Chapter 18
Vingt ans ! les premiers bals, l'émoi de mystère que lui avait causé la Parisienne, l'admiration stupéfaite et timide devant les beautés classées et les gens célèbres ! Puis l'habitude, le désenchantement venaient avec les années, avec tant de bals, de soirées, de premières, où il s'était imbibé de la même atmosphère. "Et maintenant, je vois que tout cela tient dans la main, l'esprit des hommes, la beauté des femmes, tout cela n'est guère, et le temps qu'on passe avec eux est perdu." Pareil à ces jeunes hommes, il avait cherché le trouble des sens dans les regards des femmes, dans les yeux clairs des jeunes filles. "Oh ! comme j'en ai assez, de tout cela... Vrai, il n'y en a pas une pour qui je ferais un pas !" Le spectacle même de ce monde brillant et vicieux ne le divertissait plus. Que Dora passât ses après-midi chez un peintre, que Juliette Avrezac courût aux bras de Suberceaux, que les petites Reversier et tant d'autres quêtassent dans la société des hommes des énervements stériles, il ne lui importait guère ! Si la chute d'une vierge, provoquée par la passion, est un drame d'âme vraiment poignant, les amusements libertins de ces petites jouisseuses ne se haussaient pas beaucoup au-dessus du vaudeville. "Celle qui vraiment était une âme, Maud, notre beau sphinx, renonce à son énigme, et la prostitution la guette, _comme les autres !_" Oui, la prostitution. C'était elle diversement déguisée, qui guettait les demi-vierges à un tournant de la vie. Avant ou après le mariage, pis-aller de la délaissée, revanche de la mal mariée... mais presque infailliblement. La force des choses apparaissait à Hector dans un mécanisme simple, inévitable. "Car si l'abnégation commandée par l'Église, et naturellement enclose dans la tendresse sincère des femmes, n'est pas la loi du rapprochement des sexes, celui-ci aboutira à l'antinomie de l'affection et des intérêts, de l'argent et de l'amour, et cette antinomie, seule la prostitution peut la résoudre."
Un amer dégoût lui monta, suscité par ces pensées... L'orchestre avait beau éparpiller la gaieté sautillante des _peteneras_, et les femmes sourire, et les hommes les entraîner dans le tourbillon des danses: sous ces verdures, ces fleurs, ces parures, lentement transparaissait à ses yeux la pierre du sépulcre où lentement, insoucieusement, descendait cette société pourrie, condamnée à mort pour avoir tari la source de l'amour humain qui est l'innocence des vierges, et tué le mariage en supprimant le jeune fille. "Oui, ce monde est pourri, l'odeur de la prostitution s'en exhale: _jam foetet_." Et voici que l'envie vint subitement à Hector de s'enfuir, de quitter ce monde pour n'y plus revenir, heureux de n'en point emporter la poussière aux semelles de ses souliers. Du même coup, il entrevit l'asile, la terre de Chaldée: un coin de province, le plus mystérieux, le plus secret, où, pleine de lui, qui maintenant s'en jugeait indigne, une âme chaste de vraie jeune fille attendait qu'il voulait bien l'aimer.
Sans prendre congé de personne, comme on se sauve d'une salle de théâtre menacée par l'incendie, il sortit. Il descendit l'escalier de cette maison de l'avenue Kléber, bien des fois gravi avec sa gaieté souriante de sceptique féminisant. Il pensait:
"Voilà des marches que je ne remonterai jamais."
Lui parti, la fête continua quelque temps encore. Elle s'achevait, réduite aux danses de quelques enragés, quand on vint appeler Maud, qui conversait avec le romancier Espiens.
-- Mlle Etiennette demande Mademoiselle.
Maud la rejoignit dans la chambre où elle habitait, près d'elle, depuis leur retour de Chamblais. Tout de suite, Etiennette s'abattit sur la poitrine de son amie:
-- Oh ! chérie !... chérie !... Comme j'ai du chagrin !
Maud l'assit sur ses genoux, la caressa, la baisa de son mieux. Elle l'aimait, cette compagne jolie, saine d'âme, elle l'aimait avec un peu d'envie pour sa santé même, un peu de nostalgie de l'absolue intégrité physique qu'elle avait su garder.
-- Qu'est-ce qu'il y a, mignonne ? Suzanne est malade ?
-- Oh ! non... non ! Pis que ça !...
Parmi ses larmes, elle raconta l'histoire lamentable et grotesque à la fois: le bal-orgie de la veille, la fille grisée, montrée nue, palpée par cinq cents hommes en folie, et la plainte portée le lendemain, et l'arrestation, et le scandale déjà, dans les feuilles du boulevard.
-- Tiens, regarde, fit-elle en montrant un journal. Tout à la fois... Ma soeur, ma mère... et même mon père.
Un reporter diligent contait, en effet, des anecdotes sur le passé de Suzon, nommait Mathilde Duroy, désignait sous des initiales transparentes feu le député Asquin.
-- Mais toi, murmura Maud sincèrement compatissante, on ne te nomme pas ?
-- Qu'est-ce que cela fait ? Moi, tu comprends, je n'intéresse personne. Mon cher rêve n'en est pas moins par terre. Pauvre Paul !
Elle était sincère. Son pire chagrin, c'était la souffrance de l'homme qui l'aimait.
Maud chercha l'offrande d'une consolation:
-- Paul t'aime trop pour être influencé par des événements dont tu n'es pas responsable.
-- Lui ? Pauvre ami ! je sais bien qu'il ne m'en aimera pas moins. Notre mariage est tout de même impossible. Paul y consentirait que je ne le voudrais pas, moi. Pense ! Quel parti ses ennemis politiques tireraient de l'affaire ! Nuire à Paul ! Oh ! cela, jamais.
Maud ne trouvait pas d'objection. Elle dit seulement:
-- Que vas-tu faire ?
-- Je vais retourner rue de Berne, toute seule, que veux-tu ? et je travaillerai.
-- Voyons ! fit Maud haussant les épaules, tout cela est très ennuyeux, certes; mais ce n'est pas une raison pour ne pas revoir Paul, qui t'aime, que tu aimes. Vous avez fait ce que vous pouviez, l'un et l'autre, pour vous marier. Franchement, puisque vous en êtes empêchés par des événements où il n'y a point de votre faute, vous seriez trop niais de ne pas passer outre. Laissons faire le temps. Tout s'oublie... Un jour viendra où Paul laissera ses fonctions officielles, le Sénat et la Banque, il me l'a dit bien des fois. Vous vous marierez alors. Mais jusque-là, aimez-vous ! § Etiennette secouait la tête obstinément:
-- Non. Ce que tu dis est très raisonnable, c'est même tout ce qui me reste d'espoir; je crois bien que Paul m'épousera lorsqu'il aura résigné ses fonctions, et alors, moi, je consentirai. Mais jusque-là, je ne veux pas, non, je ne veux pas être sa maîtresse... C'est absurde, c'est niais, c'est tout ce qu'il te plaira. Je ne veux pas, je ne peux pas; je sens que la minute d'après je ne l'aimerais plus, et que je serais malheureuse.
Elles restèrent quelque temps sans rien dire... Qui des deux avait raison ? Elles ne savaient plus, la conscience désorientée, dociles simplement à l'impulsion de leur tempérament.
-- Et comment vivras-tu, pauvre aimée ? demanda Maud.
Etiennette sourit, des larmes encore aux paupières:
-- Je jouerai de la guitare dans les salons... Te rappelles-tu, en février, quand je venais te demander ta protection ? Quatre mois passés, seulement, et que d'événements depuis, que de changements dans nos vies !...
Elles retombèrent dans les bras l'une de l'autre, à ce rappel de leur amitié renouée. Pour la première fois peut-être, dans l'étreinte de cette bonne et saine tendresse qui lui demeurait seule du passé, au seuil de l'horrible vie qu'elle adoptait, Maud mêla ses larmes aux larmes d'Etiennette Duroy. * * * * _28 mai, 4 heures_.
"Maud, je t'obéis. Je vais me tuer. Aussi bien, ma résolution est prise depuis le jour où tu m'as si rudement congédié, à Chamblais. Si j'ai tardé à l'exécuter, ce n'est pas que j'aie eu peur de la mort, ni même que j'aie espéré te fléchir. Mais je voudrais te revoir, Maud... et quand j'ai compris que tu ne voulais plus m'accueillir, j'ai attendu l'occasion du mariage de Jacqueline pour te revoir quand même, pour te parler.
"Ne me garde pas rancune pour cette violence que je t'ai faite ! J'ai tant souffert depuis un mois ! j'ai tant souffert par toi... et je ne t'en veux pas. Je t'appartiendrai encore au moment où je sentirai sur ma tempe le froid du revolver, comme je t'ai appartenu depuis le moment où je t'ai rencontrée. Vois-tu, juste avant de mourir, j'aperçois clairement la vérité qui se cachait de moi en pleine vie: je n'étais point fait pour les luttes où tu voulais m'entraîner. Tout ce que j'ai cru vaincre et chasser de moi me revient à présent et me ressaisit. J'étais fait pour t'aimer de tout mon coeur, fidèlement, toujours.
"Tu ne veux plus de moi; je gêne ta vie; eh bien ! pardonne-moi: je laisse ta route libre. Je ne te demande pas de me regretter, de me pleurer: pense seulement à moi avec amitié, plus tard, pour prix de ma prompte obéissance au dernier ordre que j'ai reçu de toi. Je ne te demande pas de m'aimer au delà de la mort: je sais que tu ne m'aimes plus. Je te supplie seulement de ne pas effacer de ta mémoire que tu m'as aimé. Je t'en supplie, rappelle-toi parfois, sans mauvaise rancune... Vois, je pars tout simplement, et j'ai tant souffert !
"Moi, le temps où tu m'as aimé fut à ce point toute ma vie et me comble le coeur si parfaitement que je ne m'irrite pas contre la Providence. Malgré mon agonie présente, je sais bien que j'aurai eu la vie plus belle, plus enviable. Maud chérie !... Rien n'effacera cela: tu m'as fait, à des minutes rares, l'abandon de toi-même, et tu as connu l'amour par moi ! Rien n'effacera cela; je me le redis à toute heure, et chaque fois cela me paraît si merveilleux et si adorable, que j'oublie de souffrir.
"Mais quand je pense que demain tu seras à un autre, qu'un autre te regardera et te touchera, la douleur d'une balle dans la tempe me semble aussitôt désirable. Voilà pourquoi je veux mourir, et j'embrasse la mort ardemment, malgré l'horreur de l'inconnu qui est au delà. Car cet au-delà, j'y crois, Maud: la croyance m'en est revenue avec tant d'autres, dans le bouleversement de ces temps-ci. Et j'y puisse le courage de te dire: nous nous sommes trompés, nous avons fait le mal, nous avons agi contre notre conscience. Nous avons mérité d'être punis. Je demande que la punition me frappe seul !
"Adieu, mon cher sphinx, cruel et bienfaisant: je meurs tout à toi... A l'heure où je me tuerai, tout à l'heure, je penserai à tes lèvres, à tes yeux, à l'odeur de tes cheveux et de tes bras, et je mourrai à toi, parmi toi, tout en toi. Je t'aime, je t'aime, je t'aime."
"JULIEN."
VI
L'automne commençait, de cette même année 1893, quand Paul Le Tessier se rendit à Vézeris, mandé par son frère pour y solliciter en son nom la main de Jeanne de Chantel. Hector était lui-même à Vézeris: c'était, depuis les événements du dernier printemps, le second séjour qu'il y faisait.
Paul arriva le matin, par un jour clair de septembre. On achevait les vendanges; à chaque tournant de route on croisait des chariots chargés de "comportes" pleines, traînés par deux boeufs conjugés.
Le domaine de Vézeris étend ses amples dépendances entre le village de ce nom, la rivière de la Vienne et les coteaux d'un petit affluent de cette rivière, qui traverse le parc du château. Celui-ci est une construction Louis XIII à deux étages, entourant une veste cour, où donne accès une porte plus ancienne, lourde comme une arche. L'habitation est en face, non sans allure avec ses toits d'ardoise largement débordants, son perron en trapèze, les baies à meneaux de la façade. A droite et à gauche sont les communs et les écuries.
Le sénateur fur reçu par Mme de Chantel dans le grand salon du rez-de-chaussée. Sous les hauts plafonds gris et blancs, parmi les images d'ancêtre authentiques, elle apparaissait vraiment dans son cadre, avec la grâce singulière et l'autorité que donne une longue ascendance d'aristocratie. Les deuils faisaient trêve: elle et Jeanne égayaient leur ajustement de quelques rubans, de quelques dentelles claires. Jeanne avait rapporté de Paris et, depuis, continué sous les conseils d'Hector les traditions d'un goût plus moderne, -- mais avec assez de mesure pour ne pas altérer ce que son fiancé appelait en souriant "son type de petite Vendéenne". Quant à Maxime, sa figure avait peu changé. Ses cheveux grisonnaient à peine, et l'on n'aurait su dire pourquoi il semblait plus vieux de dix années: à l'expression des yeux, peut-être, des lèvres, de ces plis du visage qui traduisent malgré nous, par leur orientation et leur profondeur, le sillon creusé par le chagrin.
Dès que le déjeuner fut terminé, on partit à pied pour visiter la propriété. Mme de Chantel resta à la maison, mais Jeanne accompagnait les trois hommes. Vêtue d'un costume de drap brun qui moulait sa taille étroite, coiffée d'un de ces petits chapeaux de paille à fond de toile cirée qui furent à la mode cette année-là, elle partait en avant, avec Maxime. Paul dit à son frère:
-- Elle a joliment embelli. L'as-tu transformée aussi au moral ?
-- Non, fit Hector en souriant. Je m'en garderai bien. C'est toujours la chère petite oie blanche qui m'a pris le coeur... avec un peu plus d'art pour arrange son plumage et un peu plus de passion, voilà tout. Et toi, mon pauvre ami, comment vont tes tendresses ?
Paul secoua tristement la tête:
-- Rien de nouveau... Une enfant butée à sa résistance... Rien ne peut l'en détourner. Insister ? je n'ose même pas trop, elle finirait par ne plus me recevoir. Oui, mon cher vieux. A quarante ans, je suis un homme qui tous les jours passe une heure ou deux avec une fille adorable qu'il aime, et qui l'aime, et dont il n'a jamais baisé que les joues et le front.
-- L'affaire de Suzanne est finie, pourtant, on n'en parle plus.
-- Elle est finie !... par l'hôpital où cette malheureuse achève de mourir.
Hector lui prit le bras et le serra affectueusement:
-- Aie confiance en l'avenir, va. Tout passe, tous s'oublie. Un jour, tu sauras gré à cette chère petite Etiennette de t'avoir résisté pour te donner une femme intacte, pour que ton mariage avec elle soit vraiment une date, ait vraiment un sens. Oh ! tu sais bien que je ne suis pas plus que toi entiché de respect convenu pour des institutions sociales que le temps modifie ou abolit. Mais, durant les années de transformation, les sages doivent se réserver un abri dans la morale traditionnelle. Les imprudents seuls déménagent sans avoir arrêté leur nouveau gîte.
Jeanne et Maxime avaient atteint une sorte de monticule boisé, et là, attendaient leurs hôtes. Quand ils furent tout proches, elle dit à Hector:
-- Montrez ceci en détail à M. Paul, afin qu'il aime mon pays.
Et ses yeux, illuminés de cette flamme incomparable qui est l'innocence amoureuse, disaient à Hector: "C'est à votre acquiescement que je tiens; de vous, mon seul maître, je veux que mon pays soit aimé."
Le site qu'ils avaient à leurs pieds, c'était un horizon de vaste plaines et de faibles coteaux, spécial au Poitou, dont le charme paisible ne se ressent qu'à la longue. Maxime le détaillait à Paul :
-- La rivière qui borde si joliment le coteau, tourne à angle droit devant ce petit village feuillu et riant: c'est un modeste affluent de la Vienne; il traverse le côté sud de notre propriété après ce coude. Et le petit village riant est un village historique, ravagé par la guerre et les sièges anglais, par les luttes du protestantisme. Je ne sais pourquoi, son nom n'est pas glorieux, cependant. C'est Azay-la-Bataille. Nous les visiterons.
-- Reste-t-il des débris des vieilles défenses ? demanda Paul.
-- Vous verrez... De grosses pierres méconnaissables. On ne sait plus.
Il parlait avec sérénité, sans joie, sans gaieté, ne riant jamais, rentré dans sa vie avec une telle volonté de silence sur le passé, qu'elle imposait la discrétion à ceux mêmes de sa famille. Jeanne, repartie en avant avec Paul Le Tessier, le lui avouait ingénument; ni elle ni sa mère n'avaient osé l'interroger, ni même lui faire entendre qu'elles devinaient les causes de son grand chagrin.
-- Nous avons quitté Paris désespérées; Maxime ne nous expliquait rien. C'est notre chef de famille, n'est-il pas vrai ? Il nous a commandé de rentrer à Vézeris, nous lui avons obéi. Oh ! nous avons passé de tristes moments... Comment cette femme a-t-elle pu faire souffrir un homme tel que Maxime, et qui l'aimait tant !
Après un silence, elle demanda:
-- Est-ce qu'_elle_ est mariée ?...
-- Non, répliqua Le Tessier... Peut-être un jour se mariera-t-elle. Mais pour le moment, elle est absente de Paris et elle n'est plus de la société. Il ne faut plus parler d'elle.
-- Ah ! fit Jeanne, sans rougir, car elle n'avait pas nettement compris.
Pourtant, ayant réfléchi quelques instants, elle ajouta:
-- Pauvre femme !
Ils atteignaient le village d'Azay. C'était l'heure du repos méridien des hommes et des femmes qui avaient travaillé à la vendange. Ils revenaient par bandes joyeuses, le sang de la vigne aux lèvres, en cette griserie particulière où la cueillette du raisin met les paysans.
Maxime, triste et paisible, contait l'histoire de l'endroit:
-- Ces grosses pierres sont tout ce qui demeure du château. La légende conte que mille hommes furent brûlés avec le donjon... Aujourd'hui, vous le voyez, il pousse des légumes autour de ces vestiges. Même la terre y est meilleure, peut-être à cause de l'effroyable charnier qui l'a fertilisée.
Un paysan passait, très vieux, la taille déviée par le travail du sillon, la face embrasée de soleil. Maxime l'appela:
-- N'est-ce pas, père Laurent, que la terre est bonne par ici, autour du château ?
-- Oh ! ben oui, m'sieu le comte, fit l'homme, ben meilleure. A cause de la bataille, sans doute, qu'y a eu là, aut'fois, _devant la Révolution_.
Il regardait d'un oeil envieux cette terre grasse et riche, enrichie, engraissée par du sang. La vaste étendue qui avait été le théâtre de ces tueries légendaires s'apaisait, retournée par la force des choses, par le voeu immanent de la nature, aux besognes régulières de l'année, aux semailles et aux récoltes, aux blés d'ambre, aux vignes pourprées; -- le petit village, une fois traversé par la guerre, rentrait d'année en année plus avant dans la tradition sans histoire, dans la vie qui n'a pas de nom.
Jeanne souriait à cette terre féconde, à ce soleil, à l'avenir, oubliant dans l'égoïsme de son propre bonheur, et les récentes misères de ceux qu'elle aimait et le passé tragique du pays natal.
Mais Paul et Hector, observant Maxime qui ne parlait plus, isolé par son rêve, devinèrent ce rêve: un instant, leur coeur fraternel battit à l'unisson du sien... Pourquoi, sur l'âme humaine dévastée, la vie ne fait-elle pas repousser aussi, par une infaillible loi, l'espoir, l'amour, les nouvelles moissons ?
_La Roche, 1893-1894_.