Chapter 17
L'amour sans nulle peine M'a, par vos doux regards, Comme un grand capitaine, Mis sous ses étendards. Cruelle départie! Malheureux jour! Que ne suis-je sans vie Ou sans amour!
La réponse de Gabrielle, bien que moins populaire, mérite d'être rappelée, car c'est à tort qu'on en a contesté l'authenticité.
Héros dont la présence Fait mes plus doux plaisirs, Que ta cruelle absence Me coûte de soupirs! Que ne puis-je te suivre; Dans les hasards Ou bien cesser de vivre, Lorsque tu pars.
Quoi! toujours aux alarmes Tu veux livrer mon coeur, Le moindre bruit des armes Le glace de frayeur. Il n'est point de remède A mon tourment; Si le guerrier ne cède Au tendre amant.
On a attribué bien d'autres vers à Henri IV, comme on lui a attribué bien des mots qu'il n'a jamais dits. Quel que soit le poëte qui ait adressé à Gabrielle les vers charmants que nous allons citer, le Béarnais n'a pas à se plaindre d'en avoir vu grossir son bagage d'écrivain.
Viens, Aurore, Je t'implore, Je suis gai quand je te voi. La bergère Qui m'est chère Est vermeille comme toi. Pour entendre Sa voix tendre On déserte le hameau, Et Tityre Qui soupire Faire taire son chalumeau.
Elle est blonde, Sans seconde; Elle a la taille à la main; Sa prunelle Etincelle Comme l'astre du matin.
De rosée Arrosée La rose a moins de fraîcheur, Une hermine Est moins fine; Le lys a moins de blancheur.
D'ambroisie Bien choisie Hébé la nourrit à part; Et sa bouche, Quand j'y touche, Me parfume de nectar.
Les séparations momentanées des deux amants nous ont valu une série de lettres charmantes qui forment, avec les billets froissés soigneusement recueillis par la belle Corisandre, un galant recueil que Saint-Preux de sa plume ampoulée n'eût certes point écrit.
Les expressions les plus heureuses y peignent la passion la plus ardente, et rien n'égale la grâce des laconiques billets que chaque soir, avant de s'endormir sous la tente, Henri IV envoyait à sa maîtresse.
«Mes belles amours, deux heures après l'arrivée de ce porteur, vous verrez un cavalier qui vous aime fort, qu'on appelle roi de France et de Navarre, titre bien-honneureux, mais bien pénible; celui de votre sujet est bien plus délicieux.»
Voici quelques traits pris au hasard dans cette correspondance; plus nombreux et recueillis avec soin, ils ajouteraient un chapitre à l'histoire du Béarnais, chapitre que l'on pourrait intituler _Esprit de Henri IV_:
* * * * *
«Cette lettre est courte, afin que vous vous endormiez après l'avoir lue.»
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«Passer le mois d'avril absent de sa maîtresse, c'est ne vivre pas.»
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«Pour femme, il n'en est pas de pareille à vous; pour homme nul ne m'égale à savoir bien aimer.»
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«Que ne puis-je partir en croupe derrière le messager que je vous envoie! je pourrais au moins baiser un million de fois vos belles mains.»
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Il faut citer encore cette lettre si célèbre qui dit en quatre lignes toute l'histoire des amours de Henri IV et de Gabrielle.
«Je vous écris, mes chères amours, des pieds de votre peinture que j'adore seulement pour ce qu'elle est faite pour vous, non qu'elle vous ressemble. J'en puis être juge compétent, vous ayant peinte en toute perfection dans mon âme,--dans mon âme, dans mon coeur, dans mes yeux.
«Henri»
Pourquoi faut-il, hélas! que ces tendres expressions se retrouvent dans toutes les lettres de Henri IV! le roi galant ne change que les noms: c'est cette pauvre Fosseuse ou Corisandre, Gabrielle ou la fière Henriette d'Entragues, ritournelle d'amour qui sert d'ouverture à toutes les mélodies de la passion.
Au moment où nous sommes arrivés, l'étoile de la belle Gabrielle est au zénith. La séduisante maîtresse de Henri IV a déjà le pied sur la première marche du trône; quelques jours encore,
Et le roi va poser la couronne à son front.
Après quatre ans d'une union qui avait surmonté toutes les traverses, Gabrielle avait reçu du roi le titre de duchesse de Beaufort. Elle lui avait donné deux nouveaux enfants, Catherine-Henriette, et Alexandre de Vendôme, dont on célébra le baptême avec autant de pompe et d'éclat que s'il eût été fils de France.
Ce baptême fut la première cause des discordes de Sully et de la belle Gabrielle, qui bientôt devaient s'envenimer de tous les rapports des courtisans.
Un instant, pressée par ses amis, Gabrielle eut l'idée de renverser le ministre qu'elle avait protégé; elle y eût perdu son temps et ses peines.
Les historiens de Henri IV lui prêtent un mot superbe.
--Je ne sais comment, Sire, vous préférez un valet à une amie, avait dit Gabrielle.
--Je retrouverais plus facilement vingt maîtresses comme vous qu'un ministre comme lui, aurait répondu le roi.
Ajoutons cette anecdote à vingt autres tout aussi vraisemblables, et qu'elles aillent rejoindre la poule au pot dans les nuageux lointains de la fantaisie historique.
Cette question du mariage de Gabrielle avec le roi apparaissait déjà à l'horizon, grosse d'orages.
On en parlait tout bas à la cour; les créatures de la favorite avaient de grandes espérances, mais le roi ne s'était point encore prononcé.
C'est à Sully qu'il s'en ouvrit tout d'abord. Il faut lire dans les _OEconomies_ la curieuse conversation du roi et de son ministre.
--Je voudrais bien, disait Henri IV, trouver femme à mon gré, non point épouser par politique quelque princesse qui ferait lit à part; je la veux jolie, bonne et indulgente, je veux surtout qu'elle me fasse de gros enfants, un tous les ans. Ne connaîtrais tu point, Rosny, celle qu'il me faut?
Et Sully de faire semblant de chercher.
--Voyons, cependant, continue Henri IV, les princesses qui sont à marier en Europe.
Sully savait bien où le roi voulait en venir;
--Cherchons, Sire.
Et il égrena la liste des filles nubiles de souches royales, sans en omettre une seule, avec une sûreté de mémoire et de renseignements qu'on trouverait à peine aujourd'hui chez le rédacteur aux gages de Justus Perthes, l'heureux éditeur de l'Almanach de Gotha.
A chaque nom nouveau, Henri IV secouait la tête.
--Ce n'est point encore mon affaire.
--Cherchons, Sire. Mais je ne vois plus qu'un moyen. Donnez rendez-vous dans la cour de votre Louvre à toutes les jolies filles de France de dix-sept à vingt-cinq ans, vous choisirez.
--Eh bien! non, dit le roi impatienté de la mauvaise volonté de son ministre, nous n'avons que faire de chercher. N'ai-je pas la duchesse de Beaufort?
Le grand mot était lâché. Sully poussa les hauts cris. Mais le roi tenait ferme à son idée. Il y eut des démarches faites à Rome d'abord, puis près de madame Marguerite, afin d'obtenir la liberté du roi.
Le Vatican la marchanda longtemps. Marguerite de Valois déclara qu'elle ne s'y prêterait jamais et que ce n'était pas pour «l'ancienne maîtresse du duc de Bellegarde, l'épouse déshonorée de Liancourt, qu'elle consentirait à briser son union avec Henri IV.»
Les négociations se poursuivirent néanmoins, et une nouvelle complication, le projet de mariage du roi et de Marie de Médicis, vint ajouter aux embarras déjà très-grands et très-réels de la cour de France.
Les choses en étaient à ce point, lorsque, comme un coup de foudre, parvint au roi la nouvelle de la mort de Gabrielle.
Quelques détails sur cette fin si prématurée.
On était alors dans la semaine sainte. Madame de Beaufort, enceinte de quatre mois, se rendit à Paris pour faire ses pâques dans cette ville, «afin de se faire voir bonne catholique au peuple qui ne la croyait pas telle.» Gabrielle descendit chez Zamet, ce fameux seigneur de dix-sept cent mille écus qui prêtait à Henri IV pour ses petites parties le magnifique hôtel qu'il avait fait construire.
