Les derniers Hommes Rouges: Roman d'aventures

Part 12

Chapter 123,860 wordsPublic domain

Mais Madeleine, ressaisie par l’espoir de la délivrance, s’était redressée. Elle repoussa convulsivement l’étreinte du misérable Indien qu’elle rejeta sur le dos de sa selle. Une secousse du cheval épuisé la jeta lourdement sur le sol de la prairie, où elle demeura sans mouvement.

En ce moment, Georges arrivait à la hauteur du Comanche. Vivement il tira sur le mors, au risque de se désarçonner lui-même. L’animal s’arrêta court et le cavalier sauta rapidement à terre. Il releva la jeune fille meurtrie et la plaça sur le dos de Hips, fumant et haletant.

Madeleine, par bonheur, n’avait pas perdu connaissance. Bien que fortement contusionnée, elle put se tenir assez droite, pendant que Georges, tenant le cheval par la bride, la carabine au poing, battait en retraite dans la direction du secours amené par Joë et Sheen-Buck.

--Déjà Wagha-na l’avait rejoint et s’informait avec sollicitude auprès de Madeleine des conséquences de sa terrible chevauchée. Elle le rassura d’un sourire et, malgré son extrême lassitude, put affirmer qu’elle n’avait ni blessures ni lésions internes.

Mais ce n’était là qu’une demi-victoire ou, plutôt, un avantage momentané, la première manche seulement d’une effrayante partie que l’ennemi pouvait encore gagner grâce à la supériorité du nombre.

En effet, le Comanche, malgré sa blessure, paraissait disposé à revenir au combat, soutenu par l’Ours Gris et les compagnons. Plus que toute autre cause, la honte de son échec, jointe à la prévision des furieux reproches qu’allait lui adresser son chef, le poussait à cette résolution désespérée, si fort en désaccord avec l’ordinaire prudence de ses pareils.

Cependant Sourbin avait, lui aussi, battu en retraite et recevait maintenant les chaudes félicitations de Georges et de Wagha-na. Ce dernier lui avait même tendu la main, avec ces paroles de haute estime:

--Je vous sais un gré infini de ce que vous avez fait là, Monsieur. Vous avez exécuté à la lettre le programme que je vous avais tracé. Ce n’est point votre faute si nous ne sommes pas arrivés plus tôt.

Madeleine au contraire, la plus intéressée, n’avait fait preuve d’aucun enthousiasme.

Elle avait dit simplement au Français avec une assez dédaigneux accent:

--Je vous remercie, mon cousin. De votre part, cela me touche davantage.

Et cette froideur visible avait impressionné si vivement ses deux amis, qu’ils en étaient devenus subitement silencieux.

Wagha-na se retourna vers la plaine. Il vit l’Ours Gris et ses hommes à moins de cinquante mètres de lui.

--Allons, Messieurs, dit-il, ils sont dix, nous sommes trois. La partie est égale.

C’était le mot héroïque de Changarnier pendant la retraite de Constantine.

--Madeleine, demanda-t-il à la jeune fille, aurais-tu la force de courir jusqu’à la rencontre des nôtres?

Il montrait Joë O’Connor et Sheen-Buck encore à deux cents mètres d’eux.

Elle répondit:

--Pourquoi ne resterais-je pas avec vous?

--Parce que, répondit Wagha-na, nous allons faire usage de nos fusils. Cela nous permettra d’arrêter ces coquins le temps nécessaire à assurer ta fuite.

Elle comprit et n’insista pas. On lui donna le cheval de Sourbin, le moins bon, parce qu’il faudrait peut-être, dans un instant, recourir aux jambes des deux autres pour emporter Léopold lui-même.

Tout cela s’était accompli en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Les Comanches n’étaient plus qu’à trente mètres.

Wagha-na et Georges s’étaient abrités derrière Hips et Gola, placés tête contre tête. Ils avaient appuyé leurs armes sur les selles, ne voulant perdre aucune balle. Georges visa le Comanche blessé, Wagha-na le chef lui-même.

Un double coup de feu éclata. Le Comanche roula sous son cheval, l’Ours Gris passa par-dessus la tête du sien qui venait de s’abattre, le cœur broyé.

--Encore! commanda le Bison Noir.

Et, comme les magasins étaient suffisamment garnis, deux nouveaux cavaliers ennemis vidèrent les arçons.

Les six autres jugèrent le péril trop grand. Ils croyaient leur chef tué. Ils se mirent donc à fuir sans nulle honte.

Mais Magua, qui n’était pas même blessé, s’était dégagé des étriers. Il avait saisi la monture d’un de ses guerriers morts; et, maintenant, avec une incontestable bravoure, il s’avançait, au pas de sa bête, prodiguant d’héroïques défis à ses adversaires.

--Wagha-na est un lâche qui a perdu les mœurs de sa race. Il est né d’une chienne domestiquée par les blancs pour faire la chasse aux Rouges. Il se cache derrière son cheval et il se fie à sa carabine, parce que le plomb des visages pâles va plus loin que les flèches des fils aînés du Grand Esprit. Mais il n’oserait affronter le tomahawk d’un homme libre.

Wagha-na se tourna une fois encore vers les deux extrémités de la plaine.

D’un côté, il vit Madeleine hors de la portée des traits et déjà recueillie par le petit groupe des Sioux qui avaient suivi Sheen-Buck et O’Connor. De l’autre, il aperçut les Comanches immobiles. Ils avaient arrêté leur course et, accompagnés de Pitch et de Schulmann, rejoints par un plus grand nombre des leurs, ils assistaient de loin à la suprême bravade de leur chef.

Le Pawnie mit le pied à l’étrier et mit Gola face à l’Ours Gris.

--Que faites-vous? demanda Georges Vernant avec stupeur.

Wagha-na sourit:

--Vous le voyez; je vais répondre aux provocations de ce brave.

Le jeune Canadien ne put se défendre d’un étonnement qui ressemblait à un reproche.

--Vous n’y pensez pas? s’écria-t-il. Exposer votre vie dans un duel de cette nature, vous, le chef, le créateur, l’inspirateur de la belle œuvre que vous avez jusqu’ici menée à bonne fin? Permettez-moi de vous le dire: c’est plus que de l’imprudence. C’est une faute que vous commettez.

--Non, mon cher Georges. C’est précisément mon œuvre que j’entends poursuivre et servir en cette circonstance.

En combattant contre cet homme qui, d’ailleurs, mérite mieux qu’un coup de fusil, je joue une belle partie. Je vais lui demander pour enjeu l’obéissance de sa tribu.

--Laissez-moi, au moins, combattre à votre place. Ma vie n’est pas précieuse comme la vôtre.

--Non, encore une fois. A quel titre réclameriez-vous l’obéissance de ces Indiens qui, d’ailleurs, ne vous l’accorderaient pas? Moi, au contraire, en combattant cet homme à armes égales, à la manière indienne, j’ai le droit d’exiger de lui une mise de jeu. C’est la règle ordinaire des défis et des combats singuliers chez ceux de notre sang.

Il ajouta du même ton paisible, avec le même sourire de sereine confiance:

--Soyez sans inquiétude! J’ai encore quelque vigueur et j’ai terrassé des ennemis bien autrement redoutables que ce garçon-là qui n’a pour lui que son courage, très réel, mais insuffisant.

Georges Vernant ne s’opposa plus au désir du Bison Noir. Mais, n’ayant pas les mêmes scrupules que son ami, redoutant quelque trahison de la part des assistants, il se remit lui-même en selle, prêt à porter secours au père adoptif de Madeleine.

Celui-ci, remettant son revolver dans les fontes, s’était défait de sa carabine qu’il avait laissée aux mains de Sourbin, spectateur ému du duel épique qui se préparait, et auquel l’émotion ôtait la parole. Il ne conservait que sa hache et le long poignard, armes familières aux Indiens dans leurs combats singuliers.

Cela fait, il poussa Gola à la rencontre du chef Comanche et, arrivé à dix pas de lui, leva la main droite, signe de parlementaire, réclamant ainsi l’attention de ses ennemis pris comme auditeurs.

--Moi, Jean Wagha-na, le Bison Noir, commença-t-il, né de votre sang, car le sang des Hommes Rouges est le même pour toutes les tribus qui se font une guerre impie, je déclare que je n’ai jamais fait la guerre à mes frères, que je les ai soutenus, aidés, défendus, de mon bien et de mon bras contre toutes les exigences injustes, que j’ai essayé de les réunir en un seul peuple, que si j’ai repoussé par la force l’agression des Comanches, c’est parce qu’ils ont refusé de m’entendre et qu’ils m’ont attaqué les premiers.

Je déclare au surplus que, même à l’heure présente, je ne cherche point la querelle, que je n’élève aucune prétention et que j’ai simplement repris à des mains criminelles ma fille que l’on voulait me ravir.

--Les mains criminelles, ce sont les mains de Wagha-na le traître, interrompit Magua en grinçant des dents. Tu n’oses point accepter le combat avec l’homme qui vaut mieux que toi.

Gola fit encore un pas en avant, et le Bison Noir, se dressant sur les étriers, apostropha directement son ennemi.

--Chien, lui cria-t-il, je suis prêt à te châtier de ton insolence. Mais quel gage m’offres-tu de ta bonne foi? Voici le mien. Pour toi, ordonne à ceux qui te suivent de se soumettre à moi si tu es vaincu dans la lutte.

L’Ours Gris eut un sourd grondement de colère au moment où, joignant l’action à la parole, le Pawnie jeta sur le sol une bourse largement garnie de bank-notes. Il y en avait pour cent milles dollars, ainsi que le fit voir Wagha-na.

--Tu m’estimes au-dessous de ma valeur, rugit le Comanche, dont les yeux brillaient de convoitise.

--Combien t’estimes-tu toi-même? demanda le Pawnie.

L’autre eut un geste d’orgueilleuse jactance et répondit d’une voix éclatante.

--Deux millions de dollars.

--Allons! fit Wagha-na, tu n’es brave qu’en paroles et tu veux éviter le combat. Je double la somme.

Et, tirant de son sac de cuir une seconde liasse, il l’envoya rejoindre la première dans l’herbe.

XIV

LE DERNIER EXPLOIT DE SOURBIN

La dernière apostrophe de son ennemi fut l’étincelle qui enflamma la colère de l’Ours Gris.

Avant même que Wagha-na eût prévu l’attaque et se fût mis sur la défensive, le Comanche avait brandi sa hache et, piquant son cheval, s’était rué sur le chef des Peaux Rouges ralliés.

L’arme siffla, lancée par une main exercée à ce genre d’escrime. Elle aurait infailliblement brisé le crâne de Wagha-na si celui-ci, avec la souplesse d’un félin, ne se fût laissé glisser sur l’encolure de sa bête.

La hache ne rencontra que la tête de Gola auquel elle déchira l’oreille droite et vint se planter à moitié dans le pommeau de la selle, non sans avoir ouvert une assez large entaille à la cuisse droite du Bison Noir.

Celui-ci se redressa, rendant la bride à son coursier.

L’animal blessé fit entendre un hennissement de fureur et se rua sur la monture du Comanche.

Ce fut un terrible choc sous lequel le mustang, fléchit. Ses jambes de derrière touchèrent le sol et la main du Bison Noir se tendit, sans arme, pour saisir son adversaire.

Mais un brusque mouvement du cheval ennemi le remit sur ses pieds. Wagha-na ne saisit que le manteau du Comanche.

Déjà celui-ci fuyait, se dérobant à l’étreinte du Pawnie.

Il avait manqué son coup d’attaque et, privé de sa hache, son arme favorite, il cherchait à gagner de vitesse afin de pouvoir la ressaisir au passage, lorsqu’il aurait détourné son adversaire.

Mais le Bison Noir connaissait cette tactique.

Au lieu de poursuivre Magua, il demeura sur place, les pieds de Gola se posant sur le tomahawk qu’ils enfoncèrent dans le sol herbeux et gras.

Pendant ce temps, l’impassible Wagha-na, sans s’occuper de sa propre blessure, ôtait de son sac une bande de toile qu’il employait à panser la plaie faite à l’oreille de son fidèle coursier.

A vingt pas de distance, le Comanche l’invectivait avec la même forfanterie.

Le Bison Noir souriait dédaigneusement.

Quand il eut achevé le pansement de sa monture, il la fit pivoter et se penchant en un effrayant équilibre, il ramassa sur le sol la hache de l’Ours Gris et la lui tendant de la main gauche.

--Viens la prendre! lui cria-t-il.

C’était un défi insultant qui provoqua chez le Comanche un nouvel accès de fureur.

--Oui,--répliqua-t-il,--je vais la prendre.

Les spectateurs de ce drame poignant purent le voir, courbé sur son cheval, lancer celui-ci ventre à terre sur le Pawnie. Le cavalier tenait de la main droite son bowie-knife, tandis que la gauche s’allongeait pour saisir le tomahawk que lui tendait le bras allongé de Wagha-na.

Et il semblait que celui-ci, par une folie de générosité, se livrât lui-même à la merci de son perfide ennemi.

Mais ceux qui jugeaient de la sorte ne connaissaient point la prodigieuse adresse et la redoutable vigueur du Bison Noir. L’homme qui avait soutenu trois ans la lutte contre les Yankees était un héros dans la plus large acception de ce mot glorieux.

Au moment où l’Ours Gris, emporté par la course du mustang, se précipitait sur lui, Wagha-na leva brusquement la hache, et comme le Comanche, obligé de se dresser à son tour pour l’atteindre, levait lui-même son bras gauche, celui du Pawnie, abandonnant le tomahawk, qui retomba sur le sol, se liait comme un lasso de fer à la taille de l’assaillant, l’arrachait à sa propre selle pour le jeter, impuissant et vaincu, sur le cou de Gola.

Il avait fallu pour accomplir ce tour de cirque une force presque surhumaine. Mais cela avait été exécuté avec une telle aisance qu’une longue clameur d’admiration s’éleva des deux côtés de la plaine, aussi bien des bouches ennemies que de celles des compagnons du héros.

Alors, après avoir arraché au vaincu, étourdi par la secousse, son couteau désormais inutile, le Bison Noir s’élança en galopant au-devant des guerriers Comanches frappés de terreur et de respect.

--Vous êtes à moi par les lois du combat, leur cria-t-il. Je ne ferai aucun mal à Magua, je ne prendrai ni sa chevelure ni les vôtres. Que deux d’entre vous aillent vers votre tribu pour raconter la chose aux têtes blanches et leur dire que Wagha-na vous appelle tous à fumer le calumet de paix aux campements du lac Winnipeg.

Interdits, humiliés, mais surpris par cette grandeur d’âme du vainqueur, les guerriers mirent pied à terre et jetèrent leurs armes devant le Pawnie triomphant.

Alors celui-ci desserra l’étreinte de ses doigts qui faisaient un collier de fer à son ennemi, et le posant sans rudesse à terre, lui tint le langage suivant:

--Le Bison Noir n’a pas plus de haine en ce moment qu’il n’en avait tout à l’heure contre son frère Comanche.

L’Ours Gris a combattu en guerrier vaillant. Le sort lui a été contraire. Qu’il reprenne ses armes et qu’il montre son amitié à Wagha-na.

Pour toute réponse, le vaincu s’approcha du héros et prenant son pied droit le baisa avec respect. Puis il dit:

--Aucun homme ne s’est jamais vanté d’avoir vaincu l’Ours Gris. Magua a fait ce qu’il a pu; il n’a rien à se reprocher.

Et, maintenant, il reconnaît devant ceux de sa tribu et devant le ciel où règne le Grand Esprit que Wagha-na, le Bison Noir, est le plus grand et le meilleur des hommes. Magua prend pour père le Bison Noir.

--A la bonne heure! s’écria en français le père adoptif de Madeleine. Nous finissons par où nous aurions dû commencer. N’importe! Que le nom de Dieu soit béni!

Il mit alors pied à terre et fit signe aux siens de se rapprocher.

Joë O’Connor, avant tout autre soin, s’empressa d’aller ramasser dans l’herbe la bourse et les bank-notes qu’y avait jetés le Pawnie, en disant à Sourbin qui paraissait sortir d’un rêve.

--Ça, voyez-vous, Monsieur, ça ne se trouve pas sous les pieds d’un mustang, excepté quand quelqu’un l’y jette, comme aujourd’hui. Il ne faut donc pas le laisser traîner.

Sioux et Comanches échangèrent les présents de l’amitié. Wagha-na tira des fontes l’un des magnifiques revolvers qu’il y avait laissés et le donna à l’Ours Gris avec six paquets de cartouches.

--Voilà le premier cadeau du père à son fils, lui dit-il.

Brusquement son front se rembrunit, ses sourcils se froncèrent.

--Qu’avez-vous fait des deux Yankees qui étaient avec vous? demanda-t-il presque durement.

Dans les deux camps, on se regarda avec inquiétude et stupéfaction.

C’était vrai, pourtant. On les avait oubliés, ceux-là.

Mais, si les sauvages les avaient négligés, Pitch et Schulmann ne s’étaient point négligés eux-mêmes.

Dès qu’ils avaient vu les chances du combat singulier tourner en faveur du Bison Noir, ils jugèrent, avec raison, que les choses se gâtaient pour eux. Sans en attendre l’issue définitive, ils allèrent tranquillement se ranger derrière les rangs des Comanches. Puis, profitant de l’inattention générale, ils gagnèrent un bouquet d’arbres qui masquait entièrement leur manœuvre.

Il faut croire qu’au moment où Wagha-na se souvint d’eux ils étaient déjà loin, car les cavaliers des deux camps eurent beau fouiller du regard l’horizon et fournir un temps de galop, pour les découvrir dans la plaine, les deux aventuriers demeurèrent introuvables.

--Tout est bien qui finit bien, prononça presque gaiement le chef pawnie en reprenant avec ses hommes le chemin du campement. Au moins, de cette façon, ces deux bandits m’ont épargné l’ennui de les pendre moi-même.

On dut refaire au petit trot tout le chemin fiévreusement parcouru depuis l’avant-veille. L’état de fatigue extrême auquel se trouvait réduite l’orpheline ne permettait point, en effet, une allure plus rapide.

Bientôt même on dut faire halte au bord du Murray. Chinga-Roa et ses Sioux y avaient dressé leurs tentes pour attendre le retour de leurs compagnons lancés à la poursuite. Ceux-ci rencontrèrent même le jeune chef qui, avec quarante cavaliers, s’était porté au-devant d’eux pour les soutenir s’ils en avaient besoin. Leur joie fut aussi profonde que sincère en reconnaissant leurs amis victorieux.

Mais, en arrivant au camp, Madeleine chancela sur sa selle. Aux questions pleines de sollicitude posées par son père adoptif et son fiancé, la jeune fille répondit avec effort, péniblement même, demandant qu’il lui fût permis de se reposer quelques instants.

On dressa donc sous la tente de Wagha-na un lit de camp, sur lequel Madeleine s’étendit avec une satisfaction manifeste. Hélas! Elle ne s’y délassa guère. Une fièvre ardente, entrecoupée de délire et de coma, s’empara d’elle et, sur-le-champ, les plus graves inquiétudes torturèrent l’esprit de ses amis.

Ce furent de cruelles angoisses, pour tous, mais plus particulièrement pour les deux hommes dont la vie était en quelque sorte consacrée au bonheur de l’orpheline.

Wagha-na et Georges Vernant veillèrent à tour de rôle auprès de la pauvre enfant en proie à tous les assauts d’une congestion cérébrale. Dans ces régions éloignées de tout secours de la science, force est bien aux hardis pionniers qui les parcourent de suppléer eux-mêmes à l’office des médecins et des pharmaciens.

Par bonheur, Wagha-na, dans son long séjour en Europe, aussi bien que depuis son retour en Amérique, avait poussé fort avant des études médicales qui eussent fait honneur à plus d’un praticien renommé de l’ancien continent.

Son sac de voyage renfermait, entre autres choses utiles, une trousse complète et une petite pharmacie tenue au courant de tous les moyens employés par la pharmacopée contemporaine. Il y avait là dedans la farine de moutarde unie aux vésicants les plus énergiques, la quinine et la belladone sous leurs formes les plus diverses et leurs quantités les mieux dosées, les drogues dépuratives ou sédatives, les purgations douces ou violentes.

En un clin d’œil, Madeleine fut couverte de sinapismes et entourée de compresses d’eau glacée.

La lutte contre la maladie vigoureusement engagée, et prise à ses débuts, celle-ci fut heureusement enrayée.

Huit jours entiers, toutefois, la crainte hanta tous les cœurs.

Il n’était point, en effet, un seul des sauvages compagnons du Pawnie qui n’aimât cette belle et douce enfant dont les mains étaient toujours ouvertes pour une bonne action à accomplir.

Chaque matin, au lever du jour, Chinga-Roa, ou l’un de ses guerriers, venait s’asseoir silencieusement à l’entrée de la tente et, malgré le froid, chaque jour plus vif, de l’automne, attendait là, sans bouger, la sortie de Wagha-na ou de Georges pour prendre des nouvelles de la malade.

Ce fut avec une longue et bruyante joie que l’on apprit enfin que tout danger était conjuré.

Bientôt, la malade tint à confirmer elle-même la bonne nouvelle.

On la redressa sur sa couche, on l’adossa à un haut oreiller de laine et d’herbes fraîches, afin qu’elle fût plus à l’aise pour recevoir ses visiteurs. Alors, groupe par groupe, les Sioux entrèrent sous la tente et reçurent les premières paroles de la convalescente.

--Merci, mes amis, leur disait-elle avec un pâle sourire de ses lèvres décolorées, merci de votre sollicitude. Vous êtes tous bons, et je vous aime tous autant que vous m’aimez.

Elle disait cela d’une voix éteinte, brisée par la fièvre, et les farouches guerriers demeuraient silencieux. Beaucoup pleuraient comme des enfants à la vue de cette belle jeune fille devenue si blanche qu’elle en était presque transparente, à la vue de cette tête charmante que d’impitoyables ciseaux avaient dépouillée de sa longue et, luxuriante chevelure. Plusieurs tombaient à genoux devant elle et baisaient ses mains; d’autres prosternés comme devant une sainte, cachaient leurs fronts dans les plis des couvertures étendues sur ses pieds.

Il n’était pas jusqu’à Léopold Sourbin qui n’eût subi une réelle transformation.

Pendant les premiers jours de la maladie de sa cousine, pris des mêmes terreurs que ses compagnons, il avait voulu, lui aussi s’asseoir à son chevet, veiller auprès de cette couche douloureuse.

Mais, malgré le service éclatant qu’il lui avait rendu, Wagha-na, guidé par une méfiance que le froid accueil de Madeleine avait corroborée, s’était opposé à toute intervention du Français.

Et, comme Léopold, froissé par cette suspicion, laissait voir son mécontentement, le Bison Noir lui avait durement répondu:

--Il est vrai que vous êtes le cousin de Madeleine, mais, moi, je suis son père. Le vôtre a été l’assassin de mon ami Kerlo. Il ne convient pas que la fille de la victime soit gardée par le fils du bourreau, surtout lorsque, en vertu de la loi, il en est le plus proche héritier.

Ces paroles cruelles avaient leur raison d’être. Mais peut-être venaient-elles un peu tard, aujourd’hui que Léopold avait fourni des preuves incontestables de sa bonne foi et de son dévouement.

Il est vrai que Wagha-na s’en tenait au proverbe: «Deux sûretés valent mieux qu’une».

Ce mépris, bien qu’il lui parût injustifié, avait été d’autant plus sensible à Léopold qu’il se trouvait expliqué par la terrible révélation que l’Indien venait de lui faire.

Il se retira donc à l’écart et s’y abandonna à une très sincère douleur.

Tout lui manquait à la fois: l’espoir d’épouser sa cousine et la confiance passablement présomptueuse qu’il avait eue en lui-même jusqu’alors. Car il était si bien changé par les épreuves des derniers temps qu’à son insu même, il s’était considérablement amélioré.

Il ne songeait plus aujourd’hui à cette fortune qu’il avait si bassement convoitée.

Il aimait Madeleine, aujourd’hui, d’un amour très pur et très désintéressé.

Et il comprenait bien que la jeune fille, au courant des crimes du passé, au courant de ses propres turpitudes, ne pouvait qu’à grand’peine lui pardonner son abominable conduite.

Une seule pensée maintenant occupait son esprit; il ne formait plus qu’une ambition, celle de racheter ce passé, de rendre à sa cousine quelque suprême service après lequel il serait impossible à celle-ci de ne lui point pardonner, peut-être même de lui refuser une place dans ses affections.

Et, vraiment, à cette heure, il n’était même plus jaloux de Georges Vernant, dont il confessait l’écrasante supériorité.

Il se réjouit donc comme tout le monde de l’heureuse guérison de la jeune fille, mais, plein du sentiment de son indignité, il n’osa se présenter au chevet de la malade et demander à être reçu par elle.

Ce fut Madeleine elle-même qui remarqua son absence. Elle en parut attristée.

--Où donc est Monsieur Sourbin? demanda-t-elle. Lui serait-il arrivé un malheur?

Wagha-na répondit en riant:

--Non, Monsieur Sourbin est fort bien portant. S’il ne s’est point présenté ici, c’est peut-être parce qu’il me garde rancune de lui avoir interdit ta porte pendant toute la durée de ta maladie. J’ai été dur, j’en conviens, mais je devais l’être.