Les demoiselles Goubert: mœurs de Paris

Part 4

Chapter 43,568 wordsPublic domain

Henriette s'interrompit pour délibérer si elle rapporterait les dires des ouvrières. Elle hésita par honte d'outrager. Cependant, Marceline ne saurait-elle pas un jour ou l'autre qu'on jasait de ses rapports avec M. Freysse? Mieux valait maintenant. Ce lui serait moins pénible d'apprendre de sa soeur que d'une personne étrangère qui humilierait. Et, surtout, bien qu'elle refusât de l'avouer, Henriette travestissait sous ces motifs l'envie de vengeance. Elle la couvait depuis que Marceline, ayant compris sa faute, l'empêchait de se recueillir en la mémoire de son amour. Bientôt cette envie la conquit toute, et elle se décida à reprendre sa révélation. Elle dit, sans regarder Marceline qui, silencieuse et triste, pensait.

--Va, sois-en bien sûre, ce n'est pas moi qui ai perdu notre réputation. Il y a longtemps que c'est fait.

--Qu'en sais-tu? Que dis-tu là? Tu parles comme une sotte.

* * * * *

Henriette conta.

--Tu ne le crois pas au moins, implora Marceline.

--Non, moi je te dis ça...

Exprès elle glissa dans sa réponse une intonation de doute, afin de laisser savoir qu'elle ajoutait créance.

Et Marceline sombra dans la désespérance de sa vie. Sans larmes, elle gémissait avec des rages froides contre la méchanceté des êtres. A établir des projets de réfutation, des circonstances qu'elle ferait naître pour fournir les preuves de sa conduite indemne, elle s'évertuait en vain. S'ils se réalisaient, tous ses moyens ne serviraient qu'à la rendre ridicule et à mieux convaincre encore les gens dans leurs mauvaises suspicions. Et des doutes aussi l'assaillirent. Avait-elle commis des imprudences? Au fond M. Freysse ne lui était pas indifférent comme elle eût voulu le persuader. Voilà ce dont elle s'apercevait à présent. Et se navra.

* * * * *

La bougie brûlait à longue flamme.

Tout d'abord Henriette ressentit un triomphe à voir Marceline peinée et son insupportable orgueil abattu. Cependant elle jugea suffisante sa vengeance. Même elle se reprocha la brusquerie de ses phrases.

Puis elle se complut à la philosophie qu'elle s'était forgée le jour où la soeur fut soupçonnée. C'était folie que de vouloir lutter contre la situation faite par le hasard. Mieux valait en jouir: tourner à profit les inconvénients. D'ailleurs elle préférait l'état présent. Riche, elle ne serait pas aujourd'hui la maîtresse adorée d'un charmant garçon, ni la cause d'un duel, ainsi qu'une noble héroïne de roman. Des gens l'auraient poursuivie en mariage, pour sa dot. Il valait bien mieux être aimée pour soi; et cela se présentait autrement honorable et digne que d'être prise avec des cent mille francs, par surcroît. Et, tout heureuse, dans le silence de la chambre morne, elle évoquait la douceur des caresses, la chère voix du jeune homme tremblant à son oreille d'émotion amoureuse. Elle ressentait à nouveau le plaisir de se savoir fougueusement désirée; un appétit la pénétrait, un appétit de baisers et d'embrassements, de suaves étreintes dans l'atmosphère virile de la garçonnière.

IX

Dans la vacuité matinale du café; devant un vermouth à moitié bu et des journaux qui battent aux tardifs balayages,--de Saint-Lager attend.

Un grand garçon sur la trentaine, au cheveu rare, d'un blond éteint, aux yeux gris, ronds, dardant un regard fixe, satisfait et impudent, au nez qui se dessine légèrement aquilin sur d'épais cartilages. Des épaules carrées, montantes, de larges mains aux courts doigts, des pieds pesants et plantigrades. Il se dit d'antique noblesse poitevine, apparenté aux plus illustres familles; un peu brouillé--frasques de jeunesse, confie-t-il--avec son père, se voit momentanément réduit à une vie quasi précaire. Grâce à des tailleurs patients et peut-être aussi grâce aux soins de ménagère dont il accable sa garde-robe, de Saint-Lager présente l'apparence d'un homme bien mis. Hautains ses chapeaux se recourbent, hautement ses hauts cols pointent. Couché tard, levé tard, il passe ses après-midi à la salle d'armes et ses nuits autour d'une table de jeu. Peut-être un peu ami des dames mûres, peut-être un peu écornifleur, mais, en somme, bon diable, jovial compagnon, d'une nullité d'esprit tumultueuse et rassérénante.

* * * * *

--Mille excuses, monsieur de Saint-Lager: je vous ai fait attendre, dit Sicard en arrivant tout essoufflé.

--Mais il n'y a pas de quoi, mon très cher.

Il reprit avec un sourire:

--Je devine. L'affriolante rousse d'hier soir vous a fait faire la grasse matinée.

Contraints les muscles cachinnatoires du clerc jouèrent.

--Oh non. Elle est partie de bonne heure pour son magasin... Seulement j'ai dû aller jusqu'à l'étude prévenir de mon absence.

--Ah.

--Il est dix heures vingt. Nous allons partir tout de suite, si vous voulez.

--Parfaitement.

--C'est là, en face.

--Rue Racine, 3, n'est-ce pas?

--C'est ça.

* * * * *

Hermétiquement boutonnés, roides, par à-coups dorsaux, ils montent dans la blafardise de l'escalier.

Pierre Coulesko, très digne, bien que troublé un tantinet, reçoit les témoins de son adversaire. En toilette matinale: veston de flanelle moulant la chute des reins, chemise de soie mauve; et s'érige l'encolure vigoureuse où les nerfs saillent. Il donne l'adresse de ses propres témoins d'une voix blanche. Alors c'est, l'espace de deux secondes, des convexes de torses piétées sur la tension du jarret; des bras qui se ballent en avant, inertes; puis dans l'air, la courbe mordorée des chapeaux remis. Un claquement de porte qui se referme.

Dehors.

L'ascendance du boulevard Saint-Michel dans du soleil. Et l'estivale viridité des arbres rajeunis poudroie. Les teintes plates des affiches versicolores s'allument aux cylindres des colonnes Morris; des fiacres se précipitent, comme en aval, des fiacres clopent, comme en amont; les cornes des tramways tintamarrent. Aux terrasses des cafés, sous les tentes éployées, des adolescents glabres, des donzelles aux corsages aoûtés spirent au travers des pailles la frigidité des liqueurs. Devers le Luxembourg, parmi la cohue gesticulante, grisaille ou bariolure de carême-prenant,--Saint-Lager et Sicard vont.

* * * * *

Dans la chambre de Paul Vraziano, un tout jeune homme adipeux déjà, aux yeux étrécis qui, derrière un binocle, cillent. De taille gigantesque, de maigreur fantasmatique, un front de tartaglia macabre sous un toupet en jube de fauve, le cuir dartreux où, profond, se creuse le pli naso-labial,--tel Alexandre Giska, le second témoin de l'adversaire de Maurice.

Tous quatre, depuis dix minutes, controversent.

--Je propose la frontière belge, reprit de Saint-Lager.

--La frontière belge!

--Ce me semble prudent. Je connais bien M. Albarel, ce duel ne sera pas un jeu; et...

--La frontière belge, parfaitement. M. Coulesko a horreur des rencontres pour rire; et moi-même...

--Oh! nous avons là-dessus les mêmes idées, M. Giska, j'en suis sûr, une égratignure...

--Ne vaut pas la peine qu'on se dérange.

--Assurément.

--Je me suis battu trois fois.

--J'attends ma cinquième affaire...

--Je ne voudrais pas vous avoir pour adversaire.

--Croyez que...

--Vous devez être une fine lame.

--Hé, hé!

Quelque temps encore, de telles rodomontades. Enfin un premier procès-verbal de la rencontre est rédigé et signé.

Et sur le pas de la porte:

--Ainsi nous partons demain soir par le train de neuf heures.

--C'est entendu.

Et des salutations comme d'un geste d'androïde.

* * * * *

Un amas de paperasses sur le secrétaire de vieux chêne. Deux bougies clignent tristement par la chambre obombrée. Maurice Albarel, la main capricante, trie; par crainte d'une indiscrétion posthume, il trie parmi ces billets d'amour aux surannés parfums, ces portraits de femme, ces boucles de cheveux; il trie parmi ces lettres familiales, ces cartes d'amis, ces quittances niaises...

Bientôt, dans le foyer vide, une subite flamme qui bleuit scelle à jamais le secret de maint brimborion.

Debout, devant la cheminée, Albarel songe:

--Certes, je ne suis point poltron. Ce duel, une bonne aubaine, en somme. Il m'a déjà gagné le coeur d'Henriette. Et puis, ce doit être si amusant de raconter plus tard les péripéties d'une affaire d'honneur. Mais si j'étais tué? Bah! un dénouement tragique est si rare. Et quand même, la vie, une mauvaise blague.

Albarel anticipe en son imagination la scène du combat. Il se voit là-bas, dans l'air grivelé du matin, sous les arbres, debout en bras de chemise. L'éclair de l'épée adverse lui cingle la vue...

Ce ne sera rien, conclut-il. Pourtant une soudaine appréhension l'empoigne: «Si j'allais avoir peur!»

Et de tous les recoins de la partie obscure de la chambre, cette obsédante phrase diversement se répercute.

Le tic tac de la pendule semble ânonner: «Si tu allais avoir peur!»

Le masque japonais étire les commissures de ses lèvres exsangues comme pour insinuer: «Si tu allais avoir peur!»

On eût dit même que du bleu des écrans les monstrueux cacatois caquetassent: «Si tu allais avoir peur!»

Alors Maurice Albarel se sent, la durée de quelques secondes, saisi d'une terreur réflexe. Et ses mâchoires claquent.

* * * * *

Dans un très vieux quartier, une ruelle torte aux squames d'herbes. Dans une maison à lézardes, au bout d'une allée étroite, donnant sur la cour, une salle basse aux carreaux embus. De nombreux fleurets y strient les murs; des épées de combat, des sabres de cavalerie, des haches d'abordage, des pistolets d'arçon, un heaume ceignent en trophée le brevet du maître d'armes, Monsieur Bardille.

Le père Bardille est un vieux troupier ayant dépassé la cinquantaine, moyen de taille, solide encore sur la _planche_, malgré l'apparente lourdeur de sa démarche. Des yeux gris aux pupilles abonnies, le cuir de la face tanné comme son plastron de professeur. De longues moustaches d'un blond roussi fluent sur des lèvres de fumeur de pipe. Il parle en zézayant.

--Monsieur Bardille, dit de Saint-Lager, je vous amène mon ami, M. Albarel qui doit se battre demain matin.

--Ah!

--Vous allez lui montrer une de ces bottes...

Le père Bardille examine à la dérobée Albarel.

--Il a fait autrefois des armes, mais il est un peu rouillé.

--Nous allons voir ça.

Maurice regarde machinalement autour de lui, le coeur pris d'un malaise torpide: lui apparaissent, en une trémulation, les murs striés de fleurets et les aciers fourbis du trophée.

Du vestiaire de la salle d'armes, des âcretés de coutil mouillé montent. Un jour triste se filtre à travers le ternissement des vitres.

«Une, deuss, fendez-vous.»

* * * * *

En compagnie de ses deux témoins et de Ravasse qui avait bien voulu assumer la responsabilité de médecin en cette affaire, Maurice mangea un copieux dîner fortement arrosé. Il fut très gai, très loquace, un peu nerveux assurément. Le café pris, comme l'heure du train approchait, ils montèrent tous quatre en voiture, Saint-Lager à côté de Maurice, Sicard sur le strapontin, Ravasse avec le cocher.

Saint-Lager portait les épées soigneusement enveloppées dans un pardessus; en les cahots de la voiture leurs gardes vinrent parfois heurter la cuisse d'Albarel. Ce contact lui causa de la répulsion.

Une brise fraîche cinglait, avivée par la course rapide du véhicule.

Maurice pensait: maintenant c'était fini. Il ne pourrait pas faire autrement. Il allait se battre. Demain il allait sentir devant sa poitrine une lame menaçante. Demain il serait grièvement blessé, mort peut-être, oui, mort, là-bas, au diable, dans un pays étranger; mort, gisant au milieu d'un bois!

Le long du boulevard la vie grouille. Maurice Albarel demeure muet, plongé dans une vague inconscience.

Et, sous le clair ciel d'été, au flamboi du gaz, les feuillages épandus semblent de la tôle vernissée. Dans les boutiques les panneaux à glaces centuplent les globes blafards des girandoles. Les tramways se ruent, béhémots aux prunelles incandescentes. Des êtres se meuvent en traînant leurs ombres par le trottoir.

La gare du Nord. La lumière électrique: funèbre et bleue sur les dalles de l'embarcadère. Des appels, des pas précipités, et le brouhaha de toutes les tarrabalations du départ.

Albarel court au guichet.

Près lui, un grand jeune homme cause avec un employé du chemin de fer. Il reconnaît son adversaire. Un regard est échangé, furtif, prompt.

* * * * *

En wagon. Sicard s'assoupit dans un coin, de mauvaise humeur malgré ses protestations. Ravasse fume, taciturne, coiffé d'un tapabor en drap rayé. Saint-Lager donne à Maurice des conseils sur la manière de se tenir pendant le duel.

Le train file dans la nuit avec des sifflements aigus. Aux stations des portières claquent, la voix des conducteurs chante dans la paix nocturne. Parfois des voyageurs montent dans le compartiment des duellistes: un monsieur à lunettes ou quelque vieille dame roulée dans un châle à grandes palmes.

Albarel se sent très dispos, un jarret d'acier. Ses appréhensions de la veille se sont évanouies. Il se dit: «Je n'aurai pas peur,» et il fume des cigarettes en causant avec Saint-Lager. Il s'amuse aussi à regarder par la portière: des bourgades endormies, avec un clocher pointu dont l'ardoise mire la lune; des collines mollement ondulées à l'horizon; les méandres d'une rivière bordée de saules; un sous-bois et des troncs noueux et des guis hâtifs et des hautes herbes, en une pénombre mystérieuse. Des plaines à perte de vue où des moissons javellent.

* * * * *

Mons. Déserte la grande place parmi les matinales grivelures. Un air d'ennui béatifie les façades nues des maisons au cordeau. Malgré la belle saison la bise point comme dard. Lourdement s'ébranle la cadrature de l'antique horloge.

* * * * *

Deux surannées guimbardes roulent avec des grincements d'essieux hors Mons. Dans la première, Coulesko et ses témoins, dans la seconde, Albarel et les siens.

De Saint-Lager se rengorge. Il répète:

--Vous allez voir si je sais diriger un duel.

Ravasse a complètement rabattu son tapabor. Par moments, dans une demi-somnolence, il miaule:

--Chiiic.

On traverse des villages. Des maisons blanches de chaux. Des carrés de betteraves. Sur le pas des portes des paysans en veste de cadis, la face rasée et rébarbative. Un coq claironne derrière une haie. Un cheval hennit. Des chiens jappent.

La guimbarde roule.

Maurice repasse dans son esprit des coups droits, des parades de tierce, des ripostes, des liements, un tas de projets.

Pendant ce temps, Sicard se penche hors la portière, très inquiet.

--Nous sommes suivis; nous sommes filés par la police.

--Allons donc.

--Regardez.

En effet, à une distance de quarante mètres environ deux individus semblent suivre les voitures au pas de course.

--Ce serait une sale affaire, dit de Saint-Lager sourcilleux.

--C'est amusant vos sacrés duels, grommelle Sicard.

Ravasse, sous son tapabor, clame:

--Chiic!

Albarel cherche à rassurer tout le monde.

Soudain les voitures font halte devant la lisière d'un petit bois.

--Messieurs, dit Saint-Lager, mettant pied à terre, nous sommes suivis. Serait-ce la police?

--Il faut éclaircir cela, fit Vraziano.

--En tous cas, reprit Saint-Lager, commençons par mettre les armes en sûreté derrière ce buisson.

Pendant ce colloque, les deux individus, cause du désarroi, arrivaient sur la route, tout essoufflés.

C'étaient des bonshommes très adipeux, aux yeux bagués de graisse, aux vastes mentons doubles. Ils étaient vêtus uniformément d'un habit de drap bleu à boutons de métal, d'un gilet à fleurages et d'un pantalon du plus beau nankin.

De Saint-Lager les interpella d'une voix terrible.

--Qui êtes-vous? Que venez-vous faire ici?

Les lèvres rasées des deux bonshommes s'étirèrent en un sourire béat:

--Oh! monsieur, rassurez-vous, nous ne sommes pas de la police; nous sommes de braves bourgeois et nous venons nous amuser, savez-vous?

On rit. Les deux imprévus spectateurs prirent place sur la route auprès des voitures. Les duellistes pénétrèrent dans le bois.

* * * * *

Les préparatifs du combat touchent à leur fin. Maurice Albarel regarde autour de lui dans une perception légèrement confuse: Giska, en longue houppelande râpée, sa jube léonine au vent, essaie la solidité d'une des épées en la brandissant. De Saint-Lager cause avec Vraziano.

Plus loin Coulesko patiente en effeuillant des brindilles. Ravasse et le médecin de la partie adverse, un barbu gibbeux, après s'être promis mutuelle assistance, sont en train d'étaler méthodiquement leurs trousses sur le gazon. Et tout cela dans une atmosphère fuligineuse.

Quelques minutes plus tard Albarel se trouva l'épée à la main en face de son adversaire.

De Saint-Lager scanda:

--Allez, messieurs.

Un cliquetis. Du heurt des lames des étincelles jaillissent. Albarel pousse devant lui, presque inconscient. Ses coups sont parés ou ils n'arrivent pas. Enfin, après un dégagé, il lui semble que quelque chose d'inconsistant a cédé. Tout à coup, témoins et docteurs accourent. Coulesko a baissé son arme avec une grimace. Il est blessé au biceps droit. Après examen son médecin le déclare dans l'incapacité de continuer la lutte.

De Saint-Lager s'approche de Maurice, la mine navrée.

--Peuh! une égratignure. C'est bête.

Puis, lui serrant la main:

--Enfin, mes compliments: ce n'est pas votre faute. Si j'étais le témoin de ce monsieur, je l'aurais forcé de continuer le combat.

X

Sur l'absence d'Henriette M. Freysse interrogea Marceline:

--Elle est souffrante, elle est si délicate.

--Vous ne pensez pas qu'elle s'écoute un peu trop? Peut-être abuse-t-elle de votre affection.

En rougissant, elle protesta.

La veille, revenue par hasard de meilleure heure au logis, elle avait découvert sa soeur occupée à faire disparaître de ses habits les souillures d'une poussière fraîche. Sans doute la fillette espérait abolir ainsi les traces d'une sortie clandestine.

Une scène encore les bouleversa. Henriette prétendit avoir été prendre l'air, un instant, au Luxembourg afin d'atténuer sa migraine. Pour quelle raison alors ces soins de toilette si elle ne tenait pas à taire sa promenade, demanda Marceline.

--Oh! tu es si drôle, répondit-elle, toi tu vois le mal partout. On est obligée de tout te cacher.

Depuis, Marceline certaine de la faute, ne cherchait plus que les moyens de céler à tous ces malheurs, à M. Freysse surtout. Elle prit froidement la défense d'Henriette, s'attardant à l'excuser et à en faire l'éloge, un peu satisfaite au fond de leurrer M. Freysse qu'elle se promettait de tenir à distance dorénavant. Elle lui en voulait des racontars émis sur leurs communes relations. Lui, avec son expérience d'homme, aurait dû se montrer assez délicat pour éviter les allures familières et compromettantes.

M. Freysse insistait.

--Mais enfin dites-moi quand elle doit venir. D'ici là je la ferai remplacer par quelqu'une de ces demoiselles.

--Je suis sûre qu'elle arrivera tout à l'heure; elle me l'a promis. Ce matin elle souffrait un peu; elle a demandé à rester couchée une heure de plus.

--Je puis compter sur elle, alors?

--Oui, monsieur.

Vers onze heures, la caissière, qui inspectait toujours l'avenue dans l'attente de la retardataire, observait machinalement l'omnibus de la place Saint-Michel. Quelques mètres avant le magasin, le conducteur fit le signal d'arrêt. Mais les chevaux entraînés par leur élan ne cessèrent de courir que beaucoup plus loin. Par une instinctive curiosité, Marceline voulut voir la dame probable qui allait descendre, et sa toilette. Ce fut Henriette. La petite aussitôt se hâta et entra dans le magasin en criant à sa soeur:

--Tu vois bien que je me suis levée, bougonneuse.

D'un geste gamin elle lui mima les cornes et tout de suite courut à l'atelier.

Si vive, cette précipitation, que Marceline ne put lui rien dire. Pourtant il l'intriguait de savoir comment l'avait amenée l'omnibus de la place Saint-Michel, lorsque cette voiture ne rejoignait pas leur itinéraire habituel des rues du Bac et des Pyramides. Certainement Henriette avait commis une nouvelle fugue en ce court espace d'heures.

Cette dernière frasque assura Marceline de son impuissance à convertir l'absurde petite. En vain avait-elle jusque ce jour gardé quelque espoir de l'induire en des sentiments d'honneur propres à garantir pour le plus tard une vie calme. A toutes les leçons, comme à toutes les suppliques, Henriette se déroba.

Lasse enfin de cette lutte, Marceline se détermina à ne plus tenter de conversion. L'autorité nécessaire pour dompter ce tempérament lui faillissait. Elle n'osa prier les Freysse de se substituer à elle-même. Sa timide honte le lui interdit.

Henriette déjà babillait avec ses compagnes et faisait des confidences à l'oreille de Clémence:

--Tu sais, lui dit celle-ci, le patron était furieux après toi tout à l'heure, tu vas avoir un savon.

--Oh! il m'ennuie le patron. D'abord ça commence à me raser de venir m'embêter à l'heure, ici, tous les jours, pour quelques malheureux francs. On ne gagne seulement pas de quoi prendre un sapin. Il faut rouler les omnibus où on éreinte toutes ses jupes.

--Pour sûr, c'est bien dégoûtant. Est-ce qu'il a changé de logement, M. Albarel?

--Oui. Nous avons tout déménagé hier. C'était drôle. Nous nous sommes joliment amusés. Ce matin j'ai été encore remettre un peu ses affaires en ordre. C'est pour cela que je suis arrivée en retard.

Alors Henriette conta les péripéties du déménagement. Une bonne femme en plâtre était tombée sur le trottoir, au moment où on descendait du fiacre, et il y avait eu un rassemblement d'au moins vingt personnes pour venir regarder les miettes.

--Tu penses si j'étais honteuse. J'ai vite filé dans la maison, sans même payer le cocher.

Maintenant Albarel habitait un appartement superbe, rue des Ecoles, au premier. Du balcon qui saillissait devant les deux portes-fenêtres, on voyait jusqu'au boulevard Saint-Michel.

--Seulement, si tu savais, c'est plein de grues la maison, mais des femmes très chic avec des diamants comme ça.

Avec Albarel, elle avait dernièrement visité tous les magasins de japonaiseries pour rafraîchir l'ameublement un peu fané du jeune homme. Quelle joie cette course, et la satisfaction de choisir beaucoup.

Elle contait tout à Clémence, sans lassitude de parler. Cette nouvelle existence la grisait. Sa mémoire virait d'un objet neuf à un autre objet neuf, d'une caresse à une parole aimable, d'une escapade drôle à un refrain de café-concert. Cela valsait en rond à l'entour de son esprit et lui fixait, sans qu'elle le sût, un sourire aux lèvres et aux yeux.

Cependant qu'elle assortissait les écheveaux multicolores gisant sur la petite table ronde, elle se retraçait ses bonheurs récents. De voluptueuses images la hantaient. Elle trouvait ça drôle comme des culbutes, un jeu d'enfant. Cette impression lui bannissait ses croyances anciennes à la solennité de l'amour, à l'importance suprême du don de soi. Elle ne comprenait plus qu'on eût si grande appréhension de se livrer. Elle voyait la passion en gai et en grotesque; mais elle revenait toujours de pensée aux luxueuses joies de sa liaison.

La possédait une adoration du chic. Ce mot, elle le prononçait de toute sa personne, avec un effort pour le bien dire.