Les Demi-Vierges

Chapter 2

Chapter 23,835 wordsPublic domain

Il plongea sa main dans la poche intérieure de sa longue redingote, ample de buste et de jupe, pincée à la taille comme une robe: il en sortit à demi, pour les faire voir à Maud, un tas de billets de banque chiffonnés ensemble.

-- Rue Royale ? demanda Maud.

-- Non. Aux Deux-Mondes, contre Aaron.

-- Contre Aaron ? tant mieux ! C'est égal, vous avez tort. Vous m'aviez promis...

Suberceaux fit un geste d'indifférence.

-- Bah ! qu'importe... Je ne serai jamais plus à plat que maintenant; et il faut que je vive, n'est-ce pas ?... Puis cela m'empêche de penser.

Elle lui prit la main, souriant:

-- Qu'est-ce que vous voulez donc oublier?... Moi ?

-- Ah ! vrai, je le voudrais, réplique le jeune homme en retirant brusquement sa main.

Mais aussitôt:

-- Pardonnez-moi... Je suis nerveux et triste. Vous me faites tant de chagrin !

Maud l'interrogea des yeux; il reprit:

-- Vous me faites du chagrin... Vous n'êtes plus à moi... Je ne vous sens plus à moi.

Sans parler, la jeune fille lui montra du regard l'endroit où tout à l'heure ils s'étaient enlacés comme des amants; et le souvenir fit encore frissonner Julien.

-- Toujours des reproches... toujours... Je fais ce que je peux, pourtant, je vous assure.

Suberceaux, peu à peu dompté et calmé, baissait la tête.

-- Il y a si longtemps, balbutia-t-il... si longtemps... que vous n'êtes venue !

Il avait dit ces derniers mots très bas, comme s'il avait peur d'être entendu de celle même à qui il parlait. Et de fait Maud se leva brusquement, les yeux noircis, le front plissé, son joli visage altéré comme lorsque sa mère lui avait parlé de l'aigrette en vieux strass.

Julien était déjà près d'elle, et l'implorant:

-- Oh ! ne m'en veuillez pas, Maud... ! Oui, je sais que cela vous froisse, lorsque je vous en parle... mais je ne peux pas ne pas vous en parler... C'est toute ma vie, à moi, ce souvenir-là... ces deux fois. Je vous le jure, on me dirait: "Elle va revenir dans ta maison... tu l'y garderas une heure... seule avec toi, comme ce deux fois... et après on te tuera, ont te fusillera tout de suite..." j'accepterais, je béniras ceux qui me tueraient... C'est que je vous aime, moi !

Elle demeurait accoudée à la table de la cheminée, le laissant parler. Il poursuivit, la voix entrecoupée:

-- La dernière fois surtout... la dernière fois que tu es venue... le 3 janvier... Oh! que tu es belle, Maud... il n'y a rien de pareil à toi... Il était resté l'odeur de tes cheveux, de tes bras, sur le couvre-pied du lit fermé... Je n'ai pas voulu qu'on ouvrît ce lit et je ne m'y suis pas couché, jusqu'à ce que cette odeur fût tout partie... Et tu ne veux plus !...

Elle se retourna lentement:

-- Comme tu es injuste ! Est-ce que je ne te reçois pas ici autant qu'il te plaît ? Est-ce qu'on nous surveille ? Est-ce qu'on t'empêche de rester dans ma chambre ? Ma mère a fini par trouver cela naturel et les domestiques sont dressés.

-- Non, fit Suberceaux... C'est tout autre chose que de t'avoir à moi, chez moi. Tu dis que les domestiques sont dressés, eh bien ! moi qui n'ai pas peur, n'est-ce pas ? moi qui me moque d'une balle ou d'un coup d'épée... je me trouble en arrivant ici, devant les mines sournoises de ce Joseph et cette Betty... Ta mère a les yeux bandés, elle ne verra jamais rien: soit ! cela me gêne tout de même de lui dire bonjour; j'entre plus librement quand je sais qu'elle n'est pas ici. Et Jacqueline ?

-- Oh ! Jacqueline... Une enfant !

-- Une enfant qui voit tout... et qui sait nous faire comprendre qu'elle y voit.

Maud s'approcha du visage de Julien, et lui tendit sa bouche, qu'il effleura.

-- Je t'aime. Cela doit te suffire... Veux-tu les commodités des amours de bourgeois, quand tu aimes une jeune fille ? Regarde-moi; ne peux-tu pas souffrir un peu, pour m'avoir ?

Julien murmura tristement:

-- Je ne t'ai jamais eue.

-- Ne dis pas cela. C'est de l'ingratitude et du mauvais amour. Je t'ai donné de moi tout ce que je pouvais te donner...

Il supplia:

-- Dis-moi seulement que tu reviendras.

-- Où cela ?

-- Rue de la Baume. Chez moi...

Elle eut un geste d'impatience:

-- Encore !... Je t'ai déjà dit que je suis guettée, surveillée... cette misérable Ucelli qui t'a fait la cour et dont tu n'as pas voulu... elle m'exècre parce qu'elle sait que tu m'aimes... Elle me fait filer, j'en suis sûre, avec sa police d'Italienne, d'entremetteuse princière. Tu ris ? Je ne suis pas fille à m'effrayer pour rien, tu sais bien. Les deux fois que je suis venue rue de la Baume, elle l'a su... elle s'en est doutée, au moins.

-- Je changerai d'appartement.

-- Non, crois-moi, ne demande pas l'impossible; fie-toi à moi pour nous voir le plus souvent et le mieux... Mais ne me tourmente pas. En ce moment, _plus que jamais_, il faut que je me surveille.

Julien questionna, surpris:

-- Plus que jamais ? Pourquoi ?... Quelque chose en train ?

-- Peut-être, fit Maud.

Il devint très pâle et, un instant, garda le silence. Puis, affectant d'être calme:

-- Est-ce que... vous pouvez me dire... de quoi il s'agit ?

-- Oui, répondit Maud, lentement, les yeux dans ses yeux. Je vais tout vous raconter si vous voulez être... ce que j'ai le droit d'exiger que vous soyez.

Julien fit signe qu'il écoutait. Tous deux, comme sans effort, avaient repris le ton, l'attitude de mondains indifférents l'un à l'autre.

-- Eh bien ! dit Maud, voilà, en deux mots. Au mois de juillet dernier (vous voyez qu'il a longtemps), nous avons rencontré aux boues de Saint-Amand une dame de province, Mme de Chantel, qui suivait le traitement. Elle était avec sa fille Jeanne, une enfant d'une quinzaine d'années, assez jolie, mais tout à fait nulle. Son fils Maxime est venu passer les derniers jours de la cure avec elle...

Elle s'interrompit:

-- On a sonné, il me semble ?

-- Oui, dit Suberceaux; j'ai entendu le roulement du timbre. Tenez, on ouvre la porte. Des visites, déjà ?

-- Non, c'est une petite... Mais, au fait, vous devez la connaître, c'est la petite Duroy...Etiennette Duroy...

-- La fille de Mathilde Duroy ?

-- Et la soeur de Suzanne du Roy, votre ancienne passion.

-- Oh ! passion !...

-- Non ? On disait que vous aviez été l'initiateur.

-- Est-ce qu'on sait, avec ces filles-là ! répliqua Suberceaux. On n'est jamais le premier, je crois... C'est égal, si vous permettez, je préfère ne pas me rencontrer avec la soeur. Pourquoi diable la recevez-vous ?

-- Elle a été à Picpus avec moi, et on dit qu'elle vit avec sa mère, très honnêtement. D'ailleurs, j'ignore ce qu'elle veut. Mais nous étions bonnes camarades et cela me fera plaisir de la revoir.

La face sournoise de Joseph apparut à la porte du salon:

-- Mademoiselle... C'est cette demoiselle.

-- Je vous quitte, fit Suberceaux.

-- Passez par le grand salon... A ce soir, n'est-ce pas ? Vers cinq heures et demie, revenez. Maman descendra... Faites entrer directement Mlle Duroy ici, par la galerie, Joseph.

Et reconduisant jusqu'à la porte du grand salon Suberceaux pensif, Maud lui dit:

-- Venez... _Il_ sera là... Je veux que vous veniez.

Plus bas, quand il eut passé le seuil, elle lui redit par l'entre-bâillement de la porte:

-- Je t'aime !

II

La visiteuse était déjà introduite dans le petit salon: une mignonne blonde, un peu grasse, aux yeux gris, aux traits ronds et fins, aux cheveux de balle d'avoine, blottie comme une caille dans les plumes de sa palatine, de son manchon, de son chapeau.

En voyant Maud venir à elle, si grande, si brillante, si "dame", elle balbutia un timide:

-- Bonjour, mademoiselle... Je vous...

Mais Maud l'embrassa joyeusement.

-- Mademoiselle !... Vous !... Veux-tu bien rentrer ces vilains mots-là, Tiennette, et me parler comme à la pension !

Etiennette, les joues animées par une réaction de contentement, rendit les baisers.

-- Oh ! c'est gentil, fit-elle, de te rappeler... Moi qui hésitais à venir... J'avais peur d'être mal reçue, figure-toi !

-- Et pourquoi cela, grand Dieu ? répondit Maud, faisant asseoir son ancienne amie et s'asseyant elle-même.

-- Parce que... Mon Dieu !... Le couvent, c'est un vieux souvenir... Plus de quatre ans ! cela suffit à bien des gens pour oublier. Et puis, ajouta-t-elle en baissant la voix, je supposais que, connaissant maintenant ma situation...

Maud sourit:

-- Crois-tu que je ne la connaissais pas au couvent, "ta situation", comme tu dis ?

-- Comment, tu savais ?... On t'avait dit ?... Qui ça ?

-- Mais... les Le Tessier... L'aîné, Paul, celui qui est sénateur depuis l'an passé, était lié avec ce député de l'Aude, avec monsieur... comment donc ?

-- M. Asquin ? demande Etiennette.

Et, sur un signe affirmatif de Maud, elle ajouta, en rougissant un peu, mais sans affecter l'embarras:

-- C'était mon père. Nous l'avons perdu, il y a deux ans.

-- Ah ! c'était ton père ? Cela, je l'ignorais. Je savais seulement qu'il... allait chez ta mère, avec les deux Le Tessier et M. de Suberceaux.

-- M. de Suberceaux était le secrétaire de papa... Il...

Elle s'arrêta court, ressaisie par sa timidité de tout à l'heure. Maud de Rouvre lui prit la main:

-- Voyons, Tiennette, aie donc confiance. Je te dis que je suis au courant de tout... oui, de tout... Je sais aussi l'histoire de Julien avec ta soeur Suzanne.

-- Oh ! je pense bien, répliqua Etiennette en s'essuyant les yeux, cela, tout Paris l'a su... Ma soeur est une telle folle ! Elle s'est affichée avec Suberceaux, comme elle s'affiche avec tant d'autres depuis... C'est égal, fit-elle après un temps, Julien n'a pas bien agi avec nous. Mon père l'aimait beaucoup, maman le recevait comme notre frère. Il aurait dû laisser Suzon tranquille. Et depuis sa rupture avec elle, croirais-tu qu'il n'est même pas revenu à la maison ? Il sait pourtant que maman est malade, et elle était si bonne pour lui ! Enfin, moi, je ne l'aime pas.

Mlle de Rouvre répondit sérieusement:

-- N'en dis pas de mal, Tiennette. Julien est de nos amis.

D'un de ces gestes mutins et câlins qui la faisaient si captivante, Etiennette jeta ses bras autour du cou de son amie, et, presque à genoux:

-- Oh ! pardonne-moi, fit-elle, je ne savais pas... C'est ton ami ? Vois ! je te fais de la peine la première fois que nous nous revoyons... Tu ne m'en veux pas ?

-- Je ne t'en veux pas, répliqua Maud, lui baissant le front. Maintenant, dis-moi pourquoi tu es venue. J'espère que c'est pour me demander de te servir.

Etiennette rougit:

-- Oui... Il a fallu vraiment que j'eusse bien besoin de toi pour oser... J'ai déjà subi tant d'avanies à cause de maman et de Suzanne !... Enfin, tu es bonne, je te remercie. Voici donc ce qui m'amène. Je ne suis pas bien vieille, mais j'ai vu la vie d'assez près pour être sûre d'une chose: que c'est affreux, pour une femme, de dépendre des hommes. On m'a fait la cour, tu comprends, dans le milieu où j'ai vécu...

-- Je crois bien, jolie comme tu es. Sais-tu que tu es devenue un amour ?

Elle remercia d'un sourire, mais les compliments, visiblement, la laissaient indifférente.

-- Entre autres, reprit-elle, quelqu'un que vous connaissez bien (il ne faut pas le répéter, je te dis cela à toi)... M. Le Tessier.

-- Hector ?

-- Non... son frère... le sénateur, le sous-gouverneur de la Banque de France. Il venait beaucoup chez nous, du vivant de papa, et il m'aimait alors comme on aime une gamine... Depuis que j'ai grandi, dame !... je crois que je lui plais... autrement...

-- Eh bien ! fit Maud, qu'il t'épouse !

Etiennette sourit tristement:

-- Oh ! voyons ! ce n'est pas possible.

-- A cause de sa fortune ?

-- Non. Je crois que mon défaut d'argent ne l'arrêterait pas. Mais il y a... tout le reste... N'en reparlons pas, cela me chagrine, tu comprends. Paul Le Tessier ne peut vraiment pas être le beau-frère de Suzanne du Roy.

"Et le gendre de Mathilde Duroy, pensa Maud. Elle a raison."

-- Pauvre chérie ! dit-elle tout haut.

-- Il me reste donc, continua Etiennette du même ton résigné, à être sa maîtresse... car de tous ceux qui m'ont fait la cour, c'est encore lui que j'aime le mieux, parce qu'il est bon... Un peu égoïste, tous les hommes le sont. Mais lui est bon, il souffre à voir souffrir les gens qu'il aime: c'est beaucoup. Seulement... je vais avoir l'air de dire une bêtise... je ne peux pas me décider à franchir ce pas-là. Suis-je née avec un tempérament de petite bourgeoise sage, ou bien est-ce tout ce que j'ai vu autour de moi qui m'a donné le goût de la régularité ? je ne sais pas... Je ne condamne personne, je ne juge personne... je ne suis pas du tout sûre de finir honnête, car ce n'est pas facile, va! partie d'où je pars. Mais enfin, je veux essayer de vivre indépendante, d'avoir ma chambre et mon lit bien à moi, de me suffire.

Elle s'arrêta un instant, quêtant du regard l'approbation de Maud.

-- Continue, fit celle-ci. C'est tout à fait curieux ce que tu me dis là.

-- Alors, voilà, poursuivit Etiennette... J'ai passé par le Conservatoire, tu sais, après Picpus. J'ai eu un accessit de chant et deux premiers prix pour le piano et le solfège. Donner des leçons de piano, ça rapporte trop peu et trop péniblement. J'ai donc appris à jouer de la guitare; je m'en tire assez bien, aussi bien que n'importe quel artiste à Paris, je crois... Ma voix est petite, mais juste et agréable. Je me suis fait un répertoire de chansons 1830... on est à cela maintenant. Je crois que cela pourrait plaire.

-- Certainement cela plairait, s'écria Maud, séduite aussitôt par le côté artistique du projet... Jolie comme tu es... avec tes cheveux... Tu dois avoir une gorge adorable... On t'habillerait en gravure Tony Johannot, chignon pain de sucre à anglaise, manches à gigot, crinoline; tu chanterais du Loïsa Puget sur la guitare... Tout le monde te voudra.

Etiennette rit d'un rire clair:

-- Oh ! ce n'est pas si aisé que cela. Il faut des relations, des gens du monde qui vous lancent... Oui... il y a les Le Tessier... Paul y avait songé: une fête champêtre à Chamblais, leur admirable propriété, sur la ligne du Nord... Mais, décidément, présentées par des célibataires, cela avait encore l'air trop cocotte, trop "petite femme"...

-- Mon Dieu ! fit Mlle de Rouvre en riant, quelle passion de respectabilité !

-- Il faut tout au rien, ma chère, en ces matières, il me semble... Et ce n'était pas commode. Depuis mon enfance, je n'ai vu que des hommes à la maison, ou des femmes... qui m'auraient encore moins recommandée. Alors j'ai pensé à toi... Tu es riche, tu as de belles relations...

Maud l'interrompit:

-- D'abord je ne suis pas riche... Quant à nos relations... nous connaissons beaucoup de gens... mais ce n'est pas encore ce que je souhaiterais. Quand nous sommes revenus en France, en 84, il nous restait de la fortune. Papa, qui était de bonne noblesse, aurait pu nous faire fréquenter le meilleur monde. Il a préféré perdre son argent dans les tripots et le semer chez des demoiselles. Nous traînons le boulet de ce passé-là, même après le divorce et la mort... Nous connaissons un tas de cercleux, de dames étrangères, de gens de Bois, de plages et de villes d'eaux. Tout cela changera quand je serai mariée, je t'en réponds. Je suis, comme toi, lasse du monde que j'ai vu chez moi, et je ne me marierai qu'avec un homme du vrai monde, ayant le seul vrai chic, le chic rare, qui consiste en un vieux nom, une grosse fortune territoriale, une famille sans tare et des relations irréprochables... Cela dit, je ne demande pas mieux, faute d'autres, que de mettre à ta disposition les relations que j'ai. Ce sont des gens riches et qui aiment le plaisir; ils ne te seront pas inutiles.

Le visage d'Etiennette sourit, d'une gaieté de pensionnaire.

-- Oh ! merci, fit-elle... Que tu es bonne !

-- Nous arrangerons quelque chose, poursuivit Maud. Une fête ici... On peut en donner de superbes, dans un halle mobile grand comme les salons de Continental... Compte sur moi, je vais y réfléchir... Tu avais déjà une jolie voix à Picpus. Elle doit être tout à fait posée maintenant.

-- Oui, répondit Etiennette... Elle est assez agréable... Si tu veux, nous pouvons essayer. As-tu quelque romance vieux jeu ?

Le piano était tout proche. Elles fouillèrent ensemble dans les cartons.

-- Tiens ! fit Etiennette, ceci est moderne, mais je le chante.

C'était une romance de Chaminade, intitulée _l'Anneau d'argent_.

-- Peux-tu m'accompagner ?

-- Oui, fit Maud.

Elle s'assit au piano et préluda, tandis qu'Etiennette, appuyée d'une main au piano, penchée sur la musique, chantait:

_Le cher anneau d'argent que vous m'avez donné Garde en son cercle étroit vos promessesse encloses..._

La voix était d'un faible volume, mais pure comme le cristal effleuré par un archet; l'artiste la ménageait, la conduisait en musicienne experte.

Comme elle achevait le second couplet, es applaudissements éclatèrent derrière les jeunes filles; une voix féminine, puissamment timbrée, cria, accentuant le mot l'italienne:

-- _Brava ! brava !..._ Tout à fait bien !

-- Ah ! Mme Ucelli, dit Maud.

L'opulente personne, dont le masque romain, les yeux noirs s'harmonisaient assez mal avec des cheveux blondis artificiellement, ouvrit le bras à Mlle de Rouvre et la baisa fortement sur le cou. Mme Ucelli n'était pas seule; une femme, jeune fille ou jeune femme, brune et mince, d'une laideur étrange, l'accompagnait.

-- Mlle Cécile Ambre, une bonne amie de la duchesse et de moi... n'est-ce pas, _sciasciona mia_, ajouta-t-elle en tapant amicalement sur les joues de la jeune fille. Elle est à Paris pour quelques semaines, chez moi. Je me suis permis de vous l'amener. Elle chante les chansons fin de siècle en perfection. A la Spezzia elle fait a joie de la duchesse et de sa _cortina_.

Maud tendit la main:

-- Soyez la bienvenue, mademoiselle.

-- Mais vous, ma belle, reprit Mme Ucelli, vous avez decouvert une grande artiste... Oui, mademoiselle, poursuivit-elle en s'adressant à Etiennette qui cachait le bas de sa figure derrière son manchon de plumes... Vous avez une voix de pur soprano, la voix de nos castrats d'autrefois. _E quanto è carina !_ N'est-ce pas, Cécile ? On dirait un _angiolo_ de Sienne.

Mlle Ambre dit simplement:

-- Oui, madame est très jolie et chante très bien.

Maud présenta:

-- Mlle Etienne Duroy, un de mes amies de pension.

-- Vous êtes au théâtre, mademoiselle ?

-- Non, madame... pas encore.

-- Nous la ferons connaître, n'est-ce pas, madame ? reprit Maud. Elle s'accompagne admirablement avec la guitare.

-- Oh ! _cara !_ la guitare ! je l'aime tant... Mais tout de suite il faut faire cela, un concert, un grand concert... Je chanterai... et vous aussi, Cecilia, n'est-ce pas ? Quand le donnons-nous, Maud ?

-- Nous y songions, répliqua Maud en souriant. Ce sera pour le mois de mars ou le mois d'avril prochain. Nous inaugurerons le grand hall, vous savez ? le hall mobile.

-- Je crois bien... Un hall admirable, Cecilia, la moitié de la Scala... Cela se monte avec un ascenseur. C'est un appartement... prodigieux, merveilleux, regardez, Cécile. _E come bèn accommodato !... Gosto inglese..._

Elles se mirent à parler italien, Mme Ucelli faisait admirer à son amie le goût singulier, bien moderne, des tentures et du mobilier. Maud, à mi-voix, disait à Etiennette:

-- Je l'ai en horreur, et au fond, elle m'exècre, à cause de Julien qui a été obligé un jour de la mettre de force hors de chez lui... Oui, ma chérie. Ah ! c'est un vrai tempérament, celle-là, une âme à deux sexes également impérieux. Elle m'exècre; elle corrompt mes gens pour m'espionner: plus d'une fois je l'ai surprise ici en conférence avec Betty ou Joseph. N'importe, si elle peut vraiment chanter à la soirée, cela attirera du monde. Tu lui as plu, parce que tu es jolie... Ne la vois pas trop: vous vous brouilleriez vite.

-- Tu es un amour, répliqua Etiennette. Merci. Je m'en vais tout heureuse... Merci, du fond de mon coeur. Quel dommage que je ne puisse te servir en rien !

Les deux visiteuses, dans le grand salon, palpaient la soie légère des rideaux de vitrage.

-- Reviens me voir souvent, fit Maud, ce sera la meilleure façon de m'être agréable... Je n'ai point de confidents, et j'ai parfois le coeur oppressé, va ! Et puis, ajouta-t-elle après un instant de réflexion, peut-être, moi aussi, te demanderai-je quelque chose. Pourrais-tu me recevoir chez toi... chez ta mère... mettre une pièce de l'appartement à ma disposition de temps en temps ?

-- Mais tout l'appartement si tu veux, chérie. D'autant que maman étant souffrante et ne bougeant guère de sa chaise longue, -- des rhumatismes au coeur, tu sais, -- je suis vraiment maîtresse de maison, maintenant, c'est moi qui mène tout.

-- C'est que, poursuivit Maud en domptant son hésitation et en affermissant sa voix, j'aurais besoin à mon tour d'y recevoir quelqu'un... quelqu'un que tu connais.

-- Julien ?

-- Cela t'ennuie ? Cela te compromet ?

-- Oh ! me compromettre, répliqua tristement Etiennette. Est-ce qu'on me compromet, moi ? Fais ce qui te plaira. La maison t'appartient.

-- Merci. Compte donc sur moi. C'est un petit traité d'alliance que nous signons, n'est-ce pas ? Tu verras que je ne suis pas une mauvaise amie.

Elles rejoignirent, les bras enlacés, Mme Ucelli et Mlle Ambre.

-- Excusez-moi, chère madame, fit Maud. Mlle Duroy, qui nous quitte, me donnait une commission...

-- Vous partez, mademoiselle ? dit Mme Ucelli. Tous nos compliments... Vous aurez le plus grand succès... Venez me voir, rue de Lisbonne, 21, les jeudis soirs... Nous faisons de bonne musique, dans l'intimité.

Etiennette remercia et salua.

-- A propos, reprit l'Italienne, on vous verra demain à la _Walkyrie_, n'est-ce pas ?

Etiennette répondit:

-- Mon Dieu, madame, je n'ai point de places pour les premières.

-- Oh ! vous n'iriez point, vous, _cara_, répliqua l'Italienne en lui saisissant les mains comme à une ancienne amie... Une telle artiste... Et si jolie... _Che peccato !_... Venez dans ma loge... Baignoire 15... Il y aura Mlle Ambre, le comte Rustoli... Qui encore ? Peut-être M. Luc Lestrange, un ami de ces dames de Rouvre.

La porte du grand salon s'ouvrait, poussée par le valet de pied, ganté de blanc, qui n'annonça pas. Un homme d'environ trente-cinq ans, blond, d'une jolie figure un peu fanée et usée, très correct, s'avançait en souriant.

-- J'ai entendu mon nom... Que disait-on de moi ?

Il baisa les mains. Mme Ucelli s'écria:

-- Ah ! _signore Lucca !_ Voilà qui est bien plaisant: nous parlions justement de vous... Et vous apparaissez comme un fantôme.

Etiennette prenait congé et sortait, reconduite par Maud. Quand celle-ci revint, on s'assit autour de la cheminée.

La cheminée était en marbre blanc, de style néo-grec, presque nue, décorée d'une seule statuette de Tanagra, une vestale tenant un brûle-parfums, et de deux sveltes vases où trempaient deux orchidées. Dans l'âtre une grosse bûche brûlait sans flammes, toute noire avec un coeur de braise.

Presque aussitôt, de nouveau la porte s'ouvrit, livrant passage à une dame âgée, accompagnée de deux jeunes filles habillées pareil, assez jolies, l'air anémique. Elles s'appelaient Marthe et Madeleine. Madeleine plus alerte, plus gaie; Marthe plus silencieuse, souvent distraite, les yeux fuyants, la rougeur prompte. Et pourtant, elles se ressemblaient. Maud présenta:

-- M. Luc Lestrange, chef de cabinet du ministre de l'intérieur; Mme de Reversie, Mlles de Reversier... Mais, au fait, vous vous connaissez, je crois ?

-- Est-ce que M. Lestrange ne connaît pas toutes les jeunes filles de Paris ? dit en riant Mme Ucelli.

-- Non, lui répondit Lestrange à demi-voix. Je ne vois que certaines spécialités.

-- Comment va votre chère mère ? demanda Mme de Reversier en s'asseyant.

-- Elle est un peu souffrante... Nous ne la verrons guère avant cinq heures, je crois.

-- Et Jacqueline ?

-- Jacqueline est allée à son cours de littérature. Mais il est quatre heures et demie. Elle devrait être rentrée. Vous allez la voir.

Mme Ucelli, qui causait avec Lestrange, interrompit: