Les Crimes De L Amour Precede D Un Avant Propos Suivi Des Idees

Chapter 3

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Inquiète de l'état de monsieur de Sancerre, elle voulut partager avec la comtesse et les gens de l'art, le soin de veiller à sa sûreté.

La blessure se trouvant sans aucune sorte de conséquence, le comte exigea alors de Juliette d'aller employer près de son amant des instants aussi précieux.

Mademoiselle de Castelnau obéit, et ayant laissé la comtesse avec son mari, vint retrouver Raunai. Elle lui apprit tout ce qui s'était passé depuis leur séparation, elle ne lui cacha point les vues de monsieur de Guise.

Raunai s'en alarma. Un rival de cet ordre est fait pour inquiéter un amant, et un amant coupable, qu'un seul mot de ce rival terrible peut à l'instant couvrir de chaînes.

Le lendemain, monsieur de Sancerre qui allait beaucoup mieux, les rassura l'un et l'autre; il promit même de parler au duc; mais il fut résolu qu'on cacherait les démarches de Raunai qui, dès le même instant, irait vivre ignoré chez un particulier de la même religion que lui, et que chaque soir, dans un cabinet du jardin du comte, ce valeureux amant pourrait entretenir sa maîtresse.

Tous deux tombèrent encore une fois aux pieds de Sancerre et de son épouse; des larmes s'exprimèrent pour eux; et sur le soir, Raunai, conduit par un page, fut s'enfermer dans son asile.

L'attaque de la nuit précédente suffit à persuader aux Guise qu'ils ne devaient plus se croire engagés par l'édit qu'on venait de publier.

Le sang recommence donc à couler dans Amboise; des échafauds dressés dans tous les coins, offrent à chaque instant de nouvelles horreurs; des troupes répandues dans les environs, font main basse sur tous les protestants; ou on les égorge sur l'heure même, ou on les précipite pieds et mains liés dans la Loire; les capitaines seuls, et les gens de marque, sont réservés aux tourments de la question, afin d'arracher de leur bouche le nom des vrais chefs du complot.

On soupçonnait le prince de Condé; mais on n'osait pas se l'avouer. Catherine frémissait de l'obligation de trouver un tel coupable; et les Guise sentaient bien que l'ayant découvert, il fallait l'immoler ou le craindre.

Que d'inconvénients dans l'un ou dans l'autre cas.

Mais plus les protestants montraient d'énergie, plus le duc voyait de moyens à la condamnation de Castelnau, et plus, par conséquent, l'espoir d'obtenir Juliette s'allumait doucement dans son âme. Celui qui a le malheur de projeter un crime, ne voit pas, sans une joie secrète, les événements secondaires concourir au succès de ses desseins.

Il n'y avait plus d'autres amusements à Amboise que ceux de ces horribles meurtres. La tyrannie, qui effraie d'abord les souverains, ou plutôt ceux qui les gouvernent, finit presque toujours par leur composer des jouissances. Toute la cour assistait régulièrement à ces actes sanglants, comme celle de Néron autrefois aux exécutions des premiers chrétiens.

Les deux reines, Catherine de Médicis, et Marie Stuart, étaient avec les dames de la cour, dans une galerie du château d'où l'on découvrait toute la place; et, pour amuser davantage les spectateurs, les bourreaux avaient soin de varier les supplices, ou l'attitude des victimes.

Telle était l'école où se formait Charles IX; tel était l'atelier où s'aiguisaient les poignards de la Saint-Barthélemi.

Grand Dieu! voilà comme on a souillé plus de deux cents ans tes autels; voilà comme des êtres raisonnables ont cru devoir t'honorer; c'est en arrosant ton temple du sang de tes créatures, c'est en se souillant d'horreurs et d'infamies, c'est par des férocités dignes des cannibales, que plusieurs races d'hommes sur la terre ont cru remplir tes voeux, et plaire à ta justice. Être des êtres, pardonne-leur cet aveuglement; il fut la peine dont tu crus devoir punir leur dépravation et leurs crimes; tant d'atrocités ne peuvent naître dans le coeur de l'homme, que, lorsqu'abandonné de tes lumières, il est comme Nabuchodonosor, réduit par ta main même au stupide esclavage des bêtes.

