Les Demi-Vierges

Chapter 9

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-- Vous êtes bon, dit la jeune fille. Vous m'aimez gentiment, comme il faut m'aimer. Je me sens si seule... et c'était si effrayant de chanter ici, devant tout ce monde, avec l'inquiétude de maman que j'ai laissée bien souffrante. Maintenant, allez-vous en. Vous me compromettez. On vient.

Mme de Rouvre, presque jolie dans une robe de velours noir à paillettes clair de lune, Maud, Mme Ucelli, les Reversier, accouraient féliciter la jeune fille; Paul s'esquiva.

Rentré dans le hall, il y rencontra Julien de Suberceaux qui s'y promenait presque seul. Lui était à une de ces minutes où la joie personnelle surabondante fait aimer la vie et tous les hommes. Il serra avec une sorte d'effusion la main de Julien, tout de suite refoidi par le regard sec du jeune homme. Puis, comme il gagnait le buffet, il surprit ce bout de dialogue entre le romancier Espiens et Valbelle qu'entouraient des gens du monde administratif:

-- Vous savez le mot de la petite Duroy à son protecteur Le Tessier, en sortant de scène, tout à l'heure ?

-- Non.

-- "Oh ! mon ami, je voudrais que ma mère fût là... Elle qui n'est fière que de ma soeur Suzanne !"

La galerie d'écouteurs rit aux éclats. "Cette bonne Mathilde !... Cette bonne Suzon !" Paul passa, chatouillé par l'envie de tomber sur ces niais méchants à coups de pied et à coups de poing. Mais il passa. A qui s'en prendre ? C'était le faux esprit de Paris, calomniateur, sans indulgence, méprisant l'effort honnête, joyeux des déchéances, hostile aux relèvements. "N'importe, pensa-t-il, je l'épouserai." Et la joie de venger la chère petite, si vaillante, de l'imposer à ces drôles, lui réchauffait la poitrine.

Le buffet, innovation de Maud, était remplacé par des petites tables dispersées dans la salle à manger et dans le fumoir voisin, qu'on avait décorés en auberge normande. On s'asseyait ainsi en groupe sympathique, on hélait les maîtres d'hôtel comme au cabaret.

-- C'est vraiment le dernier mot du goût mondain moderne: les jeunes femmes, les jeunes filles pouvant s'établer paisiblement en partie double, en partie carrée, jouer à ce jeu de cocottes dont elles raffolent, sous l'oeil indulgent des pères et des maris.

Ainsi parlait Hector Le Tessier à Aaron, qui, de son oeil rond de myope, cherchait Maud dans la foule bruyante des consommateurs sans l'apercevoir.

-- Vous n'avez pas vu Mlle de Rouvre ? demanda-t-il à Lestrange qui passait.

-- Je la cherche. Jacqueline, n'est-ce pas ?

-- Non... pas Jacqueline, Maud ?

-- Oh ! Maud !Il faut être le gros monsieur calé que vous êtes pour la disputer à ses deux gardes du corps actuels. Les avez- vous observés ? Ils sont bien curieux à voir.

-- Oui, fit Hector sérieusement, curieux à voir. Mais j'ai peur du drame.

Le banquier chipotant une marquise se récria:

-- Du drame ? Est-ce qu'on en voit dans le monde, aujourd'hui ? Il n'y a plus de passions, il n'y a que des appétits. Il n'y a plus de jalousies, il n'y a que des dépits.

-- Cette pensée est de vous, monsieur ? demanda Hector très sérieusement.

-- Mais... oui, fit le banquier qui flaira l'ironie.

Parmi les groupes, Mme Ucelli passait, secouant la paresse des buveurs.

-- Allons ! _su ! su !_A la salle, vite, vite... Mlle Ambre va chanter des chansons fin de siècle, celles qu'elle chantait chez la duchesse... Vite !... C'est admirable ! Elle commence. Venez vite.

En effet, le piano résonnait de nouveau dans le hall. Chacun regagna sa place. Accompagnée par Mme Ucelli, la jeune chanteuse débita quelques-unes de ces fantaisies au comique pince-sansrire qui auront été, pendant cinq ans, le divertissement musical de Paris et qui, sans doute, surprendront nos successeurs par leur laborieuse ineptie. L'amie de la duchesse chantait, suivant la formule, droite et raide, sans un geste, sans qu'un muscle bougeât sur son masque, les lèvres même remuant à peine.

