Les Demi-Vierges

Chapter 8

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"Maintenant, ma petite gronderie est finie, je répondis à ce que, de votre lettre, je consens à avoir lu. Vous vous sentez, dites-vous, aussi loin de moi que l'est de vous le plus rustique de vos bergers. Eh bien ! moi, j'avoue me sentir tout près de vous, cher monsieur et ami. J'ai tout de suite reconnu en vous, comme on reconnaît les sites de son pays natal, les qualités que je prise entre toutes, la loyauté et la bonté, avec un peu de cette brusquerie qui va bien à un honnête homme. Plus que vous, je suis lasse des sceptiques indulgents, des résignés, des énervés qui sont la société masculine contemporaine; aucun de ceux-là, allez ! ne me prendra jamais une pensée. C'est eux que je sens loin de moi: je suis proche des énergiques, des résolus, j'allais dire des violents. Et ce que j'aime le mieux de vous, c'est justement cette ardeur un peu ombrageuse qui échauffe vos affections. Restez donc pour moi ce que vous êtes: mais quand vous pensez à votre amie Maud, ne pensez qu'à elle. Oubliez ce qui l'entoure et qui, pour elle, ne compte pas.

"Vous allez bientôt revenir avec cette mignonne petite sauvage de Jeanne: nous vous recevrons en fête, afin de vous réconcilier avec Paris et de vous faire provisoirement oublier Vézeris. Je ne suis point sortie le soir, ni pour le bal, ni pour le théâtre, depuis votre absence. Je ferai ma "rentrée dans le monde" sous vos yeux, chez nous. Nous avons, le 3 avril, une grande réception: de la musique jusqu'à minuit; après minuit, on dansera et on soupera. Ne manquez pas d'arriver à temps ! Je ne vous pardonnerais pas une absence, et cependant je devine combien sont à craindre vos caprices de la dernière heure !

"Donc, à bientôt. D'ici là, pensez à moi comme je veux que vous y pensiez, c'est-à-dire avec respect et avec foi. J'embrasse de tout mon coeur la jolie Jeannette, en qui j'aime, avec tant de joie, ce que j'admire en vous, ce que vous lui avez donné.

"Maud".

_Vézeris, mars 1893._

"C'est décidé, mère chérie, nous quittons Vézeris pour Paris après-demain matin; Maxime a tout mis en ordre: ma malle est finie déjà, tant j'ai hâte de partir et de vous embrasser. Il me semble qu'il y a une éternité que je ne vous ai vue. Figurez- vous que, moi qui pense sans cesse à vous, je ne vois plus bien votre visage, ou du moins, c'est une image qui s'efface tout de suite, que je ne peux pas faire revivre à volonté. Cela me cause bien du chagrin et me fait bien pleurer, allez, mère chérie !

"Les vilaines semaines que j'ai passées ici, loin de vous ! Je ne vous le disais pas pour ne pas vous tourmenter, mais j'étais si triste. Maxime est si changé ! Il a l'air de m'aimer si peu ! Il me parle à peine; quand je lui parle, je vois qu'il ne m'écoute pas. De temps en temps, il me prend encore sur ses genoux et m'embrasse très fort, à me faire mal, mais ce n'est plus sa bonne affection égale d'autrefois. Il ne m'aime plus par-dessus tout. Il aime mieux la belle Maud de Rouvre. Alors pourquoi ne nous le dit-il pas ? Je ne demande pas mieux que de l'aimer aussi, cette demoiselle, si elle l'aime et le rend heureux. Et pourtant, voyez-vous, maman, elle me fait un peu peur: elle est trop belle, elle parle trop bien; près d'elle, je me sens toute honteuse d'être la petite bête que je suis. Du reste, je n'ose vraiment parler qu'avec Maxime et avec vous. Et voilà que Maxime commence à m'intimider aussi !

"Il paraît que nous allons, le 3 avril, à un grand bal chez les de Rouvre. Comme je vais m'ennuyer ! J'aime bien danser, vous le savez, mère chérie ! mais il faut aussi causer avec les danseurs, à Paris, et ces jeunes gens que je ne connais pas, quand ils me parlent, je ne sais que leur répondre.

"Ici, rien de nouveau depuis ma dernière lettre. Le temps est resté clair, et tellement chaud qu'on se croirait en été. Ah ! si, une nouvelle. Mathilde Sorbier, la servante du Croisset, qui a épousé Joseph Lepéroux (le second des Lepéroux), il y a quatre mois, vient d'avoir un joli petit garçon. Elle est bien contente qu'il soit venu si vite, il paraît que c'est une sorte de merveille d'avoir si tôt un petit enfant. On l'a baptisé, mardi, à la chapelle de la Vierge.

"A bientôt, maman aimée. Votre petite Jeanne vous embrasse respectueusement et tendrement, et elle est bien heureuse de vous revoir."

II

L'orchestre, érigé sur une scène au fond du hall fleuri d'arbustes illuminés, attaquait le finale de la symphonie en _si_ mineur de Borodine; bien avant minuit, la morne résignation des concerts mondains se marquait aux visages congestionnés, aux yeux fripés des femmes parquées côte à côte sur les premiers rangs de chaises, avec des attitudes d'attention et d'admiration contraintes; elle s'avouait ingénument dans les poses vaincues des habits noirs accoutés aux chambranles des portes, ou errant silencieusement de corridor en corridor. Quelques invités pourtant, des groupes de fumeurs indépendants, des couples de flirt insoucieux des critiques, s'étaient réfugiés dans les salons, dans les chambres toutes grandes ouvertes, où l'on pouvait trouver encore, avec une lumière moins aveuglante, un peu d'air et de fraîcheur.

Sur le canapé du petit salon qui, d'ordinaire, servait de boudoir à Maud de Rouvre, où elle avait sa bibliothèque personnelle, son piano et son bureau d'acajou anglais, Luc Lestrange, seul, à demi couché, la main droite tourmentant fréquemment la pointe de sa barbe pâle, semblait attendre quelqu'un, en éveil au moindre bruit de pas qui s'approchaient de la baie ouverte sur le grand salon.

-- Enfin, c'est vous ! s'écria-t-il, en voyant paraître Jacqueline de Rouvre... Je désespérais... Vous êtes à manger de baisers, ce soir, ajouta-t-il en parcourant du regard la jeune fille, qui, mi-sérieuse, mi-rieuse, levait du bout des doigts les côtés de sa robe de tulle blanc, comme une danseuse de menuet, et lui faisait une révérence.

Il s'assura du regard qu'ils étaient bien seuls; jetant son bras autour de la taille de Jacqueline, il tenta d'effleurer la nuque sous les boucles rousses, mais, plus vite encore, elle glissa de ses bras, et, preste comme une bergeronnette, s'esquiva derrière le piano. Debout, un pied sur la pédale d'étouffement, elle caressa le clavier d'un arpège, si adroitement penchée que son corsage, à peine échancré, sembla lui déshabiller la poitrine.

-- Jacqueline ! murmura Lestrange.

-- Il n'y a pas de "Jacqueline" qui tienne, cher monsieur, répliqua-t-elle en s'asseyant sur le tabouret du piano, prête à esquiver une autre attaque. On ne m'embrasse plus ni le cou, ni la joue, ni les bras, ni rien. C'est mon premier soir en robe longue... Je suis une dame.

Et, pour bien établir sans doute que sa robe était une robe longue, elle croisa les jambes d'un geste vif qui découvrit tout son mollet droit. Lestrange, debout devant elle, se mordait les lèvres.

-- Si, pourtant, fit-elle... on m'embrasse la main.

Elle arracha le gant gauche d'un seul coup; le bras apparut subitement nu, tendu aux lèvres de Lestrange. Il les posa sur la pointe des doigts d'abord, puis, lentement et goulûment, il piqua de baisers le poignet, l'avant-bras, gagnant vers le coude... Jacqueline, les yeux à demi fermés, la bouche entr'ouverte, ne bougeait pas ce bras tendu qu'elle déroba soudain, quand la moustache fauve toucha la saignée

-- Assez pour aujourd'hui fit-elle. Asseyez-vous là, et causons gentiment.

Elle montrait le canapé. Lestrange obéit.

-- Comme votre figure est drôle, ce soir ! Qu'est-ce que vous avez ? Vous me faites les yeux que Chantel fait à ma soeur.

Lestrange affecta de rire, mais sa voix se détimbrait.

-- J'ai... que vous vous moquez de moi, comme de tout le monde, du reste. Et je vous assure que j'en souffre. De vous à moi, ça peut vous paraître absurde. Pourtant c'est vrai: je me prépare encore une nuit horrible.