Le jeudi de la semaine sainte, après un dîner où Zamet avait dépassé le _nec plus ultrà_ de la somptuosité, madame de Beaufort eut envie d'entendre les Ténèbres en musique au petit Saint-Antoine. Elle s'y rendit accompagnée de mademoiselle de Guise et de la duchesse de Retz. Elle était fort joyeuse ce jour-là; les négociations pour son mariage allaient à son gré, et elle avait reçu du roi une lettre très-passionnée dans laquelle il lui annonçait que, pour en finir, il venait de dépêcher à Rome le sieur du Fresne.
Pendant l'office, elle fut prise de douleurs d'entrailles et d'éblouissements. On la reconduisit chez Zamet. A son arrivée à l'hôtel, elle se trouvait un peu mieux. Elle fit un tour de jardin et goûta d'un fruit.
C'est alors que Zamet lui annonça que le mariage de Henri IV et de Marie de Médicis était décidé.
Ses convulsions la reprirent presque aussitôt, accompagnées des symptômes les plus alarmants. «Fortement frappée de l'idée qu'elle était empoisonnée, dit Sully, elle commanda qu'on la tirât de chez Zamet et qu'on la transportât chez sa tante madame de Sourdis.»
Le trajet ne fit qu'augmenter ses douleurs, et, après un jour et demi d'atroces souffrances, elle expira le samedi 10 avril à sept heures du matin.
«Les médecins et chirurgiens, dit le journal de Henri IV, n'osèrent pas, à cause de sa grossesse, lui faire des remèdes violents. Tels avaient été ses efforts et ses syncopes, que sa bouche fut tournée vers la nuque de son col. Elle était devenue si hideuse qu'on ne pouvait la regarder sans effroi. Son corps ayant été ouvert, son enfant fut trouvé mort.»
Henri IV, prévenu trop tard, fit éclater le plus vif désespoir. Il sanglotait tout haut, refusait toute consolation, se plaignant d'être désormais «seul sur la terre.»
Il prit le deuil et il voulut que toute la cour suivit son exemple. Des funérailles presque royales furent faites pour cette belle maîtresse de Henri IV. Son corps fut conduit en pompe solennelle à l'abbaye de Maubuisson, dont une de ses soeurs était alors abbesse.
Des bruits sinistres se répandirent autour du cercueil de la duchesse de Beaufort. Ce mot terrible de poison, si souvent murmuré dans les sombres appartements du Louvre lorsque régnait une première Médicis, revenait fatalement avec une autre princesse de ce nom.
Zamet fut accusé, et bien d'autres.
Mais il faut se garder de prêter l'oreille aux vagues murmures du soupçon.
«Dieu seul, dit Shakespeare, a jamais su ce qu'il y avait au fond de la coupe.»
Le peuple, qui avait haï Gabrielle, ne s'agenouilla point au passage du cortège funèbre, et les cendres de la belle favorite n'étaient pas froides encore, que déjà couraient sur elle les pamphlets les plus injurieux.
Voici le commencement d'un dialogue de quatre pages, en vers, composé le lendemain de sa mort. C'est son ombre qui revient tout exprès de l'enfer pour confesser ses crimes:
De mes parents l'amour voluptueuse Et de mes soeurs l'ardeur incestueuse Rendent assez mon lignage connu. De l'exécrable et malheureux Atrée Est emprunté notre surnom d'Estrée, Nom d'adultère et d'inceste venu.
Les haines ardentes contenues pendant sa vie éclataient, et les six soeurs de la belle Gabrielle ayant assisté à ses obsèques, il se trouva un poëte pour faire ce sixain.
J'ai vu passer sous ma fenêtre Les six péchés mortels vivants Conduits par le bâtard d'un prêtre, Qui tous les six allaient chantants: Un requiescat in pace Pour le septième trépassé.
La Restauration eut l'idée de faire élever une statue à la belle Gabrielle, en 1820, époque où l'on ne parlait d'Henri IV dans les salons bien pensants que les larmes aux yeux.
Louis XVIII donna son approbation. Cet homme d'esprit dut bien rire ce jour-là.
Était-ce sa faute à lui si ceux qui l'entouraient n'avaient lu l'histoire de France que dans les Père Loriquet de la maison de Bourbon?
XI
CATHERINE-HENRIETTE D'ENTRAGUES.
MARQUISE DE VERNEUIL.
Les cloches qui avaient sonné le glas funèbre de la duchesse de Beaufort vibraient encore, que déjà Henri IV songeait a pourvoir son coeur d'une nouvelle maîtresse. Son désespoir fut aussi court qu'il avait été violent.
Les distractions qu'il trouvait à l'hôtel de Zamet ne suffisaient pas pour combler le vide creusé par la mort de Gabrielle. Il s'en allait, comme a dit un écrivain du temps, «escarmouchant du coeur» avec l'une et avec l'autre, fort indécis de son choix, lorsque le hasard, aidé d'une mère peu scrupuleuse, jeta sur son passage la belle et fière Henriette d'Entragues. Cette mère complaisante n'était autre que la charmante Marie Touchet, qui, en épousant le seigneur de Balzac d'Entragues, ne songeait probablement pas à faire souche de maîtresses royales. Mais nous rencontrerons plus d'une fois dans l'histoire de ces familles prédestinées.
Une partie de chasse, fut le théâtre de la première entrevue. Le roi, tout aussitôt, mordit à cet appât irrésistible de deux yeux ardents d'une vivacité plus que provoquante. Les traits d'Henriette, sans avoir la régularité de ceux de Gabrielle, étaient peut-être encore plus séduisants. Et puis, n'était-elle pas encore embellie, aux yeux d'Henri IV, du piquant attrait de la nouveauté?
Mais le Vert-Galant dut modérer son impatience. La fille de Marie Touchet savait trop l'art de se faire désirer pour ne pas reculer à propos après être allée au-devant de l'amour. Les commencements de cette liaison ont toute la majesté d'une négociation diplomatique.
Il y eut des pourparlers, des allées, des venues; un ambassadeur, de Lude, avait été nommé.--Triste ambassade! La pierre d'achoppement, c'était M. de Balzac d'Entragues. Ce gentilhomme tenait à conserver ce qui restait d'honneur à sa maison; peut-être parce que la vertu de sa femme avait fait naufrage, il tenait à garder celle de sa fille. Il mit de Lude à la porte. Par bonheur, l'ambassadeur d'Henri IV connaissait le chemin des fenêtres.
Le roi maugréait fort de tous ces contre-temps. Oubliant que déjà sa barbe grisonnait, le Vert-Galant sur le retour se croyait aimé d'Henriette et n'accusait que la tyrannie des parents.
Bientôt cependant on entra dans la voie des transactions. Les bases des premiers protocoles furent posées par la jeune fille, ou plutôt par sa mère. M. d'Entragues continuait à jouer à l'écart son rôle de père rigide, sans doute pour se ménager une entrée lorsque le moment lui paraîtrait convenable. La modeste, séduisante et spirituelle Henriette d'Entragues mettait sa capitulation au prix de cent mille écus.
Ce chiffre formidable fit pousser les hauts cris à Henri IV. Il marchanda même, le ladre! oui, il marchanda; mais la place tint bon, et, un beau matin, Sully reçut l'ordre de compter la somme.
Le ministre, fort embarrassé à ce moment de réunir les quatre millions nécessaires au renouvellement de l'alliance des Suisses, commença par refuser net. Il disait que pour une somme si énorme son maître aurait dix femmes plus belles et plus vertueuses que mademoiselle d'Entragues. Il avait dix mille fois raison, mais on ne raisonnait pas avec l'impatience amoureuse du Vert-Galant, et il fallut bien s'exécuter.
C'est alors que Sully s'avisa d'un stratagème qui, mieux que de longues considérations, nous donne une exacte idée de son caractère et de celui de son maître.
Il fit porter les cent mille écus dans le cabinet du roi, et en sa présence les fit compter et recompter avec une grande ostentation par ses secrétaires. Cet or et cet argent, qui couvraient presqu'entièrement le plancher du cabinet, éblouirent le Béarnais.
--Nous sommes, dit-il d'un ton joyeux, bien plus riches que je ne croyais.
--Il est vrai, répondit Sully, mais tout ce que vous voyez là, Sire, doit être, par vos ordres, porté à mademoiselle d'Entragues.
Henri resta un instant pensif; puis, comme honteux de lui-même, il sortit en murmurant:
--Ventre-saint-gris, voilà une nuit bien payée.
Cette nuit, tant désirée et si chèrement achetée, il ne la tenait point encore.
Avec les cent mille écus, de nouveaux scrupules étaient venus à la famille d'Entragues. Il y eut de nouvelles difficultés, de nouvelles négociations. Le roi, de jour en jour plus pressant, sommait Henriette de tenir sa promesse; mais elle, avec un art infini, maudissait comme son amant la surveillance fâcheuse d'une famille trop attachée à un vain point d'honneur, lui jurait qu'elle attendait avec impatience une occasion favorable, et finissait par le remettre au lendemain.
Henri IV, de guerre lasse, allait peut-être abandonner la partie et ses cent mille écus, qui à cette heure lui tenaient au coeur au moins autant que son amour, lorsqu'il reçut d'Henriette une lettre où elle lui expliquait qu'une promesse de mariage en bonne et valable forme, adressée à M. d'Entragues, mettrait en repos la conscience chatouilleuse de ce bon père et assurerait enfin leur liberté et leur bonheur.
Les chroniques nous ont conservé la curieuse épître de l'adroite demoiselle: avec une heureuse habileté d'expressions, elle prouve au roi qu'elle n'est pour rien dans cette dernière exigence: elle a engagé ses parents à se contenter d'une promesse verbale, mais ils s'opiniâtrent à exiger un écrit, «Enfin, Sire, ajoute-t-elle en terminant, puisqu'ils s'entêtent de cette vaine formalité, quel risque y a-t-il à se prêter à leur manie? Vous ne ferez point difficulté de les satisfaire, _si vous m'aimez comme je vous aime_. A mon égard, tout ce qui m'assurera mon amant me satisfera.»
Il ne fallait pas tant d'éloquence pour convaincre le roi; une promesse, de mariage surtout, ne lui avait jamais semblé un obstacle sérieux. Après un don de cent mille écus, cette _vaine formalité_, comme disait mademoiselle d'Entragues, lui paraissait une plaisanterie. Il eût défendu son coffre-fort, il signa sans hésiter et de la meilleure grâce du monde la promesse de mariage qui devait lui ouvrir l'alcôve de la belle Henriette.
Nous avons ce document, écrit en entier de la main de Henri IV, et scellé du sceau royal; il était de nature à satisfaire le père le plus exigeant:
«Nous, Henri, roi de France et de Navarre, en foi et parole de roi, promettons et jurons à M. de Balzac d'Entragues, que nous donnant pour compagne demoiselle Catherine-Henriette d'Entragues, sa fille, au cas que dans six mois elle devienne grosse, et qu'elle accouche d'un fils, alors et à l'instant, nous la prendrons pour femme et légitime épouse, dont nous solenniserons le mariage publiquement et en face de notre mère sainte Eglise, selon les solennités requises et accoutumées.
Henri.»
L'histoire de cette promesse de mariage, que Sully appelle «un honteux papier,» n'est pas la page la moins curieuse des _OEconomies_.
Henri IV, au moment de partir pour le château de M. d'Entragues, s'avise de montrer le fameux acte à son ministre. Sully le prend, le lit avec une attention triste qui fait monter le rouge au front du Vert-Galant, et enfin le lui rend froidement et sans prononcer une parole.
--«Là! là! dit le roi, parlez librement et ne faites pas tant le discret; n'ayez crainte que je me fâche.»
Sully alors reprend la promesse et la met en pièces.
--«Comment, morbleu! s'écrie Henri, que prétendez-vous faire? Je crois que vous êtes fou!»
--«Il est vrai, Sire, que je suis fou, répond le hardi confident; plût à Dieu que je le fusse tout seul en France!»
Le roi s'éloigna en maugréant, comme c'était son habitude lorsqu'il ne voulait pas avouer que Sully avait raison; mais avant de partir pour Malesherbes, résidence de la famille d'Entragues, il eut soin de préparer une nouvelle cédule.
De ce jour, Henriette fut toute à lui, et un mois ne s'était pas écoulé qu'elle jouissait de toutes les prérogatives et de toute l'influence que dix ans de dévouement et d'affection avaient méritées à la belle Gabrielle. Mais quelle différence! L'humeur égale et douce de la duchesse de Beaufort la faisait aimer de tous ceux qui approchaient le roi, son esprit conciliant suffisait à apaiser les mille querelles que des intérêts divers font naître entre les courtisans; avec l'altière Henriette, au contraire, la discorde entra à la cour, et Henri IV ne tarda pas à s'apercevoir qu'il avait choisi la tempête pour compagne.
Les graves embarras que, dès le premier jour, suscita la nouvelle favorite ne diminuèrent en rien la passion du Béarnais: le pouvoir des femmes sur son esprit grandissait avec les années.
Gabrielle avait été duchesse de Beaufort, Henriette fut marquise de Verneuil; et telle était après peu de semaines son influence, que le duc de Savoie se crut obligé d'acheter par des présents d'une énorme valeur sa toute-puissante protection.
Souveraine maîtresse au palais de Fontainebleau, ces «déserts» chers à Henri IV, la marquise ordonnait à son gré les fêtes et les chasses, ce qui ne l'empêchait pas d'assister aux conseils du roi, d'avoir sa politique et d'émettre son avis, au grand déplaisir de Sully, des généraux et des ministres.
Pour mademoiselle d'Entragues, le Béarnais était devenu prodigue, et chaque jour quelque don nouveau venait témoigner de la vivacité de sa passion. S'éloignait-il, était-il forcé de quitter les genoux d'Henriette, même pour une seule journée, il retrouvait pour lui écrire de ces expressions si tendres, si naïvement amoureuses, qui jadis mouillaient de douces larmes les yeux de la Belle Gabrielle:
«Mon cher coeur, un lièvre m'a mené jusque devant Malesherbes, j'y ai éprouvé la douce souvenance des plaisirs passés; je vous ai souhaitée entre mes bras comme autrefois je vous y ai vue.... Bonjour, chères amours. Si je dors, mes songes seront de vous, si je veille, mes pensées seront de même. Recevez un million de baisers de moi.
Henri»
O roi prometteur et oublieux! ô marchand de belles paroles! Tandis qu'il signait ainsi une promesse de mariage, qu'il écrivait à sa maîtresse des billets passionnés, ses ambassadeurs négociaient à Rome la rupture de son mariage avec Marguerite de Valois et une nouvelle alliance avec Marie de Médicis.
Les négociations étaient sur le point de réussir: la reine de Navarre avait accordé son consentement au divorce, et le pape devait saisir avec empressement cette occasion de donner en France une nouvelle force au parti catholique, cet ancien parti de la Ligue qui n'avait cessé de lutter de tout son pouvoir contre l'influence de la Belle Gabrielle.
Le moment approchait cependant où Henri IV allait être sommé de tenir sa parole royale fort aventurée. La marquise de Verneuil était enceinte et comptait avec une fébrile impatience les jours qui la séparaient du moment où la naissance d'un fils,--elle était sûre, disait-elle, que ce serait un fils,--lui assurerait la couronne.
Le roi était fort inquiet; il sentait que si la marquise mettait au monde un garçon les fauteurs de rébellions auraient en main une arme terrible. Le hasard, ce complice de toute sa vie, vint à son aide.
La favorite, en l'absence de son amant, alors dans les environs de Moulins, attendait au château de Monceaux le moment de ses couches, auxquelles Henri avait promis d'assister. Une nuit, le tonnerre tomba dans sa chambre et lui causa une telle frayeur, que quelques heures plus tard elle mit au monde, avant terme, un enfant mort.
Ainsi Henri IV fut délié de son engagement imprudent, mais non d'un amour disproportionné dont les conséquences devaient être si fâcheuses.
Cependant, à la première nouvelle du terrible accident survenu à sa maîtresse, le roi était accouru. Tant que la vie de la malade fut en danger, il veilla fidèlement à son chevet, et sa présence, plus que l'habileté des médecins, contribua au salut de la marquise.