Les Demi-Vierges

Chapter 11

Chapter 113,761 wordsPublic domain

-- Je vais vous aider à vous déshabiller, mademoiselle... bien vite... Si le curé vous voyait comme cela...

Alors seulement Etiennette se rappela qu'elle était en toilette de bal. Elle défit vivement son corsage et sa robe et, restant en jupon, passa une matinée. Elle vint s'asseoir au pied du lit; elle attacha ses yeux aux paupières fermées et attendit. La garde s'était réinstallée sur la chaise longue; elle avait mâchonné quelque temps une tablette de chocolat, puis s'était endormie. Etiennette fut bien aise d'être seule à penser dans cette chambre d'agonie.

Car l'agonie commençait à travers le sommeil, le souffle s'accrochait péniblement aux bronches et à la gorge; crispée sur le drap, la main droite tentait de le ramener avec une débilité, une maladresse enfantines. Et les lèvres s'agitaient de plus en plus, s'essayaient à un discours indistinct et volubile. Que disaient-elles ? Des articulations de voix perçaient maintenant. Etiennette se prit à écouter. Peu à peu il lui sembla qu'elle comprenait; oui, bien sûr elle distinguait des mots... "argent... mort..." Ces lèvres tremblantes les répétaient parmi un bafouillage confus. Puis ce furent des moitiés de noms: "Etienne... Suz...", les noms de ses filles mêlés à des noms d'amants de jadis, "Maurice... Asq... Berly..." Puis une phrase vide de sens: "Elle n'a pas voulu... voulu dire pourquoi elle était partie..." De nouveau la voix charria des résidus de mots méconnaissables, longtemps, longtemps, combien de temps ? Etiennette souffrait de se sentir plutôt nerveuse qu'attendrie: "Je ne pleure pas, pourquoi ?... Cependant j'ai du chagrin..." Pour se forcer à pleurer, elle se replia sur soi-même. "Je vais être toute seule..." Certes, la pauvre Mathilde, depuis de mois, n'égayait point la maison. C'était pourtant la famille, la chair commune, la pensée qui vous a connue toute petite... "Seule... Je n'ai personne au monde..." Les larmes vinrent aussitôt à cet appel de l'égoïsme humain. "Qu'est-ce que je vais devenir ? Je n'ai personne au monde..." La figure, la voix de Paul Le Tessier traversèrent sa pensée: "Je voudrais qu'il fût là. Il allait venir, pourquoi ai-je refusé ?" Elle sentit bien que, sa mère une fois morte,elle se réfugierait dans les bras de cet ami, qu'il ferait d'elle ce qu'il lui plairait, pourvu qu'il la gardât, pourvu qu'il ne la laissât pas toute seule.

-- ... Oh ! les hommes, j'en ai assez !

Cette phrase, jaillie toute claire des lèvres de la mourante, parmi son balbutiement aussitôt recommencé, épouvanta Etiennette, comme si un mort ou un fantôme avait parlé auprès d'elle. Elle la connaissait bien, pourtant, l'exclamation familière de la pauvre Mathilde devant les déboires de sa vie d'entretenue ! C'était le dégoût du métier, l'horreur de la domestication du sexe, l'appel au chômage, à la grève... "Oh !les hommes, j'en ai assez !" A travers le vagissement indistinct de l'agonie, la phrase revenait maintenant abîmée, boiteuse, informe, mais reconnaissable pour Etiennette qui la guettait et, chaque fois, à la reconnaître, sentait une brûlure à son coeur: "Pourvu que la garde n'entende pas !" Etiennette écouta: la garde ronflait doucement. Alors la jeune fille se leva, elle murmura: "Maman..." en essayant de prendre cette main crispée qui s'agitait, et qu'elle lâcha aussitôt en étouffant un cri, car la main lui avait serré les doigts, entrant les ongles dans la peau. Et l'horrible phrase revenait toujours dans l'éboulis des syllabes: "Oh !... les hommes... j'en ai assez !"

A genoux près du lit, bouchant ses oreilles pour ne plus entendre, Etiennette se mit à prier... Prier ? Elle avait eu la piété de toutes, la piété facile et coquette des couvents, si vaine, si affleurante que l'homme le plus vaguement déiste est souvent plus près de la foi qu'une congréganiste à médaille. En deux ans, le souffle cruel de la réalité avait tout emporté, même les prières du matin et du soir, même les pratiques les moins gênantes. Le chagrin présent, l'effroi de l'isolement ressuscitèrent les pieuses paroles sur les lèvres de la jeune fille: "Je vous salue, Marie, pleine de grâce... Souvenez-vous, ô très miséricordieuse Vierge Marie..." et les gestes de piété se rapprirent d'eux-mêmes aux mains infidèles, le frappement de la poitrine, le baiser sur la croix du pouce et de l'index. Sainte piété, si précieuse que son plus faible écho console encore un misérable qui l'invoque !

Du bruit dans la chambre... Etiennette se redressa: un prêtre venait d'entrer, accompagné de Mme Gravier, et tandis que celle-ci, aidée de la garde, préparait les huiles pour les sacrements, ce prêtre s'approchait du lit, prenait la main, disait: "Ma chère fille, m'entendez-vous ?" Etiennette écouta avec le prêtre: elle perçut l'écho de l'horrible phrase reconnaissable pour elle seule: "Oh ! les hommes, j'en ai assez !"

-- On m'appelle bien tard, dit sévèrement le prêtre à la jeune fille.

Il était maigre et petit, avec des cheveux gris tout frisés, une soutane de fantaisie en cachemire fin.

-- Écartez-vous, dit-il encore à l'enfant tout en larmes.

Etiennette alla rejoindre au bout de la chambre la garde et Mme Verdier qui s'étaient agenouillées; elle-même s'agenouilla et essaya de prier. Le prêtre murmurait les paroles de l'onction: "_Misereatur tuî omnipotens Deus... Indulgentiam, absolutionem et remissionem peccatorum...-" Son oraison latine, sifflante et chantante, s'unissait maintenant au vagissement de l'agonisante de plus en plus rauque et indistinct, et pourtant Etiennette y distinguait toujours la même exclamation désespérée, que sa mère éructait maintenant coup sur coup, sans intervalle: "Oh ! les hommes... j'en ai assez !"

L'horrible mot, dont nul autre qu'elle ne connaîtrait le secret ! Comme cela cautérisait le coeur, et pour toujours ! Ah ! de cette vie-là, de l'esclavage abominable aboutissant à cette agonie, jamais, jamais pour elle-même ! L'alanguissement qui, tout à l'heure, s'était emparé de son coeur à songer combien elle serait seule désormais, se dissipa. "Jamais je ne dépendrai d'un homme, dussé-je être ouvrière, femme de chambre ou morte."

Ayant fini les onctions, le prêtre dit une courte prière au chevet de la mourante, puis il appela Etiennette et l'emmena dans le salon. Il lui parlait d'un ton sévère, comme irrité de la trouver si jolie dans ses larmes:

-- Votre mère avait-elle des habitudes religieuses, mon enfant ?

-- Mais... monsieur l'abbé... oui, je crois... Elle faisait ses prières matin et soir.

-- Elle ne fréquentait pas les sacrements ?

Etiennette hésita:

-- Je ne crois pas, dit-elle.

-- Il faut prier pour elle, mon enfant. Dieu est très miséricordieux, mais il n'accorde rien à qui ne demande rien.

Après un silence, il ajouta:

-- Avez-vous d'autre famille ?

Etiennette rougit si vivement que le prêtre comprit et pardonna le mensonge de sa réponse: "Non, monsieur," et il sembla même s'adoucir un peu.

-- Ma pauvre enfant ! murmura-t-il, que le bon Dieu vous ait en sa garde ! Vous voilà toute seule dans la vie... Si vous vous sentez le coeur trop gros ces jours-ci, venez rue de Turin; vous demanderez le P. de Rigny.

En balbutiant des remerciements, la jeune fille reconduisit le prêtre jusqu'à l'antichambre. Elle traversait de nouveau le salon quand elle entendit un grand cri; elle se précipita dans la chambre... Mme de Gravier et la garde étaient déjà agenouillées et récitaient le _De profundis_. Etiennette s'affaisa près d'elles et pleura, cette fois, du fond du coeur.

Elle resta ainsi jusqu'à ce que la voix de Mme Gravier lui dit à l'oreille:

-- Il faut vous étendre un peu, ma petite, ou vous prendriez mal, vous aussi.

Elle obéit machinalement. Quand elle fut debout, elle vit avec surprise qu'on avait tiré les rideaux des fenêtres. Il faisait dans la chambre un petit jour rose et gai de printemps. Mathilde, les yeux clos, avait repris dans la mort sa figure amicale des jours de santé.

Vers huit heures du matin, Etiennette, cédant aux instances de son obligeante voisine, buvait distraitement un peu de café sur un coin de table, dans la salle à manger, quand la petite bonne, Ursule, entra en annonçant confidentiellement:

-- C'est la "demoiselle". Elle est avec M. Paul.

La "demoiselle" était le nom dont Ursule désignait cette élégante et mystérieuse visiteuse qui, depuis deux mois, avait des rendez-vous assez fréquents dans l'ancienne chambre de Suzanne avec un élégant et mystérieux visiteur qu'Ursule nommait, aussi vaguement, le "monsieur".

Etiennette rougit au rappel de cette complaisance... Elle était gênée de revoir Maud à présent. Non, elle n'aurait plus permis cela. De l'événement, pourtant si prévu, de la mort de sa mère, il lui demeurait, en même temps qu'une résolution plus robuste de vivre honnête et indépendante, un renouveau de pudeur juvénile vis-à-vis des choses qu'elle avait jusqu'ici considérées comme inévitables, avec quoi son deuil la faisait rompre.

-- Qu'est-ce qu'il faut dire, mademoiselle ? demanda la petite bonne.

-- Dites que j'y vais.

Elle rejoignit Maud et Le Tessier. Tous deux l'embrassèrent tendrement sur ses larmes qui jaillissaient de nouveau.

-- Ma chérie !

-- Ma pauvre enfant !

Ils s'assirent, la tenant entre eux. Etiennette, par brèves réponses, racontait la nuit.

-- Et que vas-tu faire maintenant ? demanda Maud.

Elle eut un geste d'incertitude et de découragement.

-- Écoutez, ma chère enfant, dit Paul Le Tessier. Maud et moi, nous sommes d'avis que vous ne pouvez pas demeurer ici, dans cette maison vide, tout de suite après la mort de votre mère. Voici donc ce que je vous propose,d'accord avec elle et avec Mme de Rouvre... Oh ! soyez tranquille, reprit-il, répondant à un geste de refus qu'il devinait. Je ne vous offre aucune espèce de secours, bien que, vous le savez, je sois à votre disposition, comme pourrait l'être un frère aîné... Mme de Rouvre va venir pendant un mois s'installer à Chamblais, avec Maud et Jacqueline...

-- Oui, interrompit Maud. Tu devines pourquoi, n'est-ce pas ? Il n'y a pas d'autre moyen, je crois, de calmer la jalousie de qui tu sais. Et puis, du reste, j'ai horreur de Paris... Veux-tu venir avec nous ? C'est maman et moi qui t'invitons; aucune raison de refuser.

Etiennette ne répondit pas tout de suite. Sa logique de fille raisonnable et expérimentée lui disait: "Décidément, Paul songe à m'épouser... Et Maud a peur de Suberceaux si elle reste à Paris. Cette combinaison arrange tout le monde. N'importe, c'est bien de m'avoir fait une part dans leurs projets."

Elle embrassa Maud:

-- J'accepte, ma chérie, et je te remercie.

Et comme Paul à son tour l'embrassait, elle se sentit soudainement si réconfortée par cette étreinte qu'elle pensa, plus tendrement que jamais: "Il m'aime bien... C'est bon d'être aimée ! Cher ami !"

IV

Julien de Suberceaux avait quitté le bal au moment où, le cotillon fini, on commençait à installer les tables du souper. Telle était la volonté de Maud qui lui avait jeté à l'oreille cet ordre bref: "Rentrez chez vous le plus tôt possible. Je ne tarderai pas..." Elle savait bien qu'avec une telle promesse, il obéirait.

Il regagna son logis à pied, le long des grandes avenues paisibles à cette heure matinale comme les allées d'un parc. Sur le fond de noire amertume dont la nuit, passée si près et si loin de Maud, avait empli son coeur, la radieuse aurore faisait jouer sa gaieté victorieuse. Quel homme jeune, aimant une femme et s'en sachant aimé, peut rester triste en face d'un beau matin de printemps ? Puis il pensait: "Elle va venir..." et trop d'émoi toujours tressaillait à cette pensée dans son coeur, dans sa chair, pour qu'il pût vraiment rêver à autre chose qu'à sa prochaine venue.

Rue de la Baume, dans le petit hôtel recueilli, aux jalousies closes, aux rideaux tirés, aux escaliers silencieux veillés par des lampes voilées, il retrouva la nuit, alourdie par le sommeil matinal des riches. C'était la nuit aussi dans son appartement: il dut réveiller son valet de chambre roulé dans une couverture, sur le canapé de l'antichambre.

-- Allumez le gaz dans mon cabinet de toilette, Constant; mettez de l'eau chaude, préparez le tub.

-- Est-ce que Monsieur va se coucher ?

-- Non... Je ne sais pas... Enfin, faites ce que je vous dis.

Constant, ayant reçu la canne, la pelisse et le chapeau de son maître, le précédait dans le salon éclairé par la braise d'un feu dormant, et se disposait à ouvrir les fenêtres.

-- Qu'est-ce que vous faites ?

-- J'ouvre, monsieur...

-- Non. N'ouvrez nulle part... Allumez les lampes ici aussi...

Cette ouate d'ombre recueillie où il trouvait son _home_ l'avait caressé. Il voulait y demeurer jusqu'à la venue de l'Aimée. Quelques minutes plus tard, il fut seul dans son cabinet de toilette. Jamais il ne se faisait aider par Constant: il avait cette horreur instinctive du contact des hommes sur la peau nue, cette bizarre pudeur d'être vu par eux et de les voir qui caractérise ceux pour qui la Femme est le tout de la vie. D'un seul corps masculin il aimait contempler les lignes harmonieuses, la pâleur ambrée, les mouvements souples, et ce corps, c'était celui qu'en ce moment reflétait, sous la pluie d'un arrosage tiède, le grand panneau de glace occupant tout un côté du cabinet de toilette: c'était le sien.

Il soignait ce corps minutieusement, culte raffiné du soi physique, dont la vue ou le récit exaspère les autres hommes, leur apparaît comme une marque d'infirmité virile, ce qui est loin d'être vrai: le goût de la beauté et le souci de la force s'unissent le plus souvent. Tel Julien. L'attirail quasi chirurgical de limes, de pinces, de ciseaux, de brosses en crin, en peau, en velours, de peignes d'écaille chiffrés d'or, qui s'étalait sur deux tables; l'appareil compliqué d'hydrothérapie élégante, dont les nickels et les cuivres étincelaient sous le feu nu du gaz, la finesse brodée du linge multicolore, depuis le peignoir jusqu'aux serviettes à ongles; l'innombrable quantité de flacons de cristal taillé, capsulés de vieil argent, tout cet arsenal dont l'objet était le soin d'un corps masculin, eût donné matière à bien des quolibets, et fait dire à bien des hommes: "Quelle femmelette !" Au vrai, nul n'était plus exercé à tous les sports que cette femmelette, nul n'était plus brave devant un pistolet ou une épée. Arrogant et provocant avec les hommes, c'était justement les femmes qui le maîtrisaient et le menaient à leur gré.

En chemise de soie sous le complet de laine des Pyrénées, il traversait la chambre à coucher, regagnant le salon; il se baissa pour saisir une des haltères disposées au pied du lit, les manoeuvra avec une régularité de professionnel et, satisfai du jeu souple des muscles, rentra dans le salon. Les lampes allumées y éclairaient l'amoncellement des bibelots, des sièges, des tentures. Julien regarda sa montre: huit heures cinq. Il sonna Constant.

-- Monsieur ?

-- Constant, _madame_ va venir tout à l'heure. Vous préparerez le samovar et des gâteaux dans la salle à manger. Puis vous remonterez dans votre chambre, vous y resterez jusqu'à ce que je sonne.

Constant salua et sortit. Resté seul, Julien disposa des coussins en oreillers à la tête du canapé, s'allongea et rêva...

"Elle va venir..." Il essayait de se la représenter, tout à l'heure, soulevant la grande verdure qui drapait la porte... Mais non, ce n'était plus ainsi qu'il la voyait... Trois étages d'une maison douteuse, rue de Berne, l'antichambre de la salle à manger de l'appartement d'Etiennette, puis leur nid, l'ancienne chambre de Suzon si personnellement arrangée par Maud. Entre le départ et le retour de Chantel, il l'avait vue là presque régulièrement un jour sur deux, parfois deux jours de suite, Maud ayant compris qu'elle le tenait ainsi dans le plus étroit esclavage, prise elle-même, du reste, insensiblement au besoin des caresses. Sa maîtresse ? Non pas. Une sorte de fétichisme de loyauté, comme en nourrissent toutes les âmes un peu hautes en lutte théorique avec l'ordre social, lui faisait réserver jalousement le suprême baiser pour l'homme qui allait lui donner son nom et sa fortune. Dans l'orgueil de sa supériorité, elle pensait: "Il restera encore mon débiteur après !..." Leurs caresses singulières, point rares pourtant dans une société décrépite où les moeurs et les doctrines se contredisent tout en proclamant l'accord, avaient pour ainsi dire pris au rebours le procédé de l'amour humain, et vraiment ce pèlerinage était si passionné qu'ils oubliaient sincèrement et ne souhaitaient point l'arrivée. Qu'importait à son amant ? Il pensait chaque fois obtenir d'elle le don complet d'elle-même, et chaque fois elle le laissait grisé et satisfait de ce qu'il avait reçu. Ainsi les mois février et de mars, il avait vécu dans une sorte d'ébriété amoureuse qui lui ôtait jusqu'au souci du lendemain.

Étendu, les yeux fermés, il continuait maintenant ce rêve, glissé peu à peu au sommeil... Les voluptueuses évocation se mêlaient, s'enchevêtraient dans les mauvais ressouvenirs, des morsures de jalousie le tenaillaient, un poids lui opprimait le coeur, un poids de rancune, de mélancolie. Vivre sans elle ? non !... plus, plus jamais... Plutôt ne plus vivre... plus voir le soleil... de claires matinées... de jours de neige... de soirs illuminés de Paris... Tout se brouillait, se confondait... Il plongeait dans la grande nuit incertaine où les désespérés cherchent l'oubli de l'insupportable, et cette nuit vide, hélas ! était encore pesante à son coeur endolori... Puis, comme si, ayant touché le fond de l'abîme, il remontait lentement vers la clarté de la vie, son coeur peu à peu s'allégea, une vapeur d'alanguissement l'enveloppa, son cerveau, tout son corps s'imprégnèrent d'un bien-être grandissant, délicieux... Il entr'ouvrit les yeux, le rêve s'était fait chair: Maud était debout près de lui, ses doigts nus posés sur son front.

Il se redressa:

-- Oh ! c'est vous... Pardonnez-moi !... Je me suis étendu là et je crois que j'ai dormi. Mais je vous pressentais dans mon sommeil et cela me faisait tant de bien !

-- J'ai deviné, répondit-elle. Vous aviez de mauvais songes, car votre figure était toute contractée... J'ai mis mon doigt sur votre front et j'ai conduit votre rêve où j'ai voulu... à moi !

Elle fit descendre sur ce front la fraîcheur de ses lèvres, puis échappant à l'embrassement qu'il cherchait:

-- Mais pourquoi tout est-il fermé ici ?... Savez-vous qu'il est neuf heures passées ? Ouvrez-moi vite ces fenêtres.

-- Oh ! Maud ! pria l'amant... J'aime tant cette nuit...

-- Non ! non ! ouvrez... Ne voyez-vous pas, ajouta-t-elle en souriant, que je suis vêtue pour l'heure qu'il est ?

Son enjouement cachait une gêne réelle à se trouver, dans ce décor de soir, habillée pour la sortie du matin: jupe droite en grosse cheviotte bleue, cerclée de velours, boléro pareil sur une chemisette de satin, et coiffée d'une toque d'astrakan bleu à voilette blanche.

Julien obéit à regret. Il ouvrit les deux fenêtres, poussa les persiennes, tandis que Maud tournait la clef des lampes. Le jour entra, clair et bleu, chassant la vapeur de mystère, l'air d'apparition qui flottait autour des globes.

-- Bon, fit Maud. Maintenant asseyez-vous près de moi. J'ai un tas de choses à vous raconter. D'abord Mathilde est morte.

-- Ah ! fit Suberceaux, c'est ennuyeux. Nous ne pourrons plus...

-- Elle est morte ce matin, vers sept heures; elle avait déjà perdu connaissance quand on est venu chercher Etiennette. Nous sommes arrivés vers huit heures, Paul Le Tessier et moi; le brave Paul était aussi troublé que si la mort de Mathilde l'eût fait veuf.

Julien, hanté par son unique souci, demanda:

-- Alors... nous nous verrons ici ? ou bien faut-il que je cherche un autre endroit ?

-- Quel enfant ! interrompit Maud en lui tendant à baiser son poignet nu. On ne peut pas vous parler sérieusement. Vous ne m'écoutez pas...

Et, après un temps de silence où elle ne regarda pas les yeux de son amant, elle ajouta, d'un ton lassé qui ne lui était pas habituel:

-- Soyez bon pour moi ! Si vous saviez comme je suis nerveuse aujourd'hui !

Elle appuya sa tête sur la poitrine de Julien et, rendue plus femme, plus caressante par la pensée du chagrin qu'elle allait causer à cet ami irrésolu, elle entr'ouvrit la soie de la chemise et posa ses lèvres sur la place du coeur. Ils s'alanguissaient tous les deux.

-- Viens ! implora-t-il.

-- Non. Ce matin, je suis ici pour parler de choses graves. Vous devinez ce que c'est ? J'ai autorisé M. de Chantel à venir, cette après-midi, demander ma main.

-- Ah ! fit Julien.

Il s'étonna de ne pas souffrir, et Maud aussi fut surprise de le voir si calme. Elle poursuivit:

-- Il nous semble, à lui et à moi, qu'il vaut mieux, la chose une fois décidée, la terminer le plus tôt possible. Nous nous marierons certainement avant la fin d'avril.

Lentement, Julien sentait sourdre une angoisse: cela n'était presque rien encore, mais cela grandissait, grandissait. Il ne répondit pas. Maud continua:

-- Jusque-là, vous comprenez, je dois me garder des curiosités, des malveillances d'amies: ce mariage enrage trop d'envieuses ! Maxime ne connaît personne et ne se soucie de voir que moi: aucun péril à ce qu'il demeure à Paris. Mais moi, avec maman et Jacqueline, j'irai passer ce mois à Chamblais... Oh ! je viendrai presque tous les jours, tu comprends, poursuivit-elle en prenant les mains de Julien... le trousseau... les toilettes... l'installation. Seulement, j'habiterai officiellement Chamblais, où Etiennette restera avec nous pendant les premières semaines de son deuil. Nous y serons chez nous, les Le Tessier n'y viendront qu'en visiteurs. Je trouve cette combinaison excellente... Mais qu'est-ce que tu as ?

Julien s'était levé aux derniers mots, et, toujours silencieux, se promenait maintenant à pas irréguliers dans la pièce. L'angoisse montait à sa gorge, lui obstruait la respiration à l'étouffer. Il revint s'arrêter devant Maud.

-- Alors... c'est fait ?

-- Oui, en principe, c'est fait. Je ne pense pas que cela te surprenne ?

Elle lui dit cela hardiment, les yeux dans les yeux, en cette attitude redressée qu'elle prenait contre toute entrave à ses décisions.

Mais lui ne résistait pas. Il s'était assis sur le coin de la table, morne, accablé. Elle le guetta quelque temps, parée à la défense. Puis, comme il ne disait rien, ne bougeait pas, elle voulut, comme tant de fois, ressusciter son courage. S'approchant de lui, elle lui dit à voix basse:

-- Sois fort. Je n'aime que toi.

Il ne l'entendit pas, sans doute, abîmé dans ses pensées. Il balbutia:

-- Ce n'est pas possible !...

L'horrible angoisse lui avait poignardé le coeur: et, pour la première fois, le mariage de cette femme, chair de sa chair, avec un autre homme, et consenti par lui, lui apparut chose hors nature, monstrueuse, pas vraie.

-- Qu'est-ce que tu veux dire ? demanda Maud.

Il répéta:

-- Ce n'est pas possible... Nous ne ferons pas cela !

Il passa sa main sur son front, écartant ce voile de cauchemar.

-- Ce n'est pas possible, répéta-t-il une troisième fois d'une voix sans accent qui ne signifiait ni l'ordre ni la prière: l'expression d'une évidence seulement. Voyons, Maud, je t'aime... Je n'ai que toi au monde... et tu m'aimes... Je suis sûr que tu m'aimes... Et moi, je suis ta chose, je suis tout à toi... je ne suis qu'à toi... je ne peux vivre hors de toi... Nous sommes des fous... nous nous trompons.

Maud, presque durement, lui répondit:

-- Je ne suis pas folle, moi. C'est toi qui divagues.

-- Mais comprends donc, reprit Julien, que ce que tu vas donner à un autre, c'est tout de même ce qu'il y a de plus précieux... Tu seras sa _femme_, malgré tout... Tu m'as accordé juste de quoi désirer ce que tu lui donnes. Et puisque tu m'aimes, il faut m'appartenir. Je vois cela clair, clair... comme le jour qu'il fait.

Et se rapprochant d'elle, plus pressant: