Les demoiselles Goubert: mœurs de Paris

Part 1

Chapter 13,709 wordsPublic domain

JEAN MORÉAS & PAUL ADAM

LES DEMOISELLES GOUBERT

MOEURS DE PARIS

PARIS TRESSE & STOCK, ÉDITEURS 8, 9, 10, 11, Galerie du Théâtre-Français 1886

_Tous droits réservés_

_L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction et de reproduction._

_Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (section de la librairie), en novembre 1886._

OUVRAGES DES MÊMES AUTEURS:

LE THÉ CHEZ MIRANDA.

_En Préparation_:

LA PARAPHRASE DES SAINTS ÉVANGILES.

OUVRAGES DE JEAN MORÉAS:

LES SYRTES. LES CANTILÈNES.

OUVRAGES DE PAUL ADAM:

CHAIR MOLLE. SOI.

DIJON, IMPRIMERIE DARANTIERE, RUE CHABOT-CHARNY, 65

Il a été tiré à part dix exemplaires de cet ouvrage, sur papier de Hollande, numérotés à la presse.

I

Dans le lit de palissandre à cintres, sous les rideaux cramoisis retroussés, M. Goubert agonise, tout violâtre des spasmes d'apoplexie.

Continûment la jambe se meut, et les orteils balancés ondulent le drap. Un râle monte, un râle gras qui grouille dans la gorge étrécie.

La lumière cuivrée de la lampe s'éplore vers la tapisserie et ses fleurages d'or, le glacé des étoffes chères, les cadres étincelants des miroirs. Sur le désordre des choses, un silencieux effroi, un recueillement d'attente. Alors le docteur se retourne et, marchant à M. Freysse qui demeure en un coin de la chambre, il l'entraîne vers la bibliothèque:

--Il faut s'attendre à tout.

--C'est épouvantable. Et ses filles!

Le docteur étend les bras par un geste vague. Puis la figure angoissée de M. Freysse l'attentionne. Ce monsieur grisonnant, très correct avec sa jaquette anglaise et son col droit, paraît soumis à un intime chagrin rare chez les simples amis des mourants. Les rides fines frissonnent dans le cadre de son poil gris ramené sur les tempes, aiguisé en barbiche pointue:

--Et ses filles?

* * * * *

L'une près l'autre, assises. L'aînée fort pâle fixant de ses yeux froids les rosaces du tapis. La cadette pleure à rondes larmes; et les larmes emperlent ses cheveux blonds volutant sur sa face mièvre.

--Ruinées. Leur père était ruiné. C'est cela qui le tue aujourd'hui.

M. Freysse conte le krach. Il dit comment toute la fortune de son ami Goubert se perdit. Infatigable, il parle avec des énumérations de chiffres. Et tout cela s'égrène vite hors ses lèvres tremblées. Du geste il s'anime, offrant à plat des mains blanches ornées, aux petits doigts, de larges cercles en or.

Comme les jeunes filles se refusent absolument à sortir, on les fait asseoir au bout de la pièce. Une terreur les repousse du lit, une terreur de la maladie, une appréhension de revoir la face violâtre et d'en avoir peur. Anxieuse, Marceline, l'aînée, vise les mouvements du médecin, espérant toujours que ce jeune homme à la douce figure la rassurera d'un signe. Elle prévoit comme un chaos de calamités. Depuis la mort de sa mère, elle s'occupait entièrement de l'ordre domestique: la première, elle sut l'irrémédiable perte de la fortune. Que devenir seule? Sa soeur, une enfant.

Et Mme Freysse arrive: petite femme maigrette, laide, très sautillante dans le bouffant de sa robe noire. Ayant embrassé les deux jeunes filles, elle parle au docteur. Marceline la voit hausser les épaules et secouer la tête.

--Il faut que vous veniez toutes les deux avec moi dans votre chambre. Vous ne pouvez pas rester ici plus longtemps.

Les traits anguleux de Mme Freysse se pincent sévèrement. La petite Henriette s'obstine, pleurant toujours.

--On va le saigner. Il ne faut pas qu'il soit distrait par vous durant l'opération. D'abord, vous avez bien confiance en M. Freysse et en moi, n'est-ce pas, mes petites chéries?

Toute câline, Mme Freysse les pousse vers la porte. Perçus, la face boursouflée de l'apoplectique qui hoquète, et ses yeux effroyablement ternes, exorbités.

A sept heures du matin, M. Goubert mourut.

Aussitôt Mme Freysse recouvre la table de serviettes damassées. Elle y érige un crucifix et des candélabres; dans une conque marine où se lit: _Souvenir d'Arcachon_, elle verse de l'eau bénite et plonge un rameau de buis. Aidée par la femme de chambre, elle coud un large volant de dentelle à un drap chiffré. Les bibelots disparaissent dans les armoires; on revêt de housses les chaises Henri III; la pièce prend un air de deuil liturgique avec ses prie-dieu installés tout contre le lit mortuaire, tout contre les linges qui gardent en leurs ombres les reflets cramoisis des tentures. Et la tête très blafarde du cadavre semble dormir sereine sous la dansante illumination des bougies.

Au jour. On entr'ouvre la fenêtre; et la bise décembrale lèche les flammes qui parfois se dardent horizontalement. Les doigts gris du mort, et ses ongles luisants joints, retiennent une croix d'ivoire, et du buis. Les tableaux voilés de crêpe, grandes taches noires sur les murs dorés. Une toute jeune religieuse, toute mignonne dans un fauteuil, murmure des patenôtres. Et souvent elle glisse dans ses larges manches de bure ses mains qui se glacent.

Maintenant des souvenirs assiègent Marceline: le rappel des constantes prévenances et des cadeaux, des appellations plaisantes dont le père taquinait. Et se greffe de surcroît, en son esprit, l'épouvante de la ruine: robes laides, travail, patron.

La religieuse vient lui causer: une voix susurrée et qui l'exhorte au courage.

Par les chambres encombrées: des intimes, des personnes à peine vues autrefois entre deux quadrilles. Des domestiques demandent à Marceline des ordres qu'elle ne sait plus donner. Et toute embrassade, toute marque de pitoyante sympathie lui rappelle l'imminente pauvreté. En sanglots elle éclate.

--Comme vous avez du chagrin, ma pauvre enfant.

Déplorer ses biens perdus autant que la mort du père; elle se réprouve. Et ce lui suscite une crispante rage de ne pouvoir vaincre cette obsession vile.

* * * * *

Marceline choisit un modèle de croix en fleurs. Mme Freysse s'interpose et prie le fleuriste de revenir une heure plus tard:

--Elle était bien chère, mon enfant, cette couronne.

--Non, cent francs.

--Cent francs; c'est cher. Il faut apprendre à calculer. Votre position de fortune n'est plus la même.

--Je sais. Vous avez raison.

Tout ce qu'on lui voulait apprendre, elle le détaille. Mme Freysse s'attendrit, constamment répète:

--Est-elle raisonnable, la pauvre petite, est-elle raisonnable.

--Elle calcule comme un homme, dit le mari.

--Papa m'y avait habituée.

--Alors nous allons pouvoir causer.

A l'air de M. Freysse, Marceline espère. Elle ne peut chercher recours hors lui. Les parents de son père, petits rentiers provençaux, elle les sait incapables de lui prêter aide. Ils ne viendront même pas à l'enterrement, vu la cherté du voyage. La famille de la mère se trouve éteinte.

D'un chiffre le négociant établit la situation. Que Marceline accepte ou refuse l'héritage, la faillite de l'Union absorbera tout. Pour s'éviter des tracas, il serait sage de signer un renoncement.

--Maintenant, il faut que vous viviez, votre soeur et vous. Voici ce que je propose. Je vais vous prendre dans mon magasin toutes deux. Vous serez ma caissière à deux cents francs par mois. Henriette procèdera aux livraisons des marchandises et surveillera les brodeuses. Elle aura cent francs. Avec trois cents francs vous pouvez vivre. Et, bien entendu, chez nous, c'est chez vous, vous savez.

--Oh! ma chérie, tu sais combien je t'aime.

La dame se jette au cou de la jeune fille. M. Freysse lui serre la main à l'anglaise. Marceline s'abandonne à leurs caresses et pleure. Elle pleure le passé, son père, ses domestiques, son landau loutre. Dans la boutique de l'avenue de l'Opéra elle s'imagine rendant la monnaie sur le comptoir peluche verte et ébène.

Eux, prédisent un avenir rose: une association, quand les petites Freysse seront mariées, dans dix ans. Ou bien il se trouvera des braves garçons, un voyageur, un caissier, un premier du Louvre, bien contents d'épouser des femmes comme elles. D'ailleurs les affaires marchent. On les augmentera, sans doute. Et Mme Freysse revient toujours à son idée de mariages probables, répétant: «un voyageur, un caissier...»

La religieuse entre. Elle se déclare transie, et approche du feu ses mains couleur de cire. Déjà, malgré la froidure, le mort se décompose, à ce qu'elle dit. M. Freysse va voir.

Les femmes montent auprès d'Henriette. Marceline veut son avis sur la proposition des Freysse.

La petite, éveillée dans son lit de mousseline blanche à faveurs de satin bleu, garde de grosses larmes aux cils. Sa main gracile saillit de la chemise large en fine baptiste brodée. Laiteuse la chambre sous la réfraction de la neige qui, depuis le matin, tombe. L'annonce de la ruine ne la bouleverse pas outre mesure. Son père mort, il lui paraît naturel que tout soit changé. Mme Freysse s'explique longuement, Henriette remercie très contente. Une joie de ses quinze ans avec un peu l'espoir de jouer à la marchande. Et puis la liberté de ces petites ouvrières, si rieuses par les rues, la tente. De plus elle gagnerait de l'argent. Un soudain respect d'elle-même pour cela.

* * * * *

Le défilé des personnes ne cesse pas. Des amis de M. Goubert nantis de mines sinistres et compatissantes, de redingotes neuves. Ils pénètrent sur la pointe du pied. Ils serrent la main de Marceline avec une profonde inclinaison; puis, un moment, les mains liées aux bords de leurs chapeaux, ils contemplent la figure bouffie du mort. Discrètement ils s'informent de l'heure précise du décès. Quand ils ont jugé suffisante la longueur de la visite, ils saluent et sortent, muettement.

Bientôt ce devient une foule, vers cinq heures, après la Bourse. Tous passent devant Marceline prostrée en sa douleur regrettante. Tous, aux flammes jaunâtres de la chapelle ardente, autour du voile de la religieuse, un instant, s'illuminent. Un flot s'écoule. D'autres, introduits par le domestique en habit noir et ganté de blanc.

Engaînée de deuil à large ruban de taille, ses grands yeux bleus rouges un peu, et sa bouche pâle frémissante de pleurs, Henriette paraît. Des gens l'envisagent et se parlent.

L'air vif du dehors cingle par lames.

* * * * *

Marceline contemple la parure du boudoir où elle se retira. Surtout, en un angle: le chapeau de feutre blanc et son chevalet d'or, et des soies: une merveille du confiseur. De fallaces fleurs emplissent la coiffe de satin rose; et soupçonnées, au fond, des dragées.--Plus jamais de semblables cadeaux. Des étrennes utiles lui seront servies, maintenant.

Le lithographe apporte les lettres de faire-part. On s'installe devant un guéridon. Mme Freysse appellera les noms sur le registre aux adresses; son mari écrira les suscriptions, selon l'avis de Marceline.

Mme Freysse, de sa voix bonne appelle:

--Monsieur et Madame Rondel, 35, rue du Sentier.

--Oui, soupire la jeune fille.

--Ça y est, fait M. Freysse.

--M. et Mme Bressan, rue des Herbes, nº 3, à Limoges. M. et Mme Laverrière, 44, boulevard Sébastopol. M. Gyval, lieutenant au 7e zouaves, à Mostaganem, Algérie.

II

Déjà Marceline appose la cravate, un petit plastron blanc, sous l'échancrure du corsage noir à haut collet de clergyman.

Dans la pièce vêtue de tapisserie pas chère, bleue et verte, la somptuosité des meubles contraste, notée par le chapeau de feutre blanc, merveille du confiseur, et son chevalet d'or, et ses soies, et ses fleurs peintes. Longue la toilette de marbre blanc où s'asseyent, parmi les pots et les flacons, les cuvettes évasées. Tombant de la glace une mousseline l'enserre de ses blancheurs. Blanches aussi les couchettes.

--Bon, voilà que je ne trouve plus mon démêloir. Où l'as-tu posé, dis un peu, clame Henriette.

--Mais non, voyons, je ne me sers pas de tes affaires. Tiens le voilà, petite sotte.

--Ah que je suis bête.

Marceline hausse les épaules. Bien qu'elle les sache sans méchanceté, ces tracasseries la peinent. Et, comme elle vit dans le regret du passé meilleur, le moindre ennui, une étourderie de sa soeur, charge sa mélancolie.

Vite elle a dilecté cette stagnance de son âme morose; un calme où elle évoque des joies anciennes et savoure l'amertume de n'en plus pouvoir espérer. Mais le supplice de s'astreindre au ménage et à ses misérables détails l'en vient distraire péniblement.

Sur la table, achetée d'occasion avec les six chaises en faux vieux chêne, elle étale la nappe maculée.

Par la fenêtre: la rue de Sèvres et ses murs jaunes de couvent, des parapluies dans l'averse grise. D'une manière de sympathie le morne paysage pénètre Marceline.

La collation finie, les deux soeurs endossent leurs manteaux, se retroussent la jupe pour le départ. Faute d'autre communication entre la chambre et la cuisine, la grosse servante passe, riant de son air protecteur, un balai, un plumeau dans les mains. Henriette s'en égaie.

* * * * *

La pluie cesse. Les trottoirs brunis mirent. Elles vont dans la rue du Bac. Henriette ne lit pas dans le mutisme de sa soeur la tristesse. Elle suppose que toutes les personnes moins jeunes qu'elle sont naturellement grondeuses et graves, par morgue.

Parmi la cohue des employés, il plane un babillage de foule. Des messieurs parcourent leur journal en marchant; et quelquefois ils s'arrêtent au bord du trottoir pour approfondir des passages. Des pantalons larges piqués de boue. Des faces bleuies par le rasoir. Des mains rouges saillissant pour des explications. L'outrance de la dernière mode jure aux échines des grandes filles plates. De leurs croupes dansent les coussins des tournures.

Marceline souffre d'être l'égale de ce monde qui cause en lâchant des gestes de plèbe. Avec des esclaffements discrets de petite fille bien élevée, Henriette se moque. On les dévisage toutes deux en marquant une vénération hiérarchique pour leurs allures de demoiselles premières, au moins.

Passé la rue du Bac, la voie très large bée par les ponts. Les criardes causeries s'atténuent subitement égarées dans le vide. Entre les quais jaunes la Seine incurve houle contre les bateaux à persiennes des lavoirs; de sa peau verte palpitante et semée d'argentures éparses, les brumes grises, grises et bleuâtres s'épanouissent vers la ville, emboivent les massives tours de Notre-Dame et du Palais, le pinacle dentelé de la tour Saint-Jacques.

* * * * *

Au loin, la couronne de l'Opéra: quelques dorures parmi la masse violâtre. Dans les boutiques les commis drapent.

Marceline et Henriette s'arrêtent au magasin. Peinte de laque noire la devanture. A la corniche, le nom de Freysse se couche en majuscules anglaises; des pleins et des déliés d'or mat, simplement. Encore baissés, derrière la vitrine, les stores de soie écrue signés du nom en rouge.

Elles entrent. M. Freysse, très habillé déjà, se lève pour les recevoir.

A Marceline installée il enseigne. Il parle en articulant avec soin chaque syllabe. Parfois, de sa jaquette, de sa poche fendue sur le coeur, il tire un mouchoir fin et se mouche doucement, puis, devant ses yeux un peu fatigués il replace son binocle sans monture. Lui-même se baisse pour prendre le lourd grand-livre relié de peau verte et orné de nickelures aux coins, au dos. Elle se met à écrire de sa calligraphie ténue, semblable à une broderie sur le vélin.

Dans l'atelier. Henriette choisit parmi des écheveaux la nuance de gueules pour une passementerie armoriale. Les quatre brodeuses travaillent une pièce de velours: l'étoffe, roulée par deux bouts sur les montants d'un cadre, laisse tendue une bande médiane où elles pointent quatre oiseaux de paradis.

Aux racontars drôles d'une rousse dont le geste arrondi se dispense, les brodeuses rient.

--Gare au patron, insinue Marguerite enfilant son aiguille.

--Il n'y a pas de danger qu'il bouge, renseigna Henriette: il établit la balance avec ma soeur.

--Ho, ho: il établit la balance avec sa soeur..., s'écria Léontine, une brune tassée.

Et des esclaffements.

--Vous êtes joliment bêtes, vous, d'abord, interrompit Henriette. Vous ne comprenez rien aux choses de la caisse; alors vous riez comme des carpes.

* * * * *

Afin qu'on lui pardonnât d'inévitables vexations dont, néanmoins, son autorité de surveillante jouissait, Henriette toléra la liberté des propos; elle-même s'en amusait, feignant la compréhension des mystères scellés à son ingénuité; crainte de paraître inférieure en quelque point.

La jeune fille s'estimait fière de commander à des dames si bien mises, vêtues au dernier goût. En noir ou en brun, le cou haut maintenu dans des cols raides d'empois, elles travaillaient du bout des doigts, par petits gestes élégants et des mines sucrées, à l'ombre de leurs frisures régulières.

L'intimité venue par les confidences, on révéla des parties fines et des jeunes messieurs donateurs. Ainsi l'amour fut connu d'Henriette par ses agréments extérieurs: un luxe d'amusettes et de fêtes, des caresses familiales, des promenades en voiture, des repas au restaurant, des places de théâtre.

D'interroger sur certaines locutions, elle s'abstint. On se moquerait. Mais des mots lui demeuraient en l'esprit, avec un espoir d'en acquérir le sens.

M. Freysse entra. Aimablement il alla de l'une à l'autre. La grosse Léontine le retint, demanda son avis. Elle s'efforçait à des minauderies; et lui de sourire.

--Henriette, pria-t-il, voulez-vous venir faire l'étalage?

--Oui, monsieur.

* * * * *

Le garçon à livrée olive amoncela des étoffes sur le divan. Toute une joaillerie fondue dans les velours, et dans les peluches et dans les soies; et des ruisselures coulées dans la profondeur des fronces. Des gris semblables à du plomb terne, des grenats crouteux ainsi que du sang caillé.

Crêtes de lumière sous le pouce prompt de M. Freysse. Du bout de ses bottines pointues il va, vient. Il rectifie.

Pour Henriette, des saveurs teintées ces étoffes; comme de velouteuses confiseries.

* * * * *

--N'est-ce pas, Madame Henriette, que vous restez sage, demanda Marguerite?

--Comment? Sage?

--Oui! vous n'avez jamais eu d'amoureux?

--Ah, laissez-moi tranquille: c'est bon pour vous, ces histoires-là.

--Ben vrai, comme vous êtes fière.

Clémence rit. Les deux autres, qui tranquillement causaient, relevèrent la tête.

--Qu'est-ce qu'elle a encore à rire?

--Rien. Taisez-vous d'abord, commanda Henriette. Vous savez qu'il faut finir avant le déjeuner; et il est moins le quart. Après ça, le patron m'attrapera si vous n'avez pas fini. Quant à vous, Marguerite, vous verrez.

Et elle lui montra le doigt en menaçant; puis soudain éclata de rire à la réminiscence de la question sotte. Elle aurait un amoureux certainement, un jour; mais pour le mariage, comme Mme Freysse. Et alors elle possédera une maison de campagne, à Asnières; et son mari sera l'associé de M. Freysse, du mari de Marceline.

Jusqu'à midi elle médita cet avenir calme. Elle s'y voyait avec une ombrelle sur le perron de sa villa et en toilette blanche d'été. Elle serait riche. On donnerait des bals... dans les lumières.

* * * * *

L'après-midi, M. Freysse sorti, Marceline gardait seule le magasin. Dehors, l'avenue bleuâtre et les équipages bleus. Des gens bien vêtus circulent, s'arrêtent un instant près l'étalage. Dedans, la bleue réfraction des hautes vitres grisaille les vibrances des nuances. Une paix torpide, où sombre le regret de son passé, envahit Marceline.

Entre trois et cinq, d'aucuns acheteurs arrivaient. Henriette étalait la marchandise sans la vanter, mais en suggérant des idées d'ornementation. Des grosses dames, les oreilles diamantées, des messieurs d'âge, très difficiles et acariâtres, retournaient chaque pièce et voulaient assortir avec des brins d'étoffes de couleur indiscernable.

A six heures on allumait le gaz. Souvent un gros garçon blond, le portefeuille maintenu contre son court paletot mastic, les mollets crevant presque un pantalon à carreaux clairs, montrait à la vitre sa face rose, affilée d'une barbe en pointe. Il ne pouvait voir la caisse ni Marceline qui s'égayait de ses gros yeux, de son profil de cocher. Rouges ses gants neufs, et le fer à cheval historiant son journal de sport. Un bambou énorme.

Sans doute le spectacle des tentures ne lui suffisait pas, car bientôt il se retirait, haussant les épaules jusque les gigantesques et dures formes de son chapeau. Tombait de l'oeil le monocle pendillant à un fil.

Et Marceline percevait ce torse épais, un instant, parmi les lanternes auriflues des voitures.

III

--Charles!

Le garçon--gros, brun, les sourcils hérissés sur une face glabre de capelan--accourut.

--Mazagran? Môssieu Genès.

Acquiescement. Le garçon s'éloigne, mais il est aussitôt rappelé par un formidable

--Charles!

--Môssieur?

--De quoi écrire.

--Et les journaux du soir, n'est-ce pas, Môssieur Genès?

--Oui.

--Je savais. C'est aujourd'hui le jour du courrier de Môssieur. J'ai lu votre dernier article dans le _Radical de l'Hérault_. Oh, oh: c'est le gouvernement qui ne va pas être content.

Genès sourit avec fatuité.

Au bout de quelques minutes le garçon revint chargé du plateau, de quatre journaux et d'un buvard. Il rangea le tout sur la table.

Derrière lui, le verseur, dadais au geste malaisé, surgit et miaula:

--Crème?

--Vous savez bien que je n'en prends jamais, hurla Genès.

Charles intervint:

--Il faut l'excuser, Môssieur Genès: c'est un nouveau.

--Ah!--Ces messieurs sont-ils venus dans l'après-midi?

--Môssieur Albarel est venu avec Môssieur Sicard vers une heure.

--Sont-ils restés longtemps?

--Jusqu'à deux heures et demie. Ils ont joué au billard.

Genès consulte sa montre.

--Oh, ils ne vont pas tarder d'arriver. Monsieur Sicard a rendez-vous ici avec sa... dame, fit le garçon en clignant de l'oeil.

Calvite, bigle, camard, puissant du ventre, une malebosse au front, Nicolas Genès. Méthodiquement, avec des arabesques calligraphiques, il écrit: «_Jules Ferry, le Tonkinois..._»

Blanc et or, sous le gaz, le café. Sur des gens, la lourde porte s'ouvre, s'ouvre et se referme. Au comptoir, parmi les carafons de cognac, les soucoupes, les fioles pansues, les hautes bouteilles, rouges, jaunes, vertes, la caissière trône dans la majesté de ses seins. Hâtifs, les garçons se croisent, élevant des plateaux où les bocks moutonnent. Là-bas le patron breloqué de chrysocales s'empresse auprès de trois exotiques gantés comme des cochers anglais et flanqués de donzelles ventripotentes.

Des tentures de moire claire, à petites ondes, prêtent à la salle un air intime de mauvais lieu. Des hallebardes, des pertuisanes, des lances dressées en faisceaux supportent les pardessus et les chapeaux des consommateurs. Des carquois en fils de métal tressés et peinturlurés reçoivent les parapluies et les cannes. Des heaumes de chevaliers en fer-blanc crachent de leurs visières levées des torchons pour la propreté des tables. Au fond, une grotte féerique, que des lampes à abat-jour de couleur illuminent, bée de sa gueule de carton-pierre; un mince jet d'eau y clapote, et des mouettes empaillées rêvassent, suspendues au plafond les ailes écloses, au bruit monotone des carambolages.

* * * * *

Vigilant, le garçon annonce:

--Ces Messieurs.

--Bonsoir, Genès. Bonsoir, Albarel. Bonsoir, Sicard. Bonsoir, Castelan. Bonsoir, Ravasse.

Maurice Albarel. Au petit peigne, jusque les sourcils, des cheveux noirs et lisses. De ras favoris en la matité des joues. Des élégances équivoques de brelandier.

Francis Sicard. Deuxième clerc chez Me Susse, notaire, rue de la Paix. Des trottins cristallisent à sa seule vue.

Castelan. Profil de ghetto. Fait du journalisme. Au Madrid, plus d'un le salue et il en est fier.

Ravasse. Carabin réfractaire. La lecture des journaux, son unique labeur.

--Hé, scélérat, dit Genès à Sicard en lui tapant amicalement dans le dos, il paraît que nous attendons ce soir la belle Clémence.

Avec un geste de dédain, le clerc: