Les demoiselles Goubert: mœurs de Paris

Part 5

Chapter 53,592 wordsPublic domain

Elle se persuada que n'étant pas supérieure par la fortune à ses semblables, elle devait au moins les dominer par l'élégance; et cela en cette manière unique qui fait retourner les passants vers soi et excite les plaisanteries faciles de la populace. Les très pointus souliers à talons plats et les cols hauts à deux écrous, les manches contournés des ombrelles, les agrafes en fer à cheval, une mine impassible furent les apparences dont elle revêtit son rêve. Cela trônait pour elle dans Paris. Elle cherchait ces marques sur les costumes des gens. S'ils ne les portaient pas, elle les méprisait. A cet apparat corroboraient, lui semblait-il, certaines occupations exclusives aux riches. Tel le spectacle versicolore des jockeys volant par essaim au ras des pelouses.

Une partie aux courses d'Auteuil était convenue avec Albarel pour le lendemain. D'avance, Henriette se promettait là des joies extrêmes et une attitude très guindée de miss. Mais il lui fallut penser aux prétextes possibles pour s'absenter ce jour encore. Elle ne pouvait plus se feindre malade, d'autant que Marceline savait ses fuites du logis. Le calme et le silence de la grande soeur l'inquiétait. Que cachait-elle sous cette mine sournoise, et ces regards obliques où se devinaient des colères? Lui demeuraient encore à la mémoire les reproches haineux d'avoir compromis l'avenir commun; elle craignait que subitement une hostilité n'éclatât, une révélation à M. Freysse de ses découchées et un exil peut-être en province chez ces parents du midi très pauvres, qui n'avaient pu venir à l'enterrement de M. Goubert. Quelle vie affreuse elle prévoyait là, loin de Paris, de l'Opéra. Jamais elle ne tolèrera cette mesure; même devrait-elle rompre avec sa soeur et les Freysse. D'ailleurs les Freysse lui importaient peu: monsieur était poseur, madame si bégueule, et les insupportables petites filles qui adressaient des questions sur tous les objets. D'autres magasins existaient dans Paris où elle trouverait emploi; elle était si bonne étalagiste qu'on la paierait certes plus cher. Vraiment, sous prétexte d'amitié, ces Freysse servaient bien leur avarice.

Depuis quelque temps Marceline affectait un mépris qui perçait ses plus futiles paroles et ses gestes les plus ordinaires. Ceci devenait intolérable pour Henriette. Sincèrement elle se mit à détester la grande soeur; elle eut le rappel de toutes ses injustices et des affronts. Aux repas, on reléguait Henriette à l'autre bout de la table; sans lui dire merci on en recevait les plats; on s'obstinait à ne point lui répondre. Au fond, Marceline avait fini par ressentir envers sa soeur une véritable répulsion.

Alors Henriette ne médita plus que les moyens d'amener Albarel à redire sa proposition de vie commune; et, bien que Clémence s'efforçât de l'en détourner, elle se complaisait de plus en plus à l'espoir de s'offrir du bon temps, quelques mois, quitte à reprendre du travail ensuite, l'hiver.

L'INTERMÈDE

LE JUBILÉ DES ESPRITS ILLUSOIRES

La lande odorante s'exhale par la nuit cave, tous astres enfouis.

Devers les ombres gourdes des cyprès titille le mélodique Présage du Jubilé: Falot, grêle;--invisibles ailes de cristal qui s'émient, choient:--Bruits petits, malices d'arpèges; musiques aquatiques d'ocarina. Et brisures.

Des silences glacent les bourrasques lamentées. Verte, la Larve flotte sur les replis de sa croupe torte, en un halo de Puissance violette. Elle signifie.

Sons de cristal et de cymbales. Les lémures chauves en linceuls translucides, les doigts unis pardevant leurs diaphanes carcasses, planent méditatifs, et s'irradient de luisances héliotropes. Sons de cristal et de cymbales.

Sourdent les parfums du musc pénétratif, du musc érotique; des chants comme voix de cors en déroute.

Gestes évocateurs des lémures; et se trace la Région Factice en violâtres moirures. Puis montent les décors illustres tandis que s'éclipse la lune troublée jusqu'à se teindre de santal.

Alors.

Au centre des cataractes limitantes, la larve trône, et ses yeux d'eau, et sa couronne de belladones.

Croulent les flots mauves autour d'Elle, depuis le ciel d'or battu jusques au sol de cuivre.

Avec des aspects de verreries, des fleurs riveraines opalines aux mains, la légion des lémures s'aligne sur les rocs d'ivoire vierge.

Les buccins clangorent la gloire des Puissances. Des accords de lyre s'expirent en vibrations de dernier spasme. Les chants supérieurs des harpes hiératiques s'éployent par-dessus les eaux stridentes; les chants hiératiques s'éployent. Ascension.

En simarre d'orfroi où les Signes s'inscrivent, le Mage à barbe astrale paraît au milieu de son cortège de Kobolds et de Sylphides. Sa dextre élève le sceptre de cinabre à sept pointes d'améthyste. La tiare à neuf couronnes d'or, à neuf bandelettes, à neuf serpents blancs charge son front incolore, son visage incolore. Et dans ses yeux d'Au-delà, les peuples passent en longues traînées gémissantes.

Longtemps, avec sa majestueuse attitude de montagne, il demeure dans l'extase sacrée sous le halo violet de la Larve contemplée. Et les musiques déclinent en modulations susurrantes qui défaillent puis ondulent, se relèvent vers les corps des sylphides voletant, les corps nus et bleus, fuselés: hanches creuses, maigres seins, bouches émaillées, muettes, et les nappes des cheveux céruléens.

Le Mage s'éveille de l'extase, le sceptre vers les Kobolds gibbeux et claudicants qui se prosternent et touchent le sol de cuivre de leurs crânes ridés, de leurs barbes touffues et grises. Et les voilà traçant les cercles médiateurs et les ellipses de force, les caractères vocatoires, les signes aux spirales complexes qui unissent les vigueurs occultes des mondes. Hors leurs barbes touffues et grises les paroles de l'Incantation s'exaltent, les paroles révélatrices, essentielles dont les syllabes font surgir des lueurs.

Vapeurs incarnadines qui émanent des cercles et des signes; elles se massent en colonnes, en fronton de temple, qui, vite, jusqu'aux blancheurs du Paros s'apâlit. Vapeurs qui courent basses vers les cataractes; elles les noient de flots blanchoyants:--une mer. Une mer qui se fonce, et se lisse, et se paillette de madrures argentées, et reflète un invisible soleil d'Orient sur son eau bleue, plane. Un soleil d'Orient terni par le halo de Puissance violette et les irradiations héliotrope des lémures.

LE CHOEUR DES KOBOLDS.

Esprits illusoires! O vous, leurres décevants à l'homme, ô vous qui du Nirvâna suprême chassez la Vie.

LE CHOEUR DES SYLPHIDES.

Esprits robustes, esprits actifs, qui Lui ravissez la Parfaite Contemplation, la Divine Ataraxie.

LE CHOEUR DES LÉMURES.

Voiles incertaines au détour des fleuves, fantômes gemmés, corolles des fleurs mortes.

LE CHOEUR DES KOBOLDS.

Esprits forts qui voilez à l'Ennemi les Normes Conquérantes.

LE CHOEUR DES SYLPHIDES.

Ailes des oiseaux aveugles; sons dans la campagne plate; fanaux de la nef éperdue.

LE CHOEUR DES LÉMURES.

Vous qu'Il aime; mirages vôtres où il s'exténue.

LE CHOEUR DES KOBOLDS.

Allées longues par la forêt vers les lueurs finales chues dans les crépuscules empressés.

LE CHOEUR DES SYLPHIDES.

Esprits défenseurs qui tuez l'Intelligence Ennemie et nous gardez la possession des Rhythmes inviolables.

LE CHOEUR DES LÉMURES.

Volutes de la vague enflée; crotales titillantes; voix de filles.

LE CHOEUR DES KOBOLDS.

Sous les formes que vous prêta le délire des poètes et des bardes;

LE CHOEUR DES SYLPHIDES.

Au Jubilé des Dominateurs;

LE CHOEUR DES LÉMURES.

Aux sacrifices propices, à la vue propice de la Larve, aux paroles propices du Mage; Pardevers les Supériorités, et les OEuvres, et les Intentions;

TOUS.

Soyez en vision.