Comme il convenait, on applaudit. Mme Ucelli donna le signal. Mlle Ambre ne salua pas, s'assit tranquillement, tandis que l'Italienne criblait le clavier de variations brillantes. C'était l'entr'acte convenu. Maud et Jacqueline en profitèrent pour passer discrètement dans les rangs des chaises, appelant les jeunes filles qui se levèrent et les suivirent.

-- Qu'est-ce que ceci ? demanda le docteur Krauss à Mme de Reversier, sa voisine.

-- On fait sortir les demoiselles. Cela se fait couramment maintenant, dans le monde, quand on fait chanter à Bruant ou à Félicia Mallet les morceaux corsés de leur répertoire. C'est bien plus convenable.

-- En vérité ! murmura Krauss.

Il souriait en les regardant sortir, les chères petites détraquées, presque toutes ses clientes et ses confidentes. Leur théorie multicolore s'exilait sous la conduite des deux filles de la maison; quelques hommes, jeunes ou mûrs, professionnels avoués et tolérés du flirt virginal, les accompagnaient: Lestrange, Hector Le Tessier, le peintre Valbelle qui glissait des impertinences dans les frisons noirs de Dora Calvell.

L'exode fut salué de rires et d'applaudissements. Du seuil, avant de disparaître, Jacqueline cria:

-- Et maintenant, racontez vos petites horreurs entre vous. Notre innocence est à l'abri.

Guidé par Maud, le troupeau rieur des robes de mousseline claire, flanqué des quatre ou cinq habits noirs, se réfugia dans le petit salon où, tout à l'heure, pendant la symphonie de Borodine, Lestrange et Jacqueline s'étaient rejoints. Elles étaient une quinzaine, dont dix jolies; les autres, à part une ou deux disgraciées, assez élégantes, assez provocantes pour gagner des courtisans. Et d'être là, enfermées avec des hommes qui, tant de soirs, leur avaient tenu des propos lestes, au bruit affaibli d'une musique libertine qu'elles connaissaient bien, cela surchauffait leur petit cerveau, cela leur donnait le désir de livrer plus d'elles-mêmes à ces hommes, leurs fidèles, qu'elles étaient fières d'enlever aux femmes mariées.

Maud avait pris le bras de Jeanne de Chantel que les lumières, la musique, -- un doigt de champagne aussi, versé par Luc Lestrange, -- grisaient un peu, et qui, malgré ce qui demeurait de touchante gaucherie à sa toilette provinciale, se faisait remarquer par sa jolie taille, le fardeau de ses cheveux bruns, sa peau blanche et ses grands yeux de sainte. Jeanne demanda simplement:

-- Pourquoi ne veut-on pas que nous restions au salon ? Qu'est-ce qu'on va faire ?

Valbelle attrapa la question au vol et répliqua:

-- On va éteindre l'électricité; les messieurs prendront les dames sur les genoux et les embrasseront comme il leur plaira. Cela se fait partout dans le monde, à Paris, mais il faut être mariée, mademoiselle.

-- Il plaisante, mignonne, dit Maud en baisant le front subitement rouge de l'enfant. La vérité est qu'on ne donne plus de soirée musicale sans chansons en argot... et vraiment il est moins gênant pour nous, les jeunes filles, d'être absentes.

-- Mais ce n'est pas de l'argot du tout qu'on va chanter, observa Juliette Avrezac, mécontente d'être séparée de Julien. Cécile m'a dit le programme: Héloïse et Abélard, le Fiacre, les stances de Ronsard... Je connais tout cela par coeur.

-- Moi aussi, avoua Marthe de Reversier.

Et les autres, Dora Calvell, Madeleine de Reversier, Jacqueline, déclarèrent avec des éclats de rire:

-- Moi aussi !... Moi aussi !

-- Moi, dit une fillette très jeune, soeur de Mme Duclerc, je connais le Fiacre et les stances de Ronsard, mais mon frère n'a jamais voulu me chanter Héloïse et Abélard... Ça doit être drôle.

-- Voulez-vous que je vous le chante, moi ? demanda Jacqueline.

-- Oui ! Oui !

-- Eh bien ! écoutez.

Elle sauta sur le tabouret du piano et préluda avant que Maud, mécontente, eût pu la retenir. Elle détailla les couplets à double entente avec un imprévu talent de diseuse. Les hommes l'applaudissaient, plus troublés qu'ils ne voulaient le paraître, l'écume légère du désir soulevée par le contraste de ces grivoiseries et de ces lèvres intactes qui les disaient, et de ces oreilles de jeunes filles qui les recueillaient.

