Les cotillons célèbres

Chapter 14

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--Sire, continua la reine, il faut que vous vous mariiez.

--Qu'à cela ne tienne, dit le roi, dont le front soucieux s'était subitement éclairci.

--Je vous ai trouvé une femme; je ne vous dirai pas que c'est une douce et belle princesse, de tout point digne de votre amour; votre pensée étant ailleurs, vous ne me comprendriez point. Je vous dirai seulement que c'est la petite-fille de Charles-Quint, et que, dans trois mois, elle sera dans votre lit.

--Une princesse d'Autriche, ma mère!

--Oui, mon fils, dona Isabelle; et si je vous la fais épouser, c'est pour mieux préparer la ruine de sa maison, l'éternelle ennemie de la France et de l'Italie. L'Italie, je veux qu'elle soit réunie tout entière sous le sceptre des Médicis, dont les intérêts se confondent avec ceux de la maison de France, à qui doit naturellement revenir l'héritage de la couronne d'Espagne. Un jour viendra, mon fils, ajouta-t-elle d'un air inspiré, où il n'y aura plus d'Alpes ni de Pyrénées, où ces trois peuples, France, Italie, Espagne, unis par la religion et le sang, n'en feront qu'un. Voilà pourquoi je défends le catholicisme. Monsieur, la France doit rester catholique ou disparaître de la carte d'Europe.

Mais Charles IX n'écoutait point cette politique transcendante; sa pensée n'était plus au Louvre.

A dater de ce moment, aucun nuage ne troubla plus les amours du roi et de sa douce maîtresse. Bien qu'enveloppées toujours de ce transparent mystère qui dissimule mal les passions des rois, nous les voyons inspirer la verve des poëtes ordinaires de la cour.

Tour à tour Daurat, Ronsard, Desportes et bien d'autres ont chanté la beauté de Marie Touchet sous des noms allégoriques qui ne trompaient personne.

Déjà Desportes, dans des strophes touchantes, avait célébré le rapprochement des deux amants; dans ces beaux vers, où la parole est laissée au roi, nous trouvons le portrait psychologique de ce prince qui nous aide singulièrement à restituer cette physionomie défigurée par l'ignorance et la haine des historiens:

La royauté me nuit et me rend misérable. Jamais à la grandeur amour n'est favorable. Si je n'étais point roi, je serais plus content; Je la verrais sans cesse et, par ma contenance, Mes pleurs et mes soupirs, elle aurait connaissance, Que je sens bien ma faute et qu'en suis repentant.

Digne objet de mes voeux qui m'avez pu contraindre Par tant d'heureux efforts, votre honneur serait moindre Si j'avais obéi dès le commencement: Deux fois vous m'avez mis en l'amoureux cordage, Deux fois je suis à vous; c'est l'être davantage Que si vous m'aviez pris une fois seulement.

Il est bien mal-aisé qu'une amour véhémente Soit toujours en bonace et jamais en tourmente. Vénus, mère d'Amour, est fille de la mer. Comme ou voit la marine et calme et courroucée, L'amant est agité de diverse pensée. «Qui dure en un état ne se peut dire aimer.»

Charles IX, d'ailleurs, aussi poëte que les plus illustres de la Pléiade, n'avait pas besoin d'interprète pour rendre ses sentiments, et voici les vers qu'il composa lui-même sur sa maîtresse:

_Toucher, aimer_, c'est ma devise, Ce celle-là que plus je prise, Bien qu'un regard d'elle à mon coeur Darde plus de traits et de flamme Que de tous l'Archerot vainqueur N'en ferait onc appointer dans mon âme.

Le roi avait logé Marie Touchet au coin de la rue de l'Autruche et de la rue Saint-Honoré, à deux pas du Louvre, dans une jolie petite maison construite en 1520 pour la fameuse duchesse d'Alençon sur une partie du jardin du vieil hôtel de ce nom.

C'était un pavillon élevé d'un étage seulement au-dessus du rez-de-chaussée, bâti en briques; les fenêtres étaient encadrées de pierre blanche, fouillée en bosselage vermiculé suivant le goût du temps. Une cour étroite la séparait de la rue, et un petit jardin l'isolait sur le derrière de l'hôtel d'Alençon.

L'intérieur, pour la simplicité et le bon goût, répondait au dehors de cette modeste habitation.

C'est dans ce nid mystérieux que Charles IX abritait ses amours, quand il ne cachait pas sa maîtresse dans les sombres appartements du château de Madrid.

Marie Touchet ne tarda pas à devenir mère une seconde fois.

Elle accoucha d'un fils au château de Fayet en Dauphiné, le 28 avril 1572.

Catherine de Médicis, qui décidément lui avait accordé ses bonnes grâces, fit reconnaître cet enfant par le Parlement et permit que le petit Charles de Valois portât le titre de comte d'Auvergne.

Déjà elle avait fait don à la maîtresse de son fils de la seigneurie de Belleville, près Vincennes, où Marie Touchet se rendait parfois quand, après la chasse, le roi passait la nuit au château.

Moins favorisée du ciel que sa rivale, la reine Elisabeth ne donna qu'une fille au roi de France.

Décidément, l'étoile de la petite-fille de Charles-Quint pâlissait devant celle de Marie. La maîtresse royale, dans le naïf et égoïste orgueil de l'amour, ne faisait même pas à la pauvre reine l'honneur d'être jalouse d'elle.

C'est du moins ce que prétend cette mauvaise langue de Brantôme: «Cette belle dame, lorsqu'on traictoit le mariage du roy et de la royne, un jour ayant veu le portraict de la royne et bien contemplé, ne dist autre chose, sinon que: «L'Allemagne ne me fait point de peur,» inférant par là qu'elle présumait autant de soy et de sa beauté que le roy ne s'en scaurait passer.»

Elisabeth qui, selon le même Brantôme, «fut une des plus douces roynes qui aient jamais été et qui ne fit oncques mal ni déplaisir à personne,» négligée de son époux, offrait en silence ses larmes à Dieu et passait ses nuits solitaires à lire ses Heures.

Ce n'était point cette victime résignée qui pouvait faire échec à la passion du roi, surexcitée par les joies de la paternité.

Le fils de Marie Touchet, que Brantôme déclare encore être «un très-beau et très-agréable prince, et la vraie ressemblance du père en toute valeur, générosité et vertu,» ressemblait, en effet, beaucoup à Charles IX.

Tout enfant, il en avait déjà les traits, les gestes, le sourire.

Le roi passait de longues heures dans le petit logis de la rue de l'Autruche, à le faire jouer et sauter sur ses genoux.

Délicieuses soirées qui ne devaient pas avoir de lendemain!

Une nuit, Charles arriva chez sa maîtresse, pâle, l'oeil hagard, convulsif, tremblant, le front baigné d'une sueur froide. Pour la première fois, il repoussa les caresses de la jeune femme et ne se pencha point sur le berceau de son fils.

C'était au lendemain de la Saint-Barthelémy; des bandes d'assassins couraient encore les rues, et, pour franchir la courte distance qui séparait le Louvre de la rue de l'Autruche, Charles IX avait trébuché sur vingt cadavres.

A dater de cette nuit terrible, où l'on avait violenté sa volonté royale, l'infortuné prince n'eut plus un instant de repos.

En vain, pour chasser le fantôme sanglant, se jeta-t-il dans tous les excès d'une débauche furieuse et se livra-t-il avec emportement aux exercices les plus violents.

Il ne fit plus, jusqu'au jour de sa mort, que de rares apparitions chez Marie Touchet, et chaque fois il lui disait d'un air sombre:

--Ma mie, je suis condamné. Je périrai bientôt!

Et il serrait le petit Charles de Valois contre son coeur et s'écriait, en versant des torrents de larmes:

--Enfant, que tu es heureux! Tu ne seras jamais roi.

Après la mort de Charles IX, Marie Touchet, qui ne s'était en rien mêlée des affaires et n'avait pris aucune part aux intrigues, recueillit le fruit de sa sagesse.

La reine-mère laissa par testament au petit Charles de Valois ses propres, les comtés d'Auvergne et de Lauraguais.

Plus tard, la reine Marguerite, la première femme d'Henri IV, contesta la donation et la fit casser par le Parlement. Mais le roi Louis XIII indemnisa par la suite le comte d'Auvergne en lui donnant le duché d'Angoulême.

Marie Touchet épousa Charles de Balzac, marquis d'Entragues, gouverneur d'Orléans, qui l'avait connue et aimée toute jeune, avant sa liaison avec le roi.

Elle lui donna deux filles: l'aînée fut la célèbre marquise de Verneuil, maîtresse de Henri IV, qui voulut détrôner ce prince, lors de la conspiration du maréchal de Biron, pour donner la couronne à son frère utérin, le comte d'Auvergne.

Gravement compromis dans cette conspiration et même jeté en prison, celui-ci ne fut rendu à la liberté que par respect pour le sang des Valois, assure l'auteur de la _Confession de Sancy_.

C'est sans doute le même sentiment qui fit fermer les yeux à Louis XIV quand le comte d'Auvergne, devenu duc d'Angoulême avec droit de battre monnaie sur ses terres, s'amusa à altérer les titres et à se faire faux monnayeur.

Marie Touchet mourut presque nonagénaire et fut inhumée dans l'église des Minimes de la place Royale. Sur une lame de cuivre enfermée dans son tombeau, on avait gravé cette épitaphe:

CY GIST le corps de haute et puissante dame madame MARIE TOUCHET, de belleville, au jour de son décès, veuve de feu haut et puissant seigneur messire françois de balzac, seigneur d'entragues, chevalier des ordres du roi et gouverneur d'orléans, laquelle décéda le 28 mars 1638, agée de 89 ans.

La seconde fille de Marie Touchet, Marie de Balzac, eut le malheur d'aimer un fat, Bassompierre, qui la paya de ses bontés en outrageant et en calomniant sa mère.

Voici en quels termes le galant maréchal raconte dans ses _Mémoires_ le touchant épisode des amours de Charles IX et de Marie Touchet:

«Le lieutenant-général d'Orléans, nommé Touchet, fut accusé d'avoir aidé au prince de Condé de surprendre Orléans aux premiers troubles; car il était soupçonné d'être de la religion. Ce fut pourquoi on lui suscita une accusation pour le perdre. Mais Antragues, gouverneur d'Orléans, qui l'aimait, offrit une jeune fille qu'il avait, nommée Marie, d'excellente beauté, au roi Charles, moyennant quoi il eut la vie sauve. Et la fille fut produite au roi qui la dévirgina, et elle fut à lui. Puis ensuite, étant devenue grosse, l'extrême respect que ce roi portait à sa mère fit qu'il l'envoya sur la frontière de Savoye, hors de France, où elle accoucha d'un fils qui mourut. Cependant, le roi devint amoureux de madame de Clermont d'Antragues et de madame de Narmoustier, et ne se soucia plus de Marie Touchet, jusqu'à ce qu'au bout de trois ans, l'ayant vue en une fenêtre, comme il allait au palais, il lui prit envie de la revoir, et l'engrossa de nouveau d'un fils, dont elle accoucha encore en Savoye. Et le roi Charles étant à la mort, le recommanda à la reine sa mère, qui en eut soin et le fit étudier; puis le roi Henri III le prit en amitié, et l'eût fait grand s'il eût vécu, le recommandant fort au roi Henri IV, son successeur: c'est le duc d'Angoulême. Marie Touchet depuis se maria avec le même Antragues qui l'avait produite au roi Charles.»

M. le maréchal de Bassompierre, en écrivant ces lignes, ne songeait sans doute pas à la postérité qui flétrit les lâchetés, de quelque part qu'elles viennent.

IX

LE VERT GALANT

Vive Henri-Quatre! Vive ce roi vaillant! Ce diable à quatre A le triple talent De boire et de battre Et d'être un vert-galant.

Ce refrain d'une chanson dont la Restauration fit en quelque sorte une marseillaise royaliste ou tout au moins une antienne politique, nous représente admirablement le caractère de Henri IV.

Il y avait du soudard dans ce roi qui passa une partie de sa vie dans les camps, et qui après la bataille fêtait joyeusement avec ses compagnons le vin du crû, ou allait demander l'hospitalité à quelqu'une des maîtresses qu'il avait toujours dans les environs.

On attribue même à Henri IV le second couplet de la chanson:

J'aimons les filles, Et j'aimons le bon vin. De nos vieux drilles Répétons le refrain: J'aimons les filles, Et j'aimons le bon vin.

Certes ce couplet ne dut pas coûter de grands efforts d'imagination au roi, mais il fit plus pour sa popularité que ses victoires et sa proverbiale bonté.

Nous sommes toujours les vieux Gaulois; gaîté et gaillardise sont des fleurs naturelles du terroir. Lorsque notre maître sent, pense, agit comme nous, ce n'est plus un maître, c'est un des nôtres. Il est à nous, nous sommes à lui.

Et ceci n'est point un paradoxe. D'ailleurs la thèse n'est pas nouvelle: le marquis de Belloy l'a soutenue dans un livre brillant[5] dont je vais sans façon détacher une page ou deux:

[Note 5: _Les Toqués_, Paris, 1860.]

«Oui, la gaillardise est un instrument d'autorité, un moyen d'ascendant, et c'est là ce qu'ont méconnu les meilleurs de nos souverains, nobles coeurs, mais petits esprits, faibles tempéraments à qui le _Diable-à-quatre_ a vainement enseigné l'art, le seul art d'être populaire en ce pays; car pour en revenir à Henri IV, à quoi doit-il d'être encore aujourd'hui

Le seul roi dont le peuple ait gardé la mémoire?

«A la _poule-au-pot_? mais il ne l'a jamais donnée cette fameuse poule-au-pot, que personne plus que lui ne donnera jamais au peuple: voyez le prix dont elle est maintenant.--A ses victoires, à sa bonté, à son génie? Pas davantage: saint Louis aussi, et combien d'autres ont été des victorieux! Louis XII fut le père du peuple, et qui le connaît ce père du peuple? Ah! s'il l'eût été comme ce bon roi d'Yvetot, passe encore.

«Non, le secret de la popularité d'Henri IV, demandez-le à la chanson, à la plus populaire de nos chansons: _J'aimons les filles_.... Mais tout le monde la sait par coeur, même les dévots, même les plus graves.

«Le fils du Vert-Galant égalait au moins son père en bravoure. S'il n'eut pas de génie, il sut se donner un ministre qui en avait, et bien qu'il le haït à juste titre, il le supporta, il s'effaça devant lui pendant tout son règne, par dévoûment pour ses sujets. Quel plus noble exemple de sagesse et d'abnégation! Personne cependant ne lui en sut gré. Pourquoi? Parce qu'il n'aima pas _les filles et le bon vin_, parce qu'il ne fut pas un _diable-à-quatre_, un _joyeux drille_, un _gaillard_; parce qu'il prit un jour des pincettes pour tirer un billet du sein d'une dame; et, en vérité, c'étaient bien des façons.--Je tiens de mon père, disait-il, je sens le gousset.--Il s'agissait bien du gousset!

«Louis XIV s'y était mieux pris: il avait débuté, tout jeune, par faire l'amour sur les toits pour que tout le monde le vît: c'était le programme du nouveau règne. Aussi, pendant longtemps, sa popularité fut-elle immense, d'autant plus que les suites répondirent aux commencements; mais il perdit par le confessionnal tout ce qu'il avait gagné de terrain par les gouttières.

«Tant qu'on lui crut encore une ou deux maîtresses au moins, on lui pardonna sa grandeur, on lui aurait même passé sa piété; mais dès qu'entre autres choses on sut que madame de Maintenon n'était que sa compagne légitime, au lieu de tout ce qu'on avait espéré, il n'y eut qu'un cri, pour le coup, du Rhin jusqu'aux Pyrénées. Quelle trahison en effet, quel détestable abus de confiance! Le tartufe! le faux gaillard! De ce moment la popularité du grand roi s'écroula, son nom tomba dans le mépris. Ses faiblesses ne lui furent comptées pour rien; on ne vit plus que sa vertu. Il perdit le coeur de son peuple.

«Poursuivons! L'histoire de France ne saurait trop être envisagée à ce point de vue.

«Parlez-moi du régent: en voilà un gaillard! et Dubois, son ministre, la gaillardise en chapeau rouge! et ce charmant roi Louis XV, Louis le bien-aimé!--Mais qu'ai-je donc fait à ce bon peuple pour qu'il m'aime tant? disait-il.--Ce que vous avez fait, Sire? Rien encore peut-être, vous êtes si jeune!--Il avait quatre ans,--mais on pressent ce que vous ferez. On lit dans vos yeux que vous ne serez pas comme votre aïeul Louis le Grand, Louis le délicat, Louis le dégoûté, dont le coeur était comme l'abbaye de Remiremont: pour y mettre il fallait prouver trente-deux quartiers de noblesse. Vous n'y regarderez pas de si près, ni de si loin. Vive l'égalité, morbleu! Vous prendrez vos maîtresses de toutes mains; la dernière fille du peuple, aussi bien que la plus grande dame, pourra être appelée à trôner un quart d'heure sur vos genoux: et si on la décrasse, si on la parfume pour la circonstance, volontiers direz-vous peut-être comme le bon Henri: Ah! les malheureux! ils me l'ont gâtée.»

Heureusement pour les plaisirs d'Henri IV, on ne lui gâta pas toutes ses maîtresses, surtout dans les commencements. Il aimait alors où il pouvait et quand il pouvait, des cuisines jusqu'aux combles; et Dieu sait les aventures, bonnes et mauvaises, mauvaises le plus souvent, autant vaudrait dire toujours. Il n'eut point de bonheur en amour, le roi vert-galant; mais il prenait gaîment son parti des trahisons, il était si disposé à trahir lui-même.

Aventureux en amour comme en guerre, il s'en allait contant fleurettes à toutes celles qu'il trouvait sur son passage, jolies ou laides. Au besoin il promettait mariage: ce n'est point pour rien qu'on le surnomma le roi prometteur. Il allait même jusqu'à donner des promesses écrites. Devenu roi, il conserva toutes les habitudes d'un soldat de fortune.

Lorsqu'il n'avait que la cape et l'épée, le rachat de ses promesses ne lui coûtait guère; il en fut autrement lorsqu'il eut échangé la couronne de France contre une messe: il fallait alors débourser de beaux écus. Sully grondait, mais il payait; c'était son métier d'être économe pour son maître, et il avait besoin d'être économe. Outre qu'Henri aimait le vin et les filles, il ne détestait pas le jeu, et il n'y avait pas plus de chances qu'en amour.

Alors il écrivait à Sully:

«Mon ami, j'ai perdu au jeu vingt-deux mille pistoles (plus de six cent mille francs de la monnaie de nos jours); je vous prie de les distribuer incontinent aux particuliers auxquels je les dois.»

Aux remontrances de Sully:

«Ventre-saint-gris, disait Henri IV, n'ai-je pas assez travaillé pour mes peuples, et ne puis-je pas prendre un peu de bon temps?»

De loin la bonhomie d'Henri IV ne paraît pas toujours d'un très-franc aloi. Il est à croire que souvent sa rondeur et sa rude franchise ne furent qu'un masque; il excellait à mettre en scène, et il ne sentait guère le besoin de promener ses enfants sur son dos que lorsqu'il devait recevoir l'ambassadeur du roi d'Espagne.--«Vous êtes père, monsieur l'ambassadeur?--Oui, Sire.--Alors, j'achèverai la promenade.»

Il promit toujours plus de poule-au-pot qu'il ne donna de pain; mais promettre est un grand art en ce beau pays de France. En attendant, on pendait les braconniers haut et court.

Il ne faudrait pas croire cependant qu'Henri IV se ruina pour toutes ses maîtresses. Au commencement, se ruiner lui eût été difficile; il n'avait pas alors toujours un pourpoint neuf pour remplacer son pourpoint déchiré; en ce temps il empruntait au lieu de donner, et deux de ses amies au moins contribuèrent puissamment à payer ses partisans et ses adversaires, ses adversaires surtout.

L'histoire ne nous dit point que le roi se soit jamais préoccupé de rendre ce qui avait été prêté au pauvre prétendant.

Le scandale de ses amours n'offensait d'ailleurs que quelques calvinistes austères ou quelques catholiques défiants. Les pamphlets pleuvaient alors; la langue latine se prêtant à toutes les licences, on dépeignait les _abominations_ du huguenot converti. Jusque sur les murs du Louvre on osait afficher les placards les plus injurieux. D'autres fois c'était seulement des conseils un peu aigres:

Hérétique point ne seras De fait ni de consentement; Tous tes péchés confesseras Au Saint Père dévotement; Les églises honoreras, Rétabliras entièrement; Bénéfices ne donneras Qu'aux catholiques seulement; Ta bonne soeur convertiras Par ton exemple doucement; Tous les ministres chasseras, Les huguenots pareillement; La femme d'autrui tu rendras Que tu retiens paillardement; La tienne tu reprendras, Si tu peux vivre saintement; Justice à chacun tu feras, Si tu veux vