Les Demi-Vierges

Chapter 5

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Elle lui parlait, cette reine inaccessible. Elle lui parlait avec une volonté de bienveillance, la marque d'un choix. Elle le remerciait d'être là, lui qui l'adorait pour lui avoir permis de l'y rejoindre. Ah ! lui dire ce qu'il éprouvait, se traîner à ses pieds et crier dans la poussière: "Je vous aime ! Je vous aime ! Je suis à vous ! Je crois en vous !"

Et il avait douté d'elle, tout à l'heure ! Il avait accueilli un instant le soupçon qu'elle donnât à un autre des droits sur cette intangible beauté !... Il exécrait maintenant ce soupçon comme un sacrilège.

Maud, tout en parlant de choses qui étaient loin de leur pensée, de la pièce, des spectateurs, des rigueurs de l'hiver, sentait toute proche la chaleur de ce puissant foyer d'admiration et de désir. Et malgré tout, elle s'enorgueillissait de sa conquête inattendue, soudaine, point pareille aux autres.

Elle avait, de quelques mots, conté sa journée; elle acheva le récit en disant:

-- Et vous, qu'avez-vous fait dans ce grand Paris ?

Il ne lui confessa point qu'il avait, dès le matin, passé sous ses fenêtres, à cheval, avant la promenade au Bois où il essayait de couper sa fièvre, de secouer son inquiétude par une galopade furieuse. Il dit seulement:

-- J'ai monté à cheval avant le déjeuner; j'ai déjeuné à l'hôtel des Missionnaires, près de Saint-Sulpice, où je suis descendu avec ma mère et Jeanne... Après, j'ai fait quelques courses, une visite à un ancien camarade de régiment, et...

Il s'interrompit:

-- Mais pourquoi vous conter tout cela ? Ma vie n'a rien qui vous intéresse. Laissez-moi vous dire seulement que toute cette journée, toute la nuit d'avant je n'ai eu qu'une pensée...

Maud se leva en souriant:

-- Voici les musiciens à l'orchestre. Restez avec nous; nous causerons en sortant. Restez aussi, Hector, dit-elle à Le Tessier qui lui rendait sa place.

Toute sa vie, Maxime de Chantel devait se rappeler l'heure où, sous l'éclat atténué des lustres, aux sons de la plus extra-humaine des musiques, dans le prestige d'un décor de féerie, il sentit que sa destinée se nouait mystérieusement, par un sortilège comparable à ceux qui, dans le drame, fixaient la destinée des héros. La salle n'était pas si noyée d'ombre qu'il n'y reconnût les visages rencontrés la veille chez Mme de Rouvre: la blonde Ucelli décolletée jusqu'à la taille, répandant sa poitrine sous les yeux de l'énigmatique Cécile Ambre; Mme de Reversier et ses deux filles, dans une loge voisine tout encombrée d'habits noirs, Luc Lestrange, tout au fond, frôlant de sa barbe pâle la nuque grêle de Madeleine; et surtout, à l'orchestre, se retournant impatiemment, à chaque instant, vers la loge des Rouvre, -- Julien de Suberceaux, beau, étrangement élégant, point de mire de vingt lorgnettes de femmes... Maxime, une fois de plus, se rendit compte qu'il s'engageait dans une route ignorée et périlleuse; mais encore cette fois, il ramassa sa volonté comme une bête de sang, puis l'éperonna en lui rendant la main dans le vide... Que lui importaient les embûches, les précipices, s'il marchait vers Maud ?... Maud dont les yeux, en ce moment, il en était sûr, _pensaient à lui_, voulaient l'attirer, le garder.

"Elle sera ma femme ou ma vie se brisera."

Auprès de Maud, tandis que Jacqueline échangeait avec un des plastrons de la loge Reversier les signaux presque imperceptibles d'un langage mystérieux que Londres venait d'envoyer à Paris, Jeanne de Chantel, immobile, l'air ailleurs, regardait la scène. Des flots pourpres, de temps en temps, inondaient son jeune visage, sans cause apparente, mus par le magnétisme d'un fluide intérieur. C'étaient l'émotion de cette entrée subite dans un monde nouveau, le voisinage d'hommes si différents, par leur vêtement, par leurs façons, des hôtes de Vézeris; peut-être le contentement secret d'avoir occupé l'un d'eux, hier et aujourd'hui, car tout à l'heure, pendant que Maxime et Maud s'isolaient dans le salon de la loge, -- à elle d'abord, avant Jacqueline, Hector Le Tessier avait parlé. Son coeur ardent et neuf s'étonnait d'une température inaccoutumée; mais comme Maxime, plus que Maxime, une pesante mélancolie la pénétrait, une tristesse d'exilée, à se voir entourée de gens étrangers à sa vie morale, à ses goûts de scrupuleuse décence, de recueillement, de piété. Pour se rassurer soi-même, elle était obligée de se répéter: "Puisque je suis là avec maman et Maxime, c'est qu'il n'est pas mal d'y être."

Et de toute cette foule dont les clameurs des Walkyries fouaillaient l'énervement, ces deux êtres simples, Maxime et Jeanne, peut-être étaient seuls qui pensaient, qui ressentaient vraiment, consciemment, sûrs de leur pensée et de leur coeur. Les autres, aveulis, usés par cet affreux Paris qui fausse, qui émousse, qui anesthésie, les autres n'étaient que des épaves incertaines, ignorant même leur désir, ne sachant s'ils jouissaient d'être là ou s'il leur plairait que toute cette musique fit silence, -- excédés du jour monotone, apeurés par la nuit insomniaque, détraqués, distraits, "claqués", l'âme sourde et paralytique, le sens fallacieux ou défaillants... Pensait-elle, cette pauvre cervelle vide de Mme de Rouvre, hantée de fantômes de souvenirs, de coquetteries puériles, d'effroi de souffrir ? Pensaient-ils, ces hommes au regard trouble et louche, comme Lestrange, tenaillés par les envies anormales d'un sensualité qu'ils n'étaient pas bien sûrs de pouvoir satisfaire, ramenés à leur besogne d'énerver les femmes comme à une tâche de monomane, d'où le plaisir est exclu, qui, à la longue, se fait presque angoisse ? Pensaient-elles, ces poupées nerveuses, Jacqueline, Marthe ou Madeleine de Reversier, Juliette Avrezac, Dora Calvell, fatiguées par les stériles secousses, le coeur désert, l'esprit meublé seulement des propos d'hommes en amour ? Cette Ucelli, usée de débauches hors nature, en qui toutes les sensations, même celles de l'art, se traduisaient par l'excitation des sens, pensait-elle, la main crispée à chaque appel des Walkyries, sur le bras maigre de Cécile Ambre, qui, de l'autre main, cherchait dans sa poche la seringue Pravaz, toujours à sa portée, plusieurs fois par soir usitée sous la pénombre des loges, au théâtre... Et lui non plus ne savait pas où le menait sa pensée, ce qu'il souhaitait, ce qu'il éprouvait, ce Julien de Suberceaux, sondant son coeur enténébré, surpris d'y entrevoir la jalousie côte à côte avec la rancune de l'aventurier, le scepticisme du déflorateur... Et auprès d'eux, c'étaient d'autres groupes de mondains, des jeunes filles, des mères, des oisifs, combien de même race, menant la même existence désaxée et désorientée, las de vivre et cramponnés à la vie, sensuels et inertes, intelligents et puérils ? et les artistes clairsemés parmi eux, le génie actif de la Ville pourtant, combien aussi tâtonnaient dans la nuit, mal certains de leur idéal, besogneux d'argent, aveuglés par la jalousie du succès des autres, enivrés jusqu'à la démence par leur propre succès ?

De toute cette foule, les meilleurs sans doute étaient les résignés, ceux qui, comme Etiennette Duroy, dont le joli visage souriait paisiblement derrière les épaules de Mme Ucelli, comme Hector Le Tessier, dilettante curieux des passions d'autrui, jugeaient et condamnaient le monde où ils vivaient, sûrs d'en sortir un jour, sûrs que leur voie, dans l'avenir, les conduirait ailleurs.

La pièce était finie. Les femmes, à la hâte, vêtaient leurs amples manteaux, les hommes soldaient le pourboire des ouvreuses, toute la salle se vidait par cent fuites soudaines. Maxime descendit les marches lucides du grand escalier, le bras nu de Maud posé sur son bras. Les mots qui, tout à l'heure, avaient failli s'échapper de sa gorge: "Je vous aime ! Je vous veux !" sa gorge serrée maintenant ne leur donnait plus d'issue, sous l'irradiante lumière, parmi les remous de la foule. Tant de fois pourtant, dans la solitude de Vézeris, il avait rêvé Maud ainsi, à son bras, en face du monde ! Le rêve s'accomplissait et voilà que c'était presque une souffrance.

Mlle de Rouvre quitta subitement le bras de Maxime sous le péristyle. Julien de Suberceaux était derrière eux, drapé dans une longue cape noire à col de velours, la figure si bouleversée, si tragique que Maxime, bien inhabile à déchiffrer de telles âmes complexes, soupçonna le drame. Il s'écarta avec une affectation d'indifférence, mordu pourtant par la jalousie. Maud s'était approchée de Suberceaux: sous cette voûte de fête, parmi cette cohue parée, mouvante et bruyante, ils croisèrent leurs regards.

-- Vous êtes fou, voyons, murmura-t-elle... Tenez vous, si vous ne voulez pas me perdre.

-- Maud... balbutia-t-il.

Elle le magnétisa du regard.

-- Demain, fit-elle à voix basse... A quatre heures, chez vous, rue de la Baume... Attendez-moi.

Et le laissant maîtrisé, rivé soudain par le sortilège de ces mots brefs, elle reprit le bras de Maxime.

-- Pauvre garçon, dit-elle aussitôt d'un ton naturel, sans attendre les questions, il est épris de Madeleine de Reversier qui ne l'aime pas, et d'avoir vu Lestrange tout le temps "flirter" avec elle, il est comme fou... Je lui ai dit deux mots pour le calmer. C'est un vieil ami d'enfance... Nous avons joué ensemble aux Tuileries. Vous voyez que, dans ce Paris sceptique et frivole, il y a place encore pour la passion sincère...

Maxime crut ce que disait Maud: il fut rassuré. Et cette foi, comme lui l'aurait eue tout coeur garrotté par l'amour.

Au pied des marches, sur la droite du monument, les voitures, une à une, tournaient prestement, emportant leurs charges élégantes de macferlanes, de pelisses, de mantes brodées d'hermine. La voiture de Mme de Rouvre, un de ces coupés de remise magnifiquement attelés, comme les grands loueurs parisiens en tiennent un ou deux à la disposition des riches étrangers, reçut Jeanne et sa mère que les Rouvre ramenaient à l'hôtel des Missionnaires.

Maxime, lui, partit seul, à pied... Il avait perdu Hector dans la foule et ne se souciait plus de rejoindre. Il voulait cuver son enivrement en pleine solitude. Il marcha au hasard, à travers la Ville où roulait le fracas des sorties de théâtre, peu à peu apaisé, raréfié, vers les déserts quartiers de la rive gauche. Même, ayant rejoint l'hôtel fort tard, il n'alla point, comme d'habitude, baiser le front de Jeanne endormie.

Tout le passé était balayé par la tempête présente. -- Dans sa chambre froide et conventuelle d'hôtel ecclésiastique, en s'abattant sur un fauteuil, il traduisit son coeur par ces mots qu'il prononça tout haut:

-- Ah ! quand on aime une femme comme j'aime celle-ci, il faudrait l'avoir connue enfant, tout enfant, et l'avoir élevée d'année en année comme une soeur !

IV

Presque toutes les maisons qui bordent le boulevard Haussmann entre l'avenue Percier et la rue de Courcelles ont une seconde issue, ordinairement réservée au service, sur la paisible rue de la Baume. Les appartements qui regardent cette rue ont l'avantage, si rare à Paris, d'ouvrir leurs fenêtres sur un jardin, celui de l'hôtel de Ségur, dont les magnifiques pelouses finissent à quelques pas de la rue de Courcelles. Jardin princier, guetté par les entrepreneurs de bâtisses modernes, les rossignols le peuplent au printemps, comme un parc rustique; l'hiver, ses grands arbres, souvent ouatés de brouillard, cachent encore de leur ramure enchevêtrée les maisons de la rue La Boétie, éloignent à l'infini le Paris affairé et bruyant du faubourg Saint-Honoré.

Julien de Suberceaux occupait depuis quatre ans un de ces appartements si heureusement orientés. C'était la moitié de l'entresol d'un hôtel, transformé autrefois en logis de garçon, sans doute pour la commodité de quelque fils de famille, avec son escalier, sa sortie particulière sur la rue de Baume, -- et depuis, loué toujours à part, l'hôtel restant assez vaste pour se passer de cette annexe.

Quand Julien vint pour la première fois à Paris, en 1885, du fond de sa province natale, -- un village de l'Aude, -- il accompagnait, à titre de secrétaire, M. Asquin, viticulteur considérable des environs de Limoux, élu député avec toute la liste monarchiste. Julien, à vingt et un ans, dernier mâle d'une de plus anciennes familles du pays, se savait beau, se sentait intelligent et souffrait d'être pauvre. Résolu d'avance à toutes les compromissions, cuirassé par un orgueil supérieur au jugement d'autrui, il posa le pied sur le sol de Paris comme ces admirables et chimériques héros balzaciens qui disent à la Ville: "Tu seras mienne."

Mais le temps a marché depuis les du Tillet et les Rubempré. Paris n'est plus une proie féodale à partager entre quelques aventuriers hardis: c'est un champ morcelé en mille parcelles où chaque appétit démocratique assouvit sa fringale. Rastignac est devenu légion: les scrupules n'encombrent personne, et quand la fortune élit celui-ci, celui qu'elle dépouille n'était pas plus digne. Puis Julien, réellement beau, réellement séducteur, n'était Rastignac qu'à demi: lui-même aimait trop les femmes. L'irréductible sincérité de son désir paralysa ses projets de conquête. Jusqu'au jour où il rencontra Maud de Rouvre, il fut seulement un jeune méridional très élégant et très fêté. Il menait assez large vie, grâce au bonheur du jeu et aux libéralités d'Asquin qu'il payait en complaisances; car le député, la soixantaine passée, restait coureur et, naturellement, dissimulait ses fantaisies eux catholiques électeurs de l'Aude. L'appartement de la rue de la Baume fut ainsi loué et payé par Asquin au nom de son secrétaire, qui l'habita à la condition de le livre de temps en temps aux rendez-vous du député.

Julien de Suberceaux fut présenté aux Rouvre par Paul Le Tessier, depuis sénateur, alors député de Niort. Il connaissait M. de Rouvre pour avoir vu ce haut gentilhomme à favoris blancs, à façons correctes, assis à toutes les tables de baccarat de Paris, et pour l'avoir rencontré dans tous les soupers de filles. On le réputait riche, ignorant les brèches effroyables que le jeu et les femmes avaient faites à la dot d'Elvira Hernandez, depuis que la famille vivait à Paris. Lorsque Julien se dit alors: "J'épouserai Maud," il pouvait se persuader encore qu'il suivait son programme de fortune et de conquête; la vérité, c'est que Maud, du premier coup, subjugua ce coeur infirme, masqué en aventurier. Elle le domina par sa beauté, certes, par la royauté de sa grâce; mais elle l'asservit surtout parce qu'il reconnut en elle une âme pareille à celle qu"il se souhaitait à lui-même et qui lui manquait: -- une âme ardente et implacable de révoltée, décidée, coûte que coûte, à vaincre la fortune et à piétiner la foule. Maud, à dix-huit ans, se savait ruinée, réduite à l'héritage d'un oncle maternel. Courtisée par les hommes presque depuis l'enfance, experte à les surprendre, elle avait éprouvé déjà la difficulté de les garder à soi, de les conduire jusqu'au mariage, avec une dot si médiocre. Deux fois, elle connut l'affreux déboire des "flirts" affichés dans Paris, aboutissant à la disparition du prétendu, le jour où la vraie fortune était connue. Elle haïssait déjà son père pour l'avoir ruinée, elle étendit sa haine à tous les êtres vaniteux et sceptiques qui voulaient seulement se divertir d'elle, jouir de sa beauté, se faire honneur de ses préférences. Le mariage, dès lors, lui fut la terre qu'il faut conquérir de violence ou de ruse: c'est ainsi qu'ils se rencontrèrent, elle et Julien, comme deux adversaires armés.

Et le monde, à leur rencontre, se rangea pour ainsi dire en cercle autour d'eux, curieux de les voir aux prises, tant il semblait évident qu'ils devaient s'aimer, eux, le plus beau couple de Paris, eux de la même race, d'une aristocratie de forme et d'élégance si manifeste que, là contre, même la jalousie désarmait. On eut l'impression d'une fatalité, d'une loi hors les vouloirs humains, et cette fatalité, cette loi, eux-mêmes la subirent malgré la révolte de leur arbitre. Julien fut le plus aveugle et le mieux possédé; mais Maud, enragée contre cette défaite imprévue, dut s'avouer qu'elle aussi était conquise, et que ses résistances ne tenaient pas contre un baiser de l'homme à qui, malgré tout, elle ne voulait pas se donner. Elle lui fit payer cruellement sa faiblesse: elle lui déclara qu'elle se marierait quand il lui plairait; qu'elle lui cédait, en quelque sorte, le provisoire de sa vie; elle ne s'accorda qu'à demi. Julien se soumit; il aimait; puis l'influence de Maud affermissait ses résolutions hier flottantes... Soit ! Il serait l'amant incomplet de cette admirable fille jusqu'au jour où elle se marierait; il serait son amant le lendemain du mariage. N'était-ce pas là un piétinement assez crâne des lois convenues, une belle revanche de sa vie ballottée d'à présent ?

Dès l'année qui suivit leur rencontre, les circonstances adverses les aigrirent encore, et leur résolution s'en fortifia de marcher unis et complices contre la société dont ils souffraient. Sur les conseils de Maud, Mme de Rouvre avait demandé et obtenu le divorce; quelques mois après le jugement, M. de Rouvre mourut. Sa succession liquidée, il restait à la veuve une soixantaine de mille francs, deux cent mille à Maud, autant à Jacqueline. Vivant ensemble, les trois femmes pouvaient faire figure mondaine sans écorner leur capital. Mais Maud entendait ne point déchoir de son luxe d'hier. Il fallut un vaste appartement, trois domestiques, un attelage de deux mille francs par mois. Ce qui manquait au revenus, Maud l'empruntait sans hésiter à son propre capital, car elle ne voulait pas déposséder sa mère, et Jacqueline était avisée et avare pour son bien. N'importe ! Maud avait foi dans l'avenir; elle se ruinait avec une confiante sérénité. Les événements faillirent lui donner raison. Un jeune gentilhomme roumain, prodigieusement riche, le comte Christeanu, s'éprit d'elle au point de demander sa main dans la semaine qui suivit leur première entrevue. Bien accueilli, il retourna dans son pays pour obtenir l'agrément de sa famille. Pour quel motif se prit-il de querelle, pendant ce séjour, avec un camarade de cercle ? On ne le sut jamais: il se battit au sabre et fut tué. Maud porta le deuil. Hector Le Tessier dit à ce propos: "Cette femme ne sera aimée que parmi des drames."

Presque en même temps, Julien, lui aussi, était atteint dans ses oeuvres vives. Aux élections de 1889, M. Asquin échouait contre son concurrent républicain. Le jeune secrétaire se trouvait seul à Paris, n'ayant plus à sa portée la bourse complaisante du député qui, du moins, lui laissa l'appartement de la rue de la Baume, loué pour plusieurs années. La fortune du jeu se montrait déjà moins fidèle. Suberceaux connut des passes ardues, d'où le tiraient les voyages d'Asquin à Paris, tous les deux mois environ: le vieux provincial venait voir sa maîtresse Mathilde Duroy, sa fille Etiennette, et dans ce milieu facile, où Suberceaux avait pris Suzanne du Roy pour maîtresse, il revivait quelques semaines sa vie de fêteur parisien. A la fin de 1890, il mourut subitement. Suberceaux comptait sur un legs; mais pour lui comme pour Etiennette, le testament fut muet. Encore Etiennette devait-elle bénéficier, à sa majorité, des vingt mille francs d'une assurance contractée sur sa tête le jour de sa naissance.

Ce temps où Maud et Julien sentirent s'appesantir sur eux les serres de la destinée, fut celui où ils s'aimèrent le plus fougueusement. Julien venait chaque jour chez les Rouvre, il passait des heures entières dans la chambre de Maud qui avait imposé sa présence; il s'accoutuma à la dangereuse saveur de cet amour inachevé, dispensé à leurs élus par des vierges savantes, plus poignant cent fois que les faciles et complets bonheurs des amours ordinaires. Avec son tempérament de grande amoureuse, avec son impudeur résolue, elle fit de Julien son serf, sa chose; elle fit plus: elle lui recréa l'âme à l'image de la sienne, lui suggéra ses propres sentiments, galvanisa sa volonté. Près d'elle, Julien regarda la vie avec ses yeux: une lutte sans merci pour la fortune et la domination; il accepta ce plan effroyable: n'être qu'à demi l'amant de sa maîtresse jusqu'au mariage, demeurer son amant après le mariage... Il ne l'accepta pas sans luttes intimes. Sceptique et hardi en présence de sa maîtresse, la solitude le laissait retomber à l'indécision. Maud appartiendrait à un autre, serait femme par un autre ! Pouvait-il souffrir cela sans révolte ? Comme tous les coeurs faibles, il comptait sur la destinée pour arranger l'avenir: le coup de sabre providentiel du Roumain.