Elles aussi, les demi-vierges, secouées de rires qui sonnaient fêlé, se grisaient de cette mousse d'impudeur et s'appuyaient avec plus de langueur contre leurs cavaliers.

Luc Lestrange, l'oeil fripé et luisant, s'était approché de Jeanne de Chantel. Il guettait l'effet de chaque allusion sur ce visage chaste et pensif. Mais le même sourire de complaisance et d'incompréhension fleurissait les lèvres de l'enfant.

-- Le sale bonhomme ! pensa Hector qui les observait.

Il apercevait pour la première fois, lui, sceptique indulgent aux vices de son temps et de son monde, l'odieux de ce rôle de déflorateur professionnel; il l'apercevait aujourd'hui, parce que la santé menacée par le fléau était celle d'une âme qui, mystérieusement, insensiblement, lui était devenue chère.

Jacqueline achevant le dernier refrain dans les acclamations, Lestrange demanda à Mlle de Chantel en lui caressant les yeux de son regard:

-- Eh bien ! mademoiselle, que pensez-vous de cette romance ?

-- Mais, répliqua Jeanne avec la même naïveté distraite, c'est charmant... Jacqueline la chante très bien.

-- N'est-ce pas qu'on ne peut pas dire plus spirituellement des choses plus... inconvenantes ?

Jeanne redevint toute rose: sans bien entendre ce qu'on lui voulait, elle devina le mauvais dessein, l'intention de mener sa pensée par des chemins interdits. Et cela lui donna le sentiment que la vraie jeune fille aura toujours devant les propos d'amour dont la tendresse est exclue: la peur. En même temps elle eut honte de ses bras, de ce coin de gorge que les yeux de cet homme voyaient nus: cette pudique nudité lui fit mal. D'instinct, elle chercha l'appui, le refuge; mais en regardant autour d'elle, elle vit pour la première fois où elle était, qui l'entourait. Ces groupes de toilettes virginales et d'habits noirs, elle comprit ce qui s'y disait, elle surprit les frôlements à peine dissimulés. La révélation fut subite, foudroyante: le réveil de la vierge chrétienne enivrée de pavots et ranimée dans une maison de Suburre.

Lestrange, mépris sur la nature de cet émoi, continuait de parler, la voix atténuée; il abandonnait le sujet de la grivoiserie chantée, trop scabreux décidément pour l'ignorance de Jeanne; avec quelques compliments de transition, il servait une fois de plus le morceau qu'il savait par coeur, l'ayant dit à tant d'autres ! et qu'il jugeait excellent, infaillible pour attaquer, sous des dehors d'admiration et d'amitié, les nerfs, la sensibilité physique d'une jeune fille.

-- Voyez, disait-il, cette cruauté des relations du monde à Paris. Nous nous rencontrons ce soir: le hasard fait que nous causons amicalement, je puis m'imaginer un instant que vous appartenez à moi seul, si jolie, si fine; je devine le délicieux être de tendresse que vous serez un jour... et nous nous quittons, peut-être pour ne plus nous revoir... Et c'est un autre qui aura ce trésor: ces beaux yeux-là se voileront pour un autre, il aura votre front, vos lèvres et tout ce que je devine de vous par ce que je vois...

-- Monsieur ! murmura Jeanne.

Elle sentait les regards de Lestrange la dévêtir, violer son corsage et sa robe... Elle allait défaillir et il continuait, grisé lui-même, prisonnier de son piège.

-- Cet homme ne sera pas moi... mais rien ne peut m'empêcher de rêver à vous. Je vous regarde et je vous garde, et suis sûr de mon rêve qui, seul, va vous faire reparaître auprès de moi, quand je voudrai. Toutes ces choses exquises de vous, absente, seront à moi alors, et il n'y aura de vous rien de si mystérieux que je n'effleure...

Cette phrase-là, cette phrase frôleuse, à combien de jeunes filles ne l'avait-il pas débitée, sûr de les voir frémir comme d'une caresse ? Mais cette fois il n'eut pas le temps de l'achever. Hector Le Tessier, passant brusquement entre lui et Mlle de Chantel, coupa net la phrase.

-- Voulez-vous, mademoiselle, que je vous ramène auprès de Mme de Chantel ?

-- Oh ! oui, monsieur, s'écria-t-elle, avec un merci dans le regard.

-- Mais, mon cher Le Tessier... observa Lestrange.

Hector le regarda en face:

-- Je suis à vous tout à l'heure, mon cher.

Cette scène se perdit dans le frou-frou de la sortie joyeuse et bruyante des jeunes filles. Le concert était fini, on rangeait les chaises le long des murailles pour le bal, la foule refluait au buffet. Jeanne, trop émue pour parler, prit le bras d'Hector Le Tessier: ils traversèrent les deux salons, atteignirent le hall. Maxime vint à eux.

-- Sais-tu où est maman ? demanda la jeune fille.

-- Elle est dans la chambre de Mme de Rouvre. Elle se repose un peu. Veux-tu que je t'y conduise ?

-- M. Le Tessier va me conduire.

Dans le corridor, ils se trouvèrent seuls un instant.

-- Je vous remercie, monsieur, dit Jeanne, levant ses larges yeux sur son compagnon. Je vous rends votre liberté... Je vous remercie de tout mon coeur.

Elle lui tendit sa main: doucement, prêt à céder si cette main se dérobait, Hector mit un léger baiser sur le bout du gant gris. La jeune fille avait disparu qu'il était encore là, tout remué, des picotements au coin des yeux. Il se gourmandait:

"Que je suis bête ! me voilà ému parce que j'ai garé de ce sale Lestrange une petite fille niaise et innocente... Car, pour blanche, cette petite oie est blanche."

Et quelque chose riait doucement et chantait en lui, malgré l'ironie des paroles. Puis, songeant à la courte scène de tout à l'heure, avec Lestrange, il suspecta le comique de ce facile héroïsme de salon. "Une affaire pour cette petite que je connais à peine et dont je me fiche radicalement, c'est trop _coco_ tout de même... Mais cet animal-là me dégoûte !"

Comme il rentrait dans le "cabaret normand", il se trouva face à face avec Lestrange. Il lut la blague railleuse sur ce visage intelligent et sensuel.

-- Je suis à vos ordres, mon cher, dit-il.

-- A mes ordres ? ricana Lestrange... Un duel ? pour votre sortie de tout à l'heure ? Je pense que vous ne dites pas cela sérieusement. Je ne me trouve offensé en rien et n'ai pas envie d'être ridicule. J'ignorais absolument que Mlle de Chantel vous...

-- Mlle de Chantel ne m'est rien, interrompit Le Tessier. Laissons-là tranquille. Du reste vous avez raison. Je n'ai aucun motif de vous en vouloir personnellement; je ne suis pas plus bégueule que vous, vous les savez, et je cote à son prix l'innocence de mes jeunes contemporaines... Cependant, justement parce que c'est très rare, quand on trouve une tout à fait d'aplomb, on ne doit peut-être pas la faire chavirer. Ça vous est égal, je suppose, une de plus ou de moins ? Vous en avez tant initié !... Je me demande même comment ça vous amuse encore.

-- Ça m'amuse ! Pas tant que vous croyez, bien sûr, répliqua Lestrange, brusquement assombri. Toutes ces gamines prétentieuses et névrosées, je n'y tiens pas plus qu'à une cigarette... Mais ce qu'il me faut, c'est les avoir eues, vous m'entendez; les avoir vues en état d'amour par mon fait, et puis après elles peuvent se livrer au premier venu, se marier, se faire nonnes ou filles, je m'en fiche ! Krauss appelle mon cas une "névrosette", paraît-il. Le diminutif est de trop. Je vous assure que j'en souffre, à l'angoisse... comme les monomanes. Il y en a qui s'en est aperçue; elle me tient, il faudra que je l'épouse.

Il n'y avait pas à douter: cet homme était sincère. Hector fut gagné par cet aveu singulier, imprévu, séduit par le "cas" amusant qu'il dévoilait.

-- Allons, fit-il, je ne vous en veux pas, mon cher.

Ils se serrèrent la main avec le pardon facile, le "bon camaradisme" indifférent que les Parisiens professent pour les vices les uns des autres.

-- Un mot encore cependant, objecta Le Tessier. Avec la détestable réputation que vous avez (car votre réputation est détestable, n'est-ce pas ?), comment les mères vous permettent-elles de fréquenter leurs filles ? Et comment les filles se laissent-elles prendre à vous, qui n'épousez guère, qui n'aimez pas, -- et elles le savent ?

