa rage.
Mais une autre détonation coïncida avec la décharge de la petite carabine.
C’était Wagha-na qui avait tiré.
Chose étrange! Il n’avait point tiré sur l’ours.
On l’avait vu se tourner vers le mur de roches formant l’épaulement opposé du défilé. Quand la fumée se dissipa, on put voir une silhouette humaine disparaître rapidement derrière les blocs que domina une seconde un bonnet de fourrure.
Ce bonnet de fourrure avait été une révélation pour Wagha-na.
Debout sur une roche et montrant la muraille cyclopéenne qui lui faisait face, il cria:
--Cent livres à qui m’amènera cet homme, mort ou vif.
Les Indiens qui descendaient la pente, abandonnèrent leurs chevaux et se ruèrent à l’assaut de l’escalier titanique.
Cependant, dans la vallée, la situation de Madeleine était devenue critique.
L’ours, quoique grièvement blessé, avait encore assez de forces pour broyer la jeune fille et la déchirer. Il s’avançait, péniblement sans doute et par soubresauts, mais il gagnait du terrain, et la pauvre enfant se trouvait prise entre cet adversaire redoutable et les cinq grizzlys de la vallée qui hâtaient leur course et dont le plus rapproché n’était pas éloigné de plus d’une centaine de mètres.
Elle était donc perdue si quelque prompte intervention ne l’arrachait à cette épouvantable alternative.
Par bonheur, Georges Vernant avait pu juger d’un seul coup d’œil la situation.
S’adossant au pan de rochers, haut, sur ce point, de huit à dix mètres et assez lisse, il se raidit et se laissa couler, les pieds en avant, en élevant sa carabine au-dessus de sa tête.
En touchant le sol de la vallée, il bondit à la rencontre de l’ours.
Il ne fallait pas songer à faire usage d’une arme à feu. Le moindre tremblement de la main pouvait être mortel pour Madeleine elle-même, que la balle aurait pu atteindre, ne fût-ce qu’en ricochant sur la paroi de granit.
Tenant donc sa carabine de la main gauche, Georges brandit de la droite la hache à manche court qui ne quitte jamais l’Indien des prairies et le trappeur des forêts.
Ce fut pour les spectateurs de cette scène émouvante une minute d’indicible angoisse.
Debout, le couteau de chasse à la main, l’intrépide Madeleine attendait le choc du monstre.
Elle vit venir du même œil le péril et le secours.
L’animal était à bout de force. Mais quelque obscur instinct, quelque sombre fureur de vengeance le soutenait encore, sans nul doute. Son attaque n’en devait être que plus terrible.
Essoufflé par la course qu’il venait de faire, Georges Vernant ne put que jeter un mot à la jeune fille.
--A droite!
A droite, c’est-à-dire vers la muraille de granit dans laquelle s’ouvrait un enfoncement suffisant pour permettre à Madeleine, en s’y blottissant, d’échapper à l’étreinte désespérée du grizzly.
Elle entendit l’avis salutaire. D’un seul élan, elle se jeta dans la fente.
Il était temps. Déjà l’ours s’était dressé sur ses pattes de derrière, énorme, aussi haut qu’un cheval. Il retomba avec un rugissement de rage impuissante sur la paroi de granit que rayèrent ses griffes furieuses.
Mais avant qu’il eût touché terre, Vernant s’était rué sur lui.
D’une main sûre et d’une vigueur herculéenne, la hache fut envoyée sur la nuque épaisse de l’animal. Telle fut la force du coup que le fer s’enfonça profondément entre les vertèbres cervicales. Le grizzly s’abattit comme une masse, pareil à un bœuf sous le maillet de l’abattoir.
Alors, saisissant la jeune fille dans ses bras d’athlète, Georges l’emporta comme il eût fait d’un enfant sur la raide montée.
--Madeleine,--lui dit-il en la déposant,--puis-je vous dire aujourd’hui que je vous aime?
Elle ne répondit pas, mais elle sourit en lui serrant la main.
IX
BLANCS ET ROUGES
Tout le monde était sauf. On n’avait eu à déplorer que la perte d’un cheval. Mais cette perte était fort sensible à Madeleine qui pleura devant le cadavre de sa belle jument, lâchement tuée par une balle qui était peut-être destinée à la jeune fille elle-même.
Bien entendu, à partir de ce moment, la chasse fut abandonnée. On se borna à accueillir à coups de fusils les cinq grizzlys retardataires, lesquels, de leur côté, ne s’obstinèrent point dans une attaque aussi chaudement reçue, et regagnèrent leurs cavernes, emportant quelques balles dans leurs puissantes musculatures.
On les laissa opérer leur retraite sans les inquiéter davantage. On avait hâte de se rassembler dans la plaine, loin de ces dangereux parages, afin d’y commenter les incidents de cette journée féconde en émotions.
Le dépouillement des cadavres retint encore une heure environ les chasseurs sur le théâtre du drame. Après quoi, l’on se mit en quête d’un campement pour la nuit. Heureusement que les divers groupes disséminés dans la montagne rentrèrent chargés de butin et que le repas du soir, déjà assuré par les chasses des jours précédents, fut abondamment pourvu de viande fraîche.
On dressa donc les tentes à portée de fusil des premiers versants. Par mesure de prudence, Wagha-na disposa sa troupe en colonne de guerre, et plaça des sentinelles à toutes les extrémités du camp.
Et comme Georges l’interrogeait sur les motifs qui lui inspiraient ces mesures de prévoyance:
--Mon cher enfant,--répondit le Bison Noir,--il s’est passé aujourd’hui des choses si extraordinaires que la plus méticuleuse prudence s’impose à nous. Nous devons être prêts à tout événement.
--Oui, je sais,--fit Vernant,--vous faites allusion à ce coup de feu maladroit et à ce bonnet de fourrure entrevu par vous?
--S’il n’y avait là qu’une maladresse, vous ne me verriez point aussi préoccupé, mon cher Georges. Cette balle était celle d’un ennemi. Je ne dis pas que cet ennemi ait voulu tuer Madeleine, mais il la frappait indirectement, puisque, en tuant le cheval, c’est-à-dire en lui ôtant les moyens de fuir, il la livrait aux dents et aux griffes du grizzly.
--Et l’on n’a pas pu s’emparer du misérable?
--Malheureusement non. L’homme s’est enfui avec une rapidité étonnante. Il a gagné un bouquet de pins sous lesquels il s’est perdu aux regards de ceux qui le poursuivaient.
--Il faudrait pourtant s’en assurer. Qui soupçonnez-vous?
--Je soupçonne les deux Yankees que vous savez. Ces deux coquins préméditent depuis longtemps un mauvais coup. Hier, ils ont failli l’accomplir. Madeleine morte, sa succession était ouverte, comme jadis celle de son père. Et vous vous expliquez maintenant les causes de cet attentat.
--Oui, je me l’explique,--murmura Vernant, dont la main se crispa sur la poignée de son revolver.--Mais cela ne s’accomplira pas, s’il plaît à Dieu! J’aurai plutôt la tête de ces deux scélérats.
--Ce n’est pas tout,--continua Wagha-na.
--D’autres indices m’ont frappé. Ces ours...
--Ces ours?--interrompit le jeune homme.
--Que voulez-vous dire? Ce n’étaient pas des complices, à coup sûr?
Le Bison Noir eut un fin sourire.
--Au contraire, mon cher Georges, et beaucoup plus que vous ne pourriez le croire. Complices inconscients, cela va sans dire, mais qui ont joué leur rôle à merveille.
--Je ne vous comprends pas.
--Vous allez me comprendre. L’ours, le grizzly surtout, ne va jamais par bandes. Il est même très rare d’en rencontrer une famille chassant en commun. Il faut donc, pour que nous en ayons trouvé onze assemblés, qu’ils aient obéi à la fois à un mot d’ordre et à une poussée du dehors. Le mot d’ordre, cela va sans dire, a été donné à leurs meneurs. Pour les attirer sur le même point, il faut que, de directions opposées, on les ait rabattus sur nous, en même temps que l’on lançait devant eux le troupeau d’antilopes qui excita la convoitise de nos imprudents chasseurs.
--Ainsi, vous supposez.
--Je suppose,--je dirai même que c’est une certitude en mon esprit,--que cinquante ou soixante rabatteurs, pour le moins, ont envahi la montagne et formé un vaste cercle à dessein de pousser sur nous les fauves.
Georges Vernant était renseigné. Aussi s’expliqua-t-il que les ordres très rigoureux de Wagha-na fixassent le départ de la colonne pour le lendemain à la première heure du jour.
Agréé par Madeleine en qualité de fiancé, il avait obtenu d’elle et de Wagha-na la faveur de s’attacher aux pas de la jeune fille qu’il entendait ne plus quitter, maintenant qu’il savait de quelle sorte de périls elle était menacée.
A l’aube, on plia les tentes. Puis Wagha-na distribua sa troupe à l’instar d’une petite armée. Cinquante cavaliers Sioux prirent la tête, formant une solide avant-garde; quatre-vingts fermèrent la marche. Dans la troupe centrale fut placée Madeleine que flanquaient Sheen-Buck et Joë O’Connor, et que Georges Vernant précédait de quatre à cinq pas.
Léopold Sourbin était venu se placer aux côtés du jeune Français Canadien.
Depuis les événements de la veille, Léopold prisait très haut sa propre bravoure. Peu s’en fallait qu’il ne se plaçât sur un pied d’égalité avec l’intrépide jeune homme dont tout le monde avait pu admirer l’héroïsme.
Quelque bonne opinion que Sourbin eût de la constance avec laquelle il avait supporté l’indicible terreur que lui avait causée la présence des ours, il avait cependant une vague conscience de la supériorité physique et morale de Georges Vernant et n’était pas fâché de s’approcher de lui, ne fût-ce que pour profiter des reflets de sa gloire.
Celui-ci éprouvait des sentiments diamétralement opposés à l’égard du cousin de Madeleine, et il ne prenait aucun soin de les lui dissimuler.
Aussi, lorsque l’aventurier eut poussé son cheval botte à botte avec lui, Vernant ne put-il se défendre d’une rudesse que justifiaient les circonstances et surtout les apparences défavorables à Léopold.
--A propos, monsieur Sourbin,--lui dit-il à brûle-pourpoint,--que sont devenus vos amis?
--Quels amis?--demanda naïvement l’interpellé, qui n’avait pu s’empêcher de tressaillir.
--Mais ces deux gredins qui nous ont suivis, ces deux Yankees de mauvaise mine?
--Vous appelez ça mes amis?--répliqua le Français avec une moue dédaigneuse.--Mais, Monsieur, je n’ai jamais eu que des relations d’affaires avec ces gens-là. Je ne m’enquiers pas de leurs faits et gestes.
--Vous avez tort,--répliqua brutalement Georges.--Vous feriez mieux de vous en enquérir, car ce sont deux misérables coquins, auxquels je casserai la tête à notre première rencontre avec eux.
Pour le coup, cette vigoureuse assurance donnée par Vernant réjouit l’âme de Léopold.
Il éclata d’un rire aigu, qui témoignait d’une satisfaction profonde.
Parbleu! mon cher Monsieur,--avoua-t-il,--ce n’est pas moi qui les défendrai.
Et, voyant que son interlocuteur attachait sur lui un regard malgré tout surpris, il s’empressa de rectifier ses paroles en ce qu’elles paraissaient révéler d’égoïsme satisfait.
--Si je vous parle ainsi, ce n’est pas que le procédé ne me semble un peu vif. En France, nous nous en remettons à la justice du soin d’exécuter les criminels. Mais je ne doute pas que vous n’ayez de bonnes raisons pour vous guider, et c’est pour cela que, sans vous approuver entièrement, je ne me jetterai pas à la traverse de vos intentions.
--Vous auriez grand tort, en effet, de le faire,--répliqua Georges avec la même rudesse de ton et d’expression.--Vous ne les sauveriez pas et, dans la bagarre, il pourrait vous arriver d’attraper des horions.
La conversation tournait à l’aigre, et force était bien à Léopold de reconnaître que son compagnon de route, jusque-là d’une rare urbanité, était devenu peu liant.
Un incident, imprévu pour tous, sauf peut-être pour Wagha-na, y mit un terme.
On vit revenir tout à coup une dizaine des cavaliers de l’avant-garde.
Le Bison Noir n’attendit pas qu’ils l’eussent rejoint. En un temps de galop, il se porta au-devant d’eux et recueillit les informations qu’ils lui apportaient. Elles n’étaient rien moins que rassurantes.
Le jeune chef Sioux, qui conduisait le détachement, avait vu brusquement surgir de l’horizon de l’ouest, venant d’une gorge des montagnes, une trentaine de cavaliers américains, armés jusqu’aux dents et portant l’uniforme gris et le chapeau de feutre à plumes de la milice des frontières.
Il avait fait halte et attendu l’arrivée des soldats.
Leur chef, un lieutenant, d’aspect rude et grossier, s’était avancé, les interrogeant avec brutalité.
--D’où venaient-ils? Que faisaient-ils en ces parages? Quel était leur chef?
Le jeune Sioux n’était pas d’humeur endurante. Il avait répondu avec vivacité.
Alors, les voix s’étaient grossies avec les expressions. Les soldats de l’Union, inférieurs en nombre et se trouvant en présence d’adversaires bien armés, avaient baissé le ton, tout en déclarant qu’ils s’opposaient au passage de la troupe et qu’ils feraient appel aux garnisons des forts voisins.
Devant cette attitude hostile, le chef sioux n’avait voulu prendre aucune décision.
Il en avait donc immédiatement référé à celui qu’il tenait lui-même pour son supérieur, à Wagha-na.
A ces nouvelles, celui-ci n’hésita pas. Il fit presser l’allure de la troupe et se trouva en moins d’une demi-heure sur le théâtre de la conférence.
A la vue du formidable renfort que recevaient leurs adversaires, les Yankees ne se sentirent point rassurés.
Wagha-na, accompagné de Georges, de Joë et de Sheen-Buck, sortit des rangs des Indiens et s’avança à quelques pas seulement du détachement américain. En anglais très pur, il engagea le dialogue.
--Que nous voulez-vous, Messieurs? demanda-t-il poliment.
L’officier répondit avec brusquerie qu’il exécutait les ordres donnés à tous les chefs de stations militaires à rencontre de bandes indiennes non soumises qui se rapprochaient de moins de trois milles de la frontière.
--Je vous ferai remarquer, répliqua le Bison Noir, que nous sommes ici à huit milles au moins de cette frontière et que c’est vous, en ce moment, qui violez le territoire de Sa Majesté Britannique.
La remarque était si juste que le lieutenant parut fort embarrassé.
--Vous n’avez donc rien à faire ici, Messieurs, poursuivit le Bison Noir. Toute persistance de votre part serait une véritable déclaration de guerre à l’Angleterre dont nous sommes les loyaux sujets.
--Les Sioux ne sont point sujets de l’Angleterre, voulut rectifier l’officier. Leurs tribus sont établies officiellement et reconnues par le Congrès de l’Union sur les terres du Dakotah.
--Les Sioux n’ont pas tous accepté d’être citoyens des réserves, répondit le jeune chef avec feu.
L’officier le regarda de travers. La rectification était précise. Mais il n’entendait pas recevoir de leçon en présence de ses hommes.
--Ceux qui n’ont point accepté sont des réfractaires, tenus pour des ennemis.
--Fort bien, Monsieur, concéda Wagha-na. Mais votre remarque n’est fondée, tout au plus, que sur le territoire américain. Or, vous êtes ici en terre anglaise.
--C’est la seconde fois que vous me le dites! s’exclama le lieutenant bourru.
--Afin de vous rappeler que vous n’avez plus rien à faire ici, et que vous aggravez votre situation en prolongeant votre séjour.
Ces derniers mots parurent irriter les soldats. Plusieurs d’entre eux portèrent ostensiblement la main à leurs fontes ou à leurs ceintures, comme pour y prendre leurs pistolets.
Mais Wagha-na, changeant alors de ton, apostropha sévèrement l’officier.
--Lieutenant, dit-il, vous êtes responsable de ce qui pourra arriver. Ceci est un acte d’hostilité au premier chef. Si vous ne le réprimez pas à l’instant, je vous arrête, vous et vos hommes et je ne me tiendrai pour satisfait qu’après vous avoir remis prisonniers aux autorités canadiennes de Vancouver.
Les Yankees ne répondirent que par de sourdes imprécations.
--En voilà assez, conclut le Bison Noir. Vous avez le temps de regagner la frontière au galop. Toute résistance de votre part serait aussi vaine que coupable. Allons, Messieurs, adieu et sans rancune.
Son geste désignait aux trente agresseurs l’escadron nombreux que formaient derrière lui les cavaliers Sioux.
Le lieutenant rassembla ses hommes. Sans une politesse, sans un salut à l’adresse de ses courtois adversaires, il jeta l’ordre du départ, et le détachement prit la route du Sud dans un nuage de poussière.
--Cette fois, je l’espère, fit Georges Vernant, nous en avons fini avec ces désagréables voisins?
Wagha-na hocha la tête.
--Rien n’est moins sûr. A vrai dire, ils ne se risqueront point eux-mêmes. Mais il n’en faudrait pas augurer qu’ils ne nous susciteront pas d’autres ennuis.
Et, renouvelant ses ordres, il fit presser encore l’allure de la troupe. On ne la ralentit qu’au bout du trentième mille. Cette fois, la plaine paraissait suffisamment vaste et la distance assez grande de la frontière pour n’avoir plus à appréhender de nouveaux contacts avec les Yankees.
Alors seulement, Wagha-na fit connaître à Georges les dernières craintes qu’il avait conçues.
Cette lutte de l’élément rouge contre l’élément blanc atteint parfois à un degré de férocité inouïe. La haine est égale de part et d’autres, et mille causes secondaires viennent s’ajouter au séculaire antagonisme des races pour lui donner un caractère de sauvagerie inconnue en Europe et même chez les peuples orientaux.
La religion elle-même vient aigrir le conflit et rendre les adversaires plus implacables.
Il est un motif, entre autres, que les blancs invoquent pour justifier leurs propres cruautés et qui, en effet, donne à la guerre une apparence odieuse. C’est l’habitude qu’ont malheureusement conservée presque toutes les tribus indiennes, et qui ne semble pas près de disparaître, de scalper l’ennemi abattu. On sait que l’usage du scalp a cette particularité affreuse de ne point toujours entraîner la mort des victimes. Mais il leur laisse une existence souffreteuse, exposée à toutes les douleurs du système nerveux, à tous les accidents cérébraux, sans parler du ridicule amer auquel les expose une calvitie anormale.
De leur côté, les rouges reprochent aux blancs leurs exactions, leurs pillages, la dépossession ininterrompue, que n’a même pas arrêtée cette création des «réserves,» ou garantie de certains territoires libres laissés par la race conquérante à la race conquise.
Et comme la force matérielle, sans cesse accrue par les progrès de la science, donne toute supériorité aux blancs, il en résulte que les Rouges, pour compenser cette infériorité, recourent à toutes les perfidies, à toutes les ruses de la guerre de «sauvages», nom que cette guerre justifie amplement.
De là violences systématiques, extermination par le fer, le feu, le poison, la maladie, la faim.
Il n’est pas jusqu’à la trahison qui ne serve la diplomatie des belligérants.
«Diviser pour régner,» la formule attribuée à la perfide Albion, est aussi celle des autres nations, et plus spécialement de celles qui se réclament d’une origine saxonne.
En vertu de cet aphorisme, les États-Unis poussent à la guerre les unes contre les autres les peuplades sauvages qu’ils ne peuvent s’assimiler. Ces luttes intestines aident mieux aux progrès de leur ennemi commun que toute victoire directe de celui-ci. C’est un moyen aussi ancien que le monde et dont tous les conquérants ont reconnu l’efficacité.
Et c’était à ce procédé de victoire déloyale que Wagha-na avait fait allusion, lorsqu’il avait dit à Georges Vernant:
--Il n’en faudrait point augurer qu’ils ne nous susciteront pas d’autres ennuis.
Cependant la colonne, à peu près rassurée, avait résolu de prendre encore pendant quelques heures les distractions de la chasse.
On ne pouvait s’éloigner ainsi de ces régions presque désertes que la saison favorisait merveilleusement sous le rapport de l’abondance autant que de la qualité du gibier.
Mais ces territoires giboyeux attirent les chasseurs de toutes les parties du Continent septentrional.
Aussi, le front de Wagha-na était-il resté soucieux malgré la retraite des Yankees.
Pressé de questions par Georges Vernant, il lui expliqua ses inquiétudes.
--L’effort que je poursuis depuis vingt ans, vous devez le comprendre, n’est pas fait pour plaire à la race conquérante. Songez-y. Qu’adviendrait-il, si j’arrivais à rassembler en corps de nations toutes les tribus errantes de la race Rouge? Elles comptent encore deux millions et demi d’individus. C’est un chiffre qui serait doublé en trente ans, si un peu plus de bien-être, la pratique d’une sage hygiène, permettaient à nos malheureuses familles de s’affranchir du plus grand nombre des causes de mortalité qui les décime.