Les derniers Hommes Rouges: Roman d'aventures
Part 5
Car le reptile ne s’était levé que pour résister à une attaque. En effet, le serpent-fouet, qui emprunte son nom à la faculté redoutable qu’il possède de bondir sur son adversaire, est, par bonheur, rarement agressif. Celui-ci avait vu venir le cheval emporté et, tout de suite, s’était mis en état de défense. Si bien que, la bête écartée et Léopold à terre, le serpent avait repris sa course à travers la prairie, sans songer aucunement à une mauvaise action.
Malheureusement pour lui, en cette occurrence, Léopold avait recouvré ses sens trop tôt.
Le fouet n’était plus qu’à une centaine de mètres du Français lorsque celui-ci, se relevant péniblement, essaya de battre en retraite vers ses compagnons de route.
Le reptile vit ce mouvement et s’en alarma. Il prit sur-le-champ l’offensive et se mit à ramper de toute sa vitesse vers son ennemi supposé. En quelques minutes, il eut réduit de moitié la distance qui le séparait de lui.
C’en était fait de Sourbin qui, ne soupçonnant aucun danger, ne se hâtait guère de fuir. Comment l’aurait-il pu, d’ailleurs, après la violente commotion qui avait suivi, cette chute tout à fait inattendue?
Déjà le hideux serpent dressait sa tête oblongue, aux yeux sanglants, placée, au bout d’un cou long et frêle, et poussait des sifflements de colère, lorsque ces sifflements mêmes et la forte odeur de musc qu’il répandait avertirent Léopold Sourbin du menaçant voisinage qu’il subissait.
Le cousin de Madeleine, pris d’une terreur irraisonnée, se mit à fuir aussi vite que le lui permirent ses jambes endolories et courbaturée. Malheureusement, il ne pouvait l’emporter sur son formidable adversaire qui, d’une seule détente de sa queue, bandée comme un arc, franchissait cinq ou six mètres.
Sourbin était donc perdu, et rien ne l’eût arraché au danger, si les deux cavaliers détachés de la colonne n’eussent gagné de vitesse. Déjà le reptile n’était plus qu’à dix pas de lui, lorsque l’un des hardis écuyers, enlevant sa bête d’un élan furieux, malgré ses résistances, passa comme en un vol entre le fuyard et le serpent. Son bras s’allongea armé du fouet à manche court qui sert aux cow-boys des prairies. La corde siffla, mordante et tranchante. Elle vint s’enrouler au cou du reptile, dont elle brisa net la colonne vertébrale.
Le monstre se tordit vainement, tandis que l’élan forcené du cheval traînait pendant quelque cent pas encore son corps détendu et flasque comme une courroie dépliée.
Alors Georges Vernant, car c’était lui, revint vers Sourbin et lui dit, en riant:
--Çà, mon cher compatriote, vous pouvez remercier Dieu; vous l’avez échappé belle.
--Je vous dois aussi quelques remerciements à vous-même, répliqua Léopold, moins reconnaissant du service rendu que dépité du rire avec lequel l’avait abordé son sauveur.--Morbleu! Quelle poigne et quelle adresse! Tuer un serpent boa avec une ficelle. Ça ne se voit pas tous les jours, et, pour ma part...
--Peuh! répondit Vernant, c’est un exercice qui nous est familier au Mexique, d’où je viens. Et puis, ce n’est point un boa, ce serpent, c’est un fouet. De plus, ma ficelle est une bonne arme, car c’est aussi un fouet. Si bien que nous avons un dicton qui énonce cette particularité. Nous disons: «Il faut combattre le fouet par le fouet».
Tout en parlant, Georges avait mis pied à terre et, très complaisamment, mettait son cheval à la disposition de Léopold pour le ramener vers la caravane, lorsqu’ils virent revenir Cheen-Buck, le second des deux cavaliers, ramenant par la bride la monture trop fringante qui avait si malencontreusement désarçonné son cavalier.
Sourbin se remit en selle tant bien que mal. Mais, en vérité, il n’avait pas brillante mine ainsi monté.
Personne cependant ne railla sa mésaventure. Il n’entendit guère que ce propos goguenard de Joë O’Connor:
--Eh bien! Monsieur, quand je vous disais que nous ferions connaissance avec les bêtes de la prairie?
Ce fut la seule allusion faite à ce déplorable accident.
Aussi bien, ne marcha-t-on pas fort longtemps ce jour-là.
Wagha-na avait donné l’ordre de tout préparer pour le prochain campement.
Ce campement, il était là, tout dressé au milieu de la plaine, attendant les voyageurs derrière un bouquet de bouleaux et de sapins, le seul qu’on rencontrât dans un rayon de dix-huit milles. A peine l’eût-on dépassé, que les cavaliers se trouvèrent en face d’un véritable village de bois, à carcasse de fer, dont chaque maison était surélevée sur une façon de pilotis formée de colonnes de fer creuses, afin de les isoler d’un sol dont Sourbin avait pu apprécier par lui-même le désagréable contact.
A peine la colonne se fut-elle démasquée que, brusquement, toutes les demeures s’animèrent. Des hommes, des femmes, des enfants s’élancèrent hors des toits de ce village factice et vinrent, en courant, souhaiter la bienvenue aux nouveaux arrivants.
Madeleine expliqua à Georges, à Sourbin, l’origine de cet établissement.
C’était un titre de plus à la reconnaissance des Canadiens envers Wagha-na, un de ces nombreux bienfaits qu’il avait généreusement prodigués au pays tout entier.
Ce lieu était un ancien rendez-vous de chasse, autrefois désert et dépourvu de ressources. L’idée était venue au Bison Noir d’y établir une tribu de ses compatriotes, ne leur donnant, d’ailleurs, d’autre obligation que celle de tenir le campement toujours prêt pour les chasseurs qui venaient tous les ans, de grandes distances, poursuivre le bœuf sauvage ou le cerf wapiti dans ces solitudes. Il leur avait imposé le même devoir envers les trappeurs et les agents de la compagnie de la Baie d’Hudson, si souvent exposés, pendant les grands froids des hivers du Pôle, à mourir de misère et d’inanition dans ces régions désolées.
--C’est décidément un homme fort ingénieux que vôtre père d’adoption, ma chère cousine, dit Léopold Sourbin.
--C’est surtout un grand homme de bien, riposta presque sévèrement la jeune fille.
Et, tournant sans façons le dos au déplaisant personnage, elle rejoignit au petit trot Wagha-na, déjà en conférence avec les habitants du village improvisé.
Tout était disposé. Les voyageurs n’avaient plus qu’à prendre possession de leurs appartements. Et ce fut une cause nouvelle d’émerveillement que de voir avec quel ordre, quelle admirable propreté était tenu ce caravansérail vraiment philanthropique.
Avant d’y descendre, le Bison Noir entraîna son jeune compagnon en un temps de galop sur le front du village.
Cent vingt-deux maisons, toutes construites sur le même modèle, s’alignaient en deux rues bordées de jardins potagers et coupées par deux places au centre desquelles deux puits savamment creusés donnaient une eau aussi salubre qu’abondante. Chaque maison pouvait recevoir cent quarante locataires faisant leur cuisine en commun.
Wagha-na ne put s’empêcher de rire devant la surprise, presque l’ahurissement de ses hôtes, quand il leur dit:
--Indépendamment de nous, qui occupons une maison spéciale, le village compte deux cents habitants qui y séjournent six mois, au bout desquels ils cèdent la place à de nouveaux occupants. Les deux cents actuels sont des Sioux, autrefois les ennemis nés des Pawnies. La religion et la pratique d’un bien-être égalitaire les ont amenés au point de douceur et d’hospitalité fraternelle où vous les voyez. Ils attendent pour demain un fort contingent de l’ouest, deux mille chasseurs environ.
--Deux mille? s’écria Sourbin qui avait rejoint Vernant. Et tous vont chasser ici?
--Trouvez-vous que la place manque pour deux mille hommes? demanda plaisamment Wagha-na.
Et son bras, d’un geste large, mesurait l’immense horizon, qui paraissait s’allonger, se distendre encore sous les derniers feux du couchant, comme bordé par la bleuâtre dentelure des monts farouches qui commencent à l’Amérique Russe pour se prolonger à travers tout le nouveau Continent, d’un pôle à l’autre, et finir dans les volcans de la Terre de feu.
--Monsieur Wagha-na, fit encore Léopold,--vous avez fait venir sans doute ces maisonnettes d’Europe?
Le Bison Noir se contenta de sourire discrètement, ce qui contrasta avec l’éclat de rire homérique de Cheen-Buck et de Joë.
--D’Europe, Monsieur Sourbin? Pourquoi d’Europe? Pensez-vous que nous ne puissions nous suffire? Sachez donc que nous n’avons rien emprunté à autrui, pas même à nos industrieux voisins des États-Unis. Ce sont nos mines et nos ingénieurs qui ont fourni et agencé ces armatures de fer; ce sont nos bois qui ont donné les planches, les toitures, les meubles. Vous le voyez, nous ne devons rien à personne. Le Yankee n’a rien à faire chez nous. En revanche, l’Indien s’y retrouve parmi ses frères, et puisque vous me demandiez tout à l’heure si deux mille hommes allaient chasser ici, je vous répondrai: non. Ils ne le peuvent pas, non que la place leur manque, mais parce que nos règlements s’y opposent. Il s’agit, en effet, de laisser du gibier pour les années suivantes. Aussi, parmi les diverses familles que vous verrez demain, chacune suivra son itinéraire particulier. Les Chactas resteront avec nous pour le bison. Les Cheyennes iront à l’ouest chercher l’ours; les Apaches et les Comanches au nord, à la poursuite des loups, des isatis et des margalis. Dieu nous enseigne à modérer notre désir et à faire la part de chaque besoin.
Il prononça ces paroles avec un noble orgueil, mais aussi avec un sentiment de foi profonde.
--Fort bien, insista encore Sourbin, je vois bien l’hôtel et le couvert mis; je ne vois pas les plats.
--Vous êtes trop pressé, Monsieur le Français; les plats marchent encore, ricana Joë O’Connor.
--Oui, ajouta Cheen-Buck, tout aussi gouailleur, ici c’est comme à Chicago: le gibier vient se mettre lui-même dans la machine.
Il n’avait pas achevé sa plaisanterie qu’une série de sons bizarres éclatèrent, poussés par des cornes gigantesques.
--Oh! oh! Qu’est-ce que c’est que ça? s’exclama l’inconvainquable Léopold.
--Ça, c’est le rappel de la cuisine, comme je vous le disais.
Et Wagha-na, enchérissant sur la plaisanterie de Cheen-Buck, ajouta:
--Un peu comme en Suisse. Seulement, ici, nous l’appelons le _Ranz des porcs_.
Il lit monter ses hôtes dans la maison qu’il s’était réservée, et, du haut du balcon qui la ceinturait, ceux-ci purent assister à un fort curieux spectacle, auquel ils ne s’étaient point attendus.
De tous les points cardinaux surgirent dans la plaine d’innombrables troupeaux de porcs gris, vêtus d’une fourrure infiniment plus soyeuse et plus épaisse que celle de leurs congénères d’Europe. Poussés par de robustes chiens et suivis par des valets de ferme indiens, armés de fouets interminables, les Suiliens accoururent en bandes régulières et dociles et se distribuèrent en groupes qui, tous, allèrent s’enfermer derrière les palissades de kraals destinés à les recevoir.
Léopold Sourbin n’épuisait point ses étonnements. Il n’était pas au bout de ses questions:
--Mais, savez-vous, Monsieur Wagha-na, que tous ces animaux doivent être d’un entretien difficile? Avec quoi les nourrissez-vous?
L’Indien, cette fois, n’y put tenir. Il se mit à rire de bon cœur.
--Ah! çà, Monsieur Sourbin, vous figurez-vous, par hasard, que c’est pour l’unique agrément de les promener que nous les lâchons dans la campagne tous les matins, et que nous les ramenons tous les soirs?
--Alors, vous les traitez comme de vulgaires moutons? Vous les envoyez paître, tout simplement?
--Comme vous dites: nous les envoyons paître. Ils se nourrissent eux-mêmes, au petit bonheur. Dame! comme disent les Bretons, ils ne font pas de la graisse à ce régime; mais ils trouvent encore à manger, ne serait-ce que les serpents qui pullulent en ce pays et dont vous avez pu voir de si près un si vilain échantillon.
--Pouah! se récria le cousin de Madeleine, vos cochons mangent des serpents?
--Mais oui, et c’est tout profit pour nous, puisque nous mangeons les cochons qui nous débarrassent des serpents.
