Chapter 6
--Par ma foi de gentilhomme! s'écria-t-il, voilà un roi que je détrônerai tout à l'heure. Qu'on aille avertir Saint-Paul de bien veiller sur son élu.
Ainsi défié, le comte de Saint-Paul s'apprêta à faire bonne résistance. C'était un moyen sûr d'être agréable au roi. La terre était alors couverte de neige: il en fit transporter des monceaux dans l'intérieur de son hôtel, et tandis qu'une partie de ses amis et de ses gens préparaient des pelotes, les autres s'éparpillaient de tous côtés, en quête d'oeufs et de pommes, munitions ordinaires de ces simulacres de combats.
Lors donc que parut la troupe royale, elle fut accueillie par une grêle de projectiles. Un siège en règle commença aussitôt.
L'assaut était vaillamment et habilement mené, mais les assiégés se défendaient avec vigueur et le combat menaçait de durer longtemps encore, lorsque les pelotes de neige et les pommes vinrent à manquer dans l'intérieur de la place.
Les amis de Saint-Paul allaient ouvrir les portes de l'hôtel et se rendre faute de munitions, lorsque l'un d'eux, espérant retarder l'heure de la défaite, eut la malheureuse idée de prendre dans le foyer un tison enflammé et de le lancer au milieu d'un groupe d'assaillants.
Le dangereux engin de guerre atteignit François Ier à la tête et lui fit une profonde blessure.
A ces cris: «le roi est blessé!» assiégeants et assiégés se précipitèrent près du jeune souverain, il fut placé sur un brancard et transporté en son logis. Les médecins, déjà prévenus de l'accident, étaient accourus. Après un court examen, ils déclarèrent que la blessure n'offrait aucune gravité, mais sous leurs ciseaux tombèrent les beaux cheveux noirs du roi.
Dès le lendemain tous les courtisans étaient «tondus comme des oeufs.» Bourgeois et manants imitèrent les gentilshommes, et, dès lors, les longs cheveux furent déclarés ridicules.
«A dater de cet accident le roi laissa croître sa barbe, et chacun tenant à honneur de suivre l'exemple royal, on ne rencontra plus que têtes rases et visages barbus.»
La maladie de François Ier fut de courte durée, et bientôt les fêtes recommencèrent plus brillantes et plus nombreuses que jamais.
Cependant, le renom de la beauté de madame de Chateaubriant était venu jusqu'à François Ier, et ce roi, qui voulait que «sa cour fût comme un parterre où viendraient s'épanouir les plus rares beautés de France,» avait, plusieurs fois déjà, témoigné le désir de voir la comtesse.
D'ordinaire, ses moindres désirs étaient des ordres, presqu'aussitôt exécutés que donnés; mais cette fois, nul ne sembla en tenir compte.
Le seigneur breton avait bien été averti du désir du roi; plusieurs courtisans s'étaient fait un devoir de lui envoyer message sur message; mais tous ces avertissements n'avaient fait que le confirmer dans sa résolution de ne point paraître à la cour. La réputation du roi était, il faut l'avouer, de nature à conseiller ce parti à tout homme jaloux de son honneur.
Enfin, un jour, cédant à l'irrésistible attrait du fruit défendu, François Ier s'adressa directement à Odet de Foix, maréchal de France, frère de madame de Châteaubriant.
--J'ai ouï parler, Lautrec, lui dit-il, de la merveilleuse beauté de la comtesse votre soeur, pourquoi donc s'obstine-t-elle à rester tristement au fond de sa Bretagne, pourquoi ne la voit-on pas à la cour, comme toutes les grandes dames de France?
--Sire, le comte Jean de Laval, son mari, est, à ce qu'il paraît, le plus soupçonneux des hommes; il redoute pour sa femme les plaisirs et les fêtes de la cour la plus brillante du monde.
Le roi sourit à cette délicate flatterie.
--Cependant, reprit-il, je vois, ce me semble, des femmes de grande vertu à la cour, Lautrec, est-ce donc que je me trompe?
--Votre Majesté a parfaitement raison, Sire, et chacun sait que la reine est une femme sans égale et la princesse Marguerite une merveille à tous égards.
--Bien parlé, Lautrec, pour un homme de guerre. Raison de plus pour faire comprendre au sire de Laval qu'il n'a pas le droit de cacher, ainsi qu'il le fait, sa femme à tous les yeux.
--Je crains, Sire, que cela ne soit difficile.
--Pourquoi donc? il peut être tranquille. Par ma foi de gentilhomme! on aura pour la comtesse tous les égards qu'elle mérite.
C'était un ordre, et des plus formels. Lautrec se hâta d'écrire à son beau-frère que le roi le demandait, et l'engageait à amener sa femme.
Cette lettre ne surprit aucunement le comte, depuis longtemps il s'y attendait. Son parti fut vite pris.
--Madame, dit-il à la comtesse, je viens de recevoir une lettre de votre frère; il paraît que le roi a grand désir de nous voir à la cour.
--Et comptez-vous, messire, obéir aux ordres du roi? demanda timidement madame de Chateaubriant.
--C'est le devoir de tout loyal sujet, madame; et, avant qu'il soit trois jours, je veux me mettre en route.
--Ne dois-je point vous suivre?
--Non, madame, non certainement. Le séjour de la cour est dangereux pour une femme attachée à ses devoirs, surtout lorsque le maître est un roi comme le nôtre; j'ai donc résolu de vous laisser ici, où vous êtes en sûreté.
--Mais ne craignez-vous pas la colère du roi?
--La colère du roi m'affligerait grandement, répondit le comte d'un air sombre; mais je préfère ce malheur à celui qui pourrait advenir si, suivant le conseil de votre frère, je vous conduisais à la cour.
La comtesse se tut. Elle aimait son mari, le vaillant Jean de Laval; elle se plaisait en son beau château de Bretagne; les splendeurs de la cour, dont maintes fois elle avait entendu des descriptions, ne la tentaient nullement; mais c'est avec une secrète et indéfinissable angoisse qu'elle voyait s'éloigner le comte.
Soucieux et triste, le seigneur de Chateaubriant surveilla les préparatifs de son voyage; lorsqu'enfin tout fut terminé, que le moment des derniers adieux fut venu:
--Françoise, dit-il à sa femme, il se peut que, tandis que je serai près du roi, on vous tende des pièges pour vous attirer à la cour.
--Soyez certain, messire, que je ne veux obéir qu'à vos ordres.
--Je le crois, Françoise; mais il se peut encore que le roi me force de vous écrire moi-même de venir, sans que telle soit mon intention; d'un autre côté, il est possible que je veuille véritablement vous appeler près de moi.
--Mais alors, comment faire?
--J'ai pensé à cela, Françoise; il y a longtemps que je prévoyais ce qui arrive. Voici donc ce que j'ai imaginé: si véritablement je souhaite vous avoir près de moi, je vous enverrai la bague que je porte toujours au doigt et qui me sert de scel; et comme il pourrait encore y avoir erreur ou tromperie, je vous donne cette autre qui est absolument semblable; en comparant donc et la bague que vous recevrez et celle que je vous laisse, vous pourrez vous assurer de la vérité.
La comtesse prit les deux bagues, les examina un instant; puis, en rendant une à son mari, elle passa l'autre à son doigt.
--Vous avez sagement fait, dit-elle, et de cette façon, il sera vraiment impossible de me tromper.
--Je le crois comme vous, Françoise; et maintenant, quelque message, quelque lettre que vous receviez, même de moi, demeurez au château, faites répondre que vous êtes trop malade pour entreprendre un voyage; mais si vous recevez mon anneau, accourez.
Sur ces mots le comte embrassa sa femme une dernière fois et partit.
François Ier attendait avec la plus vive impatience la réalisation des désirs si nettement exprimés au maréchal de Lautrec, lorsqu'un soir on lui annonça le comte de Chateaubriant. Ce fut avec un empressement visible qu'il donna l'ordre de le faire approcher. Mais lorsqu'il vit que le comte était seul, il fronça le sourcil, et sans se soucier de contenir son dépit:
--N'avez-vous donc pas, comte, dit-il d'un ton bref, amené votre femme?
--Hélas! sire, balbutia le mari de la belle Françoise, la comtesse est fort malade à cette heure, et mon dévouement au roi a pu seul me décider à l'abandonner en si fâcheux état.
Le roi ne répondit rien, mais il tourna brusquement le dos au pauvre comte, et les courtisans aussitôt s'éloignèrent de cet homme qui venait d'encourir la disgrâce royale.
François Ier, cependant, ne se tint pas pour battu; il fit prendre des informations. Mais le comte avait si bien pris ses mesures, il avait lui-même si bien joué son rôle que tout le monde, Lautrec le premier, était convaincu de la maladie de la comtesse. Plusieurs fois déjà, M. de Chateaubriant avait, devant son beau-frère, écrit à sa femme de le venir rejoindre, le doute n'était presque pas possible. L'enquête secrète démontra que le comte avait dit vrai.
Certain qu'un obstacle imprévu, involontaire, avait seul arrêté le comte, le roi ne tarda pas à lui rendre ses bonnes grâces; il allait même l'engager à retourner en Bretagne, près de sa femme, lorsque la trahison d'un domestique vint rendre inutiles toutes les précautions prises par le malheureux époux.
Ce serviteur infidèle avait, par une porte entrebâillée, surpris le dernier entretien du comte et de la comtesse. Arrivé à la cour à la suite de son maître, et sachant la grande impatience qu'avait le roi de voir la belle dame de Châteaubriant, il songea à tirer parti du secret qu'il possédait, comptant avec raison recevoir un bon prix de sa délation.
Il alla trouver un des confidents du roi, et après s'être assuré une récompense honnête, raconta l'invention des deux bagues.
Une heure après, François Ier savait la vérité.
En apprenant qu'il avait été joué, l'impétueux monarque entra dans une furieuse colère; il voulait sur-le-champ user de son autorité, se venger de ce qu'il appelait une «déloyale traîtrise,» faire emprisonner le mari et enlever la femme, sa complice.
Heureusement ou malheureusement, les confidents du roi parvinrent à le calmer et à le faire renoncer à ses projets. Ils lui persuadèrent d'employer la ruse, et, à son tour, de tromper le trompeur.
Il fut décidé qu'à tout prix on enlèverait, pour quelques heures, la bague du comte; un ouvrier habile l'imiterait avec toute la promptitude et l'exactitude possibles.
Maître du gage de reconnaissance, le roi pourrait, lorsqu'il le voudrait, faire venir la comtesse, qui arriverait à la cour au moment où son mari l'attendrait le moins.
Ce plan fut exécuté de point en point, grâce à l'adresse du domestique de M. de Châteaubriant. Cet homme parvint à dérober la bague de son maître et à la lui restituer sans qu'il s'aperçût de cette disparition momentanée. Un orfèvre habile prit l'empreinte, se mit aussitôt à l'oeuvre, et moins de huit jours après, un messager galopait vers la Bretagne, porteur d'un gage de reconnaissance imité de façon à tromper l'oeil du mari le plus soupçonneux.
Certain de la réussite de son stratagème, le roi se réjouissait fort de voir arriver la comtesse, et d'avance se faisait une fête de la surprise et de la colère du comte de Chateaubriant.
Il allait justement y avoir de grandes fêtes à la cour. Un fils était né au roi, et le Pape, qui avait bien voulu être le parrain de ce nouveau-né, avait envoyé, pour le représenter au baptême du Dauphin de France, son neveu, Laurent de Médicis, duc d'Urbin.
On faisait au château d'Amboise de grands préparatifs pour les cérémonies, qui devaient être splendides: bals, festins, joutes, grandes chasses, le roi ne voulait rien épargner. Grands seigneurs, nobles dames, princes étrangers, ambassadeurs de toutes les puissances, accouraient de tous côtés. Le roi pensait avec orgueil que madame de Chateaubriant, cette beauté célèbre, ne serait pas insensible aux hommages d'un roi entouré de ce magnifique appareil de puissance et de grandeur.
En attendant, François Ier faisait au triste comte l'accueil le plus charmant. Il l'arrêtait, toutes les fois qu'il le rencontrait, et lui demandait, avec les marques du plus touchant intérêt:
--Comment se porte donc votre femme, comte? avez-vous de ses nouvelles?
--Hélas! Sire, répondait le malheureux époux, la comtesse va très-mal.
C'est avec une surprise profonde que madame de Chateaubriant reçut des mains du messager le faux gage de reconnaissance qui l'appelait à la cour. Elle eut un éclair de doute et compara les deux bagues; elles étaient bien exactement pareilles; il n'y avait pas à douter.
Quelle cause avait donc pu déterminer le comte à lui faire entreprendre ce voyage qu'il redoutait naguère si fort? La belle comtesse se perdait en conjectures; mieux que personne, elle connaissait le caractère jaloux de son mari, plusieurs fois elle avait eu à en souffrir, il avait fallu de bien graves motifs pour changer ainsi ses déterminations.
Enfin, elle allait voir la cour, le roi. Elle allait assister à ces fêtes splendides, qui trouvaient un écho jusqu'au fond des manoirs les plus reculés de la Bretagne.
Tandis qu'elle faisait en toute hâte ses préparatifs, le coeur serre par de vagues inquiétudes, elle se souvint de ce pli mystérieux, que le lendemain de son mariage lui avait remis son père et que la douce monotonie de son existence lui avait fait presque oublier. Elle se dit que le moment était venu de l'ouvrir, un grave événement bouleversant sa vie; d'une main tremblante elle brisa le fil d'or et lut:
Par beauté, et quoiqu'il advienne A l'encontre, tôt sera reine.
C'était bien là l'expression des pressentiments qu'elle n'osait s'avouer à elle-même: serait-elle donc la maîtresse du roi?
Le comte de Chateaubriant assistait à un grand bal donné dans la cour d'honneur du château d'Amboise, transformée en une salle splendide, lorsqu'un serviteur vint l'avertir que sa femme l'attendait en son logis.
Le roi, prévenu quelques instants avant de l'arrivée de la comtesse, suivait des yeux le malheureux époux. Il le vit chanceler sous ce coup inattendu; rougir d'abord, puis pâlir affreusement; son oeil étincela, ses lèvres se contractèrent, enfin il s'élança dehors.
--Qu'on suive le sire de Laval, dit le roi à un de ceux qui étaient dans le secret, il est capable de faire quelque malheur.
Le comte, en effet, arrivé en présence de sa femme, laissa éclater sa colère, elle fut terrible.
Éperdue, tremblante, sans force pour prononcer une parole de justification, l'infortunée Françoise de Foix ne sut que tomber à genoux en élevant au-dessus de sa tête les deux gages de reconnaissance.
À la vue de ces deux bagues, si parfaitement semblables, le comte comprit tout; sa colère tomba subitement pour faire place à un calme plus effrayant encore.
Sans mot dire il ôta de son doigt la bague un instant dérobée par les ordres du roi et la présenta à la comtesse.
--Partons, oh! partons, messire, s'écria alors Françoise; quittons ce séjour de tromperie et retournons en notre manoir.
Mais le sire de Laval, après un instant de réflexion:
--Non, madame, non. N'essayons pas de lutter davantage; celui qui a employé la ruse est assez puissant pour employer la force. De ce jour je vous abandonne la garde de mon honneur, voyez ce que vous en voulez faire. Songez toutefois qu'un jour viendra où je vous en demanderai compte. Ce jour pourra être terrible pour vous.
La présentation de la belle comtesse fut un véritable triomphe. A chaque pas, dans les salles du château, à la promenade, le long des rues de la ville, le comte entendait cette exclamation qui redoublait sa jalousie et son effroi:
--Dieu! qu'elle est belle!
A sa vue, François Ier fut ébloui et il n'essaya pas de cacher l'impression que produisait sur son coeur cette merveilleuse beauté.
--J'ai enfin aperçu la comtesse votre soeur, disait-il à Lautrec, et ceux qui m'avaient vanté ses charmes étaient restés bien au-dessous de la vérité.
Aux cérémonies du baptême du Dauphin succédaient alors les réjouissances du mariage du duc d'Urbin, qui épousait Madeleine de La Tour, héritière du comte d'Auvergne. La belle Françoise de Foix était déjà la reine de toutes ces fêtes, l'amour du roi n'était plus un secret pour personne.
Vainement le sire et la dame de Laval essayaient de se perdre dans la foule, vainement ils se réfugiaient dans les salles les plus éloignées, François Ier, bien servi par ses familiers, finissait toujours par découvrir la retraite de la comtesse et bientôt il était auprès d'elle.
Chaque jour d'ailleurs elle recevait quelque présent du roi. C'était un collier d'or, une parure de perles, un bracelet délicatement ouvragé. Gages d'amant que le comte eût voulu renvoyer à celui qui les offrait, et qui soulevaient en son coeur d'horribles désirs de vengeance.
Pour comble d'infortune, le comte s'aperçut bientôt que sa femme n'avait pu voir, sans en être touchée, le roi de France à ses pieds. Jour par jour, pour ainsi dire, il put suivre les progrès de cet amour. La comtesse résistait encore, mais tôt ou tard elle devait succomber.
Le sire de Laval ne voulut pas être témoin de son malheur. Sa femme venait d'être nommée dame d'honneur de la reine, et cette charge désormais l'attachait à la cour. Mais rien ne l'y retenait, lui; aussi se décida-t-il à partir. Il courut cacher au fond de son castel de Bretagne, ce muet témoin des jours heureux, sa honte et son désespoir.
Sa femme essaya faiblement de le retenir.
--Allez-vous donc, messire, lui dit-elle, m'abandonner ainsi seule, au milieu des fêtes de la cour?
--Vous ne serez point seule, madame, répondit-il avec un rire amer. Un plus puissant que moi vous protégera désormais. Faites en sorte seulement que jamais le bruit de vos amours adultères ne vienne troubler la paix de ma solitude.
Et il partit, maudissant le roi de France et sa femme.
C'en était fait, la noble fille de Phébus de Foix était la maîtresse déclarée de François Ier.
Ce ne fut pas sans résistance et sans remords que la belle comtesse se donna à son royal amant. Elle se sentait glacée, au souvenir de son époux outragé, ses dernières paroles retentissaient menaçantes à son oreille. Souvent, lors de ses premières entrevues avec le roi, elle tressaillait au moindre bruit, et toute frissonnante elle disait:
--N'avez-vous rien entendu, Sire, j'ai cru reconnaître les pas du sire de Laval. Ah! quelque jour il voudra me ramener avec lui au château de Combourg.
--N'ayez aucune crainte, madame, répondait François, tant que mon coeur battra, je vous aimerai, tant que je vous aimerai vous me trouverez debout pour vous défendre.
Les douces paroles du roi rassuraient la comtesse. Bientôt elle n'eut plus le loisir de songer à sa faute. Son amant l'avait entourée d'un luxe vraiment royal, et tous les courtisans, tous ceux qui aspiraient aux bonnes grâces du roi étaient à ses pieds. Enivrée d'amour, elle se laissait aller au tourbillon des plaisirs de cette cour licencieuse et folle.
Le roi s'était hautement déclaré le chevalier de la comtesse de Chateaubriant. A la face de tous il avait mêlé ses couleurs aux siennes, la salamandre en feu à la pourpre et à l'hermine de Laval. Pour elle, il descendait dans la lice aux jours de tournoi, pour ses beaux yeux il rompait des lances, et s'il désirait remporter le prix, c'est qu'il voulait le déposer à ses pieds.
Alors François Ier avait essayé de rajeunir et de remettre à la mode tout le bric-à-brac des vieux romans de chevalerie, lui-même se piquait d'être le parangon et le modèle des preux présents et à venir.
On ne rêvait alors que choses héroïques, impossibles et merveilleuses; le réel, le vraisemblable étaient considérés comme choses plates et communes. Les exploits de Roland, d'Oger le Danois, de Renaud de Montauban, et de Lancelot du Lac, qui devaient troubler la cervelle du bon chevalier de la Manche, remplissaient alors tous les esprits. Les dames surtout, après avoir admiré les hauts faits de ces héros illustres, rêvaient les perfections d'Angélique, de Bradamante ou de Marphise.
La belle Françoise de Foix fut la reine des derniers tournois, de ces fêtes de la chevalerie qui devaient tomber sous les coups redoublés du ridicule, et dont Rabelais riait déjà de son gros rire.
L'influence de la comtesse de Chateaubriant fut bientôt très-grande à la cour. François Ier ne voyait que par les yeux de sa belle maîtresse, et, à son gré, elle disposait des places et des commandements.
Mais cette influence même fut plus tard une des causes de la disgrâce de la comtesse. La mère du roi, Louise de Savoie, habituée à gouverner sous le nom de son fils, ne put voir sans dépit la toute-puissance de la favorite; de ce moment, elle jura sa perte, et attendant une occasion favorable, elle aida à lui susciter des rivales. Mais le crédit de la comtesse n'en fut point ébranlé, et, après ses passagères infidélités, François revenait toujours aux pieds de sa belle maîtresse, plus épris que jamais.
Il faut rendre à la comtesse de Chateaubriant cette justice, qu'elle n'abusa jamais de son pouvoir sur le roi. Elle s'en servit pour faire la fortune de sa famille, de ses trois frères surtout, Lautrec, Lescun et Lesparre. Mais tous trois étaient de vaillants hommes de guerre et d'habiles capitaines, déjà en renom, les deux premiers surtout, avant que leur soeur fût devenue la maîtresse du roi.
Tous trois, il est vrai, jouèrent de malheur en Italie et compromirent singulièrement le pouvoir du roi: mais presque tous leurs échecs doivent être attribués à la lutte sourde de la favorite et de la mère du roi.
Lautrec se trouvait en Italie à la tête de soldats mercenaires braves à la condition d'être bien payés, et capables pour la moindre augmentation de solde de passer d'un côté à l'autre; et c'est un général commandant de pareilles troupes qu'on laissait sans argent! Madame de Chateaubriant obtenait 500,000 livres pour son frère, mais la reine mère arrêtait cet argent en route, il ne parvenait pas, les soldats désertaient, et Lautrec, après avoir sacrifié son bien et celui de ses amis, se voyait sans armée et était forcé de battre en retraite.
Ce que désirait Louise de Savoie faillit arriver: après la bataille de la Bicoque, Lautrec fut rappelé, mais la comtesse lui fit rendre son commandement. Il repartit pour l'Italie emportant... beaucoup de promesses que l'on ne tint jamais.
Lesparre, après l'impolitique attaque de Reggio, qui décida Léon X à se déclarer contre la France, fut également sauvé par sa soeur d'une disgrâce méritée. La comtesse sut détourner les effets de la colère royale.
On ne peut guère lui reprocher ces faits; malheureusement elle eut le tort d'aider à la disgrâce de Jacques Trivulce, qui après avoir, sous trois rois, rendu des services réels à la France, se vit privé de ses commandements et exilé de la cour.
Desservi par Lautrec et par la comtesse, ce vieillard, qui ne méritait que des récompenses, était devenu odieux au roi. Il voulut se justifier. Trop faible pour marcher, il se fit porter sur le passage de François Ier, et quand de loin il l'aperçut il s'écria: «Sire! Sire!»
Mais l'ingrat monarque ne daigna point s'arrêter, ni même tourner la tête, et le vieux soldat mourut de douleur.
Aimée du roi, adulée par les courtisans, enviée par la reine mère, reine au conseil comme au bal, la belle comtesse de Chateaubriant se flattait alors de conserver toujours cette haute position, en dépit de ses ennemis. Il n'était plus question de remords, ni même de regrets. Les chroniques nous apprennent même qu'elle ne fut guère plus fidèle au roi qu'à son mari et qu'elle se vengeait à l'occasion des nombreuses trahisons de son volage amant.
Le connétable de Bourbon et l'amiral Bonnivet furent, dit-on, très-avant dans ses bonnes grâces. Ce sont là, peut-être, des calomnies, mais ces calomnies eurent au moins à l'époque assez de vraisemblance pour donner des inquiétudes au roi.
On n'a d'autre garant de la bonne fortune du connétable de Bourbon avec la belle comtesse que les assertions de Bourbon lui-même. Peut-être se vantait-il? Quelques historiens cependant veulent voir dans ces relations un des motifs de la haine du roi contre son connétable, laquelle eut par la suite de si désastreux effets pour la France; mais cette haine fut bien plus l'oeuvre de la mère de François Ier, qui avait aimé Bourbon et en avait été repoussée.