Les Crimes De L Amour Precede D Un Avant Propos Suivi Des Idees

Chapter 11

Chapter 113,694 wordsPublic domain

_Zoloé_ ne figure point parmi les divers ouvrages de Sade que mentionnent la _Biographie universelle_ et la _France littéraire_ de Quérard; même silence dans la _Nouvelle Biographie générale_. Les détails qu'on vient de lire à l'égard de ce libellé se retrouvent dans les _Fantaisies bibliographiques_ de M. Gustave Brunet (_Paris, J. Gay_, 1864, in-18.)

Il existe une réimpression de Zoloé _avec notices biographiques et bibliographiques_. Bruxelles, chez tous les libraires, 1870, in-12 178 pages. Le titre annonce un tirage à 130 exemplaires, mais il a sans doute été dépassé. Le frontispice à l'eau-forte est la reproduction de celui du titre de l'édition originale. Pisanus Fraxi (_Index libr. prohib._, p. 407) a parlé de Zoloé: il n'y voit qu'une sotte et plate attaque contre Bonaparte et Joséphine; point de vérité historique, nulle trace d'esprit. Voir aussi: _OEuvres posthumes de Quérard, publiées par G. Brunet; Livres à clef_, 1873, p. 174.

_Les Crimes de l'Amour, ou le délire des Passions_, nouvelles historiques et tragiques, précédées d'une idée sur les romans, par D. A. F. Sade. Paris, Massé, an VIII, 2 volumes in-8º ou 4 volumes in-12, 4 frontispices non signés. Un bel exemplaire papier vélin, figures avant la lettre, fait partie du cabinet d'un bibliophile parisien. Un exemplaire relié a été adjugé à 45 francs vente Solar, nº 2224.

Un critique de l'époque, Villeterque, ayant avec raison signalé dans le _Journal de Paris_ cet ouvrage comme détestable à tous égards, Sade se fâcha, et il fit promptement paraître une brochure intitulée: _l'Auteur des Crimes de l'Amour à Villeterque, folliculaire_, in-12, 19 pages; il désavoue ses autres écrits avec son audace habituelle, et adresse au critique des injures grossières.

Cet ouvrage étant aujourd'hui fort peu connu, nous entrerons à son égard dans quelques détails.

L'épigraphe est assez caractéristique; elle est indiquée comme empruntée aux _Nuits_ d'Young (ce que nous n'avons pas perdu notre temps à vérifier): «Amour, fruit délicieux que le ciel permet à la terre de produire pour le bonheur de la vie, pourquoi faut-il que tu fasses naître des crimes, et pourquoi l'homme abuse-t-il de tout?»

Les titres des onze nouvelles contenues dans ce recueil sont: Juliette et Raunai, ou la Conspiration d'Amboise.--La Double épreuve.--Miss Henriette Stralsond.--Faxelange.--Florville et Courval.--Rodrigue.--Laurence et Antonio.--Ernestine.--Dorgeville, ou le Criminel par vertu.--La comtesse de Sancerre.--Eugène de Franval.

Parmi les personnages figurent lord Grandville, «l'homme le plus débauché, le plus méchant, le plus cruel de toute l'Angleterre, et malheureusement le plus riche.» Voici un passage pris au hasard: «Les moyens de faire succomber une femme sont si connus, leur faiblesse est si sûre, que les tentatives d'épreuve sont absolument superflues. Les femmes, ainsi que les villes de guerre, ont toutes un côté hors de défense; il ne s'agit que de le chercher. Est-il découvert, la place est bientôt rendue; cet art, ainsi que les autres, a ses principes.»

Dans la préface, Sade trace une histoire fort superficielle du roman depuis son origine, et il expose ses idées sur les règles qu'on doit se prescrire lorsqu'on veut aborder ce genre de composition:

«L'ouvrage du romancier doit nous faire voir l'homme, non pas seulement ce qu'il est ou ce qu'il se montre, mais tel qu'il peut être, tel que doivent le rendre les modifications du vice et toutes les secousses des passions; il faut donc les connaître toutes; il faut les employer toutes, si l'on veut travailler ce genre. Ce n'est pas non plus en faisant triompher la vertu qu'on intéresse; il faut y tendre bien certainement le plus qu'on peut, mais cette règle, à laquelle nous voudrions que tous les hommes s'assujettisent pour notre bonheur, n'est nullement essentielle dans le roman, n'est pas même celle qui doit conduire à l'intérêt, car lorsque la vertu triomphe, les choses étant ce qu'elles doivent être, nos larmes sont taries avant de couler; mais, si après les plus rudes épreuves, nous voyons la vertu terrassée par le vice, nos âmes se déchirent, et l'ouvrage nous ayant excessivement émus, doit indubitablement produire l'intérêt qui seul assure des lauriers.»

Sade désavoue ensuite les écrits qui l'avaient signalé à l'indignation publique, mais ses affirmations ne trouvèrent aucune créance:

«Jamais je ne peindrai le crime que sous les couleurs de l'enfer; je veux qu'on le voie nu, qu'on le craigne, qu'on le déteste, et je ne connais point d'autre façon pour arriver là que de le montrer avec toute l'horreur qui le caractérise. Malheur à ceux qui l'entourent de roses! Leurs vues ne sont pas aussi pures que les miennes, et je ne les copierai jamais. Qu'on ne m'attribue donc plus le roman de J...; jamais je n'ai fait de tels ouvrages, et je n'en ferai jamais; il n'y a que des imbéciles ou des méchants qui, malgré l'authenticité de mes dénégations, puissent me soupçonner ou m'accuser encore d'en être l'auteur, et le plus souverain mépris sera désormais la seule arme avec laquelle je combattrai leurs calomnies.»

À la fin de son livre, il s'adresse au lecteur: «Si les pinceaux dont je me suis servi pour te peindre le crime, t'affligent et te font frémir, ton amendement n'est pas loin et j'ai produit sur toi l'effet que je voulais.»

Voici, entre mille, un passage où se révèle le genre d'idées qui dominent constamment chez Sade: «Qui? moi! je connaîtrai l'amour! Loin de moi ce sentiment vulgaire. S'il y avait une femme au monde capable de me le faire éprouver, j'irais, je crois, lui brûler la cervelle plutôt que de plier sous son art.»

Dans une des nouvelles qui forment les quatre volumes en question, on retrouve le héros d'une oeuvre dramatique que nous avons déjà signalée. Oxtiern, noble Suédois fort riche, ne soupçonnant aucune borne à ses désirs; sans principe comme sans vertu, il croit que rien au monde ne peut imposer un frein à ses passions.

L'auteur des _Crimes de l'Amour_ aime à entasser des enlèvements, des assassinats, des empoisonnements; il montre une fille, «l'horreur et le miracle de la nature,» vivant incestueusement avec son père, lequel se justifie au moyen de sophismes détestables. Il n'oublie pas les brigands qui ont pour captives des femmes vertueuses. Il ne cesse de retracer des hommes horriblement corrompus et cruels, tourmentant sans relâche des épouses honnêtes et malheureuses.

Employant très-mal, la plupart du temps, les interminables loisirs que lui laissait le séjour forcé dans les prisons où s'écoula une grande partie de sa carrière, Sade écrivait, écrivait sans jamais se lasser. Il a laissé un grand nombre de manuscrits. M. Michaud, qui paraît avoir été bien renseigné à cet égard, en signale plusieurs dans la _Biographie universelle_: des _contes_, au nombre de trente (on ignore s'ils étaient en vers ou en prose); le _Portefeuille d'un homme de lettres_, 4 volumes (écrit à la Bastille en 1788); _Conrad_, roman tiré de l'histoire des Albigeois (saisi lors de l'arrestation de l'auteur, en 1801); _Marcel_, autre roman; _Isabelle de Bavière_; _Adélaïde de Brunswick_, deux romans historiques composés à Charenton; les sujets sont du genre sombre, mais il n'y a d'ailleurs ni ordures, ni impiété; des _Mémoires_ ou _Confessions_ qui paraissent avoir eu pour but de tenter une justification bien difficile: un journal en onze cahiers de la situation de l'auteur depuis 1777 jusqu'en 1790 (il y avait treize cahiers, mais deux ne furent pas retrouvés). «Tout ce que le marquis a dit, fait ou entendu, lu, écrit, senti ou pensé pendant ces treize années se trouve dans ce recueil; mais les choses les plus remarquables sont écrites en chiffres dont lui seul avait la clef.» Citons aussi cinq cahiers de notes, pensées, extraits, chansons, mélanges de vers ou de prose, composés ou recueillis pendant la dernière détention de Sade.

Un zélé bibliophile, Bérard, auteur d'un livre consacré à la bibliographie des Elzeviers, qui joua en 1830 un certain rôle politique, a laissé parmi des notes inédites, celle-ci que reproduit Pisanus Fraxi (p. 35 de _l'Index_ déjà cité): «Anglès était préfet de police lors de la mort du marquis de Sade. Je lui ai entendu dire qu'on avait trouvé dans sa chambre un grand nombre de vers licencieux dignes de Voltaire, qu'il s'était empressé de faire brûler. Si ces vers étaient en effet dignes de Voltaire, leur destruction serait une perte; mais je crois pouvoir en douter: d'abord parce qu'Anglès se connaissait mieux en administration qu'en poésie; ensuite parce que les vers que l'on connaît de Sade sont plus que médiocres.»

Dans ses _Mélanges bibliographiques_, page 186, le bibliophile Jacob, (M. Paul Lacroix), mentionne une lettre de Sade qui parle d'une tragédie dont il est l'auteur, lue au théâtre français le 24 novembre, 1791, et dont l'héroïne paraît avoir été Jeanne Hachette; on ne connaît pas cette pièce.

Il a existé d'ailleurs d'autres ouvrages de cet incorrigible libertin; ils étaient, à ce qu'il paraît des tissus d'infamies, et ils étaient décorés de dessins dignes du texte. On a annoncé qu'ils avaient été brûlés en présence de fonctionnaires publics, mais quelques doutes paraissent planer sur l'exactitude de cette assertion.

Voici ce que nous lisons dans un opuscule de M. A. Jubinal: _Lettre inédite de Montaigne_. (Paris, 1850, p. 53):

«Napoléon ordonna que tous les manuscrits laissés par le trop célèbre de Sade fussent livrés aux flammes. Un procès-verbal constata que cette mesure avait reçu son exécution, mais tous les bibliophiles savent qu'une vingtaine d'années plus tard, les compositions les plus immorales, les plus licencieuses de Sade, écrites de sa propre main, celles dont le procès-verbal constatait la destruction, commencèrent à arriver à Paris une à une. Plusieurs de ces autographes furent achetés à grand prix par la Bibliothèque royale, où plusieurs personnes les ont vus, mais d'où ils ont disparu, à ce qu'on assure, du moins les principaux. On prétend que c'est le fonctionnaire qui avait dressé le procès-verbal de destruction de ces papiers qui s'en était emparé.»

Nous ferons toutefois observer ici que, Sade étant mort à la fin de l'an 1814, Napoléon, alors à l'île d'Elbe, n'eut rien à ordonner à l'égard des manuscrits en question; pendant les Cent-Jours, il ne trouva pas sans doute le temps de songer à cet objet.

Un bibliophile parisien (M. H. B.) possède entre autres autographes et documents relatifs à Sade, le projet d'un lupanar projeté par le marquis; il trace la disposition de la maison entière, le vestibule, les appartements des femmes, les _chambres de torture_ (chacune de ces chambres est consacrée à un supplice spécial); il n'oublie point le cimetière où seront déposés les cadavres des victimes qui auront succombé dans ces orgies; des passages pratiqués dans les murs extérieurs faciliteront les entrées ou les sorties clandestines, et l'auteur porte l'attention jusqu'à dresser le _menu d'un dîner irritant_.

Restif eut connaissance de ces atroces et folles inventions, car il écrit dans _Monsieur Nicolas_ (t. XVI, p. 4783): «le monstre propose à l'imitation du _Pornographe_ l'établissement d'un lieu de débauche. J'avais travaillé pour arrêter la dégradation de la nature; le but de l'infâme disséqueur à vif, en parodiant un ouvrage de ma jeunesse, a été d'outrer à l'excès, cette odieuse, cette infernale dégradation»

M. de Reiffenberg, dans le _Bulletin du Bibliophile belge_, dit avoir vu à la Bibliothèque nationale, il y a quarante ans environ, les manuscrits dont parle M. Jubinal.

On ne connaît, nous le croyons du moins, aucun portrait de Sade. Un petit volume in-18, publié vers 1840: _les Fous célèbres_, renferme, à son égard, une notice qui n'apprend rien de neuf et une lithographie fort mal faite qui est une image de fantaisie, sans aucune valeur quelconque. Il en est de même de deux portraits publiés à Bruxelles, l'un fort bien exécuté, dans un cadre ovale, indiqués comme faisant partie de la collection de M. de La Porte.

Pour compléter notre esquisse, il ne serait pas hors de propos d'y joindre un _Sadiana_, c'est-à-dire une réunion des passages extraits des différents écrivains qui ont fait mention de l'auteur de _Justine_, mais le temps nous a manqué pour faire ce travail; nous laissons à d'autres chercheurs le soin de l'accomplir et nous nous bornerons à deux citations:

«Un honnête homme a toujours dans sa poche un volume du marquis de Sade.» (Pétrus Borel, le lycanthrope. _Madame Putiphar_). On reconnaîtra dans cette assertion paradoxale l'originalité de cet auteur, sur lequel il a été publié une notice curieuse par M. Claretie (Paris, librairie Pincebourde, 1865, in-18.)

«Avant la révolution, les moeurs n'étaient nulle part aussi corrompues qu'à Lyon. Ce n'est pas sans motifs qu'un écrivain trop célèbre y a placé quelques épisodes de son exécrable roman.» (Michelet, _Histoire de la Révolution_.)

Un autre sujet d'investigation historique et psychologique se présenterait aussi: ce serait de demander aux annales des égarements de l'esprit humain, s'il n'y a pas eu d'autres exemples des aberrations cruelles dans lesquelles le marquis se précipita. L'antiquité, les fastes des despotes de l'Orient, font connaître des personnages de cette trempe. Le quinzième siècle vit avec effroi le maréchal Gilles de Retz, qui poussa bien plus loin ses cruelles expériences, peut-être parce qu'il eut plus de moyens de satisfaire ses goûts monstrueux, mais qui du moins n'en consacra pas les principes dans des livres infâmes[28].

Nous ignorons jusqu'à quel point est fondée l'accusation que Mayer (_Galerie philosophique du XVIe siècle_, t. I, p. 200) porte contre le duc d'Epernon, qui aurait mêlé le sang à la débauche. La _Biographie universelle_ parle d'un noble Polonais, auteur de divers livres d'histoire, le comte de Potocki, et elle fait observer que ses goûts, dans le genre de ceux du marquis de Sade, lui attirèrent des désagréments qui le contraignirent à s'expatrier.

Le comte de Charolois de la maison de Condé, se signala également par les cruautés qu'il apportait dans ses orgies. Brantôme, dans les _Dames galantes_, parle d'une femme de haut parage qui se plaisait à exercer des sévices sur ses caméristes.

L'histoire a conservé les noms de divers autres personnages qui, pour réaliser les monstruosités impossibles qu'enfante l'imagination de Sade, unirent la cruauté à la débauche. On peut mentionner Tibère, un empereur de la Chine dont le nom nous échappe, le duc Valentino Borgia, Pier Luigi Farnese dont Varchi a raconté les infamies, le marquis Annibale Porrone dont on trouve la vie et les crimes dans l'ouvrage de Grégoire Leti (Vie de Bartholomé Aresec cités dans le _Catalogue d'une collection de livres anciens et modernes par J. Piazzoli_. Milan, 1878). Les annales judiciaires mentionnent de nombreux scélérats, violateurs et assassins (Dumolard, les meurtriers des dames Gay près de Lyon, etc.)

Pisanus Fraxi, que nous avons déjà cité, nous offre, dans son _Index librorum prohibitorum_ des témoignages fréquents d'un goût cruel répandu en Angleterre et consistant à flageller des femmes. Diverses maisons où moyennant finances, on pouvait se livrer à cet amusement barbare, existaient à Londres (elles subsistent probablement encore), et la littérature britannique compte un assez grand nombre d'ouvrages vendus sous le manteau et consacrés à la flagellation active et passive. L'_Index_ en question en parle avec détail, et dans l'introduction, il entre dans des particularités minutieuses: il donne même le dessin d'une machine sur laquelle se plaçait le patient ou la patiente. Voir page 345 de longs détails sur un ouvrage intitulé: Th. ROMANCE _of Chastisement_; l'auteur s'exprime avec enthousiasme; il avance qu'il y a des femmes qui trouvent un grand plaisir à fouetter de jeunes personnes de leur sexe, et la patiente _feels a luxurious sensation_, car une sorte de courant magnétique s'établit entre la prêtresse et la victime.

Sade reste seul à part en son genre en raison des scènes de cruauté qu'il mêle à des tableaux du cynisme le plus repoussant, mais il faut reconnaître qu'à certains points de vue il avait eu des devanciers et qu'il a trouvé des imitateurs. Sous le rapport de l'audace immorale des paradoxes, Diderot, le plus corrompu des écrivains du XVIIIe siècle, ne lui est pas inférieur, et l'auteur du _Supplément au voyage de Bougainville_ s'est plu à retracer des passions qui outragent la nature, exemple suivi par des romanciers modernes dont les honteuses productions ont eu un grand succès. Un journaliste qui a fait jadis quelque bruit, Capo de Feuillade, écrivait que la _Lelia_ de George Sand lui offrait des doctrines dont il ne retrouvait les équivalents que dans les monstrueuses productions d'un auteur qu'il n'osait pas nommer, et c'est à propos de ce même roman que Proudhon qualifiait de «digne fille du marquis de Sade,» la femme célèbre qui l'a écrit.

Un romancier et auteur fort oublié aujourd'hui, Révéroni Saint Cyr, décédé dans un hospice d'aliénés[29] a publié _Pauliska, ou la Perversité moderne_. (Paris, an VI), roman où il retrace quelques actes de barbarie, mais en restant fort au dessous du marquis.

De nos jours il s'est trouvé un écrivain allemand qui a pris pour modèle les écrits de Sade et qui s'est montré son émule, c'est l'auteur anonyme du livre intitulé:

_Aus den Memoiren einer Sängerin._ (Extrait des Mémoires d'une cantatrice.) _Boston, Reginald Chesterfield_, 2 vol. pet. in-8º, VII et 244 p.; 251 p. Cet ouvrage a été imprimé à Altona: le premier volume en 1868; le second en 1875; il se compose d'une série de lettres adressées à un vieil ami, à un médecin, et après sa mort, elles furent trouvées parmi ses papiers par un neveu qui s'en fit l'éditeur.

M. Pisanus Fraxi (_Index librorum prohibitorum_, p. 102-109) entre dans des détails assez étendus au sujet de cette espèce d'autobiographie. Il s'y trouve, surtout dans le second volume, des épisodes dégoûtants, des orgies semblables à celles que Sade se plaît à décrire. Il est, dans le cours du récit, fait plusieurs fois mention de _Justine_ et de quelques autres ouvrages fort libres.

Nous n'avons pas à nous occuper de divers écrivains qui appartenaient à la famille de Sade, qui portaient le même nom, mais qui heureusement se sont exercés sur des sujets très différents de ceux qui occupaient le marquis.

Son oncle, l'abbé de Sade, mort en 1778, a laissé un ouvrage estimé: les _Mémoires sur la vie de Pétrarque_. 1764-1767, 3 vol. in-4º.

Nous connaissons aussi l'existence d'un ouvrage difficile sans doute à rencontrer en France:

_Typologie, ou Science des marées_, par le chevalier de Sade, officier de la marine de S. M. T. C. et capitaine d'artillerie de S. M. B.; 2 gros volumes in-8º avec figures. Londres, 1810, 21 sh.

Cet officier français, passé au service de l'Angleterre, était sans doute un ancien émigré appartenant à la même famille que le marquis.

Nous terminerons cette notice en reproduisant un document fort peu connu aujourd'hui et qui est un témoignage du civisme dont le citoyen Sade jugea prudent de donner des gages à une époque critique.

Un bibliographe anglais, M. Pisanus Fraxi, dans le très curieux volume qu'il a intitulé: _Index librorum prohibitorum_ (_London_, 1878, in-4) signale, page 422, un ouvrage inédit de Sade; il est la propriété du marquis de V., dont le grand-père l'acheta à un nommé Armoux de Saint Maximin qui assistait à la prise de la Bastille et qui trouva cette production dans la chambre où le marquis avait été enfermé.

Le manuscrit en question se compose d'une suite de morceaux de papier, ayant un centimètre de large et qui, attachés les uns au bout des autres, forme un rouleau de 12 mètres de long. Chaque morceau est écrit des deux côtés; l'écriture est tellement fine qu'elle ne peut être lue qu'avec l'aide d'une loupe. Après une préface, vient le récit, divisé en 52 chapitres, des faits et gestes d'une association d'individus des deux sexes ayant à leur disposition des sommes énormes et deux splendides maisons de campagne aux environs de Paris (on voit qu'il s'agit d'une société dans le genre des _Aphrodites_ d'Andrea de Nerciat.)

Cette production abonde en détails obscènes, mais on n'y retrouve pas les discussions philosophiques qui se rencontrent dans d'autres écrits du marquis. À la fin on lit: terminé le 25 novembre 1783.

Pisanus Fraxi (_Index libr. prohixi._ p. 10 et suiv.) entre dans des détails étendus au sujet d'_Aline et Valcourt_; ouvrage puissant «(powerful) et original, et considérant qu'il a été écrit avant la révolution française, très remarquable. Quoique plongé dans tous les vices de la classe à laquelle il appartenait, Sade prévoyait nettement, et prophétisait avec clarté à quels résultats aboutissait un pareil état social; il écrivait: «Ô France! tu t'éclaireras un jour, je l'espère; l'énergie de tes citoyens brisera bientôt le sceptre du despotisme et de la tyrannie; et, foulant à tes pieds les scélérats qui servent l'un et l'autre, tu sentiras qu'un peuple libre par sa nature et par son génie, ne doit être gouverné que par lui-même (tome II, p. 41). Une grande révolution se prépare dans ta patrie (France); les crimes de vos souverains, leurs cruelles exactions, leurs débauches et leur ineptie ont lassé la France; elle est excédée du despotisme; elle est à la veille de briser les fers.» (Tom. II, p. 448). On pourrait citer d'autres passages semblables.

«Au point de vue littéraire, l'ouvrage présente de graves défauts; il est trop long, trop encombré de digressions et de tirades philosophiques; la narration est prolixe; en adoptant la forme épistolaire, l'auteur s'est imposé des entraves pénibles; son récit devient souvent embarrassé et peu vraisemblable.»

«Sans cesse et presque à chaque page, Sade se plaît à exposer des théories sur le gouvernement, la morale, l'éducation, l'économie politique, les relations des sexes, etc. Ses opinions souvent extravagantes et outrageantes (_outrageous_) offrent cependant parfois des aperçus fort dignes d'attention.

«L'auteur décrit deux royaumes, en contraste complet l'un avec l'autre; dans celui de Batna, tout est vil et dégradant; les crimes les plus atroces s'y commettent au grand jour et ne trouvent que des encouragements; à Tamoë, au contraire, la vertu, le bonheur, la prospérité fleurissent sans obstacle. Les deux descriptions sont remarquables; celle de Batna est tracée avec énergie.

«L'auteur prévient (p. 2) que l'ouvrage comprend trois genres: le comique, le sentimental, l'érotique. Le comique s'y montre à peine ou pas du tout; le sentiment est forcé, dépourvu de naturel; la portion érotique est de beaucoup la plus importante.

«Nous retrouvons à peu près dans _Aline et Valcourt_, les mêmes personnages que ceux que présentent _Justine et Juliette_; le président de Blamont, cruel, dénaturé, adonné à tous les vices, même à l'inceste, Aline, vertueuse, soumise, modeste, toujours persécutée et préférant le suicide à l'horreur de devenir l'épouse d'un vieux libertin; son père exige ce mariage parce qu'il y voit le moyen de s'assurer la possession de sa propre fille; Sophie a les mêmes vertus qu'Aline, et elle souffre également, tandis que Rose et Léonore essentiellement vicieuses, se plongent avec ardeur dans le désordre; Rose prospère, c'est une autre Juliette.

«Mais ici du moins on ne nous fait pas assister aux dégoûtantes, aux sauvages orgies que Sade se plaît à retracer dans _Justine_ et dans _Juliette_; le libertinage se concentre dans le cercle d'une famille; il est moins révoltant, mais il est d'une pratique plus facile et par conséquent plus dangereux.

«Quérard (France littéraire, VIII. 303), avance que l'auteur se peint sous le nom de Valcourt et raconte parfois sa propre histoire; Valcourt n'est toutefois qu'un bien triste héros; il ne cesse de jouer un rôle passif; il ne montre aucune qualité décidée, soit en bien, soit en mal.