On conversa de la sorte jusqu’à l’heure peu avancée où les voyageurs goûtèrent la joie du repos sur de forts bons lits, n’ayant point eu, depuis six jours, l’usage de ce meuble essentiellement utile.
De même qu’on s’était couché de bonne heure, on se leva de grand matin.
On assista de la sorte à l’exode des troupeaux de porcs. Puis d’autres sons de cornes et de trompettes annoncèrent l’approche des tribus indiennes qui venaient camper au village pour quarante-huit ou soixante-douze heures.
Ce fut vraiment un coup d’œil magnifique à contempler.
Les Indiens arrivaient, tous à cheval, ayant déjà revêtu leurs manteaux et leurs fourrures d’hiver. Quelques-uns néanmoins restaient nus jusqu’à la ceinture, peints de couleurs diverses allant du rouge sang au chrome clair, du vert Véronèse au bleu de cobalt. Et ce fantastique défilé d’hommes peints, emportés au galop de chevaux de race, offrait un spectacle unique dans le cadre de cette plaine immense, sous l’irradiation de ce couchant de pourpre et d’or.
A cheval lui-même devant le front du village, ayant près de lui Cheen-Buck, O’Connor et Madeleine, Wagha-na recevait, tel qu’un roi, les hommages enthousiastes des arrivants.
N’était-il donc pas le roi de ces peuplades proscrites et chassées de leurs terres familiales, ce grand Peau-Rouge dont le noble génie avait conçu l’audacieuse pensée de rassembler en un seul faisceau tous les fils de sa race, de leur rendre avec la liberté l’exercice de leurs droits, de les appeler à un plus fier avenir, à de plus hautes destinées? N’était-il pas leur roi, cet homme que l’intelligence et la volonté, aidées de la fortune créée par elles, avaient fait l’aîné de leur sang, presque leur père?
En son honneur, toutes les tribus, jadis hostiles, exécutèrent une triple cavalcade, une fantasia comparable à celles des Arabes du nord de l’Afrique. Ce fut un jeu de cirque merveilleux qui, pendant près de deux heures, se développa sous les yeux fascinés des spectateurs.
Puis, lorsqu’il eut pris fin, les chefs d’abord, les simples cavaliers ensuite, vinrent, à tour de rôle, saluer le Bison Noir. Il serra toutes les mains, distribua des compliments, finalement retint à dîner les quarante principaux caciques.
Le repas se donna hors des maisons, sur la place, battue et nivelée comme une aire de ferme. Tout autour de la table centrale, soixante autres tables furent dressées et servies par les occupants actuels de la station.
Léopold Sourbin, qui avait paru assez disposé à mépriser cette cuisine indienne, s’en pourlécha les babines, ce qui lui valut une apostrophe piquante de Joë O’Connor.
--Eh bien! monsieur le Français, railla le trappeur, revenez-vous un peu de votre mauvaise opinion sur notre compte? Pour des Sauvages, nous ne nous tirons pas trop mal d’affaire, n’est-il pas vrai?
Il eût été difficile au personnage de ne point le reconnaître.
L’hospitalité de Wagha-na s’exerçait, en effet, sur un pied de générosité très large. Non seulement les mets servis sur la table des chefs étaient apprêtés avec un art consommé, ce qui ne surprit plus personne lorsque l’on sut que Cheen-Buck, qui en avait surveillé l’apprêt, en qualité d’économe de l’expédition, avait poussé son amour de l’art culinaire jusqu’à passer huit années dans les principales villes d’Europe, et spécialement de France et d’Italie, où, comme Pierre le Grand en Hollande, il avait voulu se former lui-même par la pratique;--non seulement l’apparition de vins de Bordeaux, de Bourgogne, de Chianti, de Marsala, de Madère, de Porto, d’Australie souleva des transports d’enthousiasme, mais cet enthousiasme alla jusqu’au délire lorsqu’on plaça sur la table douze bouteilles dont les goulots argentés disaient assez la provenance.
--Mes chers hôtes, s’écria Wagha-na en se levant, c’est aujourd’hui l’anniversaire de ma fille Madeleine. J’ai tenu à le fêter avec vous. Buvons à sa santé!
Toutes les flûtes à champagne,--car ce détail même n’avait point été négligé,--répondirent à ce toast. Ce fut une vraie joie pour tous ces hommes à la nature fruste, mais généreuse, de s’unir au vœu de leur chef. Et Léopold Sourbin, pour la première fois de sa vie ressentit quelque chose qui ressemblait à un remords, en songeant que, naguère encore, il formait l’abominable projet d’assassiner cette belle jeune fille assise en face de lui.
--A demain pour le premier passage des bisons! conclut Joë O’Connor.
VI
UNE MARÉE VIVANTE
On s’éveilla comme la veille, au son des cornes. Mais cette fois, elles ne faisaient que répondre à de lointains appels, venus des extrémités de la plaine. En un instant tout le monde fut sur pied, et lorsque Wagha-na souhaita le bonjour à ses amis, son premier mot fut pour leur dire:
--A cheval, Messieurs. Les bœufs ne viendront pas nous rejoindre ici. C’est à nous d’aller à leur rencontre.
--A quelle distance environ? questionna Georges Vernant.
A deux lieues à peu près, un peu plus, un peu moins. Las chasseurs de l’autre côté nous avertissent.
On se sépara sur l’heure des tribus qui remontaient au nord et à l’est. Puis, la carabine au dos, le couteau de chasse à la ceinture, le lasso enroulé sur l’arçon, on s’élança vers les horizons de l’ouest.
Wagha-na ne s’était pas trompé. A un peu plus de cinq milles du campement, on rencontra les premiers éclaireurs de la peuplade qui chassait. Ils firent connaître qu’un troupeau de six cents têtes environ avait passé la veille à quarante milles au nord, et que son approche était signalée depuis les premières heures de l’aube.
Toutefois une difficulté se présentait sur laquelle on n’avait pas compté.
L’énorme armée des bisons venait directement sur la plaine. Si elle s’y engageait, il fallait considérer la chasse comme perdue, car, sur cet immense espace pierreux et découvert, il serait impossible aux chasseurs de dissimuler leur présence. Les bœufs ne se laisseraient point approcher.
Dès lors, il ne resterait à leurs adversaires que la maigre ressource d’abattre à coups de fusils quelques individus isolés,--pauvre consolation qui n’allait point elle-même sans offrir de nombreux périls.
L’effort des traqueurs tendait donc à faire dévier la marche du troupeau vers les prairies herbeuses dans lesquelles il devenait beaucoup plus facile aux chasseurs de se cacher. Si l’on n’y pouvait entraîner la masse entière, du moins essaierait-on d’en détourner un groupe, une importante fraction.
--Combien êtes-vous?--demanda Wagha-na au chef Sioux qui menait la colonne.
--Cinq cent vingt, pas un de plus,--répondit celui-ci.
--En effet, remarqua le Bison Noir, cinq cent soixante-dix avec les cinquante que nous sommes. C’est vraiment peu pour huit cents bœufs sauvages!
Ils n’eurent ni le temps ni le loisir de fournir un plus long entretien.
Une rumeur sourde, continue, profonde, venait de s’élever au nord-ouest.
C’était comme le bruit des grandes eaux perçu par un jour de tempête, ou comme les clameurs d’une foule à une grande distance. Bientôt, à ces sons confus succéda une sorte de long ronflement analogue à celui du vent; une nuée épaisse de poussière soulevée annonça l’approche du troupeau, précédée elle-même par une longue trépidation de l’air et du sol.
Et c’était vraiment une sensation étrange, troublante, se résolvant en un sentiment de terreur mal défini.
Soudain des mugissements, d’abord confus, puis nets et distincts, des beuglements mêlés ou isolés, remplirent tous les échos de l’immense plaine, et l’on put voir, à travers la poussière, déchirée çà et là, comme un opaque rideau, une ligne noire s’avançant pleine de cris et de tumulte.
L’Indien se tourna vers ses compagnons.
--Un temps de galop, Messieurs, cria-t-il. Il ne faut pas nous trouver sur le passage du troupeau.
En effet, ce n’était point là un danger qu’on eût le droit de braver.
Sur cette plaine dénudée où ils ne pouvaient se laisser attarder par aucune pâture, les bœufs allaient passer comme un ouragan, renversant, écrasant tout sur leur passage. Il était donc urgent de prévenir leur course et de se mettre au plus tôt à l’abri de quelque futaie, ou même de quelque prairie herbeuse.