-- Les mères seraient humiliées qu'un homme, courtisan avéré de toutes les jeunes filles, dédaignât leurs filles. Quant à nos chères petites demi-vierges (le mot est de vous, n'est-ce pas ?), voici leur secret qui est fort simple: donnez-leur vingt romans innocents et glissez dans le tas _le Portier des Chartreux_, vous pouvez être sûr qu'elles liront d'abord celui-là. Eh bien ! moi, je suis un mauvais livre relié en drap et en batiste par Wasse et Charvet. Toutes veulent m'avoir lu.

L'attaque vivement rythmée d'une valse coupa leur entretien. Bousculés par un groupe joyeux qui laissait le cabaret pour le bal, ils rentrèrent dans le hall déblayé. Déjà les mères se rangeaient le long des murailles; Mme de Rouvre et Mme de Chantel s'asseyaient tout au fond de l'immense salle, sous une tente faite de draperies et de plantes, sorte de salon isolé où la maîtresse de la maison pouvait, à l'abri du frôlement des jupes et du piétinement des danseurs, recevoir comme à son jour, tout en jouissant du bal.

Lestrange courut saisir la taille de Jacqueline, l'entraîna dans le tourbillon: on le voyait, tout en valsant, pencher ses moustaches rousses si près de la nuque rousse, qu'on n'eût pu dire si le geste cachait ne parole ou un baiser. Et l'on entendait au passage la fillette rire de la gorge, comme une pigeonne. Valbelle, infidèle à Dora Calvell, enlaçait Marthe de Reversier, pâle comme une vierge de cire, la longue robe blanche semblait seule effleurer le parquet, tant sa grâce de lys avait de svelte élan. La petite Mme Duclerc s'encastrait dans un corps-à-corps assez peu psychologique avec Henri Espiens. Hector, à l'écart, appuyé contre le chambranle de la porte où se réfugiaient les non-danseurs, oubliant déjà l'accès de généreuse indignation de tout à l'heure, observait complaisamment cette envolée de couples, distrait des femmes, curieux surtout des décolletages pudiques, des robes aux couleurs tendres. Il les regardait se mouvoir dans leur grâce de vingt ans, ses petites camarades du monde, dont l'esprit naïf et pervers, dont la fraîcheur piquée l'amusaient, piment le plus actif de son plaisir de mondain. "Les voilà contentes, pensait-il. Pendant deux heures la musique a frotté leurs nerfs; les clameurs amoureuses de la Ucelli, les romances sentimentales d'Etiennette, les grivoiseries de l'autre, répercutées par Jacqueline, et surtout le propos à mi-voix, les regards lascifs des hommes les ont bien entraînées. Elles sont à point, la gorge sèche, les yeux humides, le poignet fiévreux. La valse arrive à temps pour donner à leurs chers petits sens une satisfaction bien méritée... Soyez contentes, mes mignonnes..."

-- Comment allez-vous, mon cher ami ? Je vous cherche dans cette foule depuis deux heures, sans pouvoir vous joindre.

C'était Maxime de Chantel. Hector lui serra a main en souriant.

-- Êtes-vous bien sûr de m'avoir cherché ? Moi, je vous ai aperçu plusieurs fois: j'aurais eu scrupule à vous déranger.

-- Ah ! mon ami, répliqua Maxime sans se justifier, comme je suis heureux ! Venez...

Il l'entraîna. Le besoin de dire sa joie faisait déborder les mots de ses lèvres:

-- Je suis arrivé hier matin à Paris, dit-il, et, comme vous pensez, dès les premières heures de l'après-midi, je me suis rendu avenue Kléber. Sans savoir pourquoi, j'étais horriblement inquiet, triste. Il me semblait que je n'étais plus rien pour elle, qu'elle allait me recevoir en étranger, ou ne pas me recevoir du tout. Je vous assure qu'il a tenu à presque rien que je n'entre pas, que je rebrousse chemin.

-- ... "Entrasse" et "rebroussasse", pensa Hector qui observait Maxime avec une pitié un peu jalouse. Mais la passion excuse tout.