Les projets de Maud sur Maxime de Chantel tout de suite lui firent peur, lui firent pressentir un vrai péril. Il devina Maud cette fois résolue au mariage, coûte que coûte, malgré lui-même. N'avait-elle pas gardé jusqu'au dernier moment, pendant plus de six mois, le secret de la rencontre à Saint-Amand ? N'avait-elle pas (il le comprenait, à présent) modifié sa vie depuis ces dix mois, surveillé ses mots et ses gestes, de façon que pour le monde, si prompt à changer ses jugements, elle pouvait apparaître irréprochable ? "Je me suis laissé duper, pensait Suberceaux; Maud a manqué de loyauté. Si je suis vraiment son allié, elle devait au moins me tenir au courant de ses projets... L'aimerait-elle, par hasard ?..."

Ces pensées le torturaient, par cette fin d'après-midi obscure de février où, fiévreux, agité, il attendait Maud chez lui. C'était la nuit déjà, les becs de gaz allumés dans la rue tapissée de neige, et la neige encore descendait en lourds et rares flocons derrière les vitres, sur les trottoirs et la chaussée, sur le grand parc vide aux ramures noires et blanches.

Cinq heures sonnèrent à la petite pendule Empire, en forme d'amphore, qui décorait un guéridon.

"Elle ne viendra pas," pensa-t-il. Et sa rage de la veille le ressaisissait, assoupie tout le jour par les paroles qu'hier Maud lui avait jetées dans le vestibule de l'Opéra. Un bref roulement du timbre électrique le redressa. Il courut ouvrir, reconquis, vaincu, défaillant.

La porte refermée, tout de suite il enlaça de ses bras avec une passion de désespéré cette forme noire frémissante. Il ne trouvait point de mots, que le nom cent fois répété: "Maud... Maud..." répété comme une caresse, comme un baiser dans son oreille, dans ses cheveux, dans sa gorge, -- puis, l'instant d'après, quand il l'eut entraînée dans la chambre, assise sur un fauteuil, il le soupirait encore dans le creux de sa robe, sur le fin cou-de-pied qu'il touchait de ses lèvres, ce nom, ces syllabes vivantes qui, pour l'amant, résument la grâce, l'esprit, l'odeur et la forme de l'adorée.

"Maud... Maud chérie !..."

Elle avait posé ses mains, vite dégantées, sur l'épaule de Julien; à son tour, elle baissait sa bouche pour lui toucher le front et les yeux, tandis qu'elle réchauffait à son cou, à ses joues brûlantes, le froid de ses doigts. Elle aussi, cette heure, ce lieu, cette présence la troublaient.

-- Je t'aime... Je t'aime... lui dit-elle de cette voix basse et changée qu'il connaissait seul... Je t'aime...

Elle lui parlait si près du visage que l'haleine et le bruit des mots le caressaient comme des baisers d'une ténuité infinie.

-- Oh ! murmura Julien, comme j'ai souffert, hier soir !... Vous faisiez exprès de me torturer.

Elle se leva lentement, le forçant à se lever aussi; elle l'amena dans le salon voisin de la chambre.

-- Asseyez-vous près de moi, lui dit-elle, et soyez sage. Nous avons à causer sérieusement. C'est pour cela que je suis venue.

-- Pour cela seulement ? murmura-t-il, humble et lâche.

-- Pour cela _d'abord_. Vrai, c'est grave, ami, écoutez-moi.

Il obéit, il s'assit près d'elle. En lui parlant, elle fixait sur lui ses prunelles bleu sombre qui semblaient noires à la lumière, elle y concentrait la suggestion. Et lui, magnétisé, se laissait infiltrer l'essence de ce vouloir supérieur.