La seule Anne d'Est cette respectable épouse du duc de Guise, cette femme intéressante qu'il était prêt de sacrifier à ses passions, elle seule eut l'horreur de ces monstrueuses barbaries.

Elle s'évanouit un jour dans les gradins de la sanglante arêne, on la rapporta chez elle baignée de larmes; Catherine y vole, elle lui demande la cause de son accident.

--Hélas! madame, répondit la duchesse, jamais mère eut-elle plus de raison de s'affliger. Quel affreux tourbillon de haine, de sang et de vengeance s'élève sur la tête de mes malheureux enfants[4].

Le comte de Sancerre dont la blessure n'était rien, et qui allait mieux de jour en jour, tint à mademoiselle de Castelnau la parole qu'il lui avait donnée; il fut trouver le duc de Guise, dont il était chéri, et dont il devait être respecté à toute sorte d'égards, et ne lui déguisant que le séjour de Raunai dans Amboise, il ne lui cacha rien de ce qu'il avait appris de Juliette.

--Quel est votre objet, monsieur, lui dit fermement le comte: est-ce à celui qui gouverne l'état de se livrer à des passions.... toujours dangereuses, quand on a la possibilité de faire autant de mal? Oserez-vous immoler Castelnau pour vous rendre maître de Juliette? et ferez-vous dépendre le sort de ce malheureux père de l'ignominie de la fille?

Le duc un peu surpris de voir monsieur de Sancerre si parfaitement au fait, lui fit entrevoir, que quoiqu'il eût des enfants d'Anne d'Est, il pourrait néanmoins trouver des moyens de rupture à son mariage avec elle....

--Ô mon cher duc! interrompit le comte, voilà comme les passions déraisonnent toujours! Quoi! vous romprez l'alliance contractée avec une princesse, pour épouser la fille d'un homme, contre lequel vous faites la guerre; vous vous brouillerez avec François II, dont ces noeuds vous rendent l'oncle; avec le duc de Ferrare dont ils vous font devenir le gendre, vous culbuterez l'édifice d'une fortune où vous travaillez depuis tant d'années, et tout cela pour le vain plaisir d'un moment, pour une passion qui s'éteindra sitôt qu'elle sera satisfaite, et qui ne vous laissera que des remords? Sont-ce là les sentiments qui doivent animer un héros? Est-ce à l'amour à nuire à l'ambition? vous avez déjà beaucoup trop d'ennemis, monsieur; ne cherchez point à en accroître le nombre. Excusez ma franchise, j'ai acquis le droit, par mon âge et par mes travaux, de vous parler comme je le fais; l'estime dont vous m'honorez m'y autorise......

Ah! croyez-moi, gardez-vous de laisser soupçonner que l'amour puisse entrer pour quelque chose dans les troubles que vos rigueurs excitent. Le Français courbe avec peine sous le joug d'un ministre étranger; quelque grand que vous puissiez être, le sang de sa nation ne coule pas dans vos veines, et c'est un grand tort à ses yeux quand on veut prétendre à le régir; amis, ennemis, tout vous condamne, tout attribue au désir de vous élever les malheurs dont vous affligez la France.

On connaît vos prétentions à vous dire issu de la seconde race de nos rois, et à revendiquer la couronne à ce titre sur les descendants de Hugues Capet. Admettons un instant cette idée, la favoriserez-vous en rompant d'illustres alliances pour en contracter une si forte au-dessous de vous?

Ainsi, soit que vous aspiriez au plus haut degré de gloire, soit que vous vous contentiez de celui où vous êtes, dans tous les cas, vos projets sont indignes de vous; monsieur le duc, vous devez aux Français l'exemple des vertus, peut-être avez-vous besoin d'en montrer plus qu'un autre pour effacer les torts dont on vous accuse. Que ce ne soit donc pas dans un moment tel que celui-ci, où la plus répréhensible des faiblesses vienne achever de répandre sur vos actions, un louche, dont vos ennemis ne profiteraient que trop vite. C'est à la postérité, monsieur, qu'un homme comme vous répond de ses démarches, et il ne doit pas en être une seule dans tout le cours de sa vie qui puisse le faire rougir un instant.

--Comte, répondit monsieur de Guise, si vous aviez jamais éprouvé les sentiments que Juliette m'inspire, vous auriez un peu plus d'indulgence pour moi: jamais, mon ami, jamais aucune passion ne s'introduisit plus vivement dans un coeur; ses yeux ont changé mon existence entière, il n'est pas une seule minute dans la journée où je ne sois rempli de son image; et si quelquefois la reine ou son époux veulent trouver en moi le ministre, anéanti du trouble qui me presse, je ne leur montre plus que l'amant. Avec l'âme que vous me connaissez, Sancerre, cette passion peut-elle être soumise à des devoirs? Et vous étonnerez-vous de tous les moyens que je prendrai pour m'assurer l'objet de mon idolâtrie?...... Non, il n'en sera aucun que je n'emploie pour devenir l'amant ou le mari de Juliette; fortune, honneur, considération, crédit, espoir, hymen, enfants, tout...... tout s'immolera dans l'instant aux genoux de celle que j'adore, je ne me plaindrai que de la médiocrité des sacrifices; et si comme vous le dites l'ambition pouvait me donner des remords, ce serait tout au plus ceux de ne pouvoir lui offrir que la seconde place de l'état.

Sancerre combattit vivement ces résolutions du délire, il employa tout ce qu'il crut de plus persuasif, et de plus éloquent; mais, monsieur de Guise fut inébranlable; et le comte n'osant plus insister se retira, content de rapporter au moins à sa protégée, la permission de voir le baron de Castelnau, promise depuis plusieurs jours, et retardée par les nouveaux troubles.

Juliette versa des larmes bien amères, en apprenant que rien au monde ne pouvait changer les résolutions de monsieur de Guise.

--Ô mon ami, dit-elle le même soir à Raunai! il n'est donc que trop sûr que le Ciel ne nous avait pas destinés l'un à l'autre! Quel horrible avenir se présente à mes yeux! il faudra que je devienne la femme de cet homme barbare, souillé du meurtre de nos frères!... Je serai réduite à l'horreur de partager son lit!.... Infortunée! il faut que je perde mon amant ou mon père; il faut que j'immole ou mon amour ou l'être précieux qui m'a donné la vie! voilà donc l'usage que ces hommes d'état font des pouvoirs qui leur sont confiés! et ces fers qui s'appesantissent sur nous, tous ces fléaux qui nous accablent...... au nom d'un souverain...... à chaque instant trompé lui-même, ne sont donc que les moyens des passions de ces hommes puissants.... que les armes secrètes dont ils usent pour les assouvir!..... Il faut qu'elles le soient ou que nous gémissions...; il faut qu'ils deviennent heureux, ou que le sang coule!..... Je voudrais que mes jours... Hélas! ils ne sauveraient rien.... nous n'en péririons pas moins tous les deux.

--Juliette, répondit Raunai, mille sentiments confus m'animent à la fois.... Je puis sortir d'Amboise comme j'y suis entré.... je puis rejoindre mes amis, revenir avec eux sous ces remparts délivrer et ton père et toi, trancher sans aucune pitié les jours de ces cruels despotes qui se font un jeu d'abréger les nôtres, les pulvériser tous au pied du trône que leur tyrannie déshonore, et mériter enfin ton coeur, après avoir immolé nos bourreaux.

L'inaction où je reste pendant que l'on s'abreuve du sang de nos frères m'avilit à mes propres yeux; je voulais embrasser tes genoux.... J'ai réussi... Laisse-moi revoler au combat...... laisse-moi fuir les murs de cette ville odieuse, je ne veux plus y revenir que triomphant; je ne veux plus que tu m'y voyes, qu'apportant à tes pieds la tête de nos persécuteurs.

--Non, calme-toi Raunai, je verrai demain mon père..... Je l'entendrai... peut-être après, te communiquerai-je un dessein plus sûr pour finir nos maux personnels, puisque nous ne pouvons aspirer à l'honneur de terminer ceux de nos compagnons d'infortune.... calme-toi, cher et unique amant, aime Juliette, que l'idée d'en être adoré te console, et sois sûr que qui que ce soit dans l'univers n'acquerra sur son coeur, des droits.... qui ne peuvent appartenir qu'à toi seul.

Mademoiselle de Castelnau ne tarda point à profiter de la permission qu'elle avait obtenue de voir son père; elle vole à la prison. Le baron n'était point prévenu; cette surprise pensa lui coûter la vie; il fut quelques instants sans connaissance dans les bras de Juliette.