Tout le monde suivit le conseil donné par Wagha-na. On lâcha les brides, et les chevaux, qui n’avaient pas besoin d’ailleurs, d’autre stimulant que la peur qu’ils ressentaient, partirent ventre à terre dans la direction du sud-ouest.
Quel était le développement du front de la ligne occupée par le troupeau?
C’était ce qu’on ne pouvait dire dès à présent. Mais Wagha-na, depuis longtemps versé dans la connaissance des choses du désert, avait fait prendre cette direction à la colonne, parce qu’il savait qu’à trois milles environ plus au sud on rencontrerait un bois de sapins suffisant pour entraver la charge furieuse des bisons.
L’essentiel était de l’atteindre avant que la première vague de cette marée vivante ne déferlât sur le point de la plaine où l’on se trouvait.
Aussi Wagha-na donnait-il l’exemple comme il avait donné le conseil.
Penché sur le cou de son cheval Gola, il l’animait par des paroles encourageantes, tantôt le flattant de la paume, tantôt le fouaillant avec l’extrémité du bridon qu’il tenait dans sa main gauche.
Et, tout en courant, il se retournait sur sa selle et jetait de nouveaux encouragements à sa troupe.
--Hardi, vous autres, hardi! Poussez vos bêtes! Il n’y a pas une minute à perdre.
C’était véritablement effrayant, cette course à travers la prairie aride.
A ses côtés, l’Indien retrouvait Madeleine, écuyère consommée et infatigable. Tout auprès d’elle, Georges Vernant, Cheen-Buck, Joë O’Connor, allaient de la même allure rapide et sûre. Puis venait le peloton des cavaliers venus de Dogherty et des environs, escorté par quelques-uns des habitants du campement. Enfin, fermant la marche, emporté par le galop vertigineux de son cheval, le même qui, l’avant-veille, l’avait si lestement désarçonné, Léopold Sourbin suivait fiévreusement et péniblement la colonne.
Il n’était que temps. Le troupeau arrivait en longue ligne, pareille à une armée en bataille. On la voyait maintenant onduler, se fermer, s’ouvrir, fléchir sur un point, se rompre et gagner sur un autre, selon que le terrain, médiocrement accidenté pourtant, offrait à l’immense front un obstacle ou une déclivité.
Et il semblait que cette ligne allât se perdre aux bornes mêmes de l’horizon.
Le danger était si grand que Wagha-na, inquiet pour ses compagnons, en semblait perdre son sang-froid ordinaire.
Il s’oubliait au point de mêler, dans ses exclamations en langue indienne ou française, des mots de langue anglaise.
--_Well, well!_ criait-il, piquez, piquez ferme! _All is lost!_
Oui, tout était perdu, si l’on ne gagnait pas, avant de subir le choc du troupeau, la bande verdoyante des sapins que l’on voyait couper le ciel à moitié d’un demi-mille maintenant.
Tout à coup, en avant du gros de la troupe, une avant-garde surgit, à peine séparée par deux ou trois cents mètres du peloton des cavaliers.
Il y avait là vingt ou vingt-cinq mâles, des taureaux de grande taille dont l’œil brillait, farouche et terrible, sous l’épaisse toison qui couvrait leur encolure et leurs épaules puissantes.
Avec un beuglement féroce, ils sortirent d’un pli de terrain et se ruèrent en avant, les cornes basses.
--Aux éperons! cria Wagha-na, en français cette fois.
Les mollettes d’acier touchèrent les flancs des bêtes, dont la course exaspérée se précipita haletante éperdue.
Mais les taureaux chassaient à vue, et l’on sait que le bison américain peut soutenir une lutte de vitesse contre le cheval.
En cette circonstance, le péril était d’autant plus redoutable que, maintenant, pour gagner le couvert, il fallait courir parallèlement à la ligne assaillante et, par conséquent, perdre l’avance que l’on avait sur elle.
N’importe! C’était là un péril prévu et qui n’arrêtait point les vaillants Canadiens.
--Encore un quart de mille, et nous sommes sauvés! cria Wagha-na.
Un quart de mille!
Et les taureaux n’étaient plus qu’à cent cinquante pas de la troupe!
Un instant, le chef eut la pensée de faire arrêter la colonne et de fusiller à bout portant les terribles ruminants.