Les cotillons célèbres

Chapter 9

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François Ier trouvait charmants le tour d'esprit et les saillies de Saint-Gelais; il s'amusait à faire avec lui assaut d'_impromptus_. Il est vrai qu'il y gagnait toujours quelque bonne et grosse flatterie. Un jour, en regardant son cheval, le roi disait:

--Joli, gentil petit cheval, Bon à monter, bon à descendre.

Et Saint-Gelais continuait:

--Sans que tu sois un Bucéphal Tu portes plus grand qu'Alexandre.

Mais il y avait bien d'autres poëtes encore à la cour de France: Jean Daurat, Lazare le Baïf, et Jean Salmon, surnommé _le Maigre_, et Joachim du Bellay, et Ronsard, qui devait les faire oublier tous, et qui n'était encore qu'un débutant obscur.

Les érudits prenaient place à côté des poëtes. François Ier, qui de tous côtés faisait chercher des livres et des manuscrits précieux pour la bibliothèque de Fontainebleau, aimait beaucoup les savants. Il les admettait à sa table et prenait plaisir à les faire discuter. Les favoris étaient Guillaume Budée, l'_aigle des interprètes_, et Pierre Duchâtel, l'évêque de Mâcon.

La duchesse d'Étampes protégeait encore d'une façon toute spéciale l'immortel créateur de _Gargantua_ et de _Pantagruel_, un des pères de la langue française, Rabelais, dont les livres avaient dès lors un immense succès.

Prenons en pitié ceux qui ne comprennent pas le large rire du philosophe gouailleur et qui préfèrent à son cynisme les petites obscénités des écrivains de son temps. Ceux-là n'ont pas compris la portée de ces bouffonneries; ils n'ont pas su pénétrer le livre qu'il eut l'audace et l'adresse d'écrire à une époque où, pour toute lumière, on avait la lugubre lueur des bûchers.

Savants et beaux esprits vivaient en bonne intelligence à la cour de la duchesse d'Étampes: mais il n'en était pas de même des artistes. Ces rivaux de gloire, dévorés de jalousie, emplissaient le palais de Fontainebleau du bruit de leurs querelles. François Ier, qui les aimait tous, ne savait auquel entendre, et épuisait sa diplomatie à essayer de les mettre d'accord.

Sébastien Serlio de Bologne avait commencé les travaux de Fontainebleau; lorsque les constructions touchèrent à leur terme, une armée d'artistes, peintres et sculpteurs, Nicolao Bellini, Pellegrino, Domenico Barbieri, Lorenzo Naldino, et bien d'autres accoururent de Florence, sous les ordres du Rosso, peintre, musicien, poëte, un de ces admirables architectes comme en avait alors l'Italie, et que se disputaient les souverains.

Tant que le Rosso régna en maître à Fontainebleau, tout alla bien. Mais voici qu'un jour arrivèrent le Bolonais Primatice, élève chéri de Jules Romain, et le Florentin Benvenuto Cellini, l'admirable artiste, dont la moindre coupe se paie aujourd'hui dix fois son poids d'or.

De ce moment, la paix fut troublée. Une haine terrible divisa bientôt ces trois hommes. Le Rosso fut vaincu le premier; il s'empoisonna de douleur, en apprenant que le Primatice était envoyé en Italie pour recueillir les plus belles statues antiques.

La lutte fut alors entre le Primatice et Benvenuto. Ce dernier fut obligé de s'éloigner; il avait perdu les bonnes grâces de la duchesse d'Étampes.

Il faut lire dans les mémoires de Benvenuto Cellini le récit des querelles de l'artiste et de la favorite. Cellini avait oublié de demander l'avis de madame d'Étampes sur un travail qui lui avait été commandé. De là, grande colère. Vainement François voulut s'interposer, la favorite fut inflexible. Et comme un jour, Benvenuto, qui voulait rentrer en grâce, était allé faire sa cour à la duchesse et lui offrir une coupe qu'il venait de terminer, elle le fit attendre une journée entière dans son antichambre, et cela inutilement. De ce jour, il n'y eut plus de réconciliation possible.

Benvenuto d'ailleurs avait commis un bien plus irrémissible crime. Détestant la duchesse, sans cesse il reproduisait les traits d'une rivale qui commençait à l'effrayer, de Diane de Poitiers, qui devait plus tard régner sous le nom de son amant, second fils de François Ier.

Blessé cruellement dans son amour-propre, Benvenuto Cellini quitta la cour de France malgré les prières du roi, et pour se venger de la favorite il écrivit ses mémoires.

Il ne faut pas oublier, au nombre des artistes que protégea le roi, Léonard de Vinci, le peintre immortel de la Joconde; mais il ne prit point part à ces luttes, il était mort plusieurs années auparavant, entre les bras de François Ier.

Le Primatice resta donc seul maître à Fontainebleau.

Mais le tableau de la cour de François Ier serait incomplet, si l'on ne disait un mot des astrologues et des fous, personnages importants.

François Ier eut quatre ou cinq fous; mais deux seulement sont bien connus: Triboulet et Brusquel. Les autres, tels que Caillette, Tony et Ortis, jouèrent sans doute un moins grand rôle. Le dernier, Ortis, était nègre et quelque peu moine. Clément Marot lui fit cependant l'honneur d'une épitaphe:

Sous cette tombe git et qui? Un qui chantait Lacochiqui. Cy git, que dure mort piqua, Un qui chantait Lacochiqui. C'est Ortis. O quelles douleurs! Nous le vîmes de trois couleurs. Tout mort, il m'en souvient encore. Premièrement, il était mort, Puis en habit de cordelier Fut enterré sous ce pilier. Avant qu'il eût l'esprit rendu Tout son bien avait dépendu. Par ainsi mourut le folâtre, Aussi blanc comme un sac de plâtre, Aussi gris qu'un foyer cendreux, Et noir comme un beau diable ou deux.

Voici maintenant, d'après Jean Marot, dans le _Siège de Pesquaire_, le portrait de Triboulet:

. . . . . . . . . . De la tête écorné, Aussi saige à trente ans que le jour qu'il fut né, Petit front et gros yeux, nes grant et taille à voste, Estomac plat et long, hault dos à porter hote, Chacun contrefaisant, dansa, chanta, prescha, Et de tout, si plaisant qu'onc homme se fascha.

Tout était permis à ces singuliers personnages, et leur impudence égalait leur cynisme. L'un d'eux, Triboulet, alla, dans un moment de gaîté, jusqu'à battre un prêtre à l'autel. Tous les tours des fous n'étaient pas bons, tant s'en faut, ils avaient en général plus de succès que de mérite; mais nous les retrouvons aujourd'hui riches de tout l'esprit que depuis quatre siècles leur ont prêté tous les écrivains qui les ont mis en scène.

La _mission_ des astrologues était bien autrement sérieuse. Comme les fous, ils avaient la prétention de dire la vérité. On les consultait dans les graves circonstances de la vie, lors des naissances, des mariages, lorsqu'on entreprenait quelque difficile affaire. Ce métier avait bien ses périls, les astres sont si trompeurs! Henri Corneille Agrippa, astrologue de Louise de Savoie, était encore un des plus célèbres de l'époque. Malheureusement, il lui manquait la foi; lui-même appelle sa science l'_art de moucher les écus_. Chassé par Louise de Savoie, pour avoir osé lui prédire des choses déplaisantes, il s'en vengea en faisant des satires où il l'appelait _vilaine Jézabel_.

Au milieu de cette cour voluptueuse et brillante de Fontainebleau, dans ce palais peuplé d'artistes et de poètes, que chaque jour enrichissait de quelque nouveau chef-d'oeuvre, la duchesse d'Étampes régnait toujours en souveraine. Certaine de son empire absolu sur le coeur de son royal amant, elle usait les heures dans les plus doux passe-temps, préparant la veille les plaisirs du lendemain, reine toujours, au bal comme au festin, à la chasse comme au tournoi.

Elle regardait l'avenir sans inquiétude, et cependant, à côté d'elle, dans l'ombre, grandissait une puissance rivale. Lorsqu'elle s'en aperçut, il était trop tard pour la renverser: elle ne pouvait qu'accepter la lutte. Elle l'accepta, résolue à se faire arme de tout.

L'élévation de la duchesse d'Étampes, son pouvoir, ses tendances, lui avaient valu bien des ennemis. Plus que tous les autres, les Guise et les Montmorency, représentants du parti catholique et de la vieille féodalité, supportaient en frémissant ce qu'ils appelaient l'insolence de la favorite. Ils s'étaient rapprochés pour essayer, sinon de la renverser, du moins de balancer son crédit.

Ils avaient trouvé un redoutable auxiliaire dans Diane de Poitiers, veuve de Louis de Brézé, comte de Maulevrier, et qu'on appelait madame la sénéchale. A quarante ans passés, Diane était la maîtresse du second fils de François Ier, le prince Henri, qu'elle avait tenu enfant sur ses genoux, et qui avait alors dix-sept ans à peine.

Ce fut entre ces deux femmes une guerre à outrance, et la haine qui les animait l'une contre l'autre divisa bientôt la cour en deux partis.

Diane représentait les vieilles imaginations de la noblesse féodale; la duchesse, les idées nouvelles de la renaissance. L'une était le progrès, l'autre la réaction.

La duchesse d'Etampes avait beau jeu à railler sa rivale. Les amours d'une _vieille coquette_ et d'un jeune homme qui n'avait point encore de duvet au menton prêtaient fort au ridicule. Madame d'Etampes demandait sans cesse des nouvelles des cheveux blancs de madame la sénéchale; et hautement, elle disait qu'elle était née le jour même où on avait signé le contrat de mariage de Diane de Poitiers.

Aux yeux des Montmorency et des Guise, le grand crime de madame d'Etampes était de protéger les calvinistes et d'user de son empire sur François Ier pour le pousser dans cette voie, tandis qu'eux ne rêvaient que bûchers et inquisition.

On comprend l'exaspération de ces grandes familles: les idées nouvelles commençaient à se faire jour en France. La réforme avait des partisans à la cour, et la soeur du roi, madame Marguerite, était fortement soupçonnée de s'être laissé gagner par l'hérésie.

Dans le peuple, on parlait de conciliabules secrets, de prédications passionnées. De hardis penseurs avaient osé émettre leur opinion. Enfin, pour tout dire, les idées de Calvin commençaient à faire d'autant plus de progrès que les scandales d'un clergé profondément gangrené étaient plus grands.

François Ier, dans sa haine contre Charles-Quint, poussé d'un autre côté par la duchesse d'Etampes, n'était pas éloigné d'accorder ouvertement son assentiment à la nouvelle doctrine. Déjà il avait tendu la main aux réformés de l'Allemagne et accepté la dédicace des oeuvres de Calvin. Enfin, il avait autorisé Clément Marot à traduire en vers français les psaumes de David.

Chaque soir, sur le Pré aux Clercs, alors ombragé de grands arbres, rendez-vous cher aux Parisiens, on chantait les psaumes de Clément Marot, auxquels on avait adapté les airs les plus nouveaux et les plus populaires. Bientôt la vogue de ces psaumes fut si grande, que le roi en encouragea la continuation, et le poëte put écrire ces vers en tête de son livre:

Puisque voulez que je poursuive, ô Sire, L'oeuvre royal du psaultier commencé, Et que tous ceux aimant Dieu le désire, D'y besogner m'y tiens tout disposé.

Les catholiques fervents, Guise et Montmorency en tête, attaquaient avec fureur ces chants qui _sentaient le fagot_; ils traitaient la traduction de Marot de _chansons_ bonnes tout au plus pour des _mangeurs de vache à Colas_, et un écrivain du parti faisait paraître le _Contre-poison des chansons de Clément Marot_.

Sur les instances pressantes de la duchesse et de madame Marguerite, le roi se décida à une démarche bien autrement grave, bien autrement significative. Par une lettre du 28 juin 1535, il invita Mélanchton à venir à Paris conférer avec les docteurs de la Sorbonne. Il lui envoyait un sauf-conduit pour traverser la France; mais le voyage du célèbre réformateur n'eut pas lieu. Quelles en eussent été les conséquences? A quoi a-t-il tenu que la France ne devint protestante?

Mais déjà la réaction commençait, le parti de Diane de Poitiers, reprenait le dessus.

François Ier, accusé par son éternel ennemi Charles-Quint de favoriser l'hérésie, de pactiser avec les infidèles, François Ier s'épouvanta. Au loin, il entrevoyait Rome menaçante; il tremblait en songeant au pouvoir terrible et mystérieux du clergé.

Il résolut de se disculper, et c'est dans le sang qu'il lava cette accusation. Il n'avait qu'à laisser faire. La Sorbonne et le Châtelet guettaient leur proie depuis longtemps. La persécution commença, les bûchers s'allumèrent. Brantôme, l'ennemi passionné des hérétiques, félicite François Ier d'en avoir _fait faire de grands feux_ et d'avoir _montré le chemin à ses brûlements_. Ici le courtisan va trop loin, mais ses paroles resteront la honte éternelle d'un roi qui souffrit ces abominables persécutions contre des gens dont en secret il ne désapprouvait pas les doctrines.

Depuis l'année 1533, une jeune et charmante femme était venue prendre place à la cour, aux côtés de la duchesse d'Etampes et de Diane de Poitiers. C'était Catherine de Médicis, que l'on venait de donner pour femme au jeune prince Henri, l'amant toujours épris de madame la sénéchale.

Lorsqu'elle arriva en France, la jeune Italienne trouva son époux tout entier à son amour pour une vieille maîtresse. Une autre eût voulu lutter sans doute, se disant qu'une femme de dix-huit ans a facilement raison d'une femme de quarante; elle ne l'essaya même pas. Elle attendit.

Ses débuts à Fontainebleau furent des plus habiles. Peu parler, agir moins encore, telle fut sa devise. Placée entre deux ennemies dont l'une était la maîtresse de son mari, elle sut ne prendre parti ni pour l'une ni pour l'autre, elle resta neutre, également bien avec toutes deux. Elle dévora sa rage et sa jalousie, se composa un visage riant, et, tout en étudiant avec soin les partis et les hommes, elle ne sembla occupée que d'arts et de plaisirs. Belle, de riche taille, de grande majesté, elle semblait attacher une grande importance à ses ajustements, et prenait plaisir, dit Brantôme, un de ses admirateurs, à montrer ses belles jambes et ses mains d'une rare perfection. Quelques-uns la redoutaient, mais uniquement parce qu'elle était Italienne, car nul sous les dehors frivoles de cette jeune princesse ne songeait à deviner la sombre et habile politique qui devait être plus tard si terrible à ses ennemis.

Au milieu de cette cour où chacun ne songeait qu'à soi, où les amours et les intrigues se croisaient d'une inextricable façon, Catherine de Médicis ne semblait avoir d'autre dessein que de plaire à tous, au roi surtout. Bientôt François Ier, que la maladie et les chagrins rendaient de jour en jour plus sombre, ne put plus se passer de l'adroite Italienne. Il admirait son esprit, sa beauté, sa grâce dans les ballets, sa vaillantise à courre le cerf. Elle fut désormais de toutes les fêtes. Elle suivait le roi partout, même lorsqu'avec quelques intimes et des favorites de la _petite bande_ il s'éloignait pour quelqu'une de ces parties qui se terminaient toujours en débauches. Mais elle était moins curieuse de galanterie que de politique, et son but, dit Brantôme, en prenant part à ces réjouissances, «était de voir toutes les actions du roi, d'en tirer les secrets et d'écouter et savoir toutes choses.»

Tout à coup, au mois d'août de l'année 1536, une terrible nouvelle se répandit à la cour, la mort du dauphin François, le fils aîné du roi.

Le jeune prince se trouvait alors à Lyon. Jouant à la paume avec quelques-uns de ses amis, fort échauffé par le jeu, il eut soif et vida d'un seul trait un grand verre d'eau glacée. Pris d'un mal subit, il fut emporté en quelques heures.

On ne douta pas qu'il n'eût été empoisonné, comme si l'eau glacée qu'il avait bue n'avait pas pu produire l'effet d'un poison. Mais quelle main avait commis le crime? Comme d'ordinaire, on accusait tout le monde, Charles-Quint, Catherine de Médicis.

Un gentilhomme de Ferrare, Sébastien de Montecuculli, coupable de s'être approché du vase qui contenait le breuvage du prince, fut arrêté. Soumis à la question, il avoua tout ce qu'on voulut, et finalement fut écartelé. De ses révélations, il résulta que l'empereur Charles-Quint avait ordonné le crime. Ce fut presque un fait avéré, et Clément Marot put dire:

Un Ferrerais lui donna le poison Au veuil d'autrui qui en crainte régnait, Voyant François qui _César_ devenait.

Malherbe, dans ses stances à Duperrier, est bien autrement explicite, ce qui prouve que l'accusation s'était fort accréditée:

François, quand la Castille inégale à ses armes Lui vola son dauphin, Semblait d'un si grand coup devoir jeter des larmes Qui n'eussent jamais fin;

Il les sécha pourtant, et comme un autre Alcide, Contre fortune instruit, Fit qu'à ses ennemis, d'un acte si perfide La honte fut le fruit.

Plus justes, la postérité et l'histoire ont proclamé l'innocence de Charles-Quint. Quel intérêt pouvait avoir l'empereur à cette mort? Et il était trop habile pour commettre un crime inutile. Le dernier vers de Malherbe nous révèle les intentions des juges de Montecuculli. François Ier avait intérêt à jeter de l'odieux sur un ennemi qui envahissait ses provinces, il saisit avec empressement cette occasion.

Le coupable, si toutefois il y en eut d'autres que les juges qui torturèrent le gentilhomme piémontais pour lui faire avouer les accusations qu'ils lui dictaient, le coupable était à la cour de François Ier. Nul plus que Catherine de Médicis n'avait intérêt à la mort du Dauphin, rien ne la séparait plus de la couronne. On sait d'ailleurs qu'elle haïssait furieusement le fils aîné du roi, l'ambition de régner était sa seule passion, et depuis elle montra ce dont elle était capable lorsqu'il s'agissait de renverser un obstacle.

La mort du Dauphin rendit plus terrible et plus funeste à la France la rivalité de Diane de Poitiers et de la duchesse d'Etampes. L'orgueil de la première, qui voyait son amant héritier de la couronne de France, était devenu immense; la haine de la seconde était désormais doublée de crainte, elle sentait qu'à la mort de François Ier elle n'avait pas de merci à attendre de sa rivale.

De ce moment, madame d'Etampes s'appliqua à fomenter des discordes dans la famille royale. François Ier avait toujours préféré son dernier fils, le duc d'Orléans: bientôt la favorite lui rendit insupportable Henri son héritier qu'elle lui peignait toujours avec les couleurs les plus sombres. Elle le montrait à François, penché sur le lit de son agonie, attendant avec impatience l'heure de poser la couronne sur sa tête.

Une imprudence du nouveau Dauphin sembla justifier les tristes prévisions de la duchesse d'Etampes.

Soupant un jour avec ses courtisans, Henri, échauffé par le vin, se mit, en manière de plaisanterie, à leur distribuer toutes les charges de la couronne. A l'un il donnait une armée, à l'autre un gouvernement.

Averti de cette scène inconvenante par Triboulet, un de ses fous, le roi entra dans une épouvantable colère. Sautant sur son épée, il courut droit aux appartements de son fils à la tête des archers de la garde écossaise. Les jeunes fous, prévenus à temps, avaient heureusement pu s'enfuir.

François Ier s'en prit alors aux valets; mais ceux-ci ayant réussi à sauter par les fenêtres, il _passa son courroux_, dit une vieille chronique, sur l'ameublement qu'il mit en pièces.

Cette affaire accrut la haine de François pour son fils aîné. Son affection pour le duc d'Orléans redoubla. Il l'appelait son petit Guichardet, en souvenir des _quatre fils Aymon_. Madame d'Etampes, qui protégeait ce jeune prince, poussait le roi à lui trouver un gouvernement indépendant. La santé de François était fort chancelante, et la favorite songeait à se ménager une retraite pour le jour où, avec Henri, Diane de Poitiers monterait sur le trône. On destinait alors au jeune duc d'Orléans une fille de l'Espagne, avec l'investiture du duché de Milan, et, se croyant appelé à régner en Italie, il s'habituait aux moeurs et à la langue de la Lombardie.

Au mois d'avril 1539, François Ier, triste et malade, habitait le château de Compiègne, qu'il aimait presque autant que Fontainebleau, à cause du voisinage de la forêt, lorsqu'il reçut de Charles-Quint une lettre confidentielle qui surprit et embarrassa fort son conseil.

L'empereur demandait à son frère de France passage et sauf-conduit à travers ses provinces, pour aller punir les Gantois qui s'étaient révoltés à l'occasion d'un nouveau subside que réclamait d'eux la gouvernante des Pays-Bas.

Les circonstances étaient graves: toutes les villes de métiers, Liége, Ypres, Namur, n'attendaient qu'un signal pour arborer l'étendard de la rébellion et suivre l'exemple de Gand, et au même instant les cortès de Castille faisaient retentir aux oreilles de l'empereur un langage séditieux; les cortès réclamaient le rétablissement des franchises et des privilèges de la noblesse.

Charles-Quint était perdu si le roi de France prêtait le secours de ses armes et de son nom aux révoltés des Flandres.

C'est ce qu'objectèrent tout d'abord les conseillers du roi, lorsque la lettre de l'empereur leur fut communiquée. Madame d'Etampes, que le roi consultait toujours la première, avait déjà émis cette opinion.

Mais les premiers troubles du protestantisme dans son royaume avaient si fort épouvanté François Ier, que sans cesse il se croyait à la veille d'une révolte générale, et pour rien au monde, tant il redoutait la contagion, il n'eût voulu favoriser l'insurrection, même contre un ennemi.

A l'encontre de tous ses conseillers, le roi de France se décida donc à accorder à Charles-Quint le passage et le sauf-conduit qu'il demandait. Faut-il le dire, François Ier voyait dans cette perspective de devenir l'hôte de son plus cruel ennemi quelque chose de grand, de chevaleresque, qui flattait singulièrement ses idées. Les héros de romans n'agissaient point autrement. Ainsi eût fait Amadis des Gaules, ce miroir de la chevalerie, en pareille occurrence.

--Sur ma foi de gentilhomme! s'écria François Ier, j'accorderai passage à l'empereur, et dans mon royaume il sera traité comme si véritablement il était mon frère.

Et afin que nul ne put mettre en doute sa sincérité et sa loyauté, il envoya ses deux fils, le Dauphin et le duc d'Orléans, jusqu'au pied des Pyrénées pour se mettre à la disposition de l'empereur. Les jeunes princes devaient lui offrir de demeurer comme otages dans quelque ville d'Espagne tant que durerait son voyage à travers la France.

François Ier écrivait en outre à Charles-Quint une lettre qui se terminait ainsi:

...«Voulant bien vous asseurer, monsieur mon bon frère, par ceste lettre de ma main, sur mon honneur et en foy de prince et du meilleur frère que vous ayez, que passant par mon royaulme, il vous sera faict et porté tout l'honneur accueil et bon traictement que faire se pourra et tel qu'à ma propre personne.»

Mais Charles-Quint n'envoya pas les jeunes princes en Espagne, il voulut les garder près de lui «pour lui faire compagnie, comme fils de son meilleur compaing et confédéré.»

--La parole du roi de France, répondit-il à ceux qui lui conseillaient de prendre ses sûretés, m'est un garant assez sûr.

Enfin on se mit en route. Les volontés de François Ier avaient été scrupuleusement exécutées, et l'empereur était véritablement traité comme lui-même. Devant l'hôte du roi-chevalier marchait le connétable de France, portant devant lui l'épée nue et droite, les plus nobles gentilshommes lui faisaient escorte, et chacun lui rendait les honneurs dus au seul souverain.

Partout, sur son passage, les villes se pavoisaient aux couleurs impériales, les gouverneurs et les corporations venaient aux portes le recevoir et lui rendre hommage. Il avait toutes les prérogatives du _droit régalien_, faisait acte de justice et de souveraineté, et dans chaque ville délivrait les prisonniers.

La cité de Poitiers se distingua entre toutes: les bourgeois n'avaient point regardé à la dépense, et des fêtes magnifiques signalèrent le passage de _l'allié_ de François Ier.