Les Demi-Vierges

Chapter 6

Chapter 63,811 wordsPublic domain

-- Ecoutez-moi... Vous savez que je n'aime que vous, que je n'aimerai jamais que vous. Il faut être le fou que vous êtes pour imaginer que je vous préfère un M. de Chantel. Voilà ce qui est certain, ce que vous verrez clair comme le jour, si vous voulez regarder et réfléchir... Seulement (elle plongea plus profondément son regard dans les yeux de Julien), seulement JE VEUX ME MARIER, et je veux épouser M. de Chantel.

Elle fit une courte pause. Julien ne dit rien. Les mots de tout à l'heure: "Je n'aime que vous, je n'aimerai jamais que vous", avaient, pour un temps, comme assoupi son coeur.

-- Je veux me marier, poursuivit Maud, affermissant l'autorité de sa voix. Ma vie actuelle est minée tout autour de moi; si je vous disais combien de temps elle peut durer encore !... ce n'est pas long. Je pense que vous m'aimez assez pour ne pas souhaiter me voir dans la débâcle; en tout cas, moi, _je ne veux pas_ de débâcle, entendez-vous ? Donc, il faut que je me marie: c'est mon droit, je vous ai toujours annoncé que c'était ma volonté, nous avons toujours été d'accord là-dessus: libres l'un en face de l'autre, avant tout. Est-ce vrai ?

-- C'est vrai.

-- Eh bien ! tenons-nous parole, ami. Nous nous sommes évadés des conventions misérables fait pour d'autres que pour nous: j'en suis fière, pour ma part. Nous sommes des révoltés et des aventuriers, soit ! Mais l'un pour l'autre, gardons notre parole, n'est-ce pas ? -- ou brisons-là et quittons-nous.

Julien lui saisit les mains:

-- Oh ! Maud... Nous quitter ! Ne dites pas ce mot... Vous pourriez me quitter, vous ?

-- Je vous jure, déclara Maud en se levant, que si, malgré nos conventions et vos promesses, malgré ma volonté et mon droit, vous cherchiez à empêcher mon mariage, je vous jure que de ma vie je ne vous reverrais.

Et aussitôt, prenant dans ses mains la tête de Julien, elle l'approcha de sa bouche:

-- Mais je t'aime, fit-elle... Et je te garderai.

Julien, brisé et grisé, murmura:

-- Et si vous aimez votre mari. Qui sait ?

-- Tu es fou, répliqua-t-elle. Je te jure de n'aimer que toi, de t'appartenir pour la vie. Je ne veux que toi... Allons, sois digne de m'aimer ! Pas de défaillance... Mon mariage t'affranchit, car tu ne tenteras rien, je le sais, tant que je ne serai point mariée. Veux-tu, toute ta vie, courir aux expédients ? Veux-tu que je donne des leçons de piano ? C'est parce que je t'aime que je te désire riche et libre: tu dois me vouloir reine, si tu m'aimes. Taillons-nous de vive force notre part de fortune sur des êtres inférieurs à nous, de race moindre que nous, dont nous devons nous servir sans scrupule, comme on met sans scrupule un mors et une selle à un cheval... Et restons l'un à l'autre par-dessus e monde que nous méprisons et que nous piétinons. C'était ton rêve quand je t'ai rencontré. Qu'est-ce qui a fléchi en toi, depuis ?

Julien lui baisa les mains:

-- Tu as raison.

Le mirage suscité par les paroles de Maud surgissait de l'avenir, citadelle de rêve qu'il fallait conquérir, à tout prix. En cette minute, vraiment il sentit bouillonner en soi une volonté aussi ardente que celle de Maud: il se délia des morales conventionnelles avec la même mépris du droit des autres.

Maud le vit dompté.

-- Il est tard, fit-elle. Il faut que je parte.

-- Oh ! supplia Julien, reste... rien qu'un instant... Là...

Il montrait, du regard, la chambre voisine, pleine d'ombre. Dans les yeux de la jeune fille il lut le consentement. Il l'emporta comme une proie. Les lèvres jointes, ils défaillirent ensemble contre cette couche fermée que, deux fois en quatre années, Maud avait frôlée de sa robe: lui si vite anéanti par cette étreinte que, cette fois encore, Maud n'eut point à se refuser.

-- Rue de Berne, 22... vite...

Maud jeta cette adresse, en remontant dans le coupé qui l'attendait rue de la Baume. La neige tombait toujours, mêlée maintenant d'un peu de pluie, et le cheval avançait avec peine, le long du boulevard Hausmann, où les tramways restaient en panne, puis à travers la place de l'Europe lumineuse comme en plein jour, ses mille lumières réverbérées par la neige. Il fallut près d'une demi-heure pour arriver chez Etiennette.

C'était un de ces maisons à loyers que des sociétés construisent économiquement, défraîchies au bout de six mois, par l'insuffisance des matériaux et la négligence de l'entretien.

Maud ouvrit avec répugnance la porte d'une loge assez malpropre:

-- Mademoiselle Etiennette Duroy ?

-- Au troisième, la porte en face, dit sans se tourner une grosse femme qui cuisinait dans une sorte de placard.

Maud monta les trois étages. Les stucs écaillés, les plafonds fendus, la rampe noircie, les cordons de sonnette amputés de leur gland, le tapis élimé aux angles des marches, tout signifiait la demi-pauvreté, l'indigence à décor, la pire de toutes. Maud entrevit pour elle-même, dans l'avenir, une pareille maison, une pareille vie... C'était ce qui l'attendait si elle n'épousait pas Maxime de Chantel.

-- Oh ! cela, jamais ! pensa-t-elle.

Et sa résolution se fortifia, d'asseoir l'avenir sur des fondations solides, malgré tout.

Le coup de sonnette évoqua un pas léger; la porte, s'ouvrant, laissa voir Etiennette, vêtue d'une très simple robe de drap bleu, avec un tablier de batiste à bavette, épinglé sur les seins, noué à la taille.

-- Dieu ! que tu es mignonne comme cela ! s'écria Maud en l'embrassant. Je viens te rendre ta visite.

-- Vrai ? répliqua gaiement la jeune fille. C'est gentil. Tu vas rester à dîner. Oh ! si toute seule avec moi... Maman est souffrante, ajouta-t-elle, elle a ses douleurs de coeur. Elle est couchée.

-- Non, chérie, ce n'est pas possible. On m'attend chez moi, ce soir: les Chantel dînent dans l'intimité. Mais j'ai une demi-heure à te donner.

Elle suivit Etiennette à travers l'étroite antichambre, jusqu'au salon, bas de plafond, étouffé de tentures, crevant de meubles, où se devinaient les épaves d'une autre installation, plus ample.

Etiennette s'en expliqua tout simplement:

-- Tu vois, nous sommes bien mal à l'aise, mais je n'ai pas voulu vendre au hasard ce qui avait un peu de valeur, quand nous avons déménagé. Je tâcherai de gagner un logement à tout cela avec ma guitare.

-- Justement, dit Maud en s'asseyant, je viens te parler de ta guitare et de tes chansons. Hier, je t'ai à peine entrevue, à l'Opéra. Je n'ai pas eu le temps. Voici ce que j'ai projeté, vois si cela te convient. Maxime de Chantel va quitter Paris dans quelques jours...

-- Le jeune homme à qui tu donnais le bras, hier, à la sortie de l'Opéra ?

-- Oui. Il est amoureux de moi, il me convient: je veux l'épouser... ceci entre nous. M. de Chantel, te disais-je, quitte Paris dans quelques jours pour ses terres du Poitou. Tu comprends que si nous donnons une fête, j'aimerais autant qu'il fût là.

-- Bien sûr.

-- Il reviendra vers le milieu de mars. Un mois nous reste pour préparer la fête, que je veux donner presque au lendemain de son arrivée, afin de le ressaisir tout de suite, car c'est un étrange garçon: quelques semaines de solitude suffisent à l'ensauvager. Prépare donc ton répertoire et tes toilettes. Tu as tout juste le temps.

-- Comme tu es bonne ! dit Etiennette, baisant son amie de nouveau.

-- Mais non, je ne suis pas bonne. C'est toi qui es mignonne à plaisir et qu'on est en joie d'obliger. Et puis ne sommes-nous pas alliées ? Pauvre chérie, ajouta Maud après une courte pause, nos situations sont plus semblables que tu ne penses, va ! Toutes les deux nous avons souffert par le lâche égoïsme des hommes, nous vivons toutes les deux où nous souhaiterions ne pas vivre... Nous attendons la délivrance de l'avenir. Aidons-nous l'une l'autre, c'est tout simple.

Etiennette répondit en souriant:

-- Moi, je suis ta servante, dispose de moi. Tu n'as pas encore eu besoin de notre hospitalité ? Quand en useras-tu ? J'ai préparé ta chambre, veux-tu la voir ?

-- Oui, bien volontiers, répliqua Maud, contente qu'Etiennette parlât la première du véritable objet de sa visite. Car tout à l'heure, en quittant Julien, sentant le besoin de le tenir en haleine, dans la crise présente, par de plus fréquentes entrevues, elle l'avait enivré par la promesse inattendue des rendez-vous chez Mathilde Duroy.

Etiennette, prenant sur un guéridon une minuscule lampe nickelée, précéda Maud.

-- Tu vois, fit-elle, il n'y a même pas besoin de traverser le salon. De l'antichambre, tu entres dans la salle à manger où jamais tu ne rencontreras personne. Voici la chambre.

C'était une pièce rectangulaire, de dimension médiocre, avec un cabinet de toilette minutieusement installé.

-- Ce n'est pas ta chambre, au moins ? questionna Maud.

-- Oh ! non. Ma chambre est à côté de celle de maman.

Et, un peu rose, Etiennette ajouta:

>-- C'était la chambre de Suzanne. L'an passé, elle est revenue demeurer avec nous. Elle était souffrante: elle n'a pas la poitrine très solide. Au bout d'un mois passé en famille, elle allait mieux. Malheureusement, elle s'est toquée d'un acteur du Gymnase. Il n'y a plus eu moyen de la garder.

-- Où est-elle, maintenant ?demanda Maud distraitement, inspectant la pièce et les meubles.

-- Nous ne savons pas... Nous croyons qu'elle est à Londres, avec cet acteur. Pauvre Suzon !

Etiennette essuya quelques larmes qui glissaient jusqu'à ses cils.

-- Et ta mère, demanda Maud, où couche-t-elle ?

-- Au delà du salon et de ma chambre... Et comme elle est condamnée à rester tout le jour au lit ou sur une chaise longue, tu vois qu'on est ici tout à fait tranquille.

-- Les domestiques ?

-- Les domestiques, dit Etiennette en souriant, sont tout simplement une petite bonne à tout faire que j'aide beaucoup, et qui, d'ailleurs, reste presque constamment après de maman... Les jours où tu auras besoin de cette chambre, préviens-moi par un "bleu". Je te donnerai une clef de l'appartement, tu n'auras même pas à sonner.

Elle disait tout cela naïvement et simplement, heureuse de servir son amie, sans discuter la qualité du service. Si chaste de moeurs, si pure elle-même de telles intrigues, les spectacles de sa jeunesse l'avaient pourvue pour le libertinage d'autrui d'indifférence ou d'indulgence: triste et touchant produit de ce Paris qui produisait ailleurs des demi-virginités d'autre sorte, comme celle de Maud, de Cécile Ambre, des petites Reversier.

Elles avaient regagné le salon. Maud, déjà, voulait partir.

-- Sept heures moins un quart, pense ! Avec cette neige, il me faut vingt-cinq minutes pour arriver chez moi. Et ma toilette ! J'ai à peine une heure devant moi. Adieu.

-- Adieu, puisque tu le veux... As-tu vu Paul depuis hier soir ? demanda Etiennette sur le seuil de l'antichambre.

-- Non. Tu l'as vu, toi, petite cachottière ?

-- Oh ! il vient ici à peu près tous les jours, mais si tu savais comme c'est convenable, nos entrevues ! Donc je l'ai reçu aujourd'hui, après le déjeuner. Nous avons parlé de toi. Son frère et lui ont le projet de nous réunis tous à Chamblais avant le départ de Maxime de Chantel. C'est ta mère qui recevriat et qui me chaperonnerait. Tu savais cela ?

-- Non, mais c'est gentil de la part d'Hector... car l'idée doit venir d'Hector ?

-- D'Hector et de Paul, je crois. Paul, tu comprends, souhaite le plus possible se montrer avec moi dans des milieux convenables.

-- Alors ?... ce mariage ?

-- Mon Dieu... je crois que Paul commence à m'aimer assez pour y songer.

-- Bonne chance !

-- Bonne chance aussi, chérie !

Les deux amies s'embrassèrent. Maud redescendit vivement les trois étages et remonta dans le coupé qui partit assez vite, car la neige avait cessé de tomber et fondait rapidement en boue dans l'air adouci. Recognée à l'angle de la voiture, les mains dans son manchon, les pieds sur la boule chaude, Maud sentait effervescente en soi la douce fièvre du succès proche, et, sûre de l'avenir maintenant, elle laissait glisser sa pensée aux souvenirs de sa visite chez Julien, au rêve des futures entrevues dans la chambre discrète de Suzanne du Roy.

V

Maxime de Chantel, ayant posé sa canne dans le coin d'un compartiment pour y marquer sa place, redescendit sur le quai de la gare du Nord. Le train qui le menait à la station de Chamblais ne partait qu'à trois heures cinq, dans cinq minutes.

Maxime se mit à arpenter le quai de son pas militaire, tout en inspectant les wagons de première classe. Il avait espéré voyager avec les dames de Rouvre qui dînaient aussi à Chamblais.

Il ne les vis point; elles étaient parties dans la matinée. Le train, d'ailleurs, était presque vide, bien que la pureté du ciel, la tiédeur printanière qui brusquement succédait à la fonte des neiges, engageassent les Parisiens aux excursions de banlieue.

Maxime n'avait point vu Maud depuis l'avant-veille, au mardi des Français; la journée d'hier et celle d'aujourd'hui s'étaient écoulées, pour lui, dans une telle détresse de coeur qu'il ne pouvait plus méconnaître l'impérieux besoin de cette femme. Il souffrait de sa détresse et ne voulait la confier à personne. Sa mère qu'il adorait, sa soeur qu'il avait élevée jalousement, leur présence lui pesait presque, car il sentait fixés sur lui des yeux tendres et inquiets qui n'osaient pourtant questionner. Oh ! la pensée qui obsède, qui garrotte, qui bouche les issues de l'âme, pour ainsi dire ! Ce n'était pas un caprice des sens, une fumée de désir que le vent emporte; c'était, depuis le jour où ils s'étaient rencontrés à Saint-Amand, un envoûtement de la tête et du coeur, ce terrible exil de la vie ambiante où jettent les grandes passions.

Les agents de la gare fermaient les portières, invitaient les voyageurs à monter. Maxime, regagnant son compartiment, le trouva en partie occupé par une grosse dame blonde, d'une élégance tapageuse, qui conversait dans un étrange langage mêlé de français et d'italien, avec deux jeunes femmes habillées pareil: celles-ci, Mme Avrezac et sa fille Juliette, Maxime les reconnut pour les avoir rencontrées chez les Rouvre, à sa première visite mais il vit bien qu'elles ne le reconnaissent pas. "Quoi d'étonnant ? On ne m'a même pas présenté; puis elles étaient trop occupées, chacune de son côté. Tant mieux, d'ailleurs; je n'aurai pas à tenir conversation."

Juliette, penchée à la portière, appela:

-- Monsieur Aaron !

Le banquier suant, haletant, accourait. Il grimpa dans le compartiment au moment où le train partait.

"Lui non plus ne me reconnaît pas," pensa Maxime.

En effet, le gros homme avait arrêté sur lui ses yeux ronds de myope, sans le saluer.

-- Et vous allez, vous aussi, chez _notre_ Le Tessier ? demanda l'Italienne.

-- Oui. Paul m'a invité, répliqua Aaron d'une voix lippue, mouillée, coupée de halètements. Nous avons affaire ensemble... Leur propriété est magnifique. Vous la connaissez, n'est-ce pas, madame Ucelli ?

-- _Ma ché !_ J'y ai fait bien des parties en mail pendant que la duchesse de la Spezzia était à Paris. Mais Mme Avrezac et Juliette y viennent pour la première fois, n'est ce pas ?

Maxime, malgré lui, écoutait. Un pressentiment douloureux lui disait que ces gens allaient parler de la femme qu'il aimait. Il eût voulu, d'avance, leur défendre de prononcer son nom. Et justement, aussitôt, ce nom fut prononcé.

-- Vous savez, disait Mme Avrezac, que c'est Mme de Rouvre qui fait les honneurs de Chamblais ?

-- Elle les fera couchée sur sa chaise longue, alors ? observa Juliette.

-- Oh ! _cara_, c'est Maud, vous savez bien, qui mène tout dans ce petit monde, répliqua Mme Ucelli. La mère ne compte pas, c'est un zéro.

Elle prononçait "_oune zerro_", roulant l'r en tonnerre, et sous cette formidable nullité la pauvre Mme de Rouvre s'évoquait, écrasée, anéantie.

-- Paul Le Tessier, reprit-elle, était ami du père de Rouvre qui est mort... camarade de jeunesse. Il a connu Maud toute petite, il l'aime beaucoup.

Aaron rapprocha des trois femmes sa basse figure qui semblait encaustiquée de rouge comme un carreau, et atténuant la voix, mais non sans que Maxime l'entendît:

-- Et le frère, dit-il, Hector le Tessier, celui qui ne fait rien, est-ce qu'il n'est pas aussi très bien avec Mlle de Rouvre ? Pour l'épouser, bien entendu ! ajouta-t-il tout de suite, effaré de ce qu'il osait dire.

-- _Altro!_ s'écria l'Italienne... Notre Hector ! Épouser Maud ! Il est bien trop Parisien... comment dites-vous ? bien trop "à la coule" pour épouser... Surtout celle-là !

-- M. Hector n'aime pas les jeunes filles qui flirtent avec d'autres qu'avec lui, déclara Juliette.

-- Mais, fit Mme Avrezac, Maud flirte-t-elle tant que ça ? Je trouve qu'elle se tient très bien, moi.

Pour cette parole de banale défense, Maxime eût souhaité baiser les mains de cette femme. Mme Ucelli répliqua:

-- Elle est très forte... comment dites-vous ? très "roublarde..." _mà!_ Et le jeune Lestrange ?... Et le comte roumain, qui a été tué sans que l'on sût comment ? Et maintenant, le beau Julien de Suberceaux... _Dio mio !_ Vous ne le nierez pas, celui-là ?

-- Bah ! fit Mme Avrezac avec indulgence, toutes les jeunes filles flirtent aujourd'hui. C'est la nouvelle mode. Juliette me dit que les jeunes filles qui ne sont pas _flirt_ ne se marient pas. Moi, je trouve que celles qui flirtent ne se marient pas non plus.

-- Tu as raison, maman, fit Juliette. On ne veut plus de nous; mais, au moins, si nous ne nous marions pas nous nous amusons un peu. C'est autant de pris.

-- Il y a _flirt_ et _flirt_, dit Mme Ucelli. Des autres, je ne dis rien, _ma per_ Suberceaux... Enfin... _L'ho visto; so dic he parlo_...

Elle acheva sa phrase en italien, pour elle-même, au moment où le train s'arrêtait à une station... Maxime l'entendit mal. Il avait seulement perçu le nom de Maud mêlé à ceux de Suberceaux, de Lestrange, d'Hector, au souvenir du "comte roumain tué sans que l'on sût comment". Certes il eût voulu refouler dans les gorges les mots qui souillaient son idole... Mais, plus fort que tout, le désir d'apprendre, de savoir, le tenait immobile, anxieux des paroles qu'il haïssait.

Le train reparti, Aaron questionna, toujours à demi-voix:

-- Alors Suberceaux... vraiment... croyez-vous que... ?

-- Ah ! s'écria l'Italienne, en menaçant du doigt le banquier, vous êtes jaloux !... _Birbante !_ soyez patient... C'est encore pour vous que je parierais -- de tous les amoureux.

Maxime, à ces mots qu'il perçut, eut un sursaut si brusque que Mme Avrezac et sa fille, Aaron et Mme Ucelli se retournèrent de son côté... Vraiment, une minute, le voile rouge se tendit devant ses yeux, ses muscles se crispèrent pour frapper dans ce tas de vipères, pour les écraser à coups de poing et de talon... Il se maîtrisa violemment, comprenant que Maud serait mal servie par un scandale. Les autres cependant se taisaient; Aaron se pencha vers les femmes, après avoir considéré Maxime à la dérobée. Sans doute, reconnaissant cette fois l'ancien officier, il prévenait ses compagnes. On fit silence jusqu'au moment où le train stoppa en gare de Chamblais.

Hector Le Tessier et Jacqueline de Rouvre attendaient les voyageurs.

-- Nous sommes venus en tête-à-tête dans le dog-cart, fit Jacqueline, comme deux amoureux. Il m'a fait tellement la cour que j'en rougis encore.

-- Toi, rougir ? répliqua Juliette, non... C'est le grand air, va.

-- Malhonnête !

Elles s'embrassèrent, frottant l'un contre l'autre leurs museaux délicats, avec d'amusantes mines de chattes rivales. Hector, quand on fut sorti de la gare devant laquelle stationnaient un landau fermé et la petite voiture d'osier, fit les présentations. Aaron tendit la main à Maxime qui sembla ne pas apercevoir le geste et salua légèrement, détournant la tête.

-- Moi, déclara Juliette Avrezac, je monte dans le dog-cart avec Le Tessier. J'ai envie de rougir comme Jacqueline.

-- Juliette ! fit sévèrement Mme Avrezac.

Et, tout bas, elle lui dit à l'oreille:

-- Tu ne vas pas laisser ce monsieur avec nous dans le landau, n'est-ce pas ? Il a l'air de vouloir nous dévorer vivantes.

On s'accorda vite. Aaron montait en landau avec les dames; Maxime accompagnait Hector dans le dog-cart... Bien attelée d'une jolie ponette harnachée de jaune, la petite voiture ne tarda pas à prendre une forte avance. Un tournant déroba le landau dès qu'on atteignit les bois.

Hector disait à son compagnon:

-- Vous verrez notre ermitage sans sa robe de printemps qui le pare si bien; mais tel qu'il est, avec ses arbres nus, ses bois ravinés, ses étangs encore jaunis par la fonte des neiges, il vous plaira, à vous qui ne demandez pas une campagne d'opérette... Vous connaissez l'histoire du château ?

-- Non, dit Maxime, distrait, obsédé par l'écho des mauvaises paroles.

-- C'est un partisan du dernier siècle, reprit Hector, M. de Beauregard, qui possédait ces forêts. L'habitation n'était alors qu'un petit rendez-vous de chasse... M. de Beauregard y mena, un jour, une danseuse de l'Opéra, nommée Héro, dont il était éperdument épris, et qui se refusait par caprice, bien qu'il la comblât de cadeaux. Mlle Héro goûta le site, lui trouvant une ressemblance au décor d'un acte d'_Armide_. "Quel malheur, ajouta-t-elle, qu'il y manque le château !..." Six mois après, le financier, toujours amoureux, ramena à Chamblais son amie toujours cruelle: le site n'avait pas changé, mais, sur l'emplacement du rendez-vous, une baguette magique avait bâti le château d'Armide. Cette fois, dit-on, Héro succomba...Mais vous ne m'écoutez point, cher ami... qu'avez-vous ?

Maxime répondit:

-- C'est vrai... Je suis bouleversé... Ces gens avec qui j'ai voyagé, l'Italienne qui ne me connaissait pas, les Avrezac et Aaron qui ne m'ont pas reconnu, ont parlé pendant le voyage...

-- Ils ont parlé de Mlle de Rouvre et vous les avez entendus ?

-- Oui.

-- Je ne vous demande pas ce qu'ils ont dit, je le sais d'avance. La Ucelli est la pire langue de Paris, et cet ignoble Aaron qui poursuit Maud de ses plates courtisaneries ne lui pardonne pas de les dédaigner. Ne vous avais-je pas prévenu ?... Ils ont parlé de Suberceaux, de Lestrange ?

-- Oui... et d'un certain comte roumain.

-- Le comte Christeanu a demandé régulièrement Maud en mariage; il s'est fait tuer quinze jours après, à Bucharest, pour une querelle de cercle. Je ne vois pas en quoi Maud y fut compromise.

-- Ils ont parlé aussi de vous.

-- De moi ? A propos de Maud !...

-- Vous êtes très intime avec elle, interrompit vivement Maxime, vous l'appelez "Maud" tout court.

La route montait. Hector mit la jument au pas.

-- Ah ça ! mon cher laboureur, devenez-vous fou, voyons ? J'ai connu Maud à quatorze ans, vous dis-je, en jupes courtes; son père et mon frère se tutoyaient... Savez-vous que c'est bien mal aimer une femme que de la suspecter ainsi ? Vous faut-il ma parole d'honneur que je n'ai jamais été que le camarade de Maud de Rouvre ?

-- Vous avez raison, répondit Maxime, baissant le front. Je veux croire en elle... Et pourtant... si vous me donniez votre parole d'honneur... cela effacerait peut-être l'horrible impression de ce que j'ai entendu tout à l'heure.

-- Eh bien ! je vous la donne, homme de peu de foi. Etes-vous content ?

Maxime le remercia d'un regard. Ils ne dirent plus rien jusqu'au moment où, entre les silhouettes éclaircies des arbres, parurent les blanches façades du château d'Armide. "Etrange garçon, pensait Hector... Et moi-même ne suis-je pas plus bizarre que lui ? Voilà que je me mets à défendre passionnément cette fille, comme si j'étais sûr d'elle... Je ne l'épouserais pas, pourtant... Mais qui épouserais-je ? Et puis, vraiment, c'est trop lâche d'empêcher une fille de se marier en racontant sur son compte de sales histoires..."

Descendu devant le perron, Maxime, sans s'attarder au délicieux décor de cette maison de fée, un Trianon plus vaste en plus somptueux, dit à Hector:

-- Combien avons-nous de temps encore avant le dîner ?

-- Une heure et demie, à peu près... Votre habit est dans votre valise ?