-- Bah ! réplique Jacqueline, en jouant avec son éventail, vous devez bien connaître quelques gentilles amies chez qui vous pourrez passer une nuit d'insomnie... amusante, plus amusante que notre petite fête, toujours.

-- Des cocottes ?

-- Des cocottes, des actrices, des dames pour messieurs seuls, enfin... Est-ce que je sais, moi ? Vous ne voudriez pas que je vous donne des adresses, pourtant ?

-- S'il n'y a que des actrices ou des filles pour me distraire de vous ! répliqua Lestrange sérieusement.

-- Eh bien ! mais... les femmes du monde alors. La petite Mme Duclerc, justement, se frottait à vous, tout à l'heure, avec une grâce ! J'ai vu cela, moi... Je vois tout. Vous lui avez demandé une fleur... La voilà à votre boutonnière.

-- Sa fleur ? Ce que je m'en moque !

Il l'arracha, la jeta par terre:

-- Une femme qui a eu trois enfants, merci, ça ne me tente pas.

Jacqueline ramassa la fleur et la déchiqueta.

-- Voilà ce que c'est que les mauvaises habitudes, dit-elle. On prend goût aux jeunes filles, aux fruits un peu verts; on ne peut plus s'accommoder des jolis fruits mûrs.

Un couple apparaissait sur le seuil: une femme au visage virginal encadré de bandeaux, donnant le bras à un très jeune homme chevelu, de taille médiocre; dès qu'ils virent le salon occupé, ils battirent en retraite.

-- Tenez, fit Jacqueline, la voilà, cette pauvre petite Duclerc; Henri Espiens la console de vos dédains.

-- Le romancier ? C'est un joli raseur. Il peut la garder, si elle le supporte.

Ils se turent. L'orchestre, dans l'éloignement après quelques instants de silence, attaquait le finale de la symphonie.

-- Au fond, dit Jacqueline, si j'étais homme, j'aurais votre goût. Les mères d'une nombreuse famille, non, décidément ça ne me comblerait pas de joie. -- J'en vois quelques-unes à la douche, chez le docteur Krauss, de celles qui sont ici ce soir, si pimpantes, si bien attifées, et je me figure la tête du séducteur quand il voit apparaître sans voile ces trésors ! Brr ! Ce n'est pas la dame qui doit recevoir la douche, alors !... Tandis qu'une jeune personne de dix-sept ans, toute neuve, comme... Madeleine de Reversier, par exemple.

-- Ne me parlez donc pas des autres, interrompit Lestrange. C'est vous seule que je veux, vous le savez bien.

-- Je crois que vous "me voulez", en effet. Mais vous voulez également toutes les femmes qui passent à votre portée... mettons toutes les jeunes filles. Jusqu'à cette pauvre Jeanne de Chantel, si plate, si fagotée, dont vous regardiez les "salières" avec des yeux brillants. Ne dites pas non ! C'est une petite maladie, une "névrosette", comme dit mon cher docteur Krauss. Je ne vous la reproche pas et je ne suis pas jalouse, allez.

Elle s'amusait, entre ses phrases, à piquer de baisers la fleur à demi dépouillée qu'elle roulait entre ses doigts.

Lestrange murmura:

-- C'est vrai... Mais je vous... _veux_ par-dessus tout !

Sous le regard ironique de Jacqueline, il n'osa pas, cette fois encore, dire: "Je vous aime". Elle, toujours tenant la fleur près de ses lèvres, demanda.

-- C'est sérieux, alors ?

-- Tout à fait sérieux.

-- Eh bien ! si c'est sérieux, répliqua-t-elle tranquillement, épousez-moi. Ah ! vous voyez, vous commencez à faire une tête !

-- Mais...

-- Mais si, je vous assure, vous faites une tête ! Qu'est-ce que vous espériez donc, mon pauvre Luc, voyons ? Que j'allais jouer les Madeleine de Reversier, les Juliette Avrezac, ou d'autres encore que vous savez ? Payer le silence des femmes de chambre, courir les garçonnières, comme une honnête épouse ? Non, non, mon cher. Je suis aux premières loges pour savoir ce qu'il en coûte. On passe l'âge de noces, sans avoir même eu pour se distraire une vraie aventure, et on risque un tas d'ennuis. Pas de ça ! Je veux qu'on m'épouse. Suis-je donc un si mauvais parti ? Je suis de bonne naissance, j'ai deux cent mille francs de dot qui ne doivent rien à personne... Ce n'est pas le Pérou, mais par le temps qui court, c'est encore un bibelot d'une jolie rareté. Un peu écervelée, peut-être ? Bah ! ça ne compte pas à cause de mon âge et je saurai me tenir une fois mariée. Quant à être intacte, mon cher, vous pourrez en chercher une dans tout Paris, et même à Orléans... Vous n'en trouverez pas de plus... Jeanne d'Arc que votre servante. Même la petite Chantel, malgré ses salières, je lui rendrais des points. Dame ! je sais bien qu'on ne fabrique pas les enfants en ramant des choux, je ne suis pas une petite oie blanche, comme dit l'ami Hector. Mais mon mari n'en aura pas moins la satisfaction d'inaugurer... toute la ligne.

Elle se leva, refit un arpège sur le piano et ajouta, comme pour elle-même:

-- Et j'ai idée que l'inauguration en vaudra la peine.

Là-bas, la symphonie expirait en de lents accords décroissants. On applaudit: un remous de foule piétina vers les salons. Luc Lestrange regardait Jacqueline et ne répondait pas.

-- Voilà, mon bel ami, conclut-elle. Réfléchissez, décidez-vous. Le mariage, ou bien vous n'aurez jamais de moi autre chose que... ceci.

Et lui jetant à la figure le cadavre de la rose blanche, touchée par ses lèvres, elle s'esquiva lestement.

Lestrange, qui voulut la suivre, eut son chemin barré par les couples qui refluaient du hall. Il la vit, de loin, s'accrocher au bras du docteur Krauss: un chauve de quarante ans, au visage de tsar, promenant son tranquille regard vitré d'un lorgnon sur cette assemblée de détraqués, dont le détraquage le faisait vivre.

A l'entrée du hall, Lestrange se heurta à Paul Le Tessier qui causait avec Etiennette Duroy, debout l'un et l'autre, le sénateur couvrant d'un regard plus que paternel l'adorable décolletage de la jeune fille. Les deux hommes se serrèrent la main. Lestrange demanda:

-- Est-ce votre tour, mademoiselle ? N'allez-vous pas arrêter enfin ces déluges d'harmonie savante, en nous chantant quelque chose de simple ?

Tout tremblant encore de son entretien avec Jacqueline, il s'aiguisait le regard aux prunelles bleues d'Etiennette.

-- Non, fit-elle en souriant. Ce n'est pas encore mon tour. Mme Ucelli va chanter, et j'en suis bien aise.

-- Elle a un "trac" affreux, dit Paul. Et elle a tort, car elle aura beaucoup de succès.

-- Oh ! vous, observa le peintre Valbelle qui s'était joint à leur groupe, mon cher sénateur, vous êtes aussi troublé qu'elle. Ce que vous êtes mari de la débutante, ce soir !

Etiennette rougit. Le Tessier, mécontent, ne répliqua pas, mais il offrit son bras à la jeune fille et l'emmena.

-- Vous les avez froissés, dit Lestrange au peintre. Pourquoi avez-vous dit cela ? Très sérieux, vous savez, elle et lui. On parle d'un mariage.

-- Voilà ce qui m'agace, répondit Valbelle. De quel droit ce gros homme politique se mêle-t-il de confisquer cette jolie fille ? Elle était faite pour nous, pour les soupers et pour le couchage, comme la bonne Mathilde, sa mère, et la jolie Suzon, sa soeur. On en veut faire une bourgeoise honnête, fidèle à son gros bêta de sénateur. Tant pis ! je siffle.

-- Le fait est, dit Lestrange rêveur, qu'elle est ravissante ce soir, dans sa robe Indiana, avec ses manches à gigot, son chignon pointu et ses anglaises... Elle doit avoir le corps le plus délicieux...

Ils se prirent à détailler la jeune fille, à la déshabiller avec des mots de jockey, des pronostics sur l'inconnu de cette virginité tentante. Ils ne baissaient même pas la voix, et les gens qui passaient, repassaient par l'entrée du hall, cueillaient au vol les bribes de leur entretien. Puis ils parlèrent d'autre chose, de la fête, de la musique.

-- Dire que voilà ce qu'on peut faire de mieux à peu près en matière de divertissement mondain ! Depuis quinze jours les échos des journaux nous parlent du fameux hall, du vrai théâtre, de la gracieuse maîtresse de maison... Je trouve que cela ressemble à une soirée du Continental. Et vous ?

-- Bah ! répliqua Lestrange. Il n'y a plus de jolies fêtes. Nous sommes trop laids et tout est trop vu. La gracieuse maîtresse de la maison, en tout cas, n'est pas surfaite. Regardez-la.

Maud, arrêtée au bras de Maxime de Chantel, conversait avec le couple inséparable de Mme Ucelli et de Cécile Ambre: Cécile en robe plate, en corsage presque montant, les cheveux noués bas comme une perruque Louis XVI, adolescente indécise et inquiétante; l'Italienne vêtue à l'Empire, une épaule et la moitié du buste à nu. Maxime -- en un habit neuf coupé par Wasse, mais marqué tout de même de sa province à tel défaut de recherche dans le linge ou la chaussure, pâle, aminci encore par la consomption de sa solitude -- ne voyait, n'entendait que l'adorable créature dont la main pesait sur son bras, et la joie de la conquête, maintenant assurée, transparaissait sur ce visage inhabile, insoucieux à masquer les sentiments de l'âme. Maud, l'air ailleurs, distrait de tout, ses yeux bleus noircis comme les faisait tout grave tourment de son âme vigoureuse, parlait, écoutait parler: et, si indifférente aujourd'hui, par l'obsession de ses pensées, à l'effet de sa beauté, elle apparaissait malgré tout la reine de cette foule, d'une autre race, plus haute, plus noble, faite pour la maîtriser, la brider et la chevaucher.

De la pointe du pied posé un peu en avant, jusqu'au sommet du front casqué de cheveux châtain sombre tout moirés de roux, la ligne de sa silhouette s'esquissait avec une grâce envolée, cette gloire de la forme féminine parfaite pour laquelle la vraie élégance des vêtements est de la suivre au plus près. Elle le savait, consciente de sa perfection: le crêpe glauque de sa robe s'enroulait autour de son corps comme une algue amoureuse autour d'une blanche sirène, émergeant des flots. Et la nudité absolue du col et des bras, sans un fil, sans un bijou, était chaste à force d'éclat.

-- Oui, murmura Lestrange, elle est bien belle.

Il se tut. Il évoquait un des souvenirs les plus poignants de son passé trouble, la minute de folie restée le secret de Maud et le sien, où il avait voulu goûte à ces lèvres, lui aussi, à ces lèvres de Diane irritée. La mémoire mystérieuse des sens le fit tressaillir comme si son poignet saignait encore sous la morsure exaspérée qui lui avait fait lâcher prise.

-- La Ucelli va chanter, dit le peintre. Approchons-nous, cela en vaut la peine.

Déjà les femmes reprenaient leurs places aux premiers accords plaqués par les doigts virils de Cécile Ambre. L'Italienne, debout à côté du piano, face au public, semblait une énorme statue de chair, indécente par sa monstrueuse et molle blancheur.

Elle chanta: un fougueux poème de Holmès, une invocation à Eros, maître du monde: et soudain cette masse de chair s'anima, la flamme de l'art la transfigura. Ce furent d'autres yeux, d'autres lèvres, d'autres gestes; ce fut la prêtresse d'amour, saoule d'encens, brûlée de parfums, tendant vers le dieu des douloureuses délices ses lèvres sèches de la soif des baisers, ses bras tordus par l'anxiété des étreintes. La voix pure et déchirante comme elle de certains violons antiques, la voix avait une âme, une âme de passion et de spasme, et les clameurs étaient aussi des baisers, des caresses, des soupirs de désir ou d'assouvissement... Ces stances de Holmès, tous les spectateurs les avaient maintes fois entendues: et voici qu'elles frappaient les oreilles comme une musique nouvelle, inquiétant la bête sensuelle accroupie au fond des coeurs, faisant rougir les jeunes filles, pâmer les femmes, incendiant les yeux des hommes.

Elle lança l'appel suprême: "_Eros, ouvre-moi les cieux !_" dans un cri si poignant, si haletant, si effroyablement passionné, que l'auditoire entier frémit, et que les voix inconscientes répondirent du creux des gorges convulsées... Puis elle tomba brisée elle-même dans les bras de Cécile Ambre et des musiciens accourus pour la soutenir.

-- Cette femme, prononça-t-on derrière Lestrange, chante avec son sexe.

C'était Hector Le Tessier.

-- Avez-vous remarqué, observa Valbelle, que tout le temps qu'elle chantait elle a regardé la même personne ?

Lestrange et Le Tessier se tournèrent du côté où, effectivement, les yeux de la chanteuse étaient demeurés comme rivés. Ils virent au fond du hall, debout contre la muraille, Julien de Suberceaux, beau comme les héros de Balzac, vêtu comme eux, impassible, muet et triste. Assise près de lui, presque à ses pieds, la jolie Juliette Avrezac levait sur lui des regards d'épouse, isolée de sa mère et des autres femmes, s'offrant à lui de ses prunelles attendries, de son mélancolique sourire d'amoureuse, de la nudité délicate de ses épaules et de ses bras.

-- C'est une force d'être beau comme cela, tout de même, murmura Hector. S'il y avait une âme d'homme sous cette beauté, le monde serait à lui.

A ce moment Jacqueline de Rouvre, au bras du docteur Krauss, frôlait le groupe des trois hommes. Non sans jeter à Lestrange un regard d'ironie, elle fit signe à Hector de s'approcher:

-- Penchez-vous, monsieur. Vous êtes trop haut pour mes confidences.

Et les lèvres à l'oreille du jeune homme:

-- Eros ayant définitivement terrassé Mme Ucelli, c'est votre petite belle-soeur qui va chante... Elle a une peur terrible. Ne quittez pas ce coin afin d'y chauffer l'enthousiasme, hein ! Maxime de Chantel défend l'aile gauche, sous les ordres de Maud: il est prêt à assommer quiconque n'applaudira pas.

-- Comptez sur moi, répondit Hector.

D'un de ces gestes en silhouette que les peintres enseignent aux mondains, il dessina en l'air le contour du décolletage de la jeune fille.

-- Très bien, fit-elle en souriant. Très en forme... Jamais je n'aurais cru aussi... Enfin... très bien !

-- Malhonnête ! répliqua Jacqueline. Et encore c'est ce que j'ai de plus maigre, mon cher. Demandez au docteur.

-- Mlle Jacqueline de Rouvre est la cliente des miennes... qui me... émeuve le plus, répliqua l'Américain dans le flegme de sa jeune barbe grise.

-- Hein ! voyez-vous ? L'amour de docteur !... Et dire qu'il nous dit à toutes la même chose...

Elle s'éloigna d'un bond de gamine, lâchant Krauss. Le médecin, habitué à de telles façons, demeura où on le laissait, et, serrant la main d'Hector, lui demanda sans transition des renseignements touchant une crise ministérielle qui menaçait. Mais, sur l'estrade, Etiennette Duroy s'avançait au bras du célèbre pianiste Spitze... Ni Hector ni Maxime n'eurent à entraîner le public; on l'applaudit tout de suite, avant même qu'elle eût chanté, tant elle apparut jolie sous sa robe à volants et à crinoline, avec les manches bouffantes de son corsage échancré et sa mignonne figure ronde et fine, encadrée par le chignon pain de sucre et les papillotes. Toute rose d'émoi, elle accorda sa guitare aux accords de Spitzer; puis, parmi le silence amical de l'assistance, elle commença à chante. Sa voix d'abord un peu incertaine, étouffée de peur, s'assura vite, mince et solide, la voix du cristal que frôle un archet de cheveux.

Elle chantait des romances qu'accompagnaient à merveille les sons chevrotants de la guitare et les notes du piano habilement assourdies par les doigts de Spitzer, romances délicieuses et surannées, toute une époque évoquée, le temps d'_Amy Robsart_ et de _Jane Eyre_, le temps des pianos carrés, des jeunes hommes en bottes suivis de leur "tigre", des chaises de poste, des émirs, le temps des _Orientales_ et l'enfant du miracle... Magie des résonances ! A tous ces blasés, à tous ces brûlés de Paris, elle donnait un instant l'âme vive et puérile, enthousiaste et artiste d'un Français de 1830 à 1840. Peu à peu le délire gagna toute la salle, on acclama Etiennette, les femmes lui lancèrent des fleurs, et quand elle descendit de l'estrade, on se la disputa pour l'embrasser.

Paul Le Tessier l'attendait dans la chambre de Jacqueline, qui servait de loge aux femmes: elle se jeta gentiment dans les bras qu'il lui tendait; il la baisa sur les deux joues.

-- Vous êtes content ?

-- Oh ! ma chérie, vous êtes une grande artiste. Mais, je l'espère, cette grande artiste ne sera pas pour le public.

Ils échangèrent un regard où se scellait l'accord de leur avenir.