Les Crimes De L Amour Precede D Un Avant Propos Suivi Des Idees
Chapter 9
»Voici maintenant ce qui concerne la comédie. Je vous envoie franc de port deux exemplaires d'une comédie que je viens de faire représenter à Versailles, et qui, j'ose le dire, a eu le plus grand succès. Je remplissais moi-même dedans le rôle de Fabrice. L'un de ces exemplaires est pour vous; je vais vous dire l'usage que je vous prie de faire de l'autre.»
«Je vous prie de le présenter au chef de votre meilleure troupe, et de lui dire que vous êtes chargé de la part de l'auteur de lui proposer la représentation de cet ouvrage. Vous lui direz que s'ils veulent, je remplirai le même rôle que j'ai joué à Versailles (celui de Fabrice), mais que de toute façon je m'engage à aller moi-même le leur faire répéter.»
«J'ai l'honneur de vous remercier et de vous saluer de tout mon coeur.»
«10 pluviôse an VI, Versailles.»
Les catalogues de quelques collections d'autographes livrées à Paris aux enchères publiques offrent divers manuscrits de Sade. Voici quelques indications en ce genre, et elles sont loin d'être complètes:
Vente 15 février 1864, nº 450. Fragment d'une correspondance entre Phonoé et Zénocrate, 4 pages in-4º.
Vente 16 février 1859. Lettre signée Sade, _auteur d'Aline et Valcour_, au citoyen Coste, artiste du théâtre Ribié. Elle est relative à une pièce qu'il veut faire représenter.
Vente 8 avril 1844, nº 446. Lettre adressée au ministre de l'intérieur, datée de Pélagie, 5 nivôse an X:
«Détenu depuis neuf mois à Pélagie comme prévenu d'avoir fait le livre de _Justine_, qui pourtant n'émanait jamais de moi, je souffre et ne dis mot, comptant chaque jour sur la justice du gouvernement; mais lorsque des méchants, désespérés de mon silence et de ma résignation, cherchent à me nuire par tous les moyens possibles, je les démasque.»
Il se plaint ensuite d'un prisonnier qui lui a volé des poésies pour les faire imprimer, et comme, dans ce volume, il y en a contre le premier consul, il s'élève avec force contre cette publication, et il proteste de son attachement inviolable aux principes républicains.
Vente 23 mars 1848, nº 579. Lettre écrite au gouverneur du château de Vincennes, où Sade venait d'être enfermé. Ce qu'il désire le plus ardemment est de revoir sa femme; c'est une grâce qu'il ose demander à genoux, les larmes aux yeux. «Donnez-moi la douceur de me réconcilier avec une personne qui m'est si chère et que j'ai eu la faiblesse d'offenser si grièvement.... Je vous en supplie, Monsieur, ne me refusez pas de voir la personne la plus chère que j'aie au monde. Si elle avait l'honneur d'être connue de vous, vous verriez que sa conversation, bien plus que tout est capable de mettre dans le bon chemin un malheureux qui est au désespoir de s'en être écarté.»
Vente Fossé-d'Arcosse, 1861, nº 1003. Lettre, 6 pluviôse an VI, adressée à un négociant de Lyon, pour des intérêts particuliers, et trois fragments autographes formant 6 pages in-4º. Ils paraissent se rapporter, soit au journal de sa détention à la Bastille et à Vincennes, soit à ses mémoires.... «Temps divisé en 12 parties, supposition; la première division de 33, sans air, ni lettre, ni encre, ni quoi que ce soit au monde... La seconde de 34, une heure de promenade et permission d'écrire, une seule fois par semaine.»
Nous trouvons au catalogue de la vente du comte de H., par M. Charavay, avril 1864, nº 637, un extrait d'une lettre intéressante; elle est datée de Paris du 5 ventôse an III et adressée au représentant Rabaut Saint-Étienne avec renvoi de ce dernier et une recommandation de Bernard Saint-Afrique:
«Ayant perdu toutes ses propriétés littéraires à la prise de la Bastille et ses biens venant d'être saccagés par les brigands de Marseille, il se trouve hors d'état d'exister, et il demande un emploi de bibliothécaire ou de conservateur d'un Museum. On ne doit pas douter que les effets de ma reconnaissance ne raniment alors dans mon coeur toutes les vertus qui caractérisent un républicain.»
Divers auteurs se sont occupés de Sade; nous nous bornerons à en signaler quelques-uns:
Le poète Despaze (mort en 1814) l'a mentionné dans une de ses satires; il le montre comme proclamant ses affreux principes:
«Si votre soeur vous plaît, oubliez tout le reste; Savourez avec joie les douceurs de l'inceste; Servez-vous du poison, et du fer et du feu; «La vertu n'est qu'un nom, le vice n'est qu'un jeu.» Telle est, de point en point, son infâme doctrine. L'ami de la morale, en parcourant _Justine_, Noir roman que l'enfer semble avoir inventé, Se trouble, et malgré lui demande, épouvanté, Comment le monstre affreux qui traça ces peintures, Ne l'a pas expié dans l'horreur des tortures?»
Un article de M. Jules Janin, inséré d'abord dans la _Revue de Paris_, est reproduit dans les _Catacombes_ (6 vol. in-18) de cet écrivain spirituel et aimé du public. Ce morceau est écrit avec la verve, avec le brillant éclat de style qui caractérise toutes les productions du célèbre feuilletonniste des _Débats_; il ne faut pas lui demander une exactitude bien rigoureuse. Nous reproduirons quelques passages de cette notice:
«Voulez-vous que je vous fasse l'analyse du livre de Sade? Ce ne sont que cadavres sanglants, enfants arrachés aux bras de leurs mères, jeunes femmes qu'on égorge à la fin d'une orgie; coupes remplies de sang et de vin, tortures inouïes. On allume des chaudières, on dresse des chevalets, on dépouille des hommes de leur peau fumante; on crie, on jure, on blasphème, on se mord, on s'arrache le coeur de la poitrine, et cela pendant douze ou quinze volumes sans fin, et cela à chaque page, à chaque ligne, toujours. Oh! quel infatigable scélérat! Dans son premier livre (_Justine_), il nous montre une pauvre fille aux abois, perdue, abîmée, accablée de coups, conduite par des monstres de souterrain en souterrain, de cimetière en cimetière, battue, brisée, dévorée à mort, flétrie, écrasée... Quant l'auteur est à bout de crimes, quand il n'en peut plus d'incestes et de monstruosités, quand il est là, haletant sur les cadavres qu'il a poignardés et violés, quand il n'y a pas une église qu'il n'ait souillée, pas un enfant qu'il n'ait immolé à sa rage, pas une pensée morale sur laquelle il n'ait jeté les immondices de ses idées et de sa parole, cet homme s'arrête enfin, il se regarde, il se sourit à lui-même, il ne se fait pas peur. Au contraire, le voilà qui se complaît dans son oeuvre, et comme il trouve qu'à son oeuvre, toute abominable qu'il l'a faite, il manque encore quelque chose, voilà ce damné qui s'amuse à illustrer son livre, et qui dessine sa pensée, et qui accompagne de gravures dignes de ce livre, ce livre digne de ces gravures. À peine ce roman est-il achevé que voilà son exécrable auteur qui, en le relisant, se dit à lui-même qu'il est resté bien au-dessous de ce qu'il pouvait faire; et, sur-le-champ, il recommence de plus belle... Croyez-moi, qui que vous soyez, ne touchez pas à ces livres. Quant à ceux qui les pourraient lire par plaisir, ceux-là ne les lisent pas; ils sont au bagne ou à Charenton.»
M. Frédéric Soulié, dans les _Mémoires du Diable_, a dit en passant un mot des écrits de Sade: «Immonde assemblage de toutes les ordures et de tous les crimes.»
Charles Nodier raconte dans ses _Souvenirs_, qu'ayant été arrêté et enfermé au Temple, le hasard lui donna le marquis pour l'un des compagnons de la première nuit de sa captivité; mais chacun sait que l'imagination joue le plus grand rôle dans les récits du spirituel académicien, et nous pouvons regarder comme certain que cette rencontre n'a jamais eu lieu. Voici d'ailleurs le récit de Nodier:
«Je ne remarquai d'abord en lui qu'une obésité énorme qui gênait assez ses mouvements pour l'empêcher de déployer un reste de grâce et d'élégance dont on retrouvait des traces dans l'ensemble de ses manières et de son langage. Ses yeux, fatigués conservaient cependant je ne sais quoi de brillant et de fin qui s'y ranimait de temps à autre comme une étincelle expirante sur un charbon éteint. Ce n'était pas un conspirateur, et personne ne pouvait l'accuser d'avoir pris part aux affaires politiques. Comme ses attaques ne s'étaient jamais adressées qu'à deux puissances sociales d'une assez grande importance, mais dont la stabilité entre pour fort peu de chose dans les instructions secrètes de la police, c'est-à-dire la religion et la morale, l'autorité venait de lui faire une grande part d'indulgence. Il était envoyé aux bords des belles eaux de Charenton, relégué sous ses riches ombrages, et il s'évada quand il voulut. Nous apprîmes quelques mois plus tard, en prison, que M. de Sade s'était sauvé.
«Je n'ai point d'idée nette de ce qu'il a écrit. J'ai aperçu ces livres-là; je les ai retournés plutôt que feuilletés, pour voir de droite à gauche si le crime filtrait partout. J'ai conservé de ces monstrueuses turpitudes une impression vague d'étonnement et d'horreur; mais il y a une grande question de droit politique à placer à côté de ce grand intérêt de la société, si cruellement outragée dans un ouvrage dont le titre même est devenu obscène. Ce de Sade est le prototype des victimes _extra_-judiciaires de la haute police du Consulat et de l'Empire. On ne sut comment soumettre aux tribunaux, à leurs formes politiques et à leurs débats spectaculeux un délit qui offensait tellement la pudeur morale de la société toute entière, qu'on pouvait à peine le caractériser sans danger, et il est vrai de dire que les matériaux de cette hideuse procédure étaient plus repoussants à explorer que le haillon sanglant et le lambeau de chair meurtrie qui décèlent un assassinat. Ce fut un corps non judiciaire, le Conseil d'État, je crois, qui prononça contre l'accusé la détention perpétuelle, et l'arbitraire ne manqua pas d'occasion pour se fonder, comme on dirait aujourd'hui, sur ce précédent arbitraire. Je n'examine pas le fond de la question. Il y a des cas où la publicité est peut-être plus funeste que l'attentat, mais il faudrait alors un code réservé pour des cas réservés.»
«J'ai dit que ce prisonnier ne fit que passer sous mes yeux. Je me souviens seulement qu'il était poli jusqu'à l'obséquiosité, affable jusqu'à l'onction et qu'il parlait respectueusement de tout ce qu'on respecte.»
On lit dans la _Nouvelle Biographie générale_: «Sade conserva jusqu'à sa mort ses goûts et ses habitudes ignobles. Se promenait-il dans la cour, il traçait sur le sable des figures obscènes. Venait-on le visiter, sa première parole était une ordure, et cela avec une voix très-douce, avec des cheveux blancs très-beaux, avec l'air le plus aimable, avec une admirable politesse. C'était un vieillard robuste et sans infirmités.»
Il est question du marquis dans la _Gazette noire par un homme qui n'est pas blanc_, libellé attribué à Thevenot de Morandu.
Lalande, l'auteur du _Dictionnaire des Athées_, s'exprime ainsi, _Supplément_ page 84:
«Je voudrais pouvoir citer M. Sade; il a bien assez d'esprit, de raisonnement, d'érudition, mais ses infâmes écrits le font rejeter d'une secte (athéiste) où l'on ne parle que de vertu.»
Il paraît que dans sa jeunesse Sade était possesseur d'un physique séduisant: «il avait la figure ronde, les yeux bleus, les cheveux blonds et frisés. C'était ce qu'on appelle un joli homme.» (Paul Lacroix.)
Un auteur allemand qui a pris la peine de donner une analyse abrégée de _Justine_ et de _Juliette_, imprimée en 1874 (in-12º, 166 p.) s'exprime ainsi:
«Sa figure était charmante et lorsqu'il n'était qu'un enfant, toutes les dames qui le rencontraient s'arrêtaient pour le regarder. Il mettait dans ses moindres mouvements une grâce parfaite, et sa voix harmonieuse pénétrait jusqu'au fond du coeur de toutes les femmes. Dès sa première jeunesse, il se livra aux lectures les plus étendues, et il conçut un système basé sur les principes de l'épicuréisme; il ne négliga point les beaux-arts; il était excellent musicien, danseur habile, fort à l'escrime, et il consacra quelques moments à la sculpture. Amateur fervent de la peinture, il passait des journées entières dans les galeries de tableaux et surtout dans celle du Louvre[18].» Tout cela est de la fantaisie.
Parmi les auteurs qui ont parlé de Sade, on peut signaler Mercier, _Nouveau Tableau de Paris_ et Arsène Houssaye, _Notre-Dame de Thermidor_, ainsi que Michelet, _Histoire de la Révolution_ tome VI chap. 7, les Moeurs en 94, de Maxime Du Camp (_Paris, sa vie et ses organes_ t. V. _les Prisons_.)
Nous avons sous les yeux un _Catalogue de livres rares et curieux_. (Milan Dumolard frères, 1880, 8º, 427 p.) rédigé par M. Jacques Piazzoli; il y est question de Sade, p. 394-396, «l'un des fous les plus extraordinaires et en même temps les plus repoussants.» Après avoir indiquée divers ouvrages où il est fait mention du marquis M. Piazzoli ajoute: «Si le temps nous le permettra (_sic_) nous publierons un (_sic_) étude physiologique (_sic_) sur cet homme et ses ouvrages.»
Quand à la réimpression faite en 1834 (Paris marchand de nouveautés), in-12 de la notice de Jules Janin et de celle du bibliophile Jacob, M. Piazzoli regarde l'une comme sans valeur, l'autre comme incomplète. La bibliographie jointe à ce petit volume est très inexacte, le portrait est de fantaisie.
Un écrivain français, établi en Allemagne et auquel on doit des écrits remarquables. Ch. de Villers (voir l'article intéressant que lui a consacré la _Biographie Universelle_) inséré en 1797, dans le _Spectatus du Nord_. (journal imprimé à Hambourg) une lettre sur _Justine_; ce morceau enfoui dans une publication fort oubliée, a été exhumé et reproduit à Paris. (J. Baur. in-16. 37 pages 150 ex.) avec un avant-propos signé A. P.-M. (Auguste Poulet-Malassis).
Circonstance notable: cette lettre est adressée à une dame qui avait ordonné à Villers de lire l'oeuvre de Sade et de lui en rendre compte.
«Vingt fois le dégoût et l'indignation m'ont fait tomber le livre des mains; sa trop grande célébrité me l'a toujours fait reprendre.
«Il était réservé à notre siècle de le reproduire, et il ne pouvait être conçu qu'au milieu des barbaries et des sanglantes convulsions qui ont déchiré la France.»
«Ce roman n'inspire même pas cet intérêt que l'esprit sait répandre quelquefois sur les mauvaises moeurs; il blesse également à chaque page la vraisemblance, le sens commun et la délicatesse même des libertins; il est plat et bête à force d'exagérations ridicules et de choses contre nature; on est plus pressé de le quitter qu'on n'a été de le prendre.
«Diriez-vous bien cependant que peu d'ouvrages ont eu autant d'éditions que cette misérable _Justine_? Que penser d'un temps où il s'est trouvé un écrivain pour composer un tel roman, un libraire pour le débiter et un public pour l'acheter?»
Villers ajoute que le docteur Meyer, dans ses _Fragments de Paris_, attribue _Justine_ à l'auteur des _Liaisons dangereuses_; c'est une erreur qu'il serait superflu de relever. L'ouvrage de Choderlos de Laclos a été d'ailleurs signalé dès 1836, par Charles Nodier, dans le _Bulletin du bibliophile_, comme «diffamant la nature humaine et comme ne méritant pas plus de commentaire que les hideuses spinthrées d'un émule effronté de Laclos, M. de Sade qui emporte sur lui le prix dégoûtant du cynisme et non celui de la corruption.»
[Note 15: Les _Mémoires_ de Tilly ont été publiés en 1828, 3 volumes in-8º. Ils offrent un tableau frappant de la corruption qui régnait alors dans certaines classes de la société française. M. de Lescure a dit avec raison que Tilly, type exact et effroyablement réussi de l'homme à tempérament du dix-huitième siècle, portait jusqu'en son abîme de corruption une sorte d'intrépidité héroïque.]
[Note 16: Charles Nodier a apprécié sévèrement ce livre célèbre dans une notice _Sur quelques livres satyriques et sur leur clef_, notice égarée en 1834 dans un cahier du _Bulletin du Bibliophile_ et que peu de personnes possèdent aujourd'hui: «Laclos a été le Pétrone d'une époque moins littéraire et plus dépravée que l'époque où vécut Pétrone. Puisque les _Liaisons dangereuses_ passent encore pour un ouvrage remarquable dans quelques mauvais esprits, il faut bien en dire quelque chose, et je ne sais jusqu'à quel point j'en ai le droit, car il m'a été impossible de les lire jusqu'à la fin. Peinture de moeurs, si l'on veut, mais de moeurs tellement exceptionnelles qu'on aurait pu se dispenser de les peindre sans laisser une lacune sensible dans l'histoire honteuse de nos travers; oeuvre de style, si l'on veut, mais d'un style si affecté, si maniéré, si faux, qu'il révèle tout au plus dans son auteur ce qu'il fallait de vide dans le coeur et d'aptitude au jargon pour en faire le Lycophron des ruelles: voilà les _Liaisons dangereuses_. Ce livre a aussi sa clef ou plutôt il en a dix. Je ne crois pas avoir traversé une ville principale de nos provinces où l'on ne me montrât du doigt, dans ma jeunesse, un des héros impurs et pervers de ce _Satyricon_ de garnison, dont l'ennui, plus puissant que la décence et le goût, devrait dès longtemps avoir fait justice. On laissera sans doute au rebut ces clefs diffamatoires d'un ouvrage qui diffame la nature humaine et qui ne mérite pas plus de commentaires que les hideuses spinthries d'un émule effronté de M. Laclos, M. de Sade, qui emporte sur lui le prix dégoûtant du cynisme et non de la corruption.»]
[Note 17: Il y avait des liens de parenté entre Sade et Mirabeau.]
[Note 18: "Von so aussergewohlicher Schonheit dass alle Damen" etc.]
LE
MARQUIS DE SADE
II
SES ÉCRITS
Après avoir donné sur la vie de Sade quelques détails que nous avons tenu à ne pas trop développer, il reste à parler de ses écrits. Entreprise difficile, mais que nous accomplirons avec tous les ménagements qu'elle réclame.
La _Biographie universelle_ entre à l'égard des ouvrages de Sade dans des détails étendus.
L'article qui se trouve dans la _France littéraire_ de Quérard (VIII, 303) n'apprend rien de neuf; il est en grande partie emprunté à la _Biographie universelle_.
Ersch dans sa _France littéraire_ se borne à mentionner _Aline et Valcour_ et les _Crimes de l'Amour_.
Commençons par les productions dramatiques. Le marquis aima constamment la comédie de société, et il se plaisait à faire jouer des pièces qui restaient d'ailleurs au-dessous du médiocre.
Il existe un drame en prose et en trois actes, imprimé à Versailles, l'an VIII, in-8º; l'auteur ne se désigne que sous les initiales de ses prénoms et de son nom. Cette production a pour titre: _Oxtiren, ou les Malheurs du libertinage_, par D. A. F. S., Versailles, Blaizot, an VIII, 2 feuillets et 48 pages. Elle figure au catalogue de la bibliothèque dramatique de M. de Soleinne, nº 2542. Une note s'exprime ainsi: «L'auteur a beau prodiguer les noms de _scélérat_ et de _monstre_ à son héros, on sent qu'il le peint avec complaisance, d'après nature, qu'il lui prête ses sentiments. Il y a même beaucoup d'analogie entre sa propre histoire et le sujet de cette pièce. La théorie du crime se retrouve partout: «Ce valet m'impatiente, il frémit. Ces imbéciles-là n'ont point de principes; tout ce qui sort de la règle ordinaire du vice et de la friponnerie les étonne; le remords les effraie.»
Le rédacteur du catalogue en question émet l'opinion que Sade doit être l'auteur des pièces obscènes qui parurent, de 1789 à 1793, contre Marie-Antoinette, la princesse de Lamballe et madame de Polignac. Cette conjecture nous semble très-hasardée; Sade n'avait aucun motif de multiplier avec fureur des attaques infâmes contre le parti de la cour, et il ne manquait pas alors d'écrivains ignobles très-disposés à pousser la licence au delà de toutes les limites.
Nous trouvons au même catalogue, nº 3879, un manuscrit intitulé: _Julia, ou le Mariage sans femme_, folie-vaudeville en un acte. Le rédacteur met en note: «Cette pièce est sotadique, comme son titre l'indique. L'écriture ressemble à celle du marquis de Sade, qui avait, comme on sait, démoralisé les prisonniers de Bicêtre en les dressant à jouer des pièces infâmes qu'il composait pour eux.»
Nous croyons qu'il y a de l'exagération dans cette allégation. La tolérance des administrateurs de l'hospice n'aurait pu aller si loin. Quand au mot _sotadique_, ce n'est peut-être pas celui qu'il fallait employer, mais un autre emprunté aux habitudes des habitants d'une ville engloutie dans la Mer Morte.[19]
On connaît deux autres pièces de Sade qui furent reçues, la première, au Théâtre Français, en 1790 (_le Misanthrope par amour_, _Sophie et Dufrasne_) la seconde au théâtre Favart (_l'Homme dangereux, ou le Suborneur_). Ces comédies sont en vers; elles n'ont pas été imprimées. La _Biographie universelle_ indique seize autres pièces de divers genres (il serait sans intérêt d'en donner les titres) dont les manuscrits restèrent entre les mains de la famille; elle mentionne un devis raisonné sur le projet d'un _spectacle de gladiateurs_, à l'instar des Romains, dans lequel Sade devait être intéressé. Cette idée était en effet digne de lui.
Le rédacteur du catalogue Soleinne (Mr Paul Lacroix, nº 3876) est porté à attribuer à Sade une autre pièce très-rare et que son titre fait rechercher: _la France f...!_ Les personnages de cette comédie, qui s'intitule «lubrique et royaliste,» sont la France, l'Angleterre, la Vendée, le duc d'Orléans, le comte de Puisaye, le roi de Prusse, l'empereur François II et le roi d'Espagne, Charles IV. La dédicace au ministre de la police n'est pas longue: «Devine si tu peux, et choisis si tu l'oses.» La préface commence ainsi: «J'ai cherché à être lu par tout le monde. Si mon ouvrage va jusqu'à la postérité, je la supplie de ne pas me juger sur le style, mais sur le fond. Lecteurs, ne vous prévenez pas contre le titre; femmes aimables, pardonnez-le moi! plus vous me lirez, plus je réclame votre indulgence. Libertins, hommes de lettres, politiques, historiens, philosophes, patriotes, royalistes, étrangers, lisez-moi; j'écris pour vous tous. Et vous, souveraine de ma pensée, vous que j'adore, si vous me devinez, ne craignez rien pour le sentiment. J'ai écrit avec ma plume; mon coeur n'y est pour rien.»
Les notes présentent des faits curieux, mais d'une exactitude suspecte. L'auteur ne doute pas que son ignoble badinage ne produise des fruits honnêtes: «Lorsqu'il s'agit du bien, qu'importe comment on l'opère? N'avez-vous jamais pris de poison pour vous guérir?»
La pièce a été certainement imprimée après l'an 1796, date que semble désigner le chiffre de 5796; les vers suivants en sont la preuve:
Buonarparte règne en maître, À sa guise il nous fait des lois, Puis, en despote, il nous les donne. Petit-fils d'un petit bourgeois, Assis sur le trône des rois, Que lui manque-t-il? la couronne.
Ce n'était qu'à l'époque du Consulat qu'il était possible de s'exprimer de la sorte.
Des notes sont remplies de traits mordants contre les hommes de l'époque. En voici deux échantillons: «Notre Brutus de Douay (_Merlin_), de mauvais mari, devint mauvais père, autant qu'il était mauvais Français.--Notre Caïn (_J.-M. Chénier_) dénonça son frère Abel, et le fit assassiner, non par la jalousie de ses succès, mais pour avoir ses ouvrages, qu'il nous donne comme les siens.»
_La France f..._ a paru sur divers catalogues de vente (Saint-Mauris, Baillet, etc.). Nous la rencontrons aussi dans deux collections qui n'ont pas été dispersées, celles de Leber (nº 5016) et de Pixérécourt (page 368 du catalogue de 1839). Il en a été publié il y a quelques années une réimpression tirée à petit nombre.
La _Biographie universelle_ indique aussi comme oeuvres dramatiques de Sade, indépendamment de celles déjà mentionnées, _l'Epreuve_, comédie en un acte et en vers, saisie par la police en 1782, et non rendue, parce qu'elle contenait des passages libres; _l'Ecole des jaloux_; le _Boudoir_, reçu en 1791 au théâtre Favart, et un drame en trois actes: _Cléontine, ou la Fille malheureuse_.