Les Crimes De L Amour Precede D Un Avant Propos Suivi Des Idees

Chapter 8

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De nombreuses erreurs ont été émises au sujet de Sade. L'article que lui a consacré la _Biographie universelle_ (il est de M. Michaud jeune) est loin d'en être exempt; celui qui renferme la _Biographie générale_ (tome XLII) signé J. M.-R.-I., laisse aussi à redire; tous deux sont bien incomplets.

Nous ne nous arrêterons pas à une note de Jules Janin insérée dans la _Revue de Paris_ en 1834 et reproduite dans les _Catacombes_ du même auteur, 6 volumes in-8º. Ce n'est qu'une improvisation brillante où la vérité historique est peu respectée.

Pour ce qui concerne la première période de la vie de Sade, il faut consulter un opuscule de M. Paul Lacroix: _la Vérité sur les deux procès criminels du marquis de Sade_. Cette notice a été publiée en 1834, dans une collection de dissertations historiques tirée à fort peu d'exemplaires; elle a reparu dans les _Curiosités de l'histoire de France_, du même auteur (Paris, in-18).

Il y a deux phases bien marquées dans cette existence: l'une appartient à l'histoire des moeurs de l'époque, l'autre à celle des plus affreuses maladies de l'âme: la seconde est la conséquence de la première.

Sade fut d'abord un libertin comme il y en avait tant d'autres; il n'était pas plus corrompu que certains de ses contemporains, parmi lesquels on peut nommer Sénac de Meilhan, auteur du poème en six chants dont on ne saurait même transcrire le titre; Tilly, roué, digne émule des plus effrontés coryphées de l'époque de la Régence[15]; Laclos, auteur d'un livre resté célèbre, _les Liaisons dangereuses_[16]. Se blasant sur la débauche, Sade imagina des raffinements cruels qui attirèrent justement sur lui l'animadversion publique et les rigueurs de l'autorité; enfermé dans des prisons d'état, il voulut se distraire en écrivant des ouvrages orduriers; Mirabeau, dans une pareille situation, tomba dans de pareils écarts; mais le fougueux tribun, devenant libre, se précipita avec le plus grand éclat dans les agitations de la politique, tandis que Sade, restant sous les verrous, fut saisi d'une véritable aliénation causée par le désespoir; sa tête s'échauffant de plus en plus au milieu d'une longue oisiveté, il fut en proie à une monomanie qui le jeta dans un abîme où il aurait voulu entraîner le genre humain. En s'efforçant de répandre la corruption la plus infecte, il se regardait comme usant de représailles contre la société.

M. Lacroix explique fort bien les deux affaires scandaleuses qui commencèrent à jeter sur Sade une horrible renommée. Les _Mémoires de Bachaumont_ ont raconté son aventure avec une femme de mauvaise vie qu'il attira chez lui et sur laquelle il exerça des sévices barbares; cent louis qu'il compta à cette malheureuse et six semaines de détention au château de Pierre Encise, l'ayant tiré d'affaire, il continua ses débordements. Cette fameuse aventure de Rose Keller (8 mars 1768) est racontée par Restif de la Bretonne dans ses _Nuits de Paris_ (194e nuit) mais d'une manière qui atténue la gravité des faits, et M. Paul Lacroix qui analyse le récit de Restif (_Bibliographie et Iconographie_ des écrits de Restif, 1875, _Paris_ A. Fontaine, 1875, page 418) dit qu'on serait tenté de croire que cette pauvre femme fut simplement victime d'une indécente et cruelle mystification.--Les écrits du temps racontent qu'en 1771, il donna, à Marseille, un bal où il invita un grand nombre de personnes; il glissa dans les bonbons distribués à celles qui assistaient à cette fête, des pastilles de chocolat où il avait fait mêler des mouches cantharides. Tout le monde connaît l'effet de ce redoutable aphrodisiaque; le bal devint une effroyable orgie, plusieurs personnes moururent, et le parlement d'Aix condamna à mort (11 septembre 1772) l'auteur de cet empoisonnement, et un valet de chambre son complice. Mais M. Lacroix rétablit l'exactitude des faits, grossis par la rumeur publique; il s'agissait d'une orgie à laquelle Sade s'était livré dans un mauvais lieu, et où il avait distribué des aphrodisiaques. Restif de la Bretonne (284e nuit les _Passetemps_ du ***, de S***) raconte cette histoire mais en la transportant à Paris.

Il enleva sa belle-soeur et passa avec elle en Italie où elle mourut. Revenu en France, il fut, à la demande de sa famille, que désolaient les scandales qu'il donnait sans cesse, enfermé à la Bastille. Le 14 juillet 1789 le rendit à la liberté; il traversa l'époque de la Terreur en affichant les opinions en vogue, et il aurait pu vivre tranquille s'il n'avait audacieusement publié les ouvrages qui ont voué son nom à l'infamie. Le Directoire, fort indulgent à l'endroit des attaques dirigées contre la morale, ferma les yeux; mais un gouvernement plus ferme ne voulut pas laisser à un maniaque dangereux, une liberté dont il abusait effrontément.

La _Revue rétrospective_, publiée par M. J. Taschereau, renferme, au sujet de la détention de Sade, quelques documents administratifs importants, et qui méritent d'être lus. Le rapport du préfet de police, celui du directeur de l'hospice de Charenton, sont des pièces essentielles dans un pareil dossier.

_Rapport du Conseiller d'État, Préfet de police, à Son Excellence le Sénateur, ministre de la police générale, le 21 fructidor an XII._

«Son Excellence, par sa note du 6 de ce mois, me demande un rapport sur le nommé Sade, détenu à Charenton.

«Dans les premiers jours de ventôse an IX, j'avais été informé que le nommé Sade, ex-marquis, connu pour être l'auteur de l'infâme roman de _Justine_, se proposait de publier bientôt un ouvrage plus affreux encore, sous le titre de _Juliette_. Je le fis arrêter le 15 du même mois, chez le libraire éditeur de son ouvrage, où je savais qu'il devait se trouver muni de son manuscrit.

«L'auteur et l'éditeur furent amenés à ma préfecture. La saisie du manuscrit était importante, mais l'ouvrage était imprimé, et il s'agissait de découvrir l'édition. La liberté fut promise à l'éditeur s'il livrait les exemplaires imprimés.

«Celui-ci conduisit nos agents dans un lieu inhabité que lui seul connaissait, et ils en enlevèrent une quantité assez considérable d'exemplaires pour que l'on pût croire que c'était l'édition entière.

«Sade, dans son interrogatoire, reconnut le manuscrit, mais il déclara qu'il n'était que le copiste et non l'auteur. Il convint même qu'il avait été payé pour le copier, mais il ne put faire connaître les personnes de qui il tenait les originaux.

«Il eut été difficile de croire qu'un homme qui jouissait d'une fortune considérable eût pu devenir copiste d'ouvrages aussi affreux moyennant un salaire. On ne pouvait douter qu'il n'en fût l'auteur, lui dont le cabinet était tapissé de grands tableaux représentant les principales obscénités du roman de _Justine_.

«Le 23 ventôse, j'eus l'honneur de rendre compte de toute l'opération à Son Excellence le ministre de la police générale et de lui demander quelle marche j'avais à suivre pour parvenir à la punition d'un homme aussi profondément pervers. Après diverses conférences que j'eus avec Son Excellence, desquelles il résulta qu'une poursuite judiciaire causerait un éclat scandaleux qui ne serait point racheté par une punition assez exemplaire, je le fis déposer à Sainte-Pélagie, le 12 germinal de la même année, pour le punir administrativement.

«Au mois de floréal suivant, Son Excellence le ministre de la justice me demanda les pièces relatives à cette affaire pour aviser, m'écrivait-il, aux moyens qu'il serait convenable de prendre, et en référer aux consuls, s'il y avait lieu.

«J'eus l'honneur de rendre compte à Son Excellence, qui connaissait déjà tous les délits que Sade avait commis avant la Révolution, et, convaincu que les peines qui pourraient lui être appliquées par un tribunal seraient insuffisantes et nullement proportionnées à son délit, il fut d'avis qu'il fallait l'oublier pour longtemps dans la maison de Sainte-Pélagie.

«Sade y serait encore, s'il n'eût pas employé tous les moyens que lui suggéra son imagination dépravée pour séduire et corrompre les jeunes gens que de malheureuses circonstances faisaient enfermer à Sainte-Pélagie, et que le hasard faisait placer dans le même corridor que lui.

«Les plaintes qui me parvinrent alors me forcèrent à le faire transférer à Bicêtre.

«Cet homme incorrigible était dans un état perpétuel de démence libertine. À la sollicitation de sa famille, j'ordonnai qu'il serait transféré à Charenton, et son transfèrement eut lieu le 7 floréal, an XI.

«Depuis qu'il est dans cette maison, il s'y montre continuellement en opposition avec le directeur, et il justifie, par sa conduite, toutes les plaintes que peut donner son caractère ennemi de toute soumission.

«J'estime qu'il y a lieu de le laisser à Charenton où sa famille paye sa pension et où, pour son honneur, elle désire qu'il reste.

«Le Conseiller d'État, préfet de police.»

À la marge est écrit:

«_Approuvé_, DUBOIS.»

«Paris, 2 août, 1808.

_Le médecin en chef de l'hospice de Charenton à Son Excellence le sénateur ministre de la police générale._

«Monseigneur,

«J'ai l'honneur de recourir à l'autorité de Votre Excellence pour un objet qui intéresse essentiellement mes fonctions ainsi que le bon ordre de la maison dont le service médical m'est confié.

«Il existe à Charenton un homme que son audacieuse immoralité a malheureusement rendu trop célèbre et dont la présence dans cet hospice entraîne les inconvénients les plus graves: je veux parler de l'auteur de l'infâme roman de _Justine_. Cet homme n'est point aliéné. Son seul délire est celui du vice, et ce n'est point dans une maison consacrée au traitement médical de l'aliénation que cette espèce de délire peut être réprimée. Il faut que l'individu qui en est atteint soit soumis à la séquestration la plus sévère, soit pour mettre les autres à l'abri de ses fureurs, soit pour l'isoler lui-même de tous les objets qui pourraient entretenir et exalter sa hideuse passion. Or, la maison de Charenton, dans le cas dont il s'agit, ne remplit ni l'une ni l'autre de ces deux conditions. M. de Sade y jouit d'une liberté beaucoup trop grande. Il peut communiquer avec un assez grand nombre de personnes des deux sexes encore malades ou à peine convalescentes, les recevoir chez lui ou aller les visiter dans leurs chambres respectives. Il a la faculté de se promener dans le parc et il y rencontre souvent des malades auxquels on accorde la même faveur. Il prêche son horrible doctrine à quelques-uns, il prête des livres à d'autres; enfin, le bruit général dans la maison est qu'il est avec une femme qui passe pour sa fille.

«Ce n'est pas tout encore. On a eu l'imprudence de former un théâtre dans cette maison, sous prétexte de faire jouer la comédie par les aliénés, et sans réfléchir aux funestes effets qu'un appareil aussi tumultueux devait nécessairement produire sur leur imagination. M. de Sade est le directeur de ce théâtre. C'est lui qui indique les pièces, distribue les rôles et préside aux répétitions. Il est le maître de déclamation des acteurs et des actrices et il les forme au grand art de la scène. Le jour des représentations publiques, il a toujours un certain nombre de billets d'entrée à sa disposition et, placé au milieu des assistants, il fait en partie les honneurs de la salle. Il est en même temps auteur dans les grandes occasions; à la fête du directeur, par exemple, il a toujours soin de composer ou une pièce allégorique en son honneur ou au moins quelques couplets à sa louange.

«Il n'est pas nécessaire de faire sentir à Votre Excellence le scandale d'une pareille existence, et de lui représenter les dangers de toute espèce qui y sont attachés. Si ces détails étaient connus du public, quelle idée se formerait-on d'un établissement où l'on tolère d'aussi étranges abus? Comment veut-on que la partie morale du traitement de l'aliénation puisse se concilier avec eux? Les malades qui sont en communication journalière avec cet homme abominable ne reçoivent-ils pas sans cesse l'impression de sa profonde corruption, et la seule idée de sa présence dans la maison n'est-elle pas suffisante pour ébranler l'imagination de ceux mêmes qui ne le voient pas?

«J'espère que Votre Excellence trouvera ces motifs assez puissants pour ordonner qu'il soit assigné à M. de Sade un autre lieu de réclusion que l'hospice de Charenton. En vain renouvellerait-elle la défense de le laisser communiquer en aucune manière avec les personnes de la maison; cette défense ne serait pas mieux exécutée que par le passé, et les mêmes abus auraient toujours lieu. Je ne demande point qu'on le renvoie à Bicêtre, où il avait été précédemment placé, mais je ne puis m'empêcher de représenter à Votre Excellence qu'une maison de santé ou un château-fort pour lui, conviendrait beaucoup mieux qu'un établissement consacré au traitement des malades qui exige la surveillance la plus assidue et les précautions morales les plus délicates.

«ROYER-COLLARD, D. M.»

Des dames s'intéressaient d'ailleurs à Sade, ainsi que le constate un document curieux que nous reproduisons également d'après la _Revue rétrospective_:

«Madame Delphine de T... a l'honneur d'envoyer à Son Excellence Monsieur Fouché les pétitions dont elle a eu l'honneur de lui parler ce matin.

«La première pour M. de Sade, afin qu'il veuille bien donner les ordres les plus prompts afin que M. de Sade reste indéfiniment à Charenton, où il est depuis huit ans, où il reçoit les soins que sa santé exige; ses supérieurs sont parfaitement contents de sa conduite.

«Madame de T... joint à sa pétition, un certificat de médecin qui prouve que l'état de M. de Sade demande qu'il reste à Charenton.

«Elle a l'honneur de remercier de nouveau Son Excellence d'avoir bien voulu la recevoir ce matin. Chaque fois qu'elle a l'honneur de la revoir, elle a une raison de plus d'ajouter à sa reconnaissance.»

Malgré les demandes du docteur Royer-Collard, Sade demeura à Charenton, protégé par le directeur de cette maison, l'abbé Culmier, qui, d'après la _Biographie universelle_, était un homme d'une morale fort relâchée. Les spectacles furent interdits, mais bientôt on les remplaça par des bals et des concerts où les mêmes abus se reproduisirent. Royer-Collard renouvela ses observations, ses efforts, et le ministre interdit ces nouveaux et dangereux divertissements, par un arrêté du 6 mai 1813.

La _Revue rétrospective_ nous fournit encore un curieux passage d'une lettre jusqu'alors inédite, adressée par Mirabeau à M. Boucher, premier commis de la police. Elle est de l'époque où il était détenu à Vincennes:

«M. de Sade a mis hier en combustion le donjon et m'a fait l'honneur, en se nommant et sans la moindre provocation de ma part, comme vous croyez bien, de me dire les plus infâmes horreurs. J'étais, disait-il moins décemment, le favori de M. de Rougemont (_le gouverneur du château_), et c'était pour me donner la promenade qu'on la lui ôtait; enfin, il m'a demandé mon nom afin d'avoir le plaisir de me couper les oreilles à sa liberté. La patience m'a échappé et je lui ai dit: Mon nom est celui d'un homme d'honneur qui n'a jamais disséqué ni emprisonné de femmes, qui vous l'écrira sur le dos à coups de canne, si vous n'êtes roué auparavant, et qui n'a de crainte que d'être mis par vous en deuil sur la Grève[17]. Il s'est tu et n'a pas osé ouvrir la bouche depuis. Si vous me grondez, vous me gronderez: mais, pardieu! il est aisé de patienter de loin et assez triste d'habiter la même maison qu'un tel monstre habite.»

Voici maintenant, toujours d'après la _Revue_ que nous citons, une lettre dans laquelle Sade, après l'arrestation que signale le rapport du préfet de police, réclame sa liberté:

«_Sade, homme de lettres, au ministre de la justice._

«PÉLAGIE, CE 30 FLORÉAL AN X.

«Citoyen ministre,

«L'innocence persécutée n'a que vous pour appui. Chef suprême de la magistrature française, c'est à vous seul qu'il appartient de faire exécuter les lois et d'écarter loin d'elles l'arbitraire odieux qui les mine et les atténue.

«On m'accuse d'être l'auteur du livre infâme de _Justine_; l'accusation est fausse, je vous le jure, au nom de tout ce que j'ai de plus sacré.

«Massé, imprimeur et éditeur de l'ouvrage, pris sur le fait, est d'abord arrêté et enfermé avec moi, puis relâché pendant qu'on continue de me détenir; il est libre, lui qui a imprimé, qui a vendu, qui vend encore, et moi je gémis... Je gémis depuis quinze mois dans la plus affreuse prison de Paris, tandis que, d'après la loi, on ne peut retenir plus de dix jours un prévenu sans le juger. Je demande à l'être. Je suis l'auteur ou non du livre qu'on m'impute. Si l'on peut me convaincre, je veux subir mon jugement; dans le cas contraire, je veux être libre.

«Quelle est donc cette arbitraire partialité qui brise les fers du coupable et qui en écrase l'innocent? Est-ce pour arriver là que nous venons de sacrifier pendant douze ans nos vies et nos fortunes?

«Ces atrocités sont incompatibles avec les vertus que la France admire en vous. Je vous supplie de ne pas permettre que j'en sois plus longtemps la victime.

«Je veux, en un mot, être _libre_ ou _jugé_. J'ai le droit de parler ainsi; mes malheurs et les lois me le donnent, et j'ai lieu de tout espérer quand c'est à vous que je m'adresse.

«Salut et respect, «SADE.»

L'infatigable Restif de la Bretonne (nous aurons l'occasion d'en reparler) a consigné dans plusieurs chapitres des _Nuits de Paris_, les témoignages qu'il avait recueillis des méfaits de Sade.

À la page 1583, dans un chapitre intitulé: _Nefanda_, nous lisons ceci: «Le comte de S.... libertin cruel, voulait se venger de la fille d'un sellier qu'il n'avait pu séduire; elle devait se marier: il disposa tout pour s'emparer des nouveaux époux sans se compromettre. Lorsqu'il eut réussi, _virum trium luparum connubio adjungere coëgit, coram alligatâ uxore quæ quandoque virgis cædebatur_. Tout disparut à l'aurore.»

Dans un chapitre intitulé: _Indignité_, page 1364, Restif raconte que, passant rue Saint-Honoré, à quatre heures du matin, il dégagea des attaques d'un laquais une jeune actrice qui lui raconta qu'elle avait eu le malheur d'accepter l'invitation du comte de..., qui l'avait gardée jusqu'au matin et qui l'avait renvoyée brutalement en donnant tout bas des ordres à son laquais qui devait l'accompagner en voiture chez elle. Le valet voulut exécuter les prescriptions de son maître; l'actrice cria, Restif intervint, et quoique traqué par le comte et par le laquais, il se tira avec succès de cette rencontre.

À la page 2460, on rencontre un chapitre intitulé: _les Passe-Temps du *** de S***_; Restif raconte qu'il se trouvait une nuit devant une maison du faubourg Saint-Honoré: «J'entendis un bruit sourd, des cris, des coups aux fenêtres, des carreaux brisés contre les volets extérieurs. Surpris, j'écoutais. Quelques rares voisins du bout de cette rue solitaire mirent la tête à la fenêtre, mais ils ne distinguaient rien. J'allai sous un balcon où étaient un monsieur et une dame, et je leur demandai ce que signifiait le bruit que j'entendais.--Dans quelle maison?--Je la lui désignai.--Ha! je m'en doutais, dit le monsieur. Il rentra. Un demi-quart d'heure après il sortit avec trois domestiques, malgré la jeune dame qui le voulait retenir.--Le bruit a redoublé, monsieur, lui dis-je. Je reconnais cette maison. On s'y tue, on s'y assassine. Le monsieur me dit un seul mot: Voyons. Arrivé à la porte, il fit frapper à coups redoublés. Nous nous relayons pour frapper. À la fin, le *** de S*** vint ouvrir lui-même. Nous poussâmes tous la porte qu'il entrouvrait et nous l'environnâmes.--Qu'est-ce? qu'est-ce? Vous me faites violence. Mais dès qu'il eût reconnu le monsieur, il devint poli et tâcha de rire.--C'est un badinage, lui dit-il. J'ai donné une fête à de jeunes paysans que j'ai invités à venir me voir; ils sont de ma terre de ***. Ils ont un peu trop bu et ils se démènent dans la grande chambre frottée où je les ai fait mettre. Ils glissent, ils tombent.--Ce n'est pas tout, dit le monsieur, mais cela est déjà fort mal. Je ne sors pas d'ici que je n'aie délivré ces malheureux. Il faut ouvrir ou je fais enfoncer les portes. De S*** ouvrit en riant, et nous trouvâmes des jeunes garçons, des jeunes filles pêle-mêle, les uns en sang, les autres dans un état horrible par les drogues mises dans leur vin. Des filles avaient été ou trompées ou violentées par ceux qu'elles n'aimaient pas et qu'elles n'avaient pu reconnaître dans l'obscurité. Le monsieur les amena tous; on fut obligé d'en porter quelques-uns, surtout des jeunes filles. Ce trait est horrible, et j'aurais dévoré le monstre si j'avais été seul avec lui.»

Dans la 3e édition du _Pied de Fanchette_ (1794, sous la fausse date de 1786), Restif parle indirectement de Sade: «Tels les sacripants dont le scélérat auteur de _Justine_ nous a décrit les atroces et dégoûtants plaisirs; le désespoir et la douleur lui paraissent un assaisonnement.»

Dans le tome VI de Monsieur Nicolas, il parle, en désignant les ouvrages du marquis «des exécrables écrits publiés depuis la Révolution: J'ai voulu le prévenir, en lui montrant qu'il est encore le publicateur de la _Théorie du libertinage_ que j'ai lue en manuscrit.»

Et dans le tome XVI du même ouvrage: «Cet homme qui allait disséquer une femme vivante... il a rêvé toutes ces horreurs dans la Bastille où il a senti les élans de sa rage contre l'esprit humain. Quel monstre qu'un homme à pareilles idées! Et c'est un noble, de la famille de la célèbre Laure de Pétrarque! C'est cet homme à longue barbe blanche qu'on porta en triomphe en le tirant de la Bastille!»

«Ô peuple aveugle, il le fallut étouffer!»

Un peu plus loin, Restif nous apprend que Sade avait composé l'horrible _Théorie du libertinage_ dans son repaire «de Clichy où son âme atroce s'amuse de ces horreurs idéales en y joignant, dit-on, l'horrible plaisirs de faire saigner, toutes les semaines une infortunée qui lui sert de maîtresse.»

M. Paul Lacroix a réuni (_Bibliographie de Restif_ p. 417-421), les passages relatifs au marquis, et suppose qu'ils s'étaient connus dans de mauvais lieux où l'auteur du _Pornographe_ allait chercher les honteux matériaux de son livre.

Sade avait feint une grande sympathie pour les principes révolutionnaires. Les amis de la Révolution le repoussèrent avec horreur. Il écrivit quatre mauvais vers mis avec sa signature au bas d'un portrait de Marat:

Du vrai républicain unique et chère idole, De ta perte, Marat, ton image console: Qui chérit un grand homme adopte ses vertus: Les cendres de Scévole ont fait naître Brutus.

La _Revue rétrospective_ transcrit de la poésie d'un autre genre: ce sont des _couplets chantés à Son Éminence Mgr. le cardinal Maury, archevêque de Paris, le 6 octobre 1812, à la maison de santé, près de Charenton_. Fidèle à son système d'anonymie ou de pseudonymie, de Sade les avait mis sous le nom des recluses de la maison. Nous ignorons si le cardinal fut bien flatté de cet hommage. Ces couplets sont d'une platitude complète; on peut en juger par cet échantillon:

Votre âme, pleine de grandeur, Toujours ferme, toujours égale, Sous la pourpre pontificale Ne dédaigne point le malheur.

Les autographes de Sade ne sont pas rares; les amateurs d'autographes les recherchent avec empressement. _L'Isographie des hommes célèbres ou collection de fac-simile_ (1823-1843, 4 vol. in-4º), en a publié une qui atteste les goûts dramatiques du personnage en question; elle a été fournie par la collection de M. de la Porte, et nous la reproduisons fidèlement:

«Vive Dieu! voilà au moins une lettre qui me plaît et je vous en remercie. C'est tout ce que je demandais. J'accepte l'arrangement proposé par M. Vaillant. C'est celui dont il m'avait parlé et qui a fait la matière de ma lettre d'hier. Voilà mon poème, et j'attends l'argent le plus tôt possible.