Les Crimes De L Amour Precede D Un Avant Propos Suivi Des Idees

Chapter 4

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N'imagine pourtant pas que je te laisse traîner à l'échafaud sans travailler à ta vengeance, il en coûtera la vie au barbare qui prononcera ton arrêt; vois ce fer, poursuivit-elle, en sortant un poignard de son sein, il ne me quitte pas depuis que je suis dans Amboise, et dès l'instant que tu seras sous les chaînes de mon père, je m'attache aux pas du duc de Guise; il faudra qu'il te sauve ou qu'il périsse lui-même....

Oh ciel! on nous écoute, dit Juliette en entendant du bruit près du cabinet du jardin où elle avait la liberté d'entretenir son amant.... On nous écoute, Raunai, Dieu veuille que nous ne soyons point trahis.... Va! cours, fais ce que j'exige, et sois certain d'être vengé, avant que je ne m'immole avec toi.

Juliette rentra chez madame de Sancerre, sans découvrir la cause de ce qui l'avait effrayée; elle fit part de son inquiétude à la comtesse, qui l'assura que personne n'avait pu s'introduire dans le jardin pendant qu'on lui permettait d'y recevoir Raunai; que monsieur de Sancerre et elle, étaient l'un et l'autre trop intéressés au mystère, pour ne pas avoir pris toutes les précautions qui pouvaient l'assurer: mais Juliette ne se calma point.

Raunai lui obéissait-il? elle ne devait plus le revoir, et dans ce cas, l'avait-elle assez remercié, lui avait-elle assez fait sentir combien elle était touchée d'un sacrifice aussi grand de sa part? Si les amants ordinaires n'ont jamais fini de se parler, combien devait-il rester à ceux-ci, de choses importantes à se dire?

Raunai était loin de balancer; ce qu'il avait promis lui paraissait tellement fait pour sa belle âme, qu'il n'eut pas un instant de repos, que l'échange ne fût proposé. Dès qu'il est jour, il vole chez le duc de Guise.

--Vous Raunai, dans ces lieux, lui dit le ministre étonné.

--Oui, monsieur le duc, moi-même, et la façon dont j'y viens, met à découvert, ce me semble, les intérêts qui m'y conduisent. Vous faites une injustice, monsieur, je la répare.

Le baron de Castelnau que vous retenez dans les fers n'est pas plus coupable que celui des officiers de votre parti qui le servent avec le plus de zèle; c'était à nous de le punir, puisqu'il a dû nous trahir cent fois; daignez le rendre à sa malheureuse fille que vous plongez au désespoir, et ne redoutez pas des ennemis aussi peu dangereux que lui.

Vous exigez le secret de l'entreprise, monsieur; moi seul je puis vous le révéler: que le baron soit libre, à l'instant tout vous sera découvert; n'imaginez pas que je veuille faire échapper une victime de vos mains, pour vous tromper après. Je vous demande la place et les fers du baron, et ma tête est à vous, si je manque au serment que je fais de vous dire tout.

--Avez-vous réfléchi, Raunai, dit le duc, à l'imprudence de votre procédé? Avez-vous senti que dès l'instant que vous étiez dans Amboise, vous deveniez prisonnier du roi sans qu'il fût besoin de vous livrer vous-même, et que dès lors les conditions que vous mettez à nous apprendre ce qu'on désire, devenaient d'autant plus inutiles, que les tourments nous suffisent pour obtenir de vous ces aveux.

--Si ma démarche est inconséquente, monsieur, reprit Raunai avec plus de fierté que de prudence, votre discours l'est bien davantage; il faut bien peu connaître la nation, il faut être, comme vous, étranger dans son sein, pour ignorer qu'on peut tout obtenir du Français par l'honneur, et rien par les supplices; essayez-les, monsieur, que vos bourreaux paraissent, vous verrez s'ils m'arracheront le moindre aveu.

--Et quel est l'intérêt que vous prenez à Castelnau?

--Celui qui devrait vous émouvoir, l'envie d'épargner une injustice à l'homme qui conduit l'état; eh! monsieur, votre conscience ne vous en reproche-t-elle pas assez, sans vous noircir encore de celle-ci? des discussions comme celles qui nous divisent, devraient-elles donc coûter autant? Si les ennemis qui viennent de persécuter trente ans notre patrie, se préparaient à l'accabler encore, peut-être se repentirait-on d'avoir sacrifié tant de braves gens à des divisions qu'un seul mot pourrait arranger. C'est pendant les malheurs de la France qu'on regrette ceux qui savent la servir.

L'infortuné baron de Castelnau tant de fois blessé sous vos yeux... tant de fois utile à l'état, ne mérite pas de finir ses jours sur un échafaud; je vous demande encore une fois sa grâce avec instance, monsieur, et vous renouvelle ma parole de vous dévoiler les choses les plus importantes, quand vous aurez rendu à Juliette le plus cher objet de ses désirs.

--Il n'est pas malaisé de voir qu'elle seule vous occupe ici.

--Oui, je l'adore, je ne m'en cache pas, monsieur; mais est-ce à l'obtenir que je travaille, et ce que j'entreprends, poursuivit Raunai, en lançant sur monsieur de Guise un regard énergique, ce que je vous propose enfin, peut-il effrayer mes rivaux? Mon dessein est de lui rendre un père...., un père innocent et qu'elle aime, je vous offre à ce prix l'aveu du secret qui vous intéresse, et vous avez ma vie si je vous en impose.

--Raunai, vous aimez Juliette, dit le duc, avec un trouble dont il lui fut impossible d'être maître.

--Si je l'aime, grand Dieu! elle est l'unique arbitre de mes jours, elle seule dirige mon sort, elle est ma gloire sur la terre, mon espérance dans un monde meilleur.... elle est ma vie... elle est mon âme; elle est tout, monsieur, tout pour l'infortuné qui vous parle.

--Vous auriez pu le dire avec plus de détours, vous deviez soupçonner qu'elle était aimée de moi, puisque je l'avais vue, et que vos transports n'étaient plus qu'une offense, dont il ne tient qu'à moi de me venger.

--Faites, monsieur, faites, répondit fermement Raunai, rendez-vous plus odieux que vous ne l'êtes, achevez de susciter pour ennemis à la France tous les individus qui l'habitent; que tout ce qui respire dans cette belle partie de l'Europe devienne la proie des viles passions qui vous subjuguent, que le citoyen ne prononçant votre nom qu'avec horreur, le maudisse à tous les instants du jour, soyez à la fois l'épouvante et l'exécration de la patrie, inondez-la par des fleuves de sang, couvrez-la par des champs de carnage; mais ne vous flattez pas de triompher toujours, les Français trouveront encore un Marcel qui saura poignarder dans le sein de leur maître, les vils flatteurs qui les gouvernent; craignez, si la voix de l'honneur n'est pas éteinte en vous, d'offrir une seconde fois ces fléaux à la France, immolez jusqu'au dernier de nous; mais de nos cendres mêmes sortiront des héros qui sauront nous venger.[5]

--Retirez-vous Raunai, dit le duc, trop bon politique pour ne pas se contenir à des reproches aussi durs et aussi mérités. Je ne puis rien vous dire avant que d'avoir entendu Castelnau.... Juliette doit vous savoir gré de ce que vous faites pour elle!

--Elle l'ignore, monsieur.

--Je veux le croire; quoi qu'il en soit retirez-vous....

Et du ton de la plus sanglante ironie:

--Il faudra travailler à vous conserver tous; des officiers aussi pleins d'ardeur doivent être précieux à l'état, et je ne veux pas que vous m'en regardiez toujours comme le tyran.

Raunai sortit, fâché de s'être trop livré à des mouvements, dont son amour et sa fierté l'avaient empêché d'être maître, et craignant qu'un peu trop de chaleur, n'eût plutôt gâté que servi les affaires du baron.

Pour monsieur de Guise, il ne tarda pas d'apprendre à son ami Sancerre, tout ce qui venait de se passer; le comte n'avoua point qu'il savait Raunai dans la ville, mais il persista à engager le duc à des voies de clémence, qu'il croyait indispensables dans la situation des choses.

--Raunai s'immortalise, dit Sancerre; ce trait est digne des Romains.... Monsieur le Duc, quand la postérité racontera son histoire auprès de la vôtre, elle dira: «Raunai, le brave Raunai, offrit sa tête pour sauver celle du père de sa maîtresse, pendant qu'un duc de Guise, un étranger qui gouvernait l'état, croyait le servir alors par une foule de crimes et d'assassinats journaliers».

Le duc se taisait, mais il était facile de démêler dans ses yeux une sorte de contrainte et d'embarras qui peignait l'agitation de son âme.

Ébranlé par des reproches aussi vifs, et qui lui arrivaient de toutes parts, ne pouvant vaincre sa passion, ne se dissimulant pas quel tort elle lui ferait dans l'esprit de la cour, si jamais elle se découvrait, il demandait des conseils au comte; il rejetait ceux qui ne favorisaient pas ses désirs; quelquefois il se décidait à des sacrifices, l'instant d'après on n'entendait plus de lui que des menaces; il s'étonnait qu'on lui résistât; il voulait en faire repentir ceux qui l'osaient, et ces oscillations perpétuelles, ce flux et ce reflux orageux d'une âme tour à tour emportée par l'amour et par le devoir, le rendait le plus infortuné des hommes.

Castelnau fut appelé devant ses juges; quelles que dussent être les intentions du duc de Guise, cet interrogatoire était inévitable; ayant été impossible au baron de revoir sa fille depuis les démarches de Raunai, ses réponses ne purent être analogues aux désirs de ceux qui voulaient le sauver; il n'y avait rien que n'eût entrepris Raunai pour lui faire part de ses desseins, et pour l'engager à parler d'après les plans concertés entre Juliette et lui; mais il n'avait pu réussir, Castelnau parut donc et ne put agir que d'après lui.

Les deux Guise et le Chancelier assistaient à cette séance.

Castelnau débuta par réclamer la parole du duc de Nemours.

--Il m'a juré, dit-il, de me conduire aux pieds du roi, pourquoi suis-je dans les fers?

--Toutes les paroles que Nemours a pu vous donner sont vaines, lui dit le duc de Guise; il n'y a aucun serment qui puisse être regardé comme sacré quand il est fait à un rebelle ou à un hérétique.[6]

--Ainsi donc, reprit Castelnau, je ne dois pas parler davantage de la lettre qu'il vous a plu de m'écrire: voilà des supercheries et des trahisons bien atroces envers un officier français!

On le somma de répondre avec la plus grande justesse à ce qui allait lui être proposé, en le menaçant de la question s'il altérait la vérité.

Castelnau se troubla, il pâlit.

--Vous avez peur baron, lui dit aussitôt le duc de Guise.

--Monsieur, répondit fermement Castelnau, je n'ai jamais tremblé devant les ennemis de la France, vous le savez; mais je suis intimidé devant les miens; peut-être dans le fond de votre âme en savez-vous la raison mieux qu'un autre; faites-moi rendre mes armes, monsieur le duc, ces armes qui m'ont fait si longtemps triompher près de vous, et qu'il paraisse alors celui qui pourra m'accuser d'avoir peur...... Ah! qui sait, monsieur, qui sait si vous ne trembleriez-pas plus que moi, dans le cas où le sort vous mettrait à ma place.... N'importe, que l'on m'interroge et je n'en répondrai pas moins juste.

Alors, suivant le droit insolent et barbare que les juges croyaient avoir de mentir en pareil cas, on lui dit que Raunai l'avait inculpé.

Il répondit que c'était impossible; on lui fit lecture des dépositions de la Bigue et de Mazère; il dit que ceux qui s'avilissaient jusqu'à devenir dénonciateurs, perdaient le droit d'être entendus comme témoins.

Obligés de se contenter de cette récusation, les juges lui dirent, que professant la religion réformée et ayant été pris les armes à la main, il ne pouvait éviter le dernier supplice qu'en dévoilant les chefs dont il avait suivi les ordres.

--Je n'ignore pas, dit Castelnau, que mes juges au nombre desquels je vois mes plus grands ennemis n'aient, et le pouvoir de me faire périr et toute l'habileté nécessaire à en trouver les moyens; mais je déteste le mensonge, et rien ne me contraindra à l'employer pour sauver ma vie. Il faut bien peu connaître la nation pour oser accuser des Français du crime que l'on me suppose, non que l'État, ni celui qui le gouverne, ne redoutent rien de nous; nous ne voulons qu'offrir au souverain la pitoyable situation de la France; lui faire voir les campagnes désertes; d'infortunés citoyens arrachés des bras de leurs épouses, traînés dans les plus obscures prisons; des enfants abandonnés dans les rues, mourant de faim et de misère, réclamant par des cris douloureux des parents que le despotisme leur enlève[7]; des scélérats profitant de ces troubles pour ravager la France, toutes les parties de l'administration en désordre, la sûreté des chemins négligée, le peuple accablé d'impôts, le malheureux habitant de la campagne attelé lui-même à sa charrue faute d'animaux qui puissent ouvrir le sein de la terre aux chétives semences qu'il va lui confier, et qui ne germeront, arrosées de ses larmes, que pour devenir la proie d'insolents collecteurs; le sang du peuple répandu dans toutes les villes, et le royaume enfin à la veille d'être la conquête de l'ennemi:

Voilà, messieurs, les tableaux que nous devons tracer...... les malheurs que nous voudrions peindre.... les fléaux que nous voudrions éviter! Ces intentions supposent-elles des projets de révolte? Nés Français, nous n'avons pas besoin que personne nous apprenne comment nous devons approcher de nos chefs. Un de nos premiers droits est de réclamer leur justice... de leur faire entendre nos plaintes, nous en usons.....

Mais nous nous armons, dites-vous? Cela est vrai; un voyageur le peut quand il doit traverser une forêt remplie de brigands: voilà l'excuse de nos armes, et nous la croyons légitime; rompez les barrières que vous élevez entre le gouvernement et nous, on ne nous y verra plus arriver que des réclamations à la main.

Nous les avons posées ces armes, sitôt qu'un général en qui nous croyons pouvoir prendre confiance[8] nous a donné sa parole de faciliter nos desseins; vous voyez l'estime que nous devons avoir pour des promesses qui n'ont été faites que pour nous tromper, que pour nous ravir des moyens de justification, et pour nous composer de nouveaux crimes: mais qu'on n'imagine pas que la nation puisse s'abuser longtemps sur les projets des Guise à se frayer un chemin au trône; il leur faut malheureusement pour y parvenir, le sang et les malheurs du peuple; on les verra bientôt au comble de leurs voeux.

Puissent ceux qui nous suivront se trouver bien de ces dangereux changements! si le contraire arrive.... et il arrivera, nous aurons au moins, nous autres victimes immolées par vous aujourd'hui, comme de tendres brebis sans défense, nous aurons, dis-je, pour consolation dans un monde meilleur, l'idée d'avoir perdu nos jours pour le bonheur de la patrie et pour la prospérité de l'État.

Voilà ma tête, faites-la tomber sous vos coups; la voilà, je l'offre et la perds sans regrets; ce n'est pas mourir que d'emporter avec soi d'aussi flatteuses espérances; elle est pour vous cette mort où vous croyez nous condamner...., pour vous seuls, dont la postérité ne parlera qu'avec horreur, tandis qu'objet de son culte et de son admiration, elle daignera nous faire parvenir encore aux pieds de l'éternel ces hommages flatteurs que son équité rend à qui servit les hommes.»

On renouvela les interrogations: Castelnau s'en tint toujours aux mêmes réponses; on lui tendit des pièges, imaginant le trouver en défaut sur la religion..... croyant qu'un guerrier comme lui, plutôt entraîné par l'esprit de parti que par amour de la vérité, serait à coup sûr mauvais théologien; on l'interrogea sur le dogme.

L'érudition de Castelnau confondit tous ses juges; parmi plusieurs autres questions, on lui demanda quelle répugnance il avait à croire la présence réelle de la divinité dans l'eucharistie.

--Monseigneur, dit le baron au cardinal qui lui adressait la parole, ces espèces que vous croyez transubstantiées dans le véritable corps et le véritable sang du fils de Dieu, se corrompent-elles ou non après les paroles du prêtre?

--Elles se corrompent, dit le cardinal.

--Bon, répondit Castelnau: monsieur le duc je vous prends à témoin de l'aveu de votre frère; et vous voudriez, messieurs, poursuit-il, que des espèces qui ne seraient plus matérielles, mais qui selon vous contiendraient le corps et le sang de Notre-Seigneur fussent sujettes aux dissolutions.... aux dégradations de la matière? Ah! messieurs quelle effrayante idée vous avez de la grandeur de l'Eternel! sous quel aspect vous osez nous l'offrir! et comment un gouvernement raisonnable peut-il vouloir cimenter ces blasphèmes absurdes, par le sang précieux des hommes?

--Baron, dit le chancelier, il est aisé de voir que vous avez étudié votre leçon.

--Je me regarderais comme bien méprisable, répondit Castelnau, si ayant à prendre parti dans une affaire qui regarde le salut de mon âme et les intérêts de ma patrie, je m'y étais engagé comme un sot et sans savoir le fond de la question.

--Lorsque vous fréquentiez la cour, reprit le chancelier, vous me paraissiez moins au fait de toutes ces disputes de controverse.

--Cela est vrai, dit le baron, mais j'ai eu des malheurs; j'ai été fait prisonnier de guerre en Flandre, ces moments de vide m'ont fait naître l'envie de m'instruire; je l'ai cru nécessaire, je l'ai fait.

À mon retour je passai chez vous, monseigneur, continua le baron en fixant le chancelier; vous étiez alors dans votre terre de Leuville; vous me demandâtes à quoi j'avais passé le temps durant ma prison, et lorsque je vous eus répondu que c'était à étudier l'écriture sainte et à me mettre au fait des disputes qui agitaient si fort les esprits, vous approuvâtes mon travail; vous dissipâtes les doutes qui me restaient; nous étions, s'il m'en souvient, parfaitement d'accord. Comment se peut-il qu'en si peu de temps l'un de nous deux ait tellement changé de façon de penser, que nous ne puissions plus nous entendre? mais alors vous étiez dans la disgrâce et vous parliez à coeur ouvert.

Malheureux esclave de la faveur, pourquoi faut-il que pour complaire à un homme qui peut-être vous méprise, vous trahissiez aujourd'hui votre Dieu et votre conscience?

Le chancelier confondu, ne digéra point ce reproche; ennemi des Guise et de leur manière de gouverner, il mourut peu après du chagrin d'avoir partagé leurs torts. Le cardinal de Lorraine averti qu'il était très-mal, vint le voir; Olivier, las de feindre, se retourna vers le mur, et ne daigna pas même lui dire une parole.

Cependant la présence d'esprit et la fermeté du baron fixèrent tous les regards sur lui, et lui attirèrent des partisans.

Au lieu de prononcer son arrêt, le duc le renvoya dans sa prison, mais sans s'expliquer, sans que son ami même, le comte de Sancerre, pût entrevoir ses résolutions.

Monsieur de Guise soupçonnait le baron instruit de ses vues sur Juliette, il voyait bien que c'était par prudence que Castelnau n'avait rien révélé sur cela.... Que la crainte d'entraîner avec lui sa malheureuse fille, l'avait déterminé à ne point parler de l'intérêt personnel que le duc avait à le condamner, si Juliette en cédent, ne rachetait les jours de son malheureux père.

Mais cet adroit ministre déguisa sa façon de penser; il se contenta d'interdire sévèrement à Raunai et à Juliette la présence du baron de Castelnau.

Ce fut alors que Raunai se remontra.

Il dit au duc qu'il se rendait à ses ordres, que l'interrogatoire de monsieur de Castelnau étant fait, et que le ministre lui ayant dit de reparaître à cette époque, il venait lui demander instamment la liberté d'un homme.... de l'innocence duquel on avait dû se convaincre.... la permission de prendre sa place en prison, et à l'échafaud s'il n'éclaircissait sur-le-champ ce que paraissait désirer la cour.... c'est-à-dire à l'instant où le baron et sa fille auraient sans nuls dangers quitté le séjour d'Amboise.

--Si vous aviez pu vous concerter avec Castelnau, dit le duc, assurément il aurait parlé d'une autre manière; nous n'avons point encore vu de protestant plus entêté de son erreur; n'importe, Raunai, j'accepte vos offres; mais il faut que ce que vous avez à me dire soit révélé devant Juliette et le baron; ce sont mes ordres, et je ne m'en départirai point.

Songez à votre parole pourtant, c'est sur votre tête que va s'appesantir la hache levée sur celle de Castelnau, si vous ne découvrez vos complices et vos chefs.