-- J'ai tout de même sonné. On m'a introduit. Mon cher, j'ai trouvé une Maud nouvelle, transformée par la retraite qu'elle s'est imposée pendant mon absence, si simple ! si bonne ! Elle m'a reçu et cette chère Mme de Rouvre aussi, et même cette petite espiègle de Jacqueline, comme un enfant de la maison. On était en pleins préparatifs du bal, tout sens dessus dessous, chacun s'y occupait; on m'a mis à l'oeuvre avec les autres, j'ai grimpé sur des échelles, j'ai enfoncé des clous, j'ai fait le tapissier. Ah ! que j'étais heureux !... Nous ne pouvions nous parler beaucoup, n'étant jamais seuls, mais chaque fois que je cherchais ses yeux je les rencontrais, tels que je les aime, des yeux que je sens _pour moi_, sérieux, doux, plus du tout ironiques.

" La Circé ! pensa Hector. Elle m'a changé mon Chantel ! De ce héros de roman elle a fait un tapissier galant. C'est égal, je l'aimais mieux avant, avec sa jalousie féroce et ses tirades."

Et tout haut:

-- Mais, fit-il, les graves questions, vous les avez abordées ? Qu'a-t-elle répondu ? Car, pour ce qui vous concerne, vous me paraissez décidé.

-- Ma vie lui appartient. Elle en fera ce qu'elle voudra, jamais je n'aimerai qu'elle au monde. Hier elles s'est dérobée.

-- Le moment était mal choisi, fit Hector en souriant, au milieu des employés de Belloir, grimpé sur une échelle et le marteau en main...

-- Elle l'a pensé, sans doute. Elle a remis notre entretien à aujourd'hui, à maintenant. Mais elle a été telle avec moi depuis le commencement de la soirée que vraiment...

Il s'interrompit. Dans le bruit même de l'orchestre, une sorte de vide silencieux se faisait, le froissement du parquet peu à peu se taisait. Hector et son ami regardèrent. Maud de Rouvre et Julien de Suberceaux venaient d'entrer dans le bal au milieu d'une valse, et, en quelques instants, la curiosité, l'admiration que requéraient invinciblement ces deux êtres, surtout lorsqu'on les voyait ensemble, avaient élargi l'espace autour d'eux: ils avaient comme balayé la foule, et maintenant, presque seuls dans le coin du hall voisin de l'orchestre, on les regardait valser.

Hector observa Maxime: celui-ci ne disait rien, mais ses joues devenaient subitement grises.

"Le vrai Chantel n'est pas mort tout de même, pensa Le Tessier. Il me plaît ainsi: rageur et jaloux."

La jalousie de Maxime n'avait pas besoin de commentaire: les deux valseurs semblaient tellement faits l'un pour l'autre ! On sentait qu'ils devaient s'aimer. Leur valse, pourtant, était correcte: rien des embrassements suspects, des valses-caresses auxquelles s'abandonnaient, tout à l'heure, Jacqueline, Dora, Juliette Avrezac, les petites Reversier. Suberceaux et Maud dansaient un peu à l'écart l'un de l'autre: elle ne le touchait que par sa taille demi-appuyée sur le bras, par sa main effleurant la manche de l'habit, et les deux autres mains se frôlaient à peine du bout des gants. Pourtant la symétrie, l'harmonie de leurs gestes était si parfaite qu'ils semblaient rivés, rien que par ces légers contacts, comme ces couples ailés qu'on voit, aux fins d'été, voler unis, se touchant à peine, bercés ensemble au remous de l'air. Leurs lèvres paraissaient ne point bouger; et cependant ils se parlaient.

-- Êtes-vous contente de moi ? demandait Suberceaux avec un calme ironique.

-- Oh ! je ne suis contente qu'à demi.

-- J'ai observé la consigne pourtant, je ne vous ai pas dérangés.

-- Vous êtes un enfant boudeur, vous affectez de vous isoler: croyez-vous qu'on ne le remarque pas ?

-- Comment ? Je n'ai pas quitté la petite Avrezac.

-- Elle ne vous a pas quitté, dites plutôt. Elle vous mangeait des yeux, pauvre petite !... elle et les autres femmes aussi, du reste. La Ucelli en pâmait sur son estrade. Car ce soir, vous êtes très bien.

Elle le caressa d'un regard d'amoureuse qui mit un léger voile de sang sur le masque pâle de Julien. Il la serra imperceptiblement contre lui à un tournant du salon.

-- Je vous adore, murmura-t-il. Vous avez ma vie, faites-en ce qu'il vous en plaira.

-- Et moi, je t'aime ! je te veux ! répliqua-t-elle. Laisse-moi faire, ne sois pas jaloux. Chaque fois que tu seras tenté, pense à notre chambre de la rue de Berne. Mais prends garde ! On nous voit.