Chapter 4
--Revenez à vous, mon cher Sire, et songez que c'est là votre fils.
--Soit! mais qu'il quitte à l'instant Chinon, dit le roi.
Le Dauphin, dévorant sa colère, se releva lentement; pâle et sombre, il sortit sans proférer une parole, mais dans son dernier regard Agnès put lire une terrible promesse de vengeance.
Quelques chroniques, qui font allusion à cette terrible scène entre le père et le fils, disent tout simplement que «_le jeune Dauphin, mal conseillé, se laissa aller envers Agnès à quelques promptitudes_.»
Le mot vaut la peine d'être conservé.
Et maintenant, Agnès Sorel avait-elle partagé l'amour de Chabannes, avait-elle pour lui trahi Charles VII? S'il en est ainsi, et rien n'est moins démontré, il faut féliciter le comte de sa discrétion et de son adresse. Il sut en ce cas échapper aux nombreux espions du Dauphin qui nuit et jour surveillaient ses moindres démarches, et, plutôt que de compromettre sa dame, il se laissa héroïquement exiler.
Peu de temps après l'événement que nous venons de rapporter, Agnès Sorel quitta la cour pour n'y plus revenir. Les larmes et les prières du roi, les instances de la reine et de ses amis les plus chers, ne purent vaincre sa résolution. Retirée en son logis de Loches, elle voulait, disait-elle, finir ses jours dans cette charmante retraite, qui domine un des plus beaux sites de France, et que Charles VII s'était plu à embellir de tout ce que le luxe de l'époque offrait de plus recherché. Aucun événement, en effet, ne troubla ses dernières années; les visites du roi rompaient seules la monotone uniformité de l'existence de la dame de beauté.
Vers la fin de l'année 1448, Agnès Sorel, ayant eu connaissance d'un complot tramé contre la personne du roi, alors occupé de la conquête de la Normandie, elle se décida à sortir de sa retraite.
Elle écrivait à son «cher Sire, d'avoir à se tenir sur ses gardes,» et lui annonça que bientôt elle se mettrait en route afin de lui communiquer des détails qu'elle n'osait confier même à ceux dont elle se croyait sûre.
Dès les premiers jours de l'année suivante (1449), la dame de beauté quitta son gentil manoir pour rejoindre le roi alors à l'abbaye de Jumièges.
Mais elle ne put arriver jusque là; prise d'une indisposition subite, elle fut forcée de s'arrêter au château de Mesnil-la-Belle, situé à quelques lieues seulement de l'abbaye qu'habitait le roi.
Cette indisposition, légère au début, offrit bientôt les symptômes les plus alarmants, et en peu d'heures la vie de la dame de beauté fut en danger.
Elle ne s'abusa pas un instant sur sa position.
--Je vois bien, disait-elle, que tout est fini; jamais plus ne reverrai ma Touraine.
Elle prit alors ses dispositions dernières, recommandant ses enfants à Charles VII, pour qu'il en prît souci comme si elle n'avait point cessé de vivre.
Elle fit alors venir toutes les demoiselles attachées à son service et longuement les exhorta à la sagesse, «essayant de les convaincre par le récit de ses souffrances, endurées en secret, du peu de bonheur que l'on trouve en cette vie, lorsqu'on a cessé d'avoir le droit de supporter tous les regards sans rougir.»
Peu d'heures après, le 9 février 1449, vers six heures du soir, elle poussa quelques grands soupirs, dit: Ah! Jésus! et trépassa.
Agnès Sorel avait alors quarante ans.
Et retiré (le roi), l'hiver à Gemiège séjourne, Là où la belle Agnès, comme lors on disait, Vint pour lui découvrir l'emprise qu'on faisait Contre Sa Majesté. _La trahison fut telle_ _Et tels les conjurés qu'encore on nous les cèle_.... Mais las! elle ne put rompre sa destinée, Qui pour trancher ses jours l'avait ici menée Où la mort la surprit....
Ainsi s'exprime Baïf, laissant à entendre que le chef de cette conjuration, qu'Agnès allait découvrir au roi, n'était autre que le Dauphin lui-même.
La dame de beauté avait choisi pour exécuteurs testamentaires Robert Poitevin, _physicien_ (médecin), maître Étienne Chevalier, trésorier du roi, et Jacques Coeur. Elle laissait des biens considérables qui furent répartis entre les trois filles qu'elle avait du roi, savoir:
Charlotte, qui épousa Jacques de Brézé, comte de Maulevrier; Marguerite, mariée à Prégent de Coëtivi, et Jeanne, qui devint la femme de Antoine de Beuil, comte de Sancerre.
La mort de la dame de beauté plongea Charles VII dans un morne abattement:
--J'ai perdu ma meilleure amie, disait-il à tous ceux qui l'approchaient.
Puis, jour et nuit, il se répétait comme à lui-même, les larmes aux yeux:
--Las! Las! quel malheur! mourir si jeune!
Il n'y eut qu'un cri à la cour de France:
--Agnès Sorel est morte empoisonnée!
Mais quel était l'auteur de ce crime?
Tour à tour on accusa Antoinette de Maignelais, Jacques Coeur, et enfin le Dauphin de France.
Les deux premières suppositions sont parfaitement ridicules, quant à la troisième, qui paraît avoir plus de probabilité, elle ne s'appuie sur aucune preuve.
Le Dauphin, après la mort d'Agnès, fit tout son possible pour effacer toute trace de la haine passée, et plusieurs historiens, pour prouver le peu d'inimitié qui avait dû régner entre la dame de beauté et le Dauphin, racontent le fait suivant:
Bien des années après la mort d'Agnès, le Dauphin, devenu roi, était allé prier dans l'église de Loches où la dame de beauté avait été enterrée.
Les chanoines, croyant faire leur cour au monarque, lui demandèrent l'autorisation de faire enlever de leur église la tombe de cette femme dont la vie avait été si scandaleuse.
--Je croyais, leur répondit Louis XI, que cette femme avait été votre bienfaitrice: m'a-t-on trompé, ne vous a-t-elle donc rien donné?
--Pardonnez-nous, Sire, elle nous a fait quelques présents.
--Mais quoi encore?
--Des tapisseries assez belles, des joyaux, des ornements, une image d'argent de la Madeleine.
--Sa générosité s'est-elle donc bornée là?
--Elle a encore donné au chapitre deux mille écus d'or et quelques terres.
--Vous oubliez, je crois, les terres de Fromenteau et de Bigorre: ne vous les a-t-elle donc pas octroyées par testament?
--Pardonnez-nous, Sire.
--Et c'est ainsi, reprit le roi avec toutes les marques de la plus vive indignation, que vous gardez la mémoire de celle qui fut votre bienfaitrice! Non-seulement je vous défends de troubler ses cendres, mais je veux que son tombeau soit plus respecté qu'il ne l'est.
Puis, comme l'un des chanoines essayait de se disculper:
--Souvenez-vous, dit encore Louis XI, de ne jamais mériter que je vous fasse rendre tout ce que vous a donné dame Agnès Sorel.
Cette anecdote, il est vrai, ne prouve absolument rien. Car si les uns y voient une marque d'amitié et de bon souvenir pour une femme qui en était si digne, d'autres, au contraire, y découvrent un trait d'habile politique d'un prince qui donna tant d'exemples de sa profonde dissimulation.
Antoinette de Maignelais détestait sa cousine; elle en était jalouse, mais non pas au point de l'empoisonner; les moyens d'ailleurs lui eussent manqué. Ambitieuse et coquette, Antoinette avait tenté de supplanter Agnès Sorel dans le coeur de Charles VII; elle n'y put réussir, mais elle eut la joie de recueillir la succession de la dame de beauté; elle fut la maîtresse du roi, mais ne fut jamais son amie.
Quant à Jacques Coeur, il ne put lui venir à l'idée d'attenter aux jours d'Agnès; en elle, au contraire, il perdit sa plus fidèle protectrice.
Les mauvais jours, hélas! ne tardèrent pas à venir pour l'argentier de Charles VII. Le roi croyait pouvoir se passer de lui, ses ennemis levèrent la tête.
La fortune de Jacques Coeur était alors à son apogée, ses richesses étaient si grandes que les plus crédules assuraient que Raymond Lulle, mort cependant depuis plus de cent quarante ans, lui avait communiqué le secret de faire de l'or.
Les courtisans détestaient Jacques Coeur, dont le faste royal les écrasait; ils lui enviaient ses terres, ses châteaux, ses palais. Presque tous étaient ses débiteurs pour des sommes considérables: ils se dirent qu'avec le créancier disparaîtrait la dette. La perte du malheureux fut donc résolue; la dame de beauté n'était plus là pour le défendre, la reconnaissance pesait à Charles VII. L'argentier succomba.
On l'accusa d'abord d'avoir empoisonné Agnès, et Anne de Vendôme, femme de François de Montberon se chargea du rôle d'accusatrice.
Jacques Coeur fut donc arrêté; mais il se disculpa si complètement, il prouva si bien que cette femme, qui l'avait choisi pour exécuter ses volontés dernières, était son amie, qu'il fut remis en liberté et que la dame de Vendôme fut condamnée à lui faire amende honorable.
Ses ennemis ne se tinrent pas pour battus, ils l'accusèrent de concussion.
Une fois encore, l'argentier du roi fut arrêté et conduit à Poitiers. Son procès s'instruisit rapidement, on ne voulut même pas lui permettre de se défendre; à tout prix il fallait le trouver coupable.
Ses juges ne purent le convaincre d'aucun des crimes dont on l'accusait, et cependant, aux mépris de toutes les lois divines et humaines, il fut condamné. L'arrêt portait que Jacques Coeur «durement atteint des crimes à lui imputés avait encouru la _peine de mort_ que le roi lui remettait _en considération de certains services rendus_ et à la recommandation du Pape.
Il va sans dire que tous les biens de l'argentier de Charles VII furent confisqués et partagés entre ses ennemis.
Moins ingrats que le roi, les commis de cet homme véritablement malheureux, se cotisèrent pour lui venir en aide et lui offrirent 60,000 écus d'or.
Jacques Coeur, profondément touché de ce témoignage d'estime et de reconnaissance, ne crut pas devoir refuser. Avec la même intelligence et le même bonheur il recommença l'édifice de sa fortune, et, en peu d'années, le commerce lui rendit tout ce qu'il avait perdu.
--Je jure, disait-il à ses derniers moments, que je n'ai jamais trahi le roi! je jure que je suis innocent de la mort d'Agnès Sorel.
Jacques Coeur, aimé et estimé de tous ceux qui l'avaient approché, mourut à l'île de Chio, où l'on voit encore son tombeau.
Plus lard, ses enfants firent casser comme _nul, manifestement et expressément injuste_, le jugement qui l'avait condamné, mais déjà depuis longtemps l'opinion publique avait réhabilité cet homme de bien.
Après la mort d'Agnès Sorel, Charles VII resta toujours triste et sombre. Antoinette de Maignelais ne fut jamais pour lui qu'une maîtresse vulgaire. Les dernières années du règne de l'amant de la dame de beauté furent d'ailleurs troublées par les perpétuelles rébellions du dauphin Louis.
Le roi en était arrivé à redouter tellement son fils, que, craignant d'être empoisonné par lui, il se laissa mourir de faim (22 juillet 1461).
Au nom de la dame de beauté sont restées attachées bien des légendes poétiques, récits naïfs que l'on conte en Touraine, ce riant pays de ses amours.
Il ne reste plus rien, dans l'église de Loches, du tombeau d'Agnès Sorel; sur un socle de marbre noir était sa statue couchée, deux anges, deux amours plutôt, soutenaient l'oreiller sur lequel reposait sa tête.
Il n'y a plus aujourd'hui à Loches qu'un froid monument, dans l'une des tours du château; une barbare inscription y «relate le nom de tous ceux qui contribuèrent à la translation de ce mausolée, restauré avec les fonds votés par le conseil général.»
Il était cependant si facile d'y écrire la charmante strophe de François Ier, ou seulement les deux derniers vers du poème de Baïf:
Agnès de belle Agnès portera le surnom Tant que de la beauté beauté sera le nom.
III
LES AMOURS DE FRANÇOIS Ier
* * * * *
LE ROI CHEVALIER
Dans la nuit du 1er janvier 1515, à l'heure même où commençait l'année, le bon roi Louis XII rendait le dernier soupir, à l'hôtel des Tournelles, non loin de la porte Saint-Antoine.
Louis XII, toute sa vie, s'était montré digne de ce glorieux surnom de _père du peuple_ qui lui avait été décerné. Bien supérieur à tous les souverains de son temps, il fut bon sans faiblesse, et juste sans rigueur. La prospérité publique fut son unique mobile et avant tout il s'inquiéta du bonheur de ses peuples.
--Un bon berger ne saurait trop engraisser son troupeau, disait-il souvent.
Il disait encore:
--J'aime mieux voir rire mes courtisans de mes épargnes que de voir pleurer mon peuple de mes dépenses.
Le plus cruel souci des dernières années du vieux monarque avait été de laisser aux mains de François d'Angoulême, prince ami du faste et de l'éclat, ce peuple qui lui était si cher et au milieu duquel il aimait à se promener familièrement, monté sur une petite mule.
La France tout entière, que ne désolaient plus les guerres, que ne ruinaient plus les impôts excessifs, bénissait alors le nom du roi. La capitale était enfin calme et paisible, et l'on avait pu, pour le blason de la «bonne ville,» faire l'acrostiche suivant:
P aisible domaine, A moureux vergier, R epos sans dangier, I ustice certaine, S cience haultaine.
C'est Paris entier.
--Las! répétait souvent Louis XII à ses conseillers, en hochant tristement la tête et en montrant le duc d'Angoulême, vainement nous besognons pour le bien du pays, voilà un gros gas qui gâtera tout cela.
Les tristes prévisions du _père du peuple_ ne tardèrent pas à se réaliser.
Donc, avec la nouvelle année 1515, commença un nouveau règne. Au matin du premier janvier, les courtisans, en guise de souhaits de bonne année, vinrent saluer François d'Angoulême du nom de roi de France.
François Ier succédait à Louis XII.
L'histoire a toujours traité François Ier en véritable enfant gâté. Mort, on a continué à le louer comme on l'avait loué vivant, et il a conservé, malgré tout, les titres de _roi-chevalier_ et de _restaurateur des lettres et des arts_.
La vérité est que François ne fut remarquable que par son goût déréglé pour le faste, pour les fêtes, pour les cérémonies. Il se croyait magnifique et n'était que follement dissipateur. Il fit tout pour son orgueil et ses plaisirs, et rien pour la France, jetant au vent de toutes ses fantaisies des sommes considérables, au moment même où ses généraux se faisaient battre, faute d'argent pour payer les soldats.
Il n'eut même pas l'habileté vulgaire de faire tourner tout son faste au profit de ses projets. A-t-il, par exemple, une entrevue avec Henri VIII, roi d'Angleterre, il lui faudra épuiser le trésor royal pour subvenir aux magnificences du _champ du drap d'or_, et il se retirera sans avoir fait autre chose qu'essayer sa force musculaire avec le robuste monarque Anglais.
A suivre l'exemple du roi, la noblesse se ruinait: «Plusieurs portaient alors sur leur dos leurs moulins, leurs forêts et leurs prés.» Mais on comptait sur la générosité du maître.
Les impôts, on doit le comprendre, avaient été considérablement augmentés, et si, comme le dit l'auteur des _Mémoires du chevalier Bayard_, «oncques n'avait esté veu roi de France de qui la noblesse s'esjouit tant,» les provinces accablées murmuraient hautement. La raillerie et la chanson, alors comme toujours depuis, étaient les seules armes des opprimés; ils s'en servaient.
Pour combler le déficit creusé par les dépenses du mariage de Jeanne d'Albret, nièce du roi, avec le duc de Clèves, il fallut établir la gabelle sur le sel dans plusieurs provinces du midi; le peuple appelait ces noces somptueuses des _noces trop salées_.
Faible, indécis, changeant, trop présomptueux pour se l'avouer à lui-même, François Ier ne fut qu'un jouet aux mains de ceux qui l'entouraient. Pantin magnifique, dont tour à tour tenaient les fils: ses ministres, dont deux au moins furent des misérables; sa mère, ambitieuse passionnée; enfin toutes ses maîtresses, dirigées elles-mêmes par leur famille ou leurs amants, car il fut trahi, en amour comme en politique, sans jamais s'en apercevoir.
Amoureux de combats, de belles troupes, de gens de guerre, de grands coups de lance ou d'épée, il n'eut jamais que le courage brillant, mais alors si commun, d'un chevalier mourant les armes à la main; il pouvait passer à deux cents pas de l'ennemi, «vingt heures, armet en tête et le cul sur la selle,» comme il l'écrivait à sa mère, mais il était incapable de diriger une bataille. Il réussit presque toujours à se faire battre et finit par tomber aux mains de l'ennemi.
Il eut recours, pour quitter la prison où le retenait Charles-Quint, à des promesses bien jésuitiques pour un roi-chevalier. Il faisait grande parade de sa foi de gentilhomme, et ne garda pas toujours scrupuleusement sa parole, sauf peut-être dans les circonstances où il eût été «politique» de la violer.
Le plus beau titre de François Ier à l'admiration et à la reconnaissance est donc celui de _Restaurateur des lettres et des arts_. Malheureusement il se trouve qu'il a plutôt entravé qu'aidé le mouvement des lumières. Il protégea, il est vrai, quelques artistes étrangers et quelques poëtes, ses adulateurs; mais, tandis que, tour à tour, et au gré de la maîtresse régnante, Sébastien Serlio, Le Rosso, Benvenuto Cellini et bien d'autres, trouvaient à la cour une magnifique hospitalité qu'ils payaient en chefs-d'oeuvre, on essayait de supprimer l'imprimerie, sans doute dans le but de restaurer les lettres manuscrites, et on établissait la censure.
Le successeur de Louis XII prétendit être tout à la fois religieux et tolérant; il ne fut ni l'un ni l'autre. Ses convictions cependant ne devaient pas le gêner. Il avait accepté les principes de la religion réformée, et pourtant il obéissait à tous les ordres de la Cour de Rome.
Il donna l'exemple de l'horrible persécution contre les luthériens, qui, pendant trente-sept années consécutives, fit périr tant de braves gens, de sujets dévoués; il alluma les premiers bûchers qui devaient dévorer tant de victimes. Enfin il persécuta ou laissa persécuter par le Parlement ou la Sorbonne des savants que lui-même avait attirés à Paris, et laissa condamner et exécuter plusieurs professeurs, Étienne Dolet entre autres, que l'on disait, fort à tort probablement, être son propre fils.
En un mot, le restaurateur des lettres et des arts passa sa vie à éteindre d'une main, les lumières qu'il allumait de l'autre.
L'avénement de François Ier fut le signal d'un changement complet dans les moeurs de la Cour de France. Le sombre caractère de Louis XI, la simplicité bourgeoise de Louis XII ne se prêtaient guère à la représentation: «Lors on ne voyait, aux résidences royales que ceux qui y avaient affaire, commandants de troupes, magistrats ou hommes d'État. Il n'était point aisé alors, d'approcher la personne royale,» le souverain passait sa vie dans une retraite pleine de majesté, «et la noblesse même était arrière.»
Le successeur de Louis XII, brillant, léger, fastueux, dissolu, entreprit de façonner son entourage à son caractère. Il réussit facilement.
Il avait le coeur héroïque, dans l'acception niaise du mot, et l'esprit fort rempli de toutes les ridicules fadaises des romans de chevalerie; tous ceux qui l'approchaient n'aspirèrent plus qu'à atteindre les rares et sublimes perfections d'Amadis. On ne rêvait alors que fêtes et tournois, joutes et passes d'armes.
Le roi voulait avant tout une cour nombreuse: à sa voix accoururent de toutes les provinces les représentants des grandes familles: les demeures féodales ne furent plus habitées que par les hiboux et quelques vieux mécontents, représentants grondeurs d'un passé oublié.
A côté de la noblesse, se pressait la troupe des aventuriers. Point n'était besoin, alors, de faire ses preuves pour être admis à l'honneur des fêtes royales. Une belle prestance, un riche ajustement, une longue rapière, suffisaient. On avait deux cents écus par an et le titre de gentilhomme du roi.
Mais une cour sans femmes, c'est une année sans printemps, un printemps sans roses. Il fallait une dame et souveraine de la pensée à chacun de ces émules d'Amadis, une maîtresse dont il pût porter les couleurs. Que serait un tournoi pour les chevaliers qui se préparent à «bien faire dans la lice,» sans beaux yeux pour les encourager, sans petites mains pour les applaudir?
François Ier voulut avoir autour de lui les filles des plus nobles maisons de France: les pères durent amener leurs filles, les maris leurs femmes, les frères leurs soeurs. De sorte que jamais on n'avait vu troupe si brillante et si bien ajustée de dames de familles nobles et de damoiselles de réputation.
Il y a loin de ces «assemblées honnêtes», aux sujettes du roi des Ribauds, qu'avant cette époque traînaient à leur suite les rois de France.
Brantôme, pour sa part, félicite fort François Ier d'avoir «institué sa belle cour, fréquentée de si belles et honnêtes princesses, grandes dames et damoiselles;» «désormais on pouvait s'approprier d'un amour point sallaud, mais gentil, net et pur.»
Faire l'amour, en effet, était la grande occupation de toute cette noblesse qui alors entourait le roi et suivait son exemple. Les dames favorisaient, il est vrai, leur amants et serviteurs, mais les pères et les maris n'étaient pas si mal avisés que de s'en fâcher, ils cherchaient à se venger ailleurs, voilà tout.
Le langage était alors à la hauteur des moeurs, tandis que toute débauche était excusée sous le nom de galanterie, on parlait comme ont écrit les vieux chroniqueurs, comme Rabelais dans _Pantagruel_ et dans _Gargantua_, comme Brantôme dans _les Dames galantes_, comme Marguerite de Navarre dans ses Contes. On appelait alors chaque chose par son nom. Comme le latin, le vieux français bravait la pudeur en ce _bon vieux temps_ de libres moeurs et de libre parler.
La cour de François Ier était alors la plus brillante de l'Europe, la noblesse se ruinait pour suivre l'exemple du roi qui ruinait la France. Un luxe inconnu jusqu'alors éclatait de toutes parts. Hommes et femmes semblaient lutter pour la richesse ridicule de leurs accoutrements, le velours, les fourrures, les draps d'or, étaient alors à la mode, et Brantôme nous apprend que les dames savaient fort bien se procurer les toilettes que leurs maris ou leurs familles ne pouvaient leur donner.
C'était chaque jour une fête nouvelle, les prétextes ne manquaient pas. Tournois, bals masqués, feux d'artifices, comédies, chasses, promenades aux flambeaux, «les jours, dit un vieil auteur luthérien, ne suffisaient pas aux folies et aux divertissements, il fallait prendre sur les nuits.» Écoutons Ronsard, qui décrit, de souvenir, les splendeurs et les plaisirs des résidences royales:
Quand verrons-nous quelque tournoi nouveau; Quand verrons-nous, par tout Fontainebleau De chambre en chambre aller les mascarades? Quand ouïrons-nous, au matin, les aubades De divers luths mariés à la voix? Et les cornets, les fifres, les hautbois, Les tambourins, violons, épinettes Sonner ensemble avecque les trompettes? Quand verrons-nous, comme balles, voler Par artifice, un grand feu dedans l'air? Quand verrons-nous, sur le haut d'une scène Quelque farceur, ayant la joue pleine Ou de farine, ou d'encre, qui dira Quelque bon mot qui nous réjouira?...
Souverain magnifique de cette cour brillante et licencieuse, François Ier allait adressant de l'une à l'autre ses hommages passagers. On en était arrivé à ne plus compter ses caprices; n'importe, il ne rencontrait guère plus de cruelles que de maris jaloux. N'était-il pas le roi!
Nous ne savons au juste quelle était la physionomie de François Ier avant l'accident qui l'obligea, pour cacher une cicatrice, à couper ses cheveux et à laisser croître sa barbe; mais le Titien nous a laissé un portrait du roi-chevalier que l'on admire encore dans une des galeries du Louvre.