--Ma promesse est inviolable, monsieur, répondit Raunai, mais à quoi sert que Juliette se trouve à cet entretien, et qu'espérez-vous que je vous dise devant elle et son père, puisque je ne m'engage à parler que lorsque l'un et l'autre seront hors de ces murs?

--Soit, répondit monsieur de Guise, mais il faut avant que je vous entretienne devant eux.

--Juliette chez vous.... elle.... qui me répond?.... dans cette circonstance.... des fers à Juliette.... la seule idée m'en fait frémir!

--Ai-je besoin de vous pour l'en accabler? je n'ai qu'un ordre à donner pour en devenir maître.

--Oui, vous pouvez tout, homme cruel; eh bien! j'obéirai, Juliette sera demain ici, mais si vous abusez de ma confiance, si vous avez l'infamie d'employer ma main pour vous assurer la victime, non-seulement vous n'apprendrez rien de ce que vous désirez savoir, mais nous nous immolerons plutôt tous deux près de vous, que de devenir l'un et l'autre la proie de votre insigne lâcheté. Homme trop favorisé de la fortune, vous ne savez pas ce que le malheur inspire à deux coeurs courageux, ce qu'il suggère, ce qu'il fait entreprendre; vous ignorez, quelle est l'énergie que le désespoir prête à l'âme, sauvez-nous de l'horreur de vous en convaincre, il n'y aurait ni fers ni supplices qui pussent vous préserver de notre fureur.

--Toujours dur et toujours défiant, Raunai, dit le duc.... Sortez, souvenez-vous de mes ordres; souvenez-vous que votre mort est sûre, si vous échappez l'un ou l'autre d'Amboise avant que je ne vous parle.

--Adieu.

Le premier soin de Raunai fut de rendre à Juliette tout ce qui venait de se passer; il ne déguisa point ses craintes, l'impossibilité qu'il y avait de démêler dans les regards du duc quels pouvaient être ses projets.

--Ô Juliette, dit Raunai dans la plus extrême agitation, si ce barbare allait nous sacrifier l'un et l'autre! Si nous avions nous-mêmes aiguisé le fer dont il va trancher le fil de nos jours, sans réussir à sauver Castelnau.

--Ne crains rien, dit fermement Juliette; obéissons et remettons-nous au ciel du soin de nous préserver.... Il le fera, il n'abandonne jamais ni le malheur, ni la vertu; Raunai.... fut-il entouré de tous ses gardes, il ne m'échappera pas, s'il veut nous trahir.

L'heure est venue.... nos deux amants s'embrassent; ils prennent le ciel à témoin de leur infortune, de leur tendresse.... ils l'implorent, ils se jurent de périr ensemble, s'ils sont contraints de céder à la force et se préparent à se rendre chez monsieur de Guise.

Juliette aurait bien voulu voir avant le comte de Sancerre, il n'avait point paru chez lui du jour.... cette circonstance.... celle du bruit entendu dans le jardin.... tout cela la troublait, mais elle n'osait témoigner son embarras; elle sentait le besoin d'inspirer de la confiance à Raunai, et paraissait encore plus courageuse que lui.

Dans le trajet de la maison du comte à celle du ministre, il leur fut impossible de ne pas s'apercevoir que des soldats les suivaient et ne les perdaient point de vue.

--Ô mon ami, dit Juliette à Raunai, en se précipitant dans ses bras un moment avant que d'entrer, sois sûr que quels que puissent être les événements, je ne te survivrai pas d'une minute.

Ils pénètrent, le duc est seul; mais les gardes restent en dehors.

--Raunai, dit monsieur de Guise, j'ai imaginé que la présence de celle que vous aimez ferait plus d'effet sur vous que des tourments, et que la crainte de l'en voir accablée elle-même, suffirait à vous faire avouer ce que vous prétendez savoir.

--Ainsi donc, répondit Raunai, vous abusez de la confiance que vous avez cherché à m'inspirer, et ce que vous avez exigé de moi, n'est que pour me trahir plus sûrement? Ignorez-vous les conditions auxquelles j'ai consenti de vous instruire? Avez-vous oublié que la liberté du baron en est la clause essentielle?

--Je n'imaginais pas qu'on dût composer dans les fers.