Les demoiselles Goubert: mœurs de Paris
Part 2
--Pf! Elle devient bien crampon.
--Plains-toi; je m'accommoderais volontiers d'un crampon comme ça, interrompit Albarel.
--Prends-la, mon cher, je te la cède avec enthousiasme.
--D'abord il faut lui demander son avis. Et puis j'ai pour principe de ne jamais prendre la _suite_ de mes amis.
--J'ai vu l'autre jour avec Clémence une petite blonde chiffonnée, très chouette: tu pourrais lui faire la cour. Elle travaille dans le même magasin.
--C'est une idée ça, je demanderai des renseignements à Clémence. Dis donc, Genès, si nous trouvions tous des maîtresses dans le même magasin? Ça serait drôle!
--Oh! moi, je préfère le bordel.
--Chiiic!!
C'était Ravasse qui lançait son cri favori tout en feuilletant des journaux illustrés.
Genès alla s'asseoir à côté de Castelan.
--Je veux vous faire lire ma correspondance. Je crois que ça y est: vous allez voir.
Le journaliste prit le manuscrit et le parcourut négligemment. Des sourires approbatifs et des moues sévères alternent sur sa figure pendant qu'il lit.
--Pas mal, mon cher, pas mal: vous faites des progrès. Mais il vous faut travailler encore, travailler beaucoup. Les incidentes s'embrouillent parfois. L'adjectif est banal souvent. Cherchez l'adjectif, l'adjectif qui porte. Tout est là. Croyez ma vieille expérience.
Genès remit le papier dans sa poche, un peu froissé de ces critiques.
--Quel cheval joues-tu demain, Albarel?
--Tabarin.
--Oh! non, il faut jouer Zuzutte.
--Zuzutte? Jamais de la vie.
--Crois-moi: j'ai des renseignements sûrs.
--Est-il étonnant avec ses tuyaux, ce Sicard!
--Pourquoi?
--Parce que tu me fais toujours perdre.
--Je t'ai fait perdre, moi? quand ça?
--Mais dimanche dernier, encore, avec Grincheux.
--Mon cher, c'est la faute du jockey: tout le monde l'a dit.
--Je la connais cette blague.
--Alors tu vas jouer Tabarin?
--Parfaitement.
--Tant pis pour toi.
--Nous verrons.
--Chiiic, hurla l'incorrigible Ravasse.
--Et notre partie de piquet? interrompit Genès. Combien sommes-nous? Ravasse, lui, il n'y a pas moyen de le faire sortir de ses journaux. Monsieur Castelan, jouez-vous?
--Je regrette. Je suis forcé de rentrer. J'ai un article à finir.
--Alors nous jouons à trois?
Après le départ du journaliste, Genès, très vexé au fond de ses critiques, dit en haussant les épaules:
--Quel poseur ce Castelan: il a toujours des articles à faire et on ne les voit nulle part.
--A-t-il du talent? demanda Albarel.
--Peuh! un simple reporter.
--Moi je ne le crois pas fort, dit Sicard. Un jour il a prétendu que Georges Ohnet ne savait pas écrire.
--Quand il aura fait _Le Maître de Forges_.
--Oh! oui.
--Toujours le nez fourré dans vos sales cartes! cria inopinément une grosse rousse, la gorge en surplomb dans un mantelet de velours grenat.
--Tiens, voilà Clémence.
Clémence s'assit à côté de Sicard qu'elle baisa sur le bout de sa barbe en lui susurrant:
--Bo'soir chéri.
Le clerc se laissa câliner en homme que cela embête.
--Quel type! fit Clémence froissée de cette réception glaciale. Il est toujours à bouder.
--Venez vous asseoir près de moi, madame Clémence, j'ai à vous causer, dit Albarel.
--Ah!
--Des renseignements à vous demander.
--Des renseignements?
--Oui.
--Et sur quoi?
--Sur une petite blonde chiffonnée qui travaille dans votre magasin.
--Oh, oh: la petite Henriette.
--Elle s'appelle Henriette?
--Oui. Elle est d'une bonne famille... ruinée.
Geste d'Albarel.
--C'est vrai, monsieur Albarel, c'est pas des blagues.
Elle raconta tout ce qu'elle savait sur la famille Goubert.
--Alors elle est sage?
--Oh! oui. Elle s'embête, la pauvre mignonne, avec sa chipie de soeur, elle s'embête!... Je l'aime beaucoup, moi, Henriette. Elle est rigolote et... pas poseuse.
--Et sa soeur?
--Sa soeur? En voilà une qui fait sa tête, et des manières. Elle est très bien avec le patron, par exemple.
--Ah!
--Oh! mais très bien. Ils établissent la balance ensemble, tout le temps.
--La balance?
--C'est Henriette qui dit ça. Elle est très rigolote, cette petite: je l'aime bien, mais c'est sa soeur qui me rase.
--Et les autres ouvrières, comment sont-elles?
--Les autres? Peuh! couci, couça. Il y a Léontine qui n'est pas mal.
--Léontine...
--Un peu... blette; mais pas mal tout de même. C'est elle qui voudrait établir la balance avec le patron.
--Ah! elle voudrait...
--Mais oui; seulement, le patron ne veut pas.
--Il ne veut pas...
--Il aime mieux établir la balance avec Marceline.
--Marceline?
--C'est la soeur à Henriette.
--Alors le patron... ha! ha! ha!
--Aime beaucoup... hi! hi! hi!
--Etablir la balance... ho! ho! ho!
--Avec Marceline... hé! hé! hé!
--Chiiic, épilogua Ravasse.
Clémence lampa le verre de kümmel qu'on venait de lui servir.
--C'est bon, le kümmel, ça pique. J'aime ça, fit-elle en se caressant complaisamment les seins selon son tic ordinaire.
Puis à Maurice Albarel:
--Alors, comme ça, monsieur Maurice, vous êtes amoureux de la petite Henriette?
--Amoureux? Je ne la connais pas!
--Oh! elle est très chic.
--Voulez-vous vous charger de mes intérêts auprès d'elle?
--Nous verrons: plus tard, nous verrons.
--J'y compte, hé?
--Tiens, voilà mon amoureux platonique, cria, en claquant des mains, Clémence, qui regardait vers la porte du café.
Un grand pantin vêtu de noir, maigre, sa figure bonasse et ovine quoique épouvantablement barbue, surmontée d'un haut-de-forme minuscule aux reflets de colle forte, s'avançait vers la table des trois amis, pareil à un vieux corbeau aux ailes coupées.
--Bonsoir, mon amoureux.
--Bonsoir, Pirette.
--Ce cher Pirette!
--Vive Pirette!
--Chiic!
M. Pirette vivait chichement, mais dignement des honoraires de sa place de comptable. Timide, taciturne, rêveur et sentimental, il avait voué au beau sexe un culte chevaleresque et désintéressé.
Clémence se leva, prit une rose à son corsage et la passa à la boutonnière de Pirette avec des gestes comiques.
--Hé, hé, monsieur Pirette, je crois que vous faites la cour à ma femme.
--Quel veinard, ce Pirette!
--Irrésistible, mon cher.
--Chiic, chiic.
--Laissez-les dire, monsieur Pirette: ils sont jaloux, interrompit Clémence. Mettez-vous en face de moi, là, nous allons faire un petit écarté.
--Volontiers, madame.
--Qu'est-ce que nous jouons?
--Tout ce que vous voudrez.
--Un kümmel, pas?
--Parfaitement.
--J'aime beaucoup le kümmel. J'aime tout ce qui pique. Et vous, monsieur Pirette?
IV
Dans l'église Saint-Sulpice, les fidèles se groupent aux côtés du choeur, sous les piliers de marbre, jusqu'à la table de communion; et, l'autel d'or s'érige des marches, parmi la candeur de ses nappes. Le prêtre vénérable prostré en prières; les moires de la chasuble miroitent, et l'agnel d'or, au centre, brodé.
Machinalement, Henriette suit l'office. Une piété vague la tient sérieuse, bien que, depuis deux ans déjà, elle ne pratique plus le sacrement. M. Goubert plaisantait les curés. Elle en profita pour s'affranchir de la confession. Au fond de sa mémoire, se perpétue le soupçon paternel que là n'est qu'espionnage. Comme elle, pense Marceline. Cependant, par mode, elles ne manquent point au service dominical, et aussi par une irraisonnée mais tenace conviction que n'y pas assister serait une grosse faute de bienséance et de morale. Pour elles, un salon l'église, où, à jour fixe, se rencontrent mêmes visages et mêmes toilettes.
* * * * *
Les deux soeurs descendirent du tramway avec une joie de marcher un peu, de sentir du frais dans leurs jupes. Place de l'Etoile, se dénoue le ruban de soulier d'Henriette. Il faut s'arrêter un instant sous la voûte de l'arc afin de rajuster. Cette ridicule besogne, devant tout le monde, exaspère la jeune fille. Des indiscrets la regardent faire. Douloureusement son corset la pince, accroupie. Comme elle se relève, une commotion de son être: sur le haut-relief, l'enfant colosse saille, et l'épanouissement de sa virilité nue. A sa honte soudaine de savoir, le mystère sexuel se révèle. Explicitement, de licencieux propos entendus contraignent sa mémoire.
Dans le tramway de Courbevoie, à côté de Marceline, une envie de confidences incite tout d'abord Henriette. Vite elle se ravise, et, taciturne, réfléchit. Une réprobation pour l'acte deviné, un doute même que l'amour sache se réaliser ainsi. Puis, avec la déroute des scrupules, un désir anxieux de connaître. Si la pudeur morigène, l'instinct pollue l'imagination. Du mâle: des baisers les lèvres, des étreintes les bras.
* * * * *
Au bois, par les sentiers. Sous la hâte de ses émotions neuves, Henriette prodigue à sa soeur des vocables tendres, susurrés, qui, naturellement, lui viennent; de lentes caresses et douces. Peu à peu l'aînée s'en alanguit. Et, délicieusement, ce fut une après-midi dans des fraîcheurs où les résines sentaient au vol bourdonné des frelons.
En une exquise lassitude la fièvre d'Henriette se calma. Une envie d'être bonne à tous, de s'amollir au repos des divans.
Elles découvrirent une toute petite violette cachée sous les herbes. Elles en eurent une joie. Henriette la vola à sa soeur et l'enfouit dans son corsage entre deux boutons, et plus loin encore, au creux de sa poitrine. Cette fraîcheur sur sa peau lui fut un extrême délice. Mais elles en découvrirent d'autres, violettes, d'autres et d'autres. Elles les mirent à leur bouche; elles arrachèrent leurs pistils avec les dents et les mangèrent; elles aspirèrent le suc de leurs tiges dans une impérieuse soif de se froidir les lèvres. Elles riaient pour rien. Marceline ne se lassait point de poursuivre la petite, si gracieuse dans sa course avec ses bas violets dans l'envol des jupons; et sa taille si mince ceinte de large faille, et son dos plat sur jambes longues.
Chacune fit un gros bouquet où les boutons d'or éclataient parmi les blancheurs rosées des marguerites et les livrées sombres des violettes.
Enfin tout essoufflées elles se prirent par les bras. Dans une allée solitaire elles s'embrassèrent longuement les joues.
--Quel sale bouquet... On n'en donnerait pas deux sous, crièrent des femmes qui passaient, en désignant leurs fleurs.
Et subitement leur joie à toutes deux tomba. Elles se regardèrent avec une grosse envie de pleurer. La misère impitoyable s'imposait à nouveau, leur misère et leur servilité.
V
Henriette s'alla vêtir. Quand elle fut prête, elle trouva Clémence chargée déjà de l'enveloppe en serge qui contenait les étoffes.
Le patron renseigna:
--Il est trois heures. Cette dame vous tiendra longtemps, sans doute: elle est très méticuleuse. Enfin, tâchez d'être revenues à cinq heures.
--Oui, Monsieur. Au revoir, Monsieur.
--Au revoir.
Il referma la porte et, par la vitre, quelque temps, les examina. Elles marchaient allègres et sveltes dans la blondeur du soleil; un petit vent leur faisait baisser la nuque, la nuque bien coiffée; et le petit vent secouait les pans de leurs jaquettes qu'elles ramassaient à la taille, avec obstination, tout en boutonnant leurs gants.
Un temps propre, clair, illuminait l'asphalte gris-bleu et les vitres nettes des lampadaires. Dans les voitures découvertes des dames se prélassaient.
Comme les deux jeunes filles gagnaient le coin de la rue des Pyramides, Sicard les rejoignit. Il salua Henriette d'un grand coup de chapeau et, tout de suite, il tutoya Clémence. Henriette un peu froissée de ces allures familières, elle présente, se recula par une discrétion affectée. Ce monsieur lui paraissait bien insolent. Cependant, à mesure qu'elle observa davantage ses manières, elle remarqua qu'il ne s'exprimait point sans une élégance de termes et de formules flatteuses pour Clémence qui se rengorgeait. La brodeuse aperçut la mine pincée de sa compagne; elle ne répondit plus que timidement à Sicard et se rapprocha d'Henriette. Bientôt le jeune homme adressa quelques paroles à celle-ci qui jugea très digne de ne lui retourner que de froids monosyllabes. Elle s'attendait à ce que, d'un moment à l'autre, il les quittât. Et elle visait la statue de Jeanne d'Arc, son oriflamme de bronze découpé dans le ciel, avec la persuasion que là il tournerait la rue de Rivoli tandis qu'elles continueraient tout droit. Il manifesta une telle persistance à ne les point abandonner que Clémence crut devoir accomplir les formalités de la présentation.
--Monsieur Sicard, mon ami. Madame Henriette, la première de chez Freysse.
Il resalua, découvrant ses cheveux espacés sur un occiput très blanc.
Il expliqua qu'il était clerc de notaire, rue de la Paix. Il allait reporter une pièce à un client. Il avait là, dans sa serviette, vingt-cinq mille francs de titres au porteur. Si on le volait! Et il entama une récente histoire d'assassinat.
L'histoire intéressa. Henriette en avait lu le commencement dans le _Petit Journal_. Il fournit de nouveaux détails et, à l'appui, il montra le _Figaro_ du matin. Soudain il fit calembour. Clémence s'esclaffa; Henriette ne put retenir un sourire. Cependant elle craignait la rencontre d'une personne connue et grave pendant qu'elle se trouvait en cette compagnie. Anxieusement, elle fouillait l'amas des passants qui s'écoulaient en la double sente des trottoirs, à chaque côté du pont. La Seine verte avec des grandes nappes d'argent, et un ciel blanc pâle derrière le Trocadéro coiffé de dorures. Ensuite Sicard parla de l'Hippodrome, et décrivit les disloquages extraordinaires d'un clown. Il prenait à témoin de son dire Clémence qui les séparait. Et, pour se mieux faire comprendre, il penchait la figure devant la poitrine de son amie, vers Henriette. A une réponse d'elle, il lui décerna maint compliment sur son esprit et sa toilette, sur son goût exquis. Elle en devint confuse, dans une intime joie. Clémence riait jaune. Cependant Henriette ne trouvait point suffisamment beau le monsieur. Très bien vêtu d'un pantalon retroussé et d'un court paletot mastic, il était trop gros, un peu chauve. Des allures d'homme âgé.
Ainsi, devisant de bagatelles, on atteignit la maison de la commande. Sicard parla bas à Clémence et s'en fut en saluant.
Alors Henriette eut comme un regret de cette distraction finie, mais aussitôt elle se gourmanda d'un pareil sentiment.
* * * * *
Près d'une demi-heure chez la dame. A la sortie:
--Tiens, voilà votre gros monsieur.
A l'angle du boulevard Saint-Germain, devant la table d'un café, Henriette venait d'apercevoir Sicard. Clémence, bien qu'elle feignît de le remarquer seulement sur cette exclamation, s'attendait certes à le trouver là. Elle simula mal l'étonnement, et Henriette fut prise d'une folle envie de rire. Elle dit:
--Vous me croyez donc bien bête?
Déjà le jeune homme s'avançait. Il les pria de prendre quelque chose avec lui. Henriette prétexta qu'il était trop tard. Mais un cadran juché au-dessus d'un magasin indiquait quatre heures. Clémence, tout en déclinant l'offre avec mollesse, fit cette remarque: on les attendait seulement au magasin entre cinq heures et cinq heures et demie. Alors il insista.
Henriette ne voulait point. Il lui semblait que s'asseoir avec un homme dans un café serait faire acte de fille.
--Puisque Mademoiselle ne veut pas, puisque Mademoiselle ne veut pas, répétait Clémence.
Henriette craignit qu'on ne la jugeât pimbêche. Elle appréhenda de blesser ce monsieur aimable, d'être malhonnête gratuitement. Aux nouvelles instances de Sicard elle se laissa emmener par Clémence qui lui avait pris le bras.
Clémence et Sicard devinrent familiers. Henriette se moquait au fond, estimant très bêtes leurs allures galantes, elle sourit pourtant par condescendance. Eux s'encouragèrent de ce sourire. Rendez-vous, amitiés, querelles, brouilles furent étalés devant la jeune fille. Peu à peu leur conversation s'aigrit. Ils se lancèrent au nez de vieilles rancunes de six mois et ils prenaient Henriette pour arbitre.
* * * * *
Dans la rue du Bac, Clémence dit:
--Voilà deux ans que nous sommes ensemble tout de même, Sicard et moi. Au bout de tout, c'est un brave type.
Un instant, elle songea; puis:
--Il y a des jours comme ça où il n'est pas aimable. C'est pas étonnant, il est si préoccupé. Car il est très intelligent. Ça ne fait rien, il a été bien gentil quand j'ai eu ma fausse-couche, l'été dernier. Il m'a veillée trois nuits.
Et elle ne tarit plus ses éloges jusqu'au moment de leur rentrée. Ce fut le récit exact de leur bon temps, des promenades estivales à la campagne, des repas sous les gloriettes au son des musiques foraines, et le champagne, et d'immenses mirlitons, le retour dans le dernier bateau-mouche, en chantant. Elle dit les trains de banlieue, les courses, les spectacles, les drames et les opérettes écoutés dans les loges velours en savourant de délicieux bonbons; les dîners chers aux restaurants chics, les bals superbes à l'Opéra, les soupers à l'Américain où on mange du homard en s'éventant, sous les lustres, toutes bougies allumées.
--Et puis, il y a des fois où nous restons sans sortir, toute une journée, chez lui. Il y a un bon petit feu, et du soleil dans ses rideaux. Nous faisons du café, une salade d'oranges, et il m'embrasse et je l'embrasse. C'est très bon. Il a un grand divan en belle soie. Nous restons l'un près l'autre, tout près, tout près, et il me lit des romans qui font pleurer. Nous nous aimons bien. C'est la seule joie, après tout.
Clémence s'attendrit. Dans ses gros yeux bleus des larmes fluctuaient. Elle tira son mouchoir. L'attendrissement gagnait Henriette aussi. Ces aveux lui dévoilèrent des sensations exquises, possibles. Si dans une union aussi désagréablement supportée que celle-ci, de pareils plaisirs se rencontraient, quels ne seraient-ils point entre une jeune fille jolie comme elle et un jeune homme mieux que le clerc. La curiosité d'amour qui, depuis le dimanche, la lancinait, s'augmenta de cette certitude que l'expérience en était charmante. Et la tortura le désir irréalisable de tenter ce bonheur. Elle s'attrista, maudissant la ruine qui l'empêchait du mariage. Et la grosse Clémence, avec sa chevelure rouge tassée à la diable sur son visage criblé de taches blondes, cette simple brodeuse aimante et aimée sans obstacles, elle l'envia.
Au magasin, M. Freysse, assis bas près la grande soeur, lui causait. Par malice, Clémence tarda à ouvrir la porte. Elles regardèrent à travers la vitre. Marceline écrivait, et sa face régulière pâle, souriait aux paroles du patron. Elle releva coquettement la tête, l'appuya dans sa main et fixa M. Freysse qui, chaleureusement, plaidait.
--Oh! comme votre soeur lui fait de l'oeil! Mais c'est une déclaration. Ce que Léontine va rager.
A cette boutade, Henriette voulut protester:
--Ce n'est pas bien de dire ça.
* * * * *
A la caisse, Marceline, sur une haute banquette, écrit, compulse le grand-livre, classe des lettres. Sa main blanche furète parmi les paperasses. Parfois son profil sévère se tourne vers le dehors. Elle suit dans une rêverie la fuite des passants. Elle songe au moyen d'acquérir une maison de commerce et de la payer rapidement. Elle se bâtit un roman de vie triomphante; elle tente des entreprises heureuses; elle ouvre là, en face, un magasin de décoration, où tout se vendrait, depuis les bronzes modernes, les Carolus Duran et les Bonnat, jusqu'aux amphores romaines et aux tessons étrusques.
VI
Il avait plu. L'asphalte réfléchissait en coulées d'or flave les tremblances des lampadaires.
Clémence et Henriette marchèrent vite, l'oeil hypnotisé par ces rondes lueurs qui s'égrenaient en double rang, se joignaient au bout de l'Avenue droite, comme les gemmes d'un collier flamboyant. Seule lumière dans la nuit terne.
Au coin de la rue des Pyramides, deux hommes flânaient en fumant. Ils s'approchèrent. C'était Sicard et Albarel.
--Bonsoir, Mademoiselle, dit le clerc à Henriette, le chapeau bas. Excusez-moi si je ne vous ai pas saluée, cette après-midi, c'était par discrétion.
--Vous avez eu raison, Monsieur.
--Permettez-moi de vous présenter mon ami Maurice Albarel. Mademoiselle Henriette, la première de Clémence.
Les deux jeunes gens allèrent ensemble, en se donnant le bras à côté de Clémence. Henriette, aux moments où l'on passait sous la lueur des lampadaires, tentait d'apercevoir le joli garçon dont le teint et les lèvres l'avaient captivée tout de suite. Chaque fois elle rencontrait l'oeil d'Albarel fixé sur elle et la dévisageant.
Comme Sicard devenait plus intime avec Clémence, l'autre se rapprocha d'Henriette. Il lui parla du temps. Et, pendant qu'il parlait, que sa voix lente coupée par les brusques sauts de l'accent méridional résonnait à ses oreilles, elle comprit qu'il lui plaisait, qu'elle vivrait bien avec lui.
Ils la reconduisirent à trois. Rue du Bac, les deux hommes attendirent que Clémence l'eût mise à sa porte. Avant de rentrer, la petite Goubert regarda, pour apercevoir encore. En se couchant, elle rendit actions de grâce à son amie qui, si discrètement, avait su lui procurer un amoureux. S'interrogeant sur cette frasque, elle n'y découvrait rien que de naturel et de convenable. Leur entretien avait été honnête, même banal. Il s'était conduit en homme bien élevé.
* * * * *
Depuis Pâques, les ouvrières veillaient. Seule Marceline partait de bonne heure. Henriette et Clémence revenaient de compagnie, très tard. Maurice Albarel put les reconduire, chaque soir.
Henriette s'amusait énormément du mal qu'il se donnait pour lui paraître aimable. Elle affectait de dire peu de choses, se bornant à lui répondre par de brèves phrases.
Peu à peu, elle se laissait conquérir, inconsciente, par les charmes de sa conversation, par les prévenances qu'il montrait.
Ils allèrent au café, tous les quatre, une fois. Elle le vit bien alors, dans toute la splendeur de son teint mat, de ses pommettes rosées, de ses joues fines où s'appliquaient des favoris ras et soyeux. Il avait des yeux noirs, perçants, une main grasse et blanche, des ongles en amande, et, au petit doigt, un gros cercle d'or sertissant un diamant.
Il sut commander des bavaroises au chocolat. Ses initiales étaient gravées sur sa canne. Une femme très bien mise essaya de se faire reconnaître par lui. Il la toisa avec dédain. Pour cela Henriette répondit par une furtive pression à la pression constante de son genou sous la table. Dans la rue, elle ne fit pas trop de résistance pour se laisser embrasser au moment du départ. Et quand il demanda si elle l'aimait un peu, elle se sauva sans répondre, plutôt que de dire «non.»
La trace du baiser lui demeura sur la peau, la brûla longtemps. Elle conservait et elle goûtait avec d'intimes joies la sensation des lèvres chaudes collées à sa joue.
... Et ce n'était pas une faute que s'accommoder de la société quotidienne d'un jeune homme beau et aimable quand on n'accordait rien autre qu'un baiser volé. Elle n'était pas encore si coupable que sa soeur qui, elle-même, après tout, n'avait pas tort.
VII
Sur les premières marches de l'escalier, Henriette s'arrêta, étroitement accotée à Maurice. Elle regardait, inquiète.
A ses pieds, la silhouette--noire, rouge et or--d'un municipal; le dos--brun et menaçant--d'un sergent de ville. Puis, sous les plafonds gris de perle, aux raies indistinctement vertes ou violettes, par-dessus un reflux de haut-de-forme, de feutres mous, de chapeaux de femme aux cimiers de couleurs et qui s'envolent, le flou mirant des glaces, le halètement du gaz en les globes blanchoyant; un tréteau avec des fronts chevelus courbés sur des violes, avec un bras qui s'agite en l'air. Et des bourdonnements sourdent de cette cohue; des cris aigus percent par intervalle; soudain, des plaintes d'instruments à cordes, des stridences de cuivres éclatent, montent, montent et le tout se confond un une clameur qui enfièvre.
--N'entrons pas; j'ai peur.
--Vous êtes folle; c'est très amusant, Bullier: vous verrez.
Albarel entraîne Henriette.