--Oh! chère fille, s'écria-t-il, dès que ses yeux furent rouverts au jour, je craignais bien que les barbares ne me traînassent à l'échafaud sans qu'il me fût possible de t'embrasser pour la dernière fois.

--Vous ne mourrez point, mon père, répondit Juliette; je suis la maîtresse de vos jours; un mot de moi peut vous les conserver.

--Un mot! que veux tu dire?... Si ce mot te coûtait l'honneur, Juliette, je ne voudrais point d'une vie payée de ton opprobre.

--Ô! mon père, ce n'est pourtant qu'à ces conditions que je puis vous arracher des mains de nos ennemis... Le duc de Guise.... Il veut que je cède à sa passion; et dès qu'il est enchaîné par l'hymen, ce qu'il exige peut-il avoir lieu sans qu'il en coûte un crime, à lui, ou l'honneur à votre malheureuse fille?

--Ah! Juliette, reprit fermement Castelnau, laisse-moi périr; j'ai vécu; ce serait acheter trop cher le peu de jours que je dois languir ici-bas.... Non, mon enfant, non; je ne les paierai point au prix de ton honneur et de ta félicité. Je le savais trop bien que ces tyrans n'étaient mus que par l'égoïsme, et que l'ambition était l'unique cause de leurs crimes. Mais il est un Dieu juste qui nous vengera, chère fille, un Dieu puissant aux yeux duquel les malheurs sont des droits, et les vertus des titres. Élevée dans la plus pure des religions, garde-toi d'en oublier les principes; qu'ils te servent à jamais d'égide contre les séductions de ces idolâtres, et puisque ma vie ne peut plus garantir ta jeunesse, que ma mort au moins t'encourage.... Tu la verras, ma fille, oui, je demanderai de mourir dans tes bras, et mon âme, bientôt aux pieds de l'Eternel, obtiendra de lui cette protection, que mes revers m'empêchent de t'accorder....

Et Juliette, anéantie dans les bras de son père, ne pouvait que gémir et répandre des larmes.

--Ne pleurs pas, chère fille, reprit le baron, ne t'afflige pas; tu le retrouveras dans le ciel ce père infortuné que l'on t'enlève sur la terre; il va préparer l'Être Suprême à te faire jouir des faveurs que ta conduite et ta religion doivent te faire espérer de lui.... il va t'attendre dans le sein d'un Dieu.... Ô! ma fille, voilà donc ce que c'est que le monde.... ses espérances.... et ses biens!... Élevé à la cour, fait pour prétendre à tout, l'ami, le compagnon de ces gens-ci, ayant versé près d'eux mon sang pour la patrie.... parce que je ne veux pas adopter leurs erreurs...... parce que je hais leurs sacrilèges et leur impiété...... que je veux en un mot, adorer Dieu dans la pureté de l'Evangile.... tous ces amis.... tous ces camarades sont aujourd'hui mes juges, et demain seront mes bourreaux. Eh! qui leur a donc dit que leur cause est la bonne? Ont-ils entendu mieux que moi la parole divine? Fut-il même vrai que je me trompasse...... une erreur dans le culte doit-elle être mise au rang des crimes? L'Eternel peut-il être honoré par du sang; et ceux qui, pour le servir, osent lui sacrifier des hommes, ne sont-ils point, par cela seul, dans l'erreur et le mauvais chemin?.... N'importe, ma fille, n'importe; je mourrai, puisqu'il le faut...... Oui, je mourrai certainement, puisque je ne pourrais conserver la vie qu'aux dépens de ton honneur.... Mais le brave Raunai, chère fille, qu'est-il devenu dans ce tumulte?

Mademoiselle de Castelnau apprit à son père tout ce qui concernait son amant... elle lui dit qu'il était dans Amboise; elle lui conta comme il s'y était introduit, et l'envie qu'il avait d'en sortir pour tenter un nouveau coup de main.

--Il ne réussirait pas, reprit le baron, ils sont maintenant sur la défensive; tout est manqué; nous avons été trahis...... Ô! Juliette, la bonne cause n'est pas toujours la plus sûre, quand elle est dans les mains du faible.... Mais le ciel est notre recours, je l'implore: il nous exaucera.

Juliette entretint ensuite le baron des honnêtetés du comte de Sancerre.... de tous les soins que son épouse et lui recevaient journellement d'elle, et des démarches infructueuses que le comte avait faites près du duc.

--Sancerre est mon ami depuis l'enfance, reprit le baron; nous avons été élevés tous les deux dans la maison du duc d'Orléans fils de François 1er; nous combattions ensemble à la journée de Saint-Quentin; il a été forcé à ce qu'il a fait vis-à-vis de nous dans la ville de Tours; il le répare par mille procédés nobles. Je reconnais bien là son âme honnête et son coeur vertueux.... peut-être le verrai-je avant ma mort; je le prierai de te servir de père.... de te réunir à ton amant; mais quand je ne serai plus, chère fille, qui sait ce que feront nos tyrans! Proscrite par ta religion, en haine au duc par ta vertu, ô! Juliette, que de malheurs peuvent éclater sur toi!.....

Puis levant les mains vers le ciel......

--Être Suprême, s'écria ce malheureux père, daignez vous contenter de mon supplice; ne permettez pas que cette fille chérie devienne la victime des méchants! son seul crime est de vous servir... de vous adorer comme vous avez désiré de l'être.... comme vous l'avez enseigné par votre sainte loi..... Voudriez-vous, Seigneur, que ses vertus et sa religion, que tout ce qui l'approche le plus de votre sublime essence, devînt la cause de son opprobre, de ses tourments et de sa mort!....

Et l'infortuné Castelnau retombait en larmes dans le sein de sa fille; il la serrait... il la pressait entre ses bras. Craignant peut-être que ce ne fût la dernière fois qu'il lui devînt permis de la voir, son âme paternelle s'exhalait toute entière dans ses sombres caresses; on eût dit qu'il voulait la confondre avec celle de sa fille, afin que quelque chose de lui pût exister encore dans l'objet le plus précieux qui lui restât sur la terre.

--Ô! mon père, dit Juliette, au milieu des sanglots que lui arrachait cette scène de douleur, puis-je consentir à votre supplice? Raunai lui-même peut-il donc le permettre? Ah! croyez-le, mon père, il aimera mille fois mieux renoncer au bonheur de sa vie, que de m'obtenir aux dépends de la vôtre.... Mais quoi! partagerais-je les torts du duc de Guise, si je ne faisais que consentir à devenir son épouse, en le laissant se charger seul des forfaits qui doivent me lier à lui? Au moins vous vivriez, mon père; j'aurais conservé vos jours, je serais l'appui de votre vieillesse, j'en pourrais faire le bonheur.

--Et j'achèterais quelques moments de vie par une multitude de crimes?

--Ce ne seront pas les vôtres.

--N'est-ce pas les partager que d'y donner lieu? Non, ne l'espère pas, ma fille; je ne souffrirai pas qu'Anne d'Est soit immolée pour moi; il faut que l'un des deux périsse; le duc de Guise ne répudiera point sa femme; il ne sera à toi qu'en tranchant les jours de cette vertueuse princesse. Voudrais-tu devenir l'épouse d'un tel homme, d'un barbare qui, non content de ce crime, remplit chaque jour la France de deuil et de larmes?.... Dis, Juliette, dis, pourrais-tu goûter un instant de tranquillité dans les bras d'un tel monstre?..... Et cette vie, qui t'aurait coûté si cher.... ô! mon enfant, crois-tu que j'en pourrais jouir moi-même?.. Non, ma fille; c'est à moi de mourir, mon heure est venue; il faut qu'elle s'accomplisse. Et que sont quelques instants de plus ou de moins? N'est-ce pas un supplice que la vie, quand on ne voit autour de soi que des horreurs et des crimes? Il est temps d'aller chercher dans les bras de Dieu la paix et la tranquillité que les hommes m'ont refusée sur la terre...

Ne pleure pas, Juliette, ne pleure pas; je ne suis pas plus malheureux que le navigateur qui, après des périls sans nombre, touche, à la fin, au port qu'il a tant désiré....

Faut-il t'en dire davantage? je te défends, par toute l'autorité que j'ai sur toi, de songer à me conserver par les moyens infâmes qu'on te propose; et si j'apprenais ta désobéissance sur ce point, je ne te verrais plus.

--Eh bien! mon père, dit Juliette, avec cet élan de l'âme qui annonce qu'elle est remplie d'un projet important, eh bien! il me reste un moyen de vous sauver, et je cours le mettre en usage.

--Qu'il ne soit surtout jamais aux dépends de ce que tu dois à Dieu.... à toi-même.... à Raunai.... Songe que je ne voudrais pas ajouter vingt ans de plus à ma carrière, si ce long terme pouvait coûter un seul soupir à ton bonheur ou à tes vertus.

Juliette sort et va trouver Raunai.

--Ô! mon ami, lui dit-elle, voici l'instant de me prouver les sentiments que tu m'as jurés dès l'enfance... M'aimes-tu, Raunai? te sens-tu capable du plus grand effort de l'humanité pour me prouver ta flamme?

--Ah! peux-tu croire qu'il puisse exister quelque chose au monde que je ne sois prêt à exécuter pour toi?

--Oui, mon ami, j'en peux douter... Tu trembleras quand je t'aurai tout dit; et néanmoins, il faudra m'obéir, ou me laisser dans l'affreuse idée que tu n'as jamais aimé ta maîtresse.

--Que veux-tu dire, Juliette? tes discours..... l'agitation dans laquelle tu es.... tes yeux, où je ne vois plus que désespoir au lieu d'amour... tout me fait frémir; explique-toi.

--Songe que je m'immolerai moi-même dans le sacrifice que je vais t'expliquer.... Il me coûtera plus qu'à toi; je m'y résous pourtant; que mon exemple t'encourage.... Raunai, m'aimes-tu assez pour consentir à ne plus me revoir........ assez, pour me perdre à jamais?

--Juste ciel!

--Écoute-moi, Raunai, ne t'alarme pas sans être instruit; je vais te proposer un acte de vertu: ton âme accepte, je l'entends. Nos bourreaux n'ont qu'un objet; c'est de savoir quel est le chef.... quel est le principal moteur de tout ceci.

Va trouver le duc de Guise; dis-lui que le seul désir de sauver un ami qui n'est point coupable, t'a fait franchir tous les obstacles qui se trouvaient à pénétrer dans Amboise; assure-le de l'innocence de mon père; dis-lui que bien plus craint qu'aimé dans le parti, Castelnau ne s'est jamais occupé que de le trahir et de se donner au roi; dis-lui que toi seul est au fait de tout, et que sous l'unique clause qu'on rendra le baron à sa fille, tu es prêt à tout révéler.

Donne ta liberté pour garant de ta parole; dis que tu veux remplacer le baron dans les fers, que tu t'offres au supplice qu'on lui a préparé, si tu ne dévoiles pas ce qu'on désire..... On acceptera tout; on ne veut que découvrir les auteurs du complot; la crainte d'être trompé par toi ne les arrêtera point, puisque tu remplaceras mon père, puisque tu seras dans leurs mains comme lui....

Tu vois l'immensité du sacrifice que je te propose, car ils n'arracheront rien de toi, je le sais; tu mourras donc, mon ami; c'est à la mort que je t'envoie; mais n'imagine pas que je te survive, je te suis dans l'obscurité du tombeau; mon âme y vole avec la tienne.

Ce respectable vieillard n'a-t-il pas mérité de jouir de son dernier âge? N'a-t-il donc pas plus de droit à la vie que ses enfants? Ah! le prix de ce que nous allons faire, mon ami, s'offre à nous de toutes parts; nous le trouverons dans le sein de Dieu, il nous attend pour y couronner cette grande action, elle se conservera dans le souvenir des hommes, ils la graveront dans le temple de mémoire. Raunai, qu'un tel sort est au-dessus des jouissances mondaines! comme les palmes de l'immortalité sont préférables aux jours obscurs et languissants que nous traînerions sur la terre.

--Embrasse-moi; fille céleste, embrasse-moi, s'écria Raunai. Ah! j'aurai donc pu te prouver mon amour, j'aurai donc su te convaincre une fois qu'il n'est pas un seul être dans le monde qui sache t'aimer comme je le fais.

--Tu consens?

--En doutes-tu?.... Homme digne de moi, s'écria Juliette, viens dans mes bras, viens cueillir sur mes lèvres les premiers et les derniers baisers de l'amour... Ah! quelle âme est la tienne, Raunai, combien je t'aime et combien je t'estime!