Comme une plainte éloignée halète le chant des rameurs, une plainte éloignée dans le soleil d'Orient et dans la mer volutante. Gonflée des vents la pourpre triangulaire de la trirème glisse aux flots argentés; les boucliers suspendus contre la carène resplendissent, et les avirons battent d'une triple salve les ondes épaisses. Puis le chant des matelots domine le tumulte fraîchissant du flot qui s'abat au péristyle sacré. L'hippogriffe de la proue galope dans les eaux crêtées d'or. Du bord les trompes sonnent les triomphes, et les fleurs jetées, et les baisers de femmes, et les enthousiasmes poudroyants.

Successivement descendent de la trirème:

ACHILLE; ses cheveux blonds croulent sur sa cuirasse aveuglante; il darde furieusement des regards verts et frappe le sol de son talon sanglant, impatienté; ses bras forts sont liés de chaînes; il est maintenu par ULYSSE qui s'avance en la figure d'un vieillard robuste dissimulant des armes sous son ample manteau; SPARTACUS coiffé de rouge, brandissant un glaive; puis le groupe d'EPONINE et de LUCRÈCE, en longs vêtements blancs, celle-ci brune et sévère, celle-là blonde et timide; les SOEURS BACCHIS, la poitrine nue, ceintes de bandelettes dorées, des parfums dans les mains, les lèvres ouvertes et le geste inviteur; HORACE hirsute chargé de dépouilles; ROLAND invulnérable, proclamant des défis; le DOCTEUR FAUST marche absorbé dans la lecture d'un antique manuscrit dont il suit les lignes avec un compas; ALCESTE; HARPAGON couronné de la mitre de Toutes-Puissances. Puis une foule de guerriers et de femmes qui, peu à peu, quittent la luisance du soleil pour entrer dans la lumière violette où se fardent les tuniques flottantes et l'azur des armures.

Des murmures, des lamentations et des cris de rage sortent de cette multitude que les Kobolds poussent vers les degrés du temple.

Alors LE MAGE.

Clos mes yeux intérieurs Aux belliqueuses crinières Dans la bravoure des aspides et des tacles; Aux crinières de paix et de caresses Dans la bravoure des paresses, Aux crinières à templettes Violettes: clos, Aux formes exilées des nombres et des normes: clos Mes yeux intérieurs.

ACHILLE.

Je suis le simulacre de la Force. Au commencement je guidais seul les Hommes; j'ai fait tout le prestige des premiers chefs et des premiers rois. Mes décisions étaient la Justice. Le Droit fut créé pour consacrer mes actes et mes vouloirs. Mon bras s'abattait sur les peuples, et les peuples devenaient esclaves pour des siècles. On les appelait les manants, les serfs; on nous appelait les nobles. Vois: mes pareils Ajax et Agamemnon pasteurs des peuples, et Diomède, et Nestor, et Ménélas comme moi enchaînés. Celui-ci, cet esprit de Ruse et de Dol nous a liés avec sa parole fleurie, avec son or, et il nous a relégués dans la plèbe; nous ne triomphons plus que sur les tréteaux, dans l'emblémature des bateleurs et des athlètes, pour amuser ses loisirs.

ULYSSE (_le frappant_).

Qu'elle se taise, cette brute bavarde, cette cervelle vide. J'ai surpassé les forts par ma lente et patiente habileté, j'ai miné l'oeuvre des plus célèbres conquérants et des brûleurs de citadelles. C'est moi qui inspirai les peuples industrieux des villes, c'est moi qui inventai les riches tissus et les hanaps précieux, l'art complexe des procédures, l'opulence. Ceux-ci ont voulu boire à mes pièges et ils ont abandonné tout leur pouvoir pour un peu de ma babiole.

SPARTACUS.

Liberté! Liberté! Les peuples s'égorgent et crient: aux tyrans! On pille les Palais, on détruit les aristotechnies. Les prétoriens se ruent au meurtre et souillent les vierges. Les murailles flambent. Liberté! Liberté! Et j'abuse les hordes des mortels, car elles n'ont encore deviné la risible contradiction du lien social et des aspirations libres.

HORACE (_l'embrassant_).

Je suis le simulacre de la Patrie. Par ce nom les Ames avides font se massacrer les plèbes pour la jouissance de leurs grands désirs. J'excite au carnage l'idiote multitude; et je l'emmaillotte dans le sang; et je la berce dans les Désespérances. La Famine austère, la Prostitution austère suivent les Combats. Viens. Nous sommes les Frères Dérisoires.

(_Ils rient aux éclats_).

EPONINE ET LUCRÈCE.

Dans l'honneur, dans la vertu conjugales nous endormons les sèves et les ruts; nous sommes le Gynécée. Nous nivelons la hardiesse des esprits jeunes, nous sommes le Gynécée.

LES BACCHIS.

A nos lèvres les vieillards viennent humer l'illusion de l'amour que leur refuseraient les vierges et les femmes: nous sommes infâmes. A nos seins les éphèbes versent l'affolante rumeur de leur sang; ils sortent de nos bras repus et plus forts pour la lutte: nous sommes infâmes. A nos flancs, à nos lignes les initiateurs comprennent des beautés et des harmonies: nous sommes infâmes.

ROLAND.

L'invulnérable spadassin! L'honneur! Les hommes s'invectivent et se pourfendent. Les Préjugés et la vie leur scellent l'Impassibilité.

LE DOCTEUR FAUST.

Par la Science, par ses spéculations, les mortels devinent comment pourraient ravir extatiquement les délices de la Connaissance. Vers ces félicités entrevues à peine ils se précipitent fous d'allégresse et de désir. Alors, avec l'Autorité des choses écrites par les primitifs dans l'enfance du monde, j'étreins l'essor des imaginations. Les foules effarées de savoir hurlent et menacent, et les chercheurs errent parmi les Ambiguités et les Contradictions. Sous ces bandeaux lourds, vers la Lumière indistincte, ils errent en de navrances infinies, vers la Lumière, vers la connaissance à jamais close. ET ILS LE RECONNAISSENT.

ALCESTE.

Je suis le simulacre de l'honnête; je drape la Ruse et la Richesse de longues attitudes pudiques et moroses, mais infrangibles.

HARPAGON (_à sa parole tous s'inclinent_).

Obéissez. Et fêtez pour l'exaltation de nos sens, pour l'exaltation de notre esprit, pour l'exaltation de notre exclusif bien-être. Mais où fuirent les Entités Jolies, esprits volages et futiles que la _Commedia dell' Arte_ créa?

LE MAGE.

Apparaissez, Entités au néant du réel condamnées par votre félonie. Apparaissez. Pour une trêve, sauvées de vos entraves humaines, sous les arceaux royaux des Rites, Apparaissez.

Surgissent dans le ciel d'or battu, par-dessus le fronton limpide du temple, Henriette, Marceline, Albarel. Tous trois chevauchent un monstrueux phallus d'asémon.

Quelque temps ils planent, puis s'abattent au centre de la fête ainsi que des étoiles filantes.

Rumeur. Des rires unanimes frissonnent dans la foule. Les Kobolds courent aux arrivants et les battent. Les Sylphides les giflent avec des palmes.

Des fleurs riveraines opalines agitées, de leur vol circuitant autour des Enchantés, les translucides Lémures atténuent le charme pénal. Des teintes de ciel au couchant illuminent les faces blêmes et ardent dans les yeux voilés par l'atone de l'existence réelle. L'émail des sourires commence à briller comme des lunes jeunes; les gestes évoluent avec l'ampleur rhythmique des périodes sidérales.

LE CHOEUR DES LÉMURES.

Fiorinetta!

Hors l'enveloppe épaisse de la transformation terrestre, vers les formes pures de l'Idée, viens.

HENRIETTE-FIORINETTA.

(Gracieusement ses blonds cheveux s'affolent; des colliers au cou; et la jupe courte de satin blanc est lignée de lilas et de rose).

Je suis la gentillesse des Amourettes. Aux pans de ma jupe, aux pleins de mes bas, à l'agacis de mon sourire troussé les sages et les sots se hâtent. Pour étreindre le rire fantoche de mon coeur, ils se hâtent.

LE CHOEUR DES LÉMURES.

Léandre!

Hors l'enveloppe épaisse de la transformation terrestre, vers les formes pures de l'Idée, viens.

ALBAREL-LÉANDRE.

(Un pourpoint de satin bleu-ciel lui ceint la poitrine; gantée de blanc, sa main s'appuie sur la poignée d'une rapière à fourreau de velours blanc; des senteurs fines émanent de ses hardes opulentes, de son feutre gris galonné d'argent).

Je suis le prestigieux mannequin des Elégances, des Manières exquises, des Diplomaties, des Luxes et des Chamarres. A mes éperons, je traîne les yeux énamourés. Pour moi les femmes se prostituent, les énergies peinent durant la vie des peuples, l'ambition hallucinée par mes Ordres et mes Toisons d'Or, et mes Cordons, et mes Commandements et mes Ministères.

LE CHOEUR DES LÉMURES.

Silvia!

Hors l'enveloppe épaisse de la transformation terrestre, vers les formes pures de l'Idée, Viens.

MARCELINE-SILVIA.

(Poudrée en longue mante de satin gris).

Dans la stagnante mélancolie, dans les langueurs, dans les torpeurs de la mort, dans le Souverain Ennui et l'Envie expectante, les imaginations meurent pour les immédiates et impossibles Réalités. Et j'offre l'apparence de la Sagesse.

Ils rentrent dans la foule.

LE MAGE.

Chaos lucide, Chaos rationnel, Chaos de latescences, où, Parmi les Transfigurations, Parmi les Glorifications Des architraves et des ogives, Passent en laticlave De pourpre, Passent, passent et demeurent: Les surfaces, les angles égaux, Les surfaces et les lignes, Les angles, les angles égaux. Chaos, rationnel Chaos.--

Les barbes limoneuses des fleuves Battent comme des élytres, Au remuement sempiternel Des crocodiles. Sous les frondaisons Qui jamais ne perdent Ni feuilles ni pétales Se pavanent les bisons, Les onocrotales. Et les dolentes proboscides Des éléphants, Se ceignent de guirlandes de roses De guirlandes et de festons De roses.

Sous les rosiers, Sur les roses, Les taureaux Meuglent aux chairs novales Des pythonisses; Et le Centaure fait hennir les cavales, Cependant que Des vierges d'Idumée mordent La queue des léopards.

Les serpents sifflent et râlent. Les serpents râlent sur la tête de la Gorgone. Le Héros conçu d'or, Conçu d'or fluide; Le Héros arbore la tête de la Gorgone à la pointe ensanglantée de son glaive, Et la lune qui se lève hule, La lune hule à la tête horrible.

Sur la croisée-de-quatre-chemins, les mystes Tracent des pentalphes; Et leurs mitres Mirent la lune rétrograde.

Et, là-bas, Là-bas, près des remparts sous les barbacanes, Près des remparts où ruent les bombardes, Vêtus de hauberts légers combattent Les soldats de Charles; Et la princesse Hélène leur sourit, Du haut des remparts où ruent les bombardes la princesse sourit aux chevaliers Qui portent ses couleurs aux plumes de leurs casques.

Chaos lucide, Chaos rationnel, Chaos de latescences, où, Parmi les Transfigurations, Parmi les Glorifications Des architraves et des ogives, Passent en laticlave De pourpre, Passent, passent et demeurent: Les surfaces, les angles égaux, Les surfaces et les lignes; Les angles, les angles égaux. Chaos, rationnel Chaos.

XI

Sous les hauts chapeaux mirant le fauve crépuscule, leurs visages mats et sertis de barbes rases culminaient le dur col à écrou d'or, les sombres costumes britanniques qui sanglent.

Les jeunes filles ralentirent l'allure inconsciemment afin de les mieux voir: pour quelque explication, les joncs à pommes précieuses tranchaient l'air au bout de leurs mains gantées brique. Fixes au sourcil, les monocles dardaient des lueurs de métal, et sur l'asphalte grise, glissaient les bottines à la poulaine minces, et noires, et longues.

La double file des demeures à balcon s'angulait vers les touffes vertes des Tuileries jusque la silhouette équestre de la Pucelle élevant son oriflamme de bronze. Dans le vent doux, dans la lumière fauve, bruissaient les fiacres et leurs toits luisants comme de convexes glaces, et leurs lanternes nettes. De là se dressait un ciel de satin vert fané, piqué de l'astre unique et minuscule qui devance.

Soudain des sourires blancs illuminèrent les faces des amoureux. Elles répondirent du geste et des lèvres avec des salutations affectées. Ils se rejoignirent. Tout de suite Sicard héla:

--Sapin!

Un cocher dirigea vers eux sa victoria qui vint raser le trottoir.

--A l'Horloge, commanda Maurice.

* * * * *

Ils suivent les quais. Les moirures scintillantes du fleuve bercent le pers du ciel. Les bateaux massifs y pèsent avec leurs fanaux ronds semblables à de gros rubis. Bruns sur les pourpres de l'extrême horizon, se groupent les monuments et les toits des faubourgs. Les minarets du Trocadéro gardent encore une goutte d'or à leurs cimes. Plus loin le quadrige de l'Arc triomphal galope tumultueusement dans les dégradations citrines du couchant éteint.

Ils ne parlent pas. Dans le cadre de ses cheveux roux Clémence semble une figure de sépia. Henriette réfléchit gravement. De gestes menus et distraits elle défripe les plis de sa jupe.

C'était en somme une sérieuse détermination que celle prise de rester complètement avec Albarel. Ce joli garçon, brun et gommeux, sera-t-il sien toujours? Sa richesse l'écartera peut-être d'une trop grande union. Alors Henriette seule. Ou non. Adroite, elle saura, par de savantes prévenances, lui devenir tout à fait indispensable; elle finira par tenir une part de lui, de son intelligence, de ses espoirs. Longtemps ils resteront amants jusque le jour où, persuadé de ne pouvoir conquérir meilleure fiancée, il l'épousera. Au pis, s'il la quitte, elle reprendra son travail. Après ces quelques mois de plaisirs, plus aimable lui semblera l'existence ainsi pailletée de souvenirs luxueux et joviaux.

D'ailleurs quand elle délibérait si elle serait persévérante en son actuelle façon de vivre, l'image de Marceline vicieuse et sévère lui imposait le rappel de toutes les insultes subies. Ce la déterminait aussitôt.

Par contre sa liaison de six semaines ne lui laissait que des réminiscences heureuses. Les lèvres épaisses et rouges de Maurice, ses lèvres chaudes et duveteuses; les consommations succulentes des somptueuses tavernes; l'orgueil de s'étendre dans les coussins des voitures et d'abaisser son regard vers la foule hâtive qui piétine.

* * * * *

Au concert. Parmi les verdures du feuillage blanchi de gaz les pîtres à faces crayeuses, grattent les cordes imaginaires de fallaces mandolines, et esbaudissent par les sursauts capricants de leurs maigreurs maillotées en noir.

Ils n'y restèrent point longtemps. Henriette fit remarquer que bientôt sonnerait l'heure où il lui faudrait rejoindre son logis. Malgré les dénégations d'Albarel, elle insista. En son _plan_, forcer les prières du jeune homme jusqu'aux plus humbles et aux plus pressantes expressions afin de n'avoir l'air de céder que par apitoiement, c'était l'essentiel. On laissa Clémence et Sicard devant leurs chartreuses. Au départ elle se fit exigeante et désagréable: dans la suite, eux pourraient, pensa-t-elle, témoigner de ce médiocre empressement.

Mais, une fois seuls dans la voiture, elle fut câline; puis simula une langueur d'extase, la taille dans les bras d'Albarel, un continuel sourire à mi-dents, des réponses silencieuses, par signes, comme si elle ne voulait rompre un charme intime qui la noyait d'aise.

Lui, transporté par ces mines, ne la quittait pas des yeux; il multipliait les frôlements doux de ses mains, de sa joue. Elle le sentait vibrant près de sa poitrine. Bientôt la gagna cette émotion. A son tour une sorte d'ivresse la saisit, lui crispa les phalanges sur la main du jeune homme. D'indomptables spasmes la secouèrent des chevilles aux paupières.

Par le soir rose ils roulaient sous le mol balancement des feuilles entre les trottoirs bleuissants.

Et, dans la chambre japonaise, ils se possédèrent sous le ciel de parasols où sinuaient des dames à éventail parmi des paysages indigo et des saules d'or. Toute folle, Henriette ne songeait plus au _plan_. C'était le bruissement de la chemise en soie sur ses membres fiévreux, des jeux pareils à ceux des amours renversés contre le mur et qui, dessinés pour quelques projets de trumeau, culbutaient sur des roses en compagnie d'un faune.