Chapter 3
-- Qu'est-ce donc que ce cours, Maud ? Celui de la rue Saint-Honoré, où un jeune homme de trente ans enseigne la morale aux demoiselles ?
-- Aux demoiselles et aux messieurs, chère madame, rectifia Maud, il y en a pour les deux sexes.
-- Mêlés ?
-- Mêlés. Le cours est mixte.
-- Tiens ! fit Lestrange, il faudra que j'aille prendre là quelques notions de morale.
-- On ne vous laissera pas entrer, _birbante_; vous avez une trop mauvaise réputation auprès des mères de famille; vous compromettez les demoiselles.
-- Mais non. C'est elles qui me compromettent, je vous assure.
Maud changea la conversation:
-- Qui va à l'Opéra, demain, pour la _Walkyrie_ ?
-- J'ai un fauteuil, fit Lestrange.
Mme de Reversier déclara:
-- On nous a offert des places. Je ne trouve pas que la _Walkyrie_ soit un spectacle convenable pour mes filles.
On se récria... Mme de Reversier jugeait le second acte horriblement inconvenant. Mme Ucelli protestait bruyamment au nom de l'art. Madeleine et Marthe de Reversier prirent part à la discussion, donnèrent leur avis.
-- Mais, demanda Lestrange à Madeleine, puisque vous connaissez parfaitement le livret, à ce que je vois, quel inconvénient y a-t-il à vous mener voir la pièce ?
-- Il y a l'inconvénient que c'est en public, mon cher, et que d'autres "voient que nous entendons". Oseriez-vous dire tout haut les bêtises que vous nous dites en particulier, à ma soeur, à moi, à Jacqueline, à nous toutes ?... Hein, répondez ? Qu'est-ce que vous avez à me regarder comme cela ?
-- Je regarde vos lèvres, fit Lestrange, et je penses à des folies pires que toutes celles que je vous ai jamais dites.
Madeleine de Reversier sourit:
-- Eh bien ! attendez encore un instant avant de me les dire. Il n'y a pas assez de monde... Maman écoute. Elle se méfie de vous, vous savez.
-- Oh ! votre maman est très raisonnable, dit Lestrange. D'ailleurs, voici du monde.
-- Non, c'est le thé.
La valet de chambre entrait, portant la table avec le samovar, les tasses, les gâteaux. Derrière lui, Jacqueline de Rouvre parut: on lui fit fête... Les femmes l'embrassèrent; elle serra la main de Lestrange. C'était une toute petite personne, rousse et grasse, le contraire de Maud et le portrait de sa mère, en plus fin, plus dégagé, plus Parisien, -- une peau de soie, des yeux glauques, toujours à demi cachés par les paupières qui semblaient lourdes d'une langueur de volupté, des formes déjà mûres, des seins et des hanches d'épouse, avec la taille la plus mignonne et une puérilité voulue de geste, de parole et de toilette, des robes courtes de gamine qui remontaient à chaque instant, laissant voir des mollets ronds et rebondis; enfin un être extraordinaire et troubleur, fait pour enflammer le désir des hommes et leur injecter de la folie dans les yeux et dans le sang.
Quand elle fut assise entre Luc Lestrange et Mme de Reversier, celle-ci lui dit en souriant:
-- On parlait de votre cours de morale, Jacqueline. Quel sujet a traité le jeune maître, aujourd'hui ?
Jacqueline baissa les paupières et répondit, sur un ton comique d'innocence:
-- De l'amour dans le mariage, madame.
-- Voilà un beau sujet; qu'en disait-il ?
-- Oh ! je vous referais son discours mot à mot.
Elle se leva, sauta derrière une chaise avec une grâce de bergeronnette, et commença, composant son visage, virilisant sa voix: "L'amour conjugal, Mesdemoiselles et Messieurs, est constitué par deux éléments, aussi étroitement unis en lui que le sont l'oxygène et l'hydrogène dans l'eau... Ces éléments sont la tendresse et la (un temps, il ménage son effet)... et la sensualité. Vous savez tous ce qu'est la tendresse. Le foyer paternel, quand vos mères vous berçaient sur leurs genoux... (etc..., grande tirade, je passe). Reste la sensualité..."
-- Jacqueline, interrompit Maud, tu vas dire des inconvenances !
-- Pas du tout. On m'envoie au cours, j'en profite. Je reprends: "La sensualité, Mesdemoiselles et Messieurs, est plus malaisée à définir, surtout devant un pareil auditoire. Contentons-nous d'y reconnaître l'appel généreux de l'être humain vers la beauté, l'attrait des yeux pour la forme." A ce moment quelqu'un interrompit: "Et les aveugles ?" Le jeune maître fait semblant de ne pas entendre. Juliette Avrezac, qui est ma voisine, me dit à l'oreille: 'Ils ont le toucher si développé !"
Tout le monde riait, y compris les petites Reversier et leur mère, qui semblait avoir oublié les sévères principes énoncés l'instant d'avant. Mme Ucelli ne put se tenir d'aller embrasser Jacqueline.
-- _E un fiore... pèro un fiore !_
Maud reprit son sérieux:
-- Allons, Jacqueline, assez de folies. Tu ferais bien mieux de servir le thé. Madeleine et Marthe vont t'aider.
Elles s'y mirent toutes les trois, les deux têtes châtaines et la tête rousse penchées autour de la table, les souples tailles courbées en jolies révérences quand elles offraient la tasse. C'était une mode nouvelle de servir, à Paris, le thé fait à même chaque tasse, dans une coupe surmontée d'une petite passoire en porcelaine. On admira.
-- C'est vous, Maud, qui avez découvert cela ?
-- Bon... C'est notre ami Aaron qui m'a rapporté cela de Londres. Il nous comble de cadeaux.
-- Vous avez de la chance, fit naïvement Mme de Reversier. Les "flirts" de mes filles ne _nous_ donnent jamais rien.
-- Ah ! s'écria Maud joyeusement, _les_ voilà... tous les deux... C'est gentil...
Les visiteurs qui entraient, si bien accueillis, étaient deux hommes, l'un jeune, l'autre grisonnant.
Mme Ucelli, en leur tendant la main, répéta:
-- Tous les deux ! Un jour de Sénat !... Ah ! monsieur Paul Le Tessier, ce n'est pas chez moi qu'on vous verrait si fidèle... _Peccato !_ il faut cette enchanteresse de Maud !
-- Nous espérions bien, chère madame, répliqua Paul Le Tessier, vous trouver ici. Moi, du reste, c'est un peu par hasard que je suis libre. Notre collègue Briard est mort cette nuit; comme d'ailleurs le gouvernement n'était pas prêt pour mon interpellation, on a levé la séance.
Il parlait d'une voix forte et égale, attachant un regard paisible sur son interlocutrice. Toute sa personne robuste, un peu épaisse, sa face fraîche, sa barbe carrée, blonde mêlée de fils gris, ses yeux brun clair qu'il remuait peu, lui donnaient un air de sécurité, de sérénité.
Son frère lui ressemblait, quoique sans barbe, les cheveux drus, plus mince et plus vif, mais avec la même carrure de lutteur, allégie par les sports et la vie active... Et les yeux, bruns aussi, avaient au fond je ne sais quelle lueur plus rieuse, plus ironique, plus sceptique.
-- Quant à M. Hector, dit Mme de Reversier, c'est un fidèle des mardis de Rouvre.
-- Oui, interrompit Jacqueline. Il aime les jeunes filles et il sait qu'on en trouve ici de pas trop bêtes.
-- On en trouve même une qui a trop d'esprit, mademoiselle, réplique Hector à demi-voix, en s'approchant de Jacqueline.
Lestrange avait isolé dans un coin les petites Reversier, et elles riaient, d'un rire un peu nerveux, aux choses qu'il leur disait en sourdine. Mme Ucelli se leva.
-- Décidément, _cara_, je renonce à voir Mme de Rouvre.
-- Oh !restez, chère madame, fit Maud... Maman va descendre, elle sera désolée.
Mais l'Italienne avait des courses et des visites à faire. Maud, assez contente de la voir partir avant l'arrivée des Chantel, n'insista plus.
-- Qu'est-ce que c'est que cette belle taciturne qu'elle promène? demanda Paul Le Tessier après la sortie des deux femmes.
-- C'est une Niçoise, répliqua Maud, une dame d'honneur de la duchesse de la Spezzia.
-- Jolie recommandation !
Le cercle s'était resserré autour de la cheminée, tous se sentant maintenant en intimité plus étroite. Mais les apartés continuèrent. Mme de Reversier recommandait à Paul une oeuvre de bienfaisance à laquelle elle voulait intéresser le gouvernement; Jacqueline faisait des coquetteries à Lestrange pour l'enlever aux petites Reversier. Hector causait avec Maud, à demi-voix.
-- Pourquoi cette convocation spéciale aujourd'hui ? demanda-t-il.
-- Nous attendons la première visite de gens avec qui je veux faire des relations. Je tenais à votre présence pour décorer notre salon, voilà tout.
-- Dieu ! que je suis flatté ! Et qui attendons-nous ?
Maud sourit. Hector insinua:
-- Un mari ?
Elle ne répondit pas à la question, elle dit seulement, après un temps:
-- Êtes-vous un ami, Hector ?
Le jeune homme fut touché par le ton sérieux de la question.
-- Certes, dit-il, ma chère enfant... Mon frère a été plutôt l'ami de votre père; mais moi, je vous ai connue toute petite...
Et, s'apercevant qu'il s'attendrissait à ce retour sur le passé, il se maîtrisa aussitôt et plaisanta:
-- Vous savez bien que j'ai eu un faible pour vous, vers quinze ans.
-- Ne blaguez pas, cher, je vous prie, répliqua Maud. Vous n'avez jamais eu de faible pour moi, je le sais; je ne vous en veux pas... Mais je vous crois incapable de chercher à me faire tu tort.
Il protesta du geste.
-- Bon. Je le sais. Rappelez-vous que j'aurai peut-être besoin de vous...
Les éclats de rire l'interrompirent. On écoutait Jacqueline. Elle disait:
-- ... Non, je vous assure, il n'a pas le même coup de lance avec toutes ses clientes... Avec les vieilles dames qui l'appellent "M. de docteur Krauss", il douche mélancoliquement, par devoir, en détournant la tête: l'eau tombe où elle peut. Avec les jolies femmes un peu mûres, il plaisante, il dit des bêtises, il s'amuse à leur arracher des petits cris, à les chatouiller avec son jet, à leur faire peur. Mais pour les jeunes filles, il a la douche virginale, caressante, pudique. A peine s'il vous effleure, jamais un mot leste, jamais une brusquerie. Et il vous parle de musique, de littérature, de bals... tandis qu'on est toute nue en face de lui; rien n'est plus comique...
Elle s'interrompit:
-- Chut ! Taisons-nous... On a sonné... Ce sont les raseurs.
Avant qu'on n'ouvrît la porte, déjà elle était assise près de la table à thé, sérieuse et correcte comme une pensionnaire sous l'oeil de la surveillante.
Le domestique, cette fois, annonça:
-- Mme la vicomtesse de Chantel... Mlle de Chantel... M. Maxime de Chantel.
Un peu cérémonieusement, silencieusement presque, les politesses de bienvenue furent échangées. Jacqueline souffla à l'oreille de Marthe:
-- Hein, sont-ils assez de leur province ? Madame, son garçon et sa demoiselle... Non, mais regarde-les !
Certes, l'entrée des Chantel dans ce salon ultra-moderne, parmi ces hommes élégants, ces femmes pimpantes, habillées par Doucet, chapeautées par Reboux, contrastait assez plaisamment. Les trois Chantel étaient vêtus de noir, d'un de ces innombrables deuils de cousins qui enténèbrent chaque année les grandes maisons de province; et ce deuil, maladroitement taillé, gauchissait encore, diminuait les deux femmes, vieillissait Maxime par la coupe surannée de la redingote en drap uni, de l'étroite cravate noire nouée sous le col rabattu.
-- C'est égal, répondit Marthe de Reversier à Jacqueline, ils "ont de la branche", tous les trois.
Elle aussi avait raison? Accoutrés en provinciaux, ils gardaient l'air de nobles de province, mais de vraie race, d'une aristocratie terrienne sans macule de sang roturier. Mme de Chantel, maigre, petite et sèche, montrait un visage de religieuse, blanc comme une hostie; la forme du chapeau couvrait presque entièrement les cheveux à peine grisonnants; mais ses yeux noirs souriaient, d'une douceur imprévue, à la fois innocents et passionnés, tout pareils aux yeux de sa fille Jeanne qui, d'ailleurs, lui ressemblait. Jeanne avait les mêmes cheveux abondants, noirs et miroitants comme le jais de son corsage; plus grande que Mme de Chantel, moins émaciée, sa pâleur tout de suite rougissait au moindre mot, sa timidité s'effarait... Et Maxime, avec sa redingote provinciale, son pantalon d'ancêtre, sa chemise dont le col recouvrait la mince cravate nouée en forme d'X, Maxime maigre et solide, les traits pensifs, les yeux ardents comme ceux de sa mère et de sa soeur, évoquait l'officier de province, mais l'officier noble, en bourgeois.
-- Monte prévenir maman qu'_ils_ sont arrivés, dit Maud à l'oreille de Jacqueline. Qu'elle passe sa robe de grenadine noire. Pas de jaune, pas de vert. Et qu'elle mette un corset.
-- Bon. Je la sanglerai moi-même, s'il le faut, répliqua la petite en s'esquivant.
Un silence assez froid s'était répandu dans le salon après l'arrivée des Chantel. Maud avait près d'elle Mme de Chantel: elles se complimentaient avec un peu de gêne. Jeanne, à côté de sa mère, ne bougeait pas, ne levait pas les yeux de terre. Assis en face de Maud, entre Mme de Reversier et Hector Le Tessier, Maxime, fort pâle, mordait par un tic familier le bout gauche de sa courte moustache. Il se forçait à regarder les meubles, les tentures, l'installation de la maison, mais ses yeux revenaient à Maud, invinciblement à Maud, qui lui avait distraitement serré la main, qui ne le regardait plus, et qu'il voyait si jolie, d'une beauté renouvelée, recréée dans ce cadre choisi par elle, orné par elle, à ce point qu'il ne la reconnaissait plus, qu'il se demandait comment il avait osé là-bas, parmi la solitude d'une petite ville d'eaux forestière, hausser jusqu'à elle une pensée de son coeur, et depuis enfouir en soi la semence du souvenir, la laisser germer, grandir, épanouir les plus dangereuses fleurs de l'amour.
Hector Le Tessier observait le nouveau venu et le sondait du regard. Parisien avisé, informé des dessous de ce monde aux moeurs commodes où il fréquentait sans s'y fixer, il devina l'intrigue qui se nouait ici, dans ce salon, autour de cette cheminée et de ce samovar, et supputa en dilettante les chances qu'elle avait de virer à la comédie ou au drame... "Les Rouvre sans le sou, derrière la façade de luxe... Maud lasse de la société où elle vit, résolue à se _caler_ dans le monde par un mariage solide... Le provincial emballé à fond de train, prêt à sauter le pas... Oui... Mais Suberceaux ?... Il est amoureux, elle est amoureuse... même leur mode un peu animal de s'aimer les rend sympathiques, malgré leur tempérament d'aventuriers... Beau sujet de pièce ! Heureusement, je n'y suis qu'un indifférent spectateur !" Il se réjouit de la neutralité promise à Maud tout à l'heure: "Spectateur indifférent... et j'en suis bien aise."
Maxime, à présent, s'oubliait tout à fait, ne détachait plus ses yeux de Maud qui ne le regardait point.
-- C'est bizarre, pensa Hector. Ce visage-là ne m'est pas inconnu.
Mme de Rouvre entrait. Elle était vêtue de grenadine noire, et ce noir la rajeunissait, l'embellissait. Mais, entre les seins, dans l'échancrure pointue du corsage, l'aigrette de vieux strass étincelait.
-- Pourquoi as-tu laissé maman mettre ça ? dit à voix basse Maud à Jacqueline, qui suivait sa mère.
-- Ah ! fit la petite, j'ai essayé; mais si tu crois que c'est facile !
A la vue de Mme de Rouvre, Mme de Chantel s'était levée; éclairée d'une vraie joie, elle allait vers elle; elles s'embrassèrent et se mirent à causer aussitôt, l'absence oubliée, leur verbiage de malades raccordé au passé, tout naturellement:
-- Oh ! chère amie... comment allez-vous ? votre genou ?
-- Hélas ! je suis bien reprise, ma bonne amie. J'ai passé ma journée étendue. Mais vous ? votre épaule ?
-- Beaucoup, beaucoup mieux. Imaginez que j'ai découvert les pilules du docteur Levert...
Elles s'assirent dans un coin, chacune pressée de parler, n'écoutant point l'autre, toute à la confidence de ses misères.
Hector s'était rapproché de Maud:
-- Comment _les_ appelez-vous exactement ? demanda-t-il. J'ai mal entendu leur nom, quand on a annoncé.
-- Chantel. Vicomtesse de Chantel.
-- Alors c'est bien cela. J'ai connu Maxime de Chantel.
Maud demanda vivement:
-- Vrai ? Où cela ?
-- Au régiment. Il y a huit ans. Il a été mon sous-lieutenant, à Châlons, quand j'étais volontaire dans les dragons.
-- En effet. Il a passé par Saint-Cyr et est resté trois ans officier... Il a dû donner sa démission à la mort de son père pour s'occuper de ses terres du Poitou qui sont immenses. Il ne vous a pas reconnu ?
-- Oh ! c'est trop naturel. Je n'étais pas un dragon tellement éminent ! Et puis, en ce moment, il me parait hors d'état de reconnaître qui que ce soit. Dois-je me rappeler à lui ?
Maud réfléchit un instant:
-- Vous n'avez pas oublié votre promesse ?
-- Non... Même, si je puis vous servir en quelque chose ?
-- Oui, vous le pouvez. Rappelez-lui où vous l'avez-vu. Apprivoisez-le. C'est un sauvage, vous savez !
-- Pour le moment, répliqua Hector, je crois qu'il flanquerait volontiers quinze jours de prison à son ancien cavalier. Regardez !
En effet, Maxime, le visage ravagé, les traits crispés, guettait l'entretien d'Hector et de Maud, leur allure de confidents.
-- Je vais le calmer, fit Hector.
Il profita du remous causé par l'entrée du peintre Valbelle -- grand garçon athlétique, teint coloré, poil grisonnant -- pour joindre Maxime.
-- Monsieur, voulez-vous me permettre d'invoquer de vieux souvenirs ? J'ai eu l'honneur de servir sous vos ordres, à Châlons. Monsieur Hector Le Tessier.
L'ironie légère dont Hector saupoudra le respect apparent de sa phrase échappa à Maxime. Sa figure se détendit, s'éclaircit. Il sera la main d'Hector.
-- Ah ! monsieur, je suis enchanté... Je me rappelle fort bien... Le Tessier... Vers 84, n'est-ce pas ?
-- 83, rectifia Hector.
-- 83... Vous êtes des Deux-Sèvres ?
-- Oui, monsieur: de Parthenay. Je reconnais, à la fidélité de votre mémoire, l'excellent officier que vous étiez.
-- J'aimais beaucoup mon métier, déclara Maxime, la voix timbrée d'un peu de tristesse.
Paul Le Tessier s'approchait, puis Mme de Chantel et Mme de Rouvre, surprises de voir les deux hommes en si promptes relations. On admira le hasard qui les réunissait à dix ans de distance.
-- Pas bien romanesque, le hasard, observa Paul Le Tessier. M. de Chantel a été officier pendant trois ans, il a connu à peu près deux mille recrues... Il doit en avoir rencontré plus d'une dans la vie, depuis.
-- Oh ! le vilain arithméticien, dit Mme de Rouvre. Toujours des chiffres, toujours des preuves que ce qui arrive devait arriver ! Moi, je dis que c'est une rencontre extraordinaire, et qui prouve que ces messieurs doivent être amis. Voilà.
-- J'accepte l'augure, madame, déclara Hector. Et si M. de Chantel reste quelque temps à Paris, j'espère qu'il se servira des deux vieux Parisiens que nous sommes, mon frère et moi, quoique natifs de Parthenay... Vous nous ferez bien, d'abord, la grâce de dîner au cabaret avec nous, demain ?
Maxime accepta; leur entretien se poursuivit, d'un ton de camaraderie sincère; tous deux, à parler du passé, revivaient un peu cette première jeunesse irrevivable, déjà regrettée, la trentaine proche. D'autres visiteurs entraient, cependant: une Mme Duclerc, femme d'un pastelliste à la mode qu'on ne voyait jamais avec elle, jouant à des façons de grisette rendues piquantes par son visage de vierge à bandeaux; le romancier "féministe" Henri Espiens, méridional chevelu, têtu et bavard; Mme Avrezac et sa fille Juliette, deux brunes, minces et jolies, qui semblaient deux soeurs; enfin une cousine de Maud, Dora Calvell, petite Cubaine aux joues de citron clair, aux cheveux quasi bleus, au parler roucoulant scandé par des regards d'incendie. Elle venait seule, sa dame de compagnie laissée dans l'antichambre.
Maud attira Jacqueline à l'écart:
-- Eh bien ! cela ne va pas mal, n'est-ce pas ?
-- Oui, mais il ne faudrait pas trop d'amitié entre Chantel et les Le Tessier... Tu sais, les hommes entre eux, c'est des alliés contre nous.
-- Oh ! je suis sûre d'Hector.
-- Et de Paul ?
-- Tu as raison. Mais Paul, je le tiens.
Elle fit, du doigt, signe à Paul de les rejoindre.
-- Beau sénateur, lui dit-elle d'un ton enjoué, vous aurez manqué aujourd'hui ma plus jolie visiteuse.
Paul sourit:
-- Je sais. C'est moi qui vous l'ai envoyée.
-- Allons donc ! La petite cachottière ! Elle ne me l'a pas dit.
-- Elle n'osait pas venir. Je lui ai assuré que vous étiez un bon et loyal camarade... pour ceux qui ne barrent pas votre chemin, ajouta-t-il avec un sourire.
-- Et moi, j'ai promis de la faire débuter ici et de convoquer tout Paris à ses débuts. Savez-vous qu'elle est adorable et que vous êtes un heureux sénateur ?
-- Oh !fit Paul Le Tessier: comme disent les rois d'opérette, je ne suis pour cette jeune fille qu'un père.
-- Qui voudrait de l'avancement, fit Jacqueline entre ses dents. Enfin ma soeur est gentille pour votre fille, n'est-ce pas ?
-- En revanche, poursuivit Maud en baissant la voix, je vous demande votre alliance pour des projets à peine ébauchés, mais dont le succès me tient au coeur.
Paul visa Maxime, du regard.
-- Lui ?
-- Oui. Hector est mon allié. Et vous ?
-- Moi aussi, bien sûr...D'autant qu'il ne sera pas à plaindre, ce soldat-laboureur. Tiens !... Aaron avec Julien !...
Suberceaux, correct et impassible, entrait, suivi d'un petit homme rond et couperosé, ventru et suant, l'air usurier de Francfort, malgré la coupe anglaise de sa vêture, le gardénia rouge de sa boutonnière, malgré le lustre vif de son chapeau et de ses bottines. On présenta pompeusement:
-- Le baron Aaron, directeur du Comptoir catholique.
Le gros homme saluait à droite et à gauche, serrait des mains, semblait rouler sur le tapis du salon comme une boule qu'on se renvoie.
-- Mademoiselle, balbutia-t-il en s'approchant de Maud et en tirant une enveloppe de sa poche, voici la loge, pour demain... pour l'Opéra...
-- Ah ! merci, fit simplement Maud. Et elle déposa l'enveloppe sur une console.
On s'était dispersé dans les deux salons, suivant l'élection des affinités. Espiens avait attiré Mme Avrezac dans le boudoir de Maud; on ne les voyait plus; seulement, de temps en temps, on entendait un rire étouffé, tout de suite suivi d'un arpège jeté sur les touches du piano. Juliette Avrezac, isolée près de Suberceaux, lui parlait à voix basse, avec des gestes brusques de nerveuse, qui semblaient souligner des reproches; et lui écoutait indifférent, les yeux à une ébauche de Turner, cadeau d'Aaron, nouvellement accrochée au mur. Autour de la table à thé, Valbelle et Lestrange plaisantaient Dora Calvell, à la vive joie de Jacqueline, de Marthe et de Madeleine: et la petite créole, le sang brunissant ses joues de citron, roucoulait comme un ramier, donnant, parmi ses rires, joyeusement la réplique aux deux hommes:
-- Une sauvage ! monsieur Valbelle ! ... Vous voulez me faire poser une petite sauvage... Ah ! non, je vous remercie... Vous êtes poli.
-- Mais non, comprenez donc, disait Valbelle: ce n'est pas une sauvage comme les autres, c'est Rarahu.. la poésie... l'amour... enfin, tout à fait votre type.
-- Et le costume vous ira divinement, observa Lestrange.
-- Comment est-il, ce costume ?... Oh ! vous vous moquez de moi, parce que vous savez que je suis bête... Je suis sûre qu'il n'y a pas de costume du tout.
-- Mais si... il y a des feuilles... beaucoup de feuilles de palmier... C'est très convenable, on en met autant qu'on veut.
-- Bien sûr, dit Jacqueline; moi, je poserais cela tout de suite à M. Valbelle, si j'avais le type.
A l'oreille de Marthe elle ajouta: "Tu vas voir, Dora va dire oui. Elle est adorable."
Dora, après réflexion, objecta:
-- Maman ne voudra jamais.
-- Oh ! fit Lestrange, il n'y a pas besoin de lui dire... Vous vous ferez accompagner à l'atelier par cette bonne Mlle Sophie.
C'était la dame de compagnie de Dora, célèbre dans un certain monde de fêteurs parisiens pour sa docilité et son mutisme. On l'asseyait sur une chaise, dans l'antichambre, elle s'endormait aussitôt et ne bougeait que lorsqu'on venait la réveiller.
La petite Calvell méditait. Enfin elle proféra cette réponse qui fit tomber ses amies dans des convulsions de fou rire:
-- Eh bien ! je veux bien... Mais promettez-moi qu'on ne verra pas ma figure.