Les cotillons célèbres

Chapter 18

Chapter 183,860 wordsPublic domain

Une triste nouvelle attendait Henriette à sa convalescence; elle ne recouvra la santé que pour apprendre le mariage de Henri IV avec Marie de Médicis.

La colère et le désespoir de mademoiselle d'Entragues sont faciles à comprendre, pour qui connaît le caractère fougueux de cette jeune ambitieuse; elle voulait aller trouver son amant, lui reprocher sa félonie et son manque de parole, l'accabler des plus cruelles injures. Mais déjà le Béarnais, redoutant une orageuse explication, avait quitté Monceaux et galopait vers la Savoie.

Quelques jours suffirent pour changer les dispositions d'Henriette. Ne pouvant être reine, elle pensa qu'elle devait au moins conserver comme maîtresse la toute-puissance, et nous la voyons accabler le roi de lettres tendrement plaintives:

«Souvenez-vous, Sire, écrit-elle, d'une demoiselle que vous avez possédée et qui s'est livrée à vous sur votre foi et parole royale.»

Ailleurs nous trouvons ce curieux passage:

«Je ne vous parle que par soupirs, car pour mes autres plaintes secrètes, Votre Majesté les peut sourdement entendre de ma pensée, puisque vous connaissez aussi bien mon âme que mon corps. En mon âme misérable, Sire, il ne me reste que cette seule gloire d'avoir été aimée du plus grand monarque de la terre.»

Ces larmes et ces tristesses troublaient comme un remords l'âme de Henri IV; et il n'y put rester insensible; plus d'une fois il quitta l'armée pour aller implorer son pardon, et c'est à Henriette qu'il fit porter les drapeaux pris sur l'ennemi, galanterie déplacée qui fit hautement murmurer les vieux compagnons d'armes du roi de Navarre.

Il est à croire que toutes «ces belles prévenances» du roi avaient leur but: Il désirait vraiment se faire rendre sa promesse de mariage, qui ne laissait pas que de l'inquiéter. Mais cet engagement était en bonnes mains; et tandis que la marquise trompait Henri par une feinte résignation, ses parents envoyaient à Rome la fameuse promesse. Elle arriva trop tard, lorsque déjà Marie de Médicis, mariée par procuration, mettait le pied sur la terre de France.

La première entrevue des nouveaux époux eut lieu à Lyon, le 9 décembre de l'an 1600. Le genre de beauté de Marie de Médicis ne plut point au Vert-Galant; pour une fois en sa vie, il se trouva une femme qui n'était pas à son gré, c'était la sienne. La nouvelle reine avait alors vingt-sept ans; «elle était grosse, commune, n'avait rien de l'élégance ni de l'esprit des Médicis, ses ancêtres paternels, et ne tenait que du sang autrichien de sa mère.»

Elle justifiait assez bien, on le voit, cette épithète de _grosse banquière_ qu'en un jour de querelle devait lui donner la marquise de Verneuil.

Le caractère de Marie ne rachetait pas tous ces défauts, «elle était jalouse, emportée et bigote.»

Malgré tout, Henri IV, le soir même de la première entrevue, passa par-dessus toutes les lenteurs de l'étiquette et pénétra dans l'appartement de la nouvelle reine; il avait hâte de rendre indissoluble un mariage que trop de prétextes pouvaient faire annuler.

Le voyage de Marie de Médicis continua à petites journées, le roi parti en avant faisait l'office de fourrier. Ce voyage fut un long triomphe. Le parti catholique devait bien cette ovation à la nièce du Saint-Père, et c'est au milieu des acclamations les plus enthousiastes qu'elle fit son entrée à Paris, où l'attendaient de cruelles déceptions.

Il était dans la destinée de Marie de Médicis de voir sa vie troublée par des favorites royales. Jeune fille, elle avait dû fuir le palais paternel où régnait despotiquement Bianca Capello, la belle courtisane vénitienne; épouse et reine, elle dut subir une humiliante rivalité avec la marquise de Verneuil; mère enfin, elle eut la douleur de voir des bâtards partager avec son fils les caresses paternelles.

Il ne faudrait pas cependant se trop apitoyer sur les malheurs de Marie; sa vertu est restée trop équivoque pour qu'on lui accorde tout l'intérêt que mérite une épouse trahie. Son cousin Virginio Orsini, dont l'affection n'était rien moins que fraternelle, le duc de Bellegarde, et enfin le trop fameux Concini, l'aidèrent, dit-on, à se venger des infidélités trop nombreuses de son époux. Pour les deux premiers, la chronique s'aventure peut-être, mais le doute n'est pas possible à l'égard de celui qui devint plus tard le maréchal d'Ancre.

Tranquille du côté de ses ennemis, Henri IV, après son mariage, avait espéré vivre enfin en repos. Il se trompait: il retrouva dans sa maison la guerre qui avait cessé au dehors.

Un mois ne s'était pas écoulé depuis l'arrivée de Marie de Médicis, que déjà le Louvre était devenu un enfer. La faute en était au Vert-Galant, qui avait caressé cet espoir insensé «d'accorder deux femmes terriblement jalouses, une femme légitime et une maîtresse,» et qui «avait la prétention de les faire vivre en bonne intelligence sous le même toit.»

Henri n'accorda même pas à sa femme les trois mois du poëte, mois bénis du premier amour; il avait été repris d'une belle passion pour Henriette, «dont le bon bec» l'amusait infiniment, et il ne se passait pas de semaine «qu'il ne fit quelque nouvelle entreprise» pour aller coucher au château de Verneuil.

Aussi chaque jour de terribles querelles éclataient dans le ménage royal; «cette illustre paire d'amants, dit une chronique, vivait dans une brouillerie perpétuelle.» Sully avait assez à faire à mettre le holà, et deux ou trois fois il n'eut que le temps d'arrêter le bras de la reine qui se levait menaçant sur son époux. Le ministre n'était pas là sans doute le jour où elle égratigna si fort la figure de Henri qu'il en porta les marques plus d'une semaine.

Comme de juste, la marquise de Verneuil avait été présentée à la reine. Marie de Médicis l'avait reçue plus que froidement, et tout l'esprit de la favorite n'avait pu arracher une parole à l'épouse outragée.

Le rêve de Henri était de donner à sa maîtresse un logement au Louvre; mais toute son habileté diplomatique avait échoué contre la juste jalousie de la reine. Les courtisans qui s'étaient entremis ne réussirent pas mieux que leur maître, et deux ou trois d'entre eux payèrent d'une disgrâce un échec auquel ils eussent dû s'attendre. Rosny lui-même n'eut pas une chance meilleure. Le roi désespérait presque, lorsqu'une des femmes de la reine offrit de le servir. Cette femme était Léonora Galigaï.

Cette intrigante, toute-puissante sur l'esprit de sa maîtresse, la décida à subir la marquise de Verneuil, et bientôt les deux ennemies, l'épouse et la maîtresse, semblèrent vivre dans la meilleure intelligence.

Ce fut un scandaleux et triste spectacle: la reine et la favorite eurent chacune leur appartement au Louvre, appartements si voisins qu'une simple porte de communication dont le roi avait la clef les séparait.--«Je suis enfin heureux,» disait le Vert-Galant. Il y avait de quoi!

A quelque temps de là Marie de Médicis et la marquise eurent chacune un fils à peu de semaines de distance. Le roi fit aussi bon accueil à l'un qu'à l'autre. Les enfants avaient toujours eu le don de le réjouir, «de quelque part qu'ils vinssent.» Ils étaient pour lui comme un signe de prospérité, et à ce compte Henri put s'estimer un monarque prospère. Il n'était alors question que de la bonne intelligence des deux mères. Aux fêtes qui célébrèrent la naissance d'un dauphin, Marie de Médicis inscrivit le nom d'Henriette sur la liste des dames qui devaient danser un ballet qu'elle avait composé. Chaque dame représentait une vertu.

Ce fut le dernier triomphe d'Henriette. Nous allons voir pâlir son étoile jusqu'à ce qu'elle s'éteigne dans les brumes épaisses de l'oubli. Le premier coup qui devait ébranler sa fortune, lui fut porté par la reine; cette Italienne qui pouvait se composer un visage souriant, mais non étancher le fiel de son coeur. Marie de Médicis, par l'entremise d'une des soeurs de Gabrielle, fit tenir au roi des lettres de la marquise adressées au duc de Joinville, pour lequel elle avait eu une vive passion. Dans ces lettres, que Joinville avait sacrifiées à une nouvelle maîtresse, le roi et la reine étaient indignement outragés. L'amour d'Henri surtout y était tourné en ridicule au bénéfice d'un préféré.

Le Vert-Galant, si naïf au fond avec les femmes, fut altéré par la lecture de cette correspondance. Il se croyait aimé! Joinville dut quitter la cour, et on conseilla à la marquise d'aller prendre l'air dans une de ses terres. Elle obéit furieuse et jurant de se venger.

Nous n'entrerons point ici dans les détails des intrigues sourdes et des conspirations qui troublèrent le règne de Henri IV. A presque toutes nous trouvons mêlées mademoiselle d'Entragues et sa famille.

Déjà, lors de la conspiration de Biron, le père et le frère de la favorite n'avaient dû la vie qu'à ses prières. Une nouvelle entreprise ne fut pas plus heureuse; mais Henriette elle-même se trouva compromise, et le roi ordonna sa mise en jugement.

Rendue à la liberté, dévorée de rage et d'ambition déçue, elle passa sa vie à susciter des ennemis à ce roi qui l'avait tant aimée. Telles avaient été ses menaces, elle avait parlé si haut de ses projets de vengeance, qu'on l'accusa d'avoir, de concert avec d'Épernon, mis le couteau aux mains de l'infâme Ravaillac.

De ce moment elle cessa de paraître à la cour, et nul ne se souvenait plus de cette belle et fière Henriette d'Entragues, lorsqu'elle mourut à son château de Verneuil le 9 février 1633. Elle avait cinquante-quatre ans.

XII

MADEMOISELLE DE HAUTEFORT

ET

MADEMOISELLE DE LA FAYETTE.

Seule, la loi des contrastes donne ici une place aux chastes amours de Louis XIII; le noble caractère des belles et vertueuses amies de ce prince mélancolique reçoit un éclat nouveau du voisinage de tant de favorites royales, qui n'ont même pas pour excuse la violence de la passion, et dont l'ambition semble avoir été le seul mobile.

Des chroniques mensongères peuvent, il est vrai, donner au roi seul tout l'honneur d'une sagesse si rare à cette époque qu'elle en est presque invraisemblable; mais il faut avoir étudié bien superficiellement la vie de mesdemoiselles de Hautefort et de La Fayette pour avancer que leur vertu ne fut qu'impuissance, et qu'elles firent, l'une et l'autre, tous leurs efforts pour forcer la triple cuirasse de pudeur, de glace et de scrupules religieux, qui défendait contre leurs galantes tentatives le coeur de leur royal ami.

Leur conduite politique, bien que toute de dévouement et de désintéressement, mérite moins d'éloges: leur nom se trouve mêlé à toutes les cabales, à tous les complots des grands seigneurs, de la reine-mère et d'Anne d'Autriche. Abusées par l'influence personnelle de la reine, dupes de sa dangereuse amitié, elles la secondèrent de toutes leurs forces dans ses entreprises contre un ministre détesté.

Mais à une cour où Richelieu était le maître, les femmes devaient avoir une faible influence; le cotillon s'effaçait devant la robe rouge de l'ombrageux cardinal.

On n'en a pas trop dit sur la chasteté de Louis XIII; la froideur de sa nature lui rendait facile la vertu que lui imposaient ses scrupules religieux. Ce fils du Vert-Galant n'aimait pas les femmes, et il considérait l'immodestie comme un scandaleux et damnable péché.

On pense s'il eut à souffrir au milieu d'une cour licencieuse, dont les dames n'avaient pas assez d'admiration ni de regrets pour la galanterie de Henri IV. Au moins ne se gênait-il pas pour exprimer ses sentiments d'une façon souvent plus que brutale.

Un jour, à la table royale, il remarqua une dame qui étalait avec une complaisance exagérée les splendeurs d'une fort belle gorge.--Les portraits des femmes modestes du temps nous donnent une idée de ce que pouvait être l'exagération.--Le roi ne dit mot, tout d'abord, évitant seulement de tourner les yeux de ce côté. Mais à la fin du repas il conserva dans sa bouche une gorgée de vin rouge et la lança dans le corset de la dame.

La chasteté chez Louis XIII était bien moins une vertu qu'une affaire de tempérament; ainsi, souvent il allait, suivant l'usage d'alors, coucher avec le connétable de Luynes, et bien qu'il fut amoureux de la femme du connétable, il s'endormait tranquille sur le même chevet.

--Pour moi, disait-il souvent, les femmes sont chastes jusqu'à la ceinture.

--Il fallait donc, disait Bassompierre, la leur faire porter aux genoux.

Mais que dire de l'incroyable pruderie de ce prince!

Entrant un jour à l'improviste chez la reine, il aperçut aux mains de mademoiselle de Hautefort un billet qu'elle venait de recevoir. Il la pria de le lui laisser lire; mais comme il contenait quelques plaisanteries sur les platoniques amours du roi, la jeune fille refusa et cacha le billet dans son sein. La reine alors saisit en plaisantant les mains de mademoiselle de Hautefort, et, les retenant dans les siennes, dit au roi de prendre le billet où il se trouvait. Louis XIII, n'osant se servir de ses mains, prit les pincettes d'argent du foyer et essaya d'atteindre le malencontreux billet. Il n'y put réussir et s'éloigna, fort attristé des rires des deux femmes.

Ainsi agit le Louis XIII de l'admirable drame de Victor Hugo, et lorsque Marion Delorme a caché dans son sein la grâce de Didier, l'Angely peut lui dire:

Bon, gardez-la Tenez ferme, le roi ne met pas les mains là; Il n'oserait rien prendre au corset de la reine.

Tel était ce prince mélancolique qui, plus que tout autre, avait besoin des douces consolations de l'amitié. Avec une abnégation héroïque, digne de toute notre admiration, il avait abdiqué aux mains de Richelieu. Il sentait son impuissance et admirait, tout en le redoutant, le sombre génie du ministre. Mais aussi que de pensées amères en ce coeur royal, que de rages dévorées en secret, que de sourdes révoltes!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Il me gêne, il m'opprime! et je ne suis ni maître Ni libre, moi qui suis quelque chose peut-être. A force de marcher si lourdement sur moi Craint-il pas à la fin de réveiller le roi? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Le manant est du moins maître et roi dans son bouge! Mais toujours sous les yeux avoir cet homme rouge; Toujours là, grave et dur, me disant à loisir: --«Sire, il faut que ceci soit votre bon plaisir!» Dérision! cet homme au peuple me dérobe, Comme on fait d'un enfant, il me met dans sa robe, Et quant un passant dit:--«Qu'est-ce donc que je voi Devant le cardinal?»--On répond: «C'est le roi.»

Ce roi si profondément malheureux, ce mari sans épouse, ce fils sans mère, eut au moins ce rare bonheur d'aimer deux femmes parfaitement vertueuses, Mesdemoiselles de Hautefort et de La Fayette, deux anges consolateurs dont la moins aimée fut pour lui comme un baume céleste sur ce Golgotha qu'on appelle le trône.

C'est à Lyon, en 1630, au sortir d'une grave maladie, que Louis XIII, parmi les filles d'honneur de sa mère, Marie de Médicis, remarqua mademoiselle de Hautefort. C'était une toute jeune fille encore, presqu'une enfant. On l'appelait l'_Aurore_, pour marquer son extrême jeunesse et son innocent éclat. Elle était blanche et rose; ses grands yeux bleus voilés de longs cils avaient une admirable expression, ses cheveux d'un blond cendré étaient d'une richesse incomparable, enfin un très-grand air tempéré par une tenue presque sévère relevait encore cette beauté précoce.

«La modestie, aussi bien que la beauté de mademoiselle de Hautefort, dit M. Cousin, touchèrent profondément Louis XIII; peu à peu il ne put se passer du plaisir de la voir et de s'entretenir avec elle; et lorsqu'à son retour de Lyon, après la fameuse _journée des dupes_, l'intérêt de l'Etat et sa fidélité à Richelieu le forcèrent d'éloigner sa mère, il lui ôta la jeune Marie et la donna à la reine Anne, en la priant de la bien traiter et de l'aimer pour l'amour de lui.»

La reine reçut avec une froideur facile à comprendre sa nouvelle fille d'honneur; elle voyait en elle une rivale, et, ce qui lui était bien autrement pénible, une surveillante chargée d'épier ses moindres actions et d'en rendre compte. Elle se trompait, et ne tarda pas à le reconnaître: jamais elle n'eut au contraire d'amie plus sûre et plus désintéressée.

Certaine du dévouement de mademoiselle de Hautefort, Anne d'Autriche put la voir sans inquiétude et même favoriser l'amour du roi pour la belle Marie; elle trouvait en elle un appui contre son ennemi le cardinal de Richelieu. Le caractère des deux amants lui était un sûr garant de l'innocence de leurs relations; et d'ailleurs, que lui importait!

Rien de triste, de platonique, de glacial comme ces amours de Louis XIII. Tous les soirs il l'entretenait dans une embrasure de fenêtre du salon de la reine; mais il ne lui parlait d'ordinaire que de la chasse, de ses chiens et de ses oiseaux de proie, sans doute il s'attachait à lui démontrer qu'ils ont tort ceux qui croient

«Que l'Alète au grand vol ne vaut pas l'Alfanet.»

Dans le jour, Louis XIII tenait un registre fort exact de tout ce qu'il disait à son amie: on a retrouvé à sa mort ces singuliers procès-verbaux; ou bien il composait pour elle des chansons et des vers élégiaques.

Il n'est rien resté des poésies amoureuses de Louis XIII. «Mais voici un couplet qui peint avec assez de grâce le charme qu'exerçait mademoiselle de Hautefort sur l'humeur chagrine de son royal amant:»

Hautefort merveille Réveille Tous les sens de Louis, Quand sa bouche vermeille Lui fait voir un souris.

Ces relations si tristes, ces glaciales assiduités pesaient horriblement à mademoiselle de Hautefort. Si elle n'avait pas profité pour rompre d'une de ces brouilles incessantes que soulevait l'humeur capricieuse du roi, c'était autant par amitié pour la reine que par pitié pour le malheureux Louis XIII. Un peu d'orgueil se mêlait à ces sentiments; elle était fière de résister à Richelieu, dont elle s'était déclarée l'ennemie.

Le cardinal-ministre, dans le principe, avait vu d'un oeil favorable l'amour du roi pour mademoiselle de Hautefort; il pensait l'attirer facilement à lui, et en faire un des instruments de sa politique; mais il n'avait pas tardé à se convaincre que toutes ses séductions ne tenteraient jamais la fière jeune fille tout entière au parti de la reine qu'elle croyait injustement délaissée et persécutée.

Craignant sans doute de trouver en mademoiselle de Hautefort un obstacle sérieux, Richelieu entreprit de l'éloigner; il y réussit facilement. Il tenait entre ses mains le confesseur de Louis XIII. Ce prêtre éveilla dans le coeur de son pénitent des scrupules que calment d'ordinaire les directeurs des consciences royales, et le faible prince essaya d'arracher de son coeur une passion que le représentant de Dieu sur la terre lui disait être criminelle. Mademoiselle de Hautefort dut quitter la cour pour quelque temps, plus heureuse que triste d'une rupture que souvent elle avait songé à provoquer la première.

Privé de cette douce affection qui l'avait aidé à supporter les amères tristesses de sa vie, Louis XIII était devenu plus morose et plus sombre que jamais. Telles furent alors les inquiétudes de Richelieu et des politiques de son parti, qu'ils résolurent de remplacer, s'il était possible, mademoiselle de Hautefort dans le coeur du roi.

C'est sur mademoiselle de La Fayette que l'on jeta les yeux. L'évêque de Limoges, l'ex-favori Saint-Simon et autres, se chargèrent de la négociation.

La beauté de mademoiselle de La Fayette était le contraste vivant de celle de mademoiselle de Hautefort. Petite, frêle et brune, toute sa force semblait s'être réfugiée dans ses grands yeux. Louis XIII ne tarda pas à la prendre en affection, et, au contraire de mademoiselle de Hautefort, mademoiselle de La Fayette s'éprit d'une tendre passion pour ce roi déshérité de vraie tendresse. Mais elle aussi eut le tort de prendre parti pour la reine Anne; et Richelieu, voyant un nouveau danger, employa le moyen qui déjà lui avait si bien réussi. D'habiles confesseurs jetèrent le trouble dans l'âme de ces deux amants si faibles et si timides, dont l'amour était devenu si vif, qu'ils se défiaient d'eux-mêmes, et mademoiselle de La Fayette se retira dans un couvent. Le roi continua de la voir: il ne croyait plus au danger maintenant que la grille d'un cloître le séparait de son amie. Du fond de sa cellule, mademoiselle de La Fayette put rendre à la reine, son amie, un grand et dernier service! Un soir d'orage, elle envoya le roi demander l'hospitalité à sa femme, qui habitait le Louvre: peut-être s'agissait-il pour Anne d'Autriche de légitimer la naissance d'un enfant qui devait être Louis XIV.

Mais, pour Richelieu, mademoiselle de La Fayette, au couvent, visitée par le roi, était tout aussi dangereuse. C'est alors qu'il s'avisa de donner à Louis XIII un ami au lieu d'une maîtresse, Cinq-Mars. M. Alfred de Vigny nous a fait verser des larmes sur le sort du grand-écuyer de Louis XIII. Ces larmes, Cinq-Mars ne les mérite pas. Ce ne fut qu'un courtisan brouillon, vaniteux et avide. Il trahit tout à la fois Richelieu et sa patrie. Sa condamnation ne fut que justice, et Louis XIII ne put s'y opposer. Mais, dit M. Edouard Fournier, jamais le triste monarque n'a prononcé le mot cruel qu'on lui a prêté, le jour de l'exécution de son ami: «Monsieur le Grand doit à cette heure faire une assez triste grimace[6].»

[Note 6: Au sujet de tous les mots historiques ou prétendus tels, il est intéressant de lire le curieux et spirituel travail de M. Edouard Fournier, _l'Esprit dans l'Histoire_, 1 v. in-18, Dentu, édit. Paris 1860.]

Pénétré de douleur, au contraire, de la mort et de la trahison de son cher d'Effiat, Louis XIII le pleura longtemps. Il ne fallut rien moins, pour sécher ses larmes, que la douce voix de mademoiselle de Hautefort. Un instant, il se rapprocha de cette ancienne amie; mais, de nouveau, Richelieu l'éloigna de lui, et, cette fois, pour toujours. Le cardinal n'avait pas tort de redouter la séduisante Marie. Toute dévouée à la reine, son caractère chevaleresque pouvait la conduire aux plus folles entreprises. C'est peut-être à elle que Richelieu doit de n'avoir pu savoir le dernier mot de la conspiration avec l'Espagne. Déguisée en grisette, elle pénétra à la Bastille jusqu'auprès du chevalier de Jars, ce héros de dévouement qui, plutôt que de trahir le secret de la reine, s'était laissé condamner à mort et venait d'être gracié au moment même où il avait déjà la tête sur le billot. De Jars n'hésita pas à exposer sa vie de nouveau, et ce fut par lui que La Porte, prévenu, put confirmer les fausses révélations de la reine.

Quelques années plus tard, en 1646, mademoiselle de Hautefort épousa le maréchal duc de Schomberg, qu'elle aimait, et trouva, dans cet amour, la force de repousser les hommages du jeune Louis XIV.

Telles furent les royales amours pendant le règne de Louis XIII. Si la galanterie politique joua, durant cette période, un rôle un peu effacé, elle prit bien sa revanche sous la Fronde; nous verrons les femmes atteindre, sous Louis XIV, à l'apogée de leur puissance, présider plus tard aux orgies de la Régence, et, sous la dénomination sarcastique de _Cotillons_, que leur donna le grand Frédéric, achever, sous Louis XV, la ruine de la monarchie française.

FIN DE LA PREMIÈRE SÉRIE.

TABLE DES MATIÈRES.

I. Les Maîtresses légendaires

II. Agnès Sorel

III. Les Amours de François Ier

IV. La comtesse de Chateaubriant

V. La duchesse d'Etampes

VI. La belle Ferronnière

VII. Diane de Poitiers

VIII. Marie Touchet

IX. Le Vert-Galant

X. La belle Gabrielle

XI. Henriette d'Entragues

XII. Mademoiselle de Hautefort et mademoiselle de La Fayette

Imprimé par Charles Noblet, rue Soufflot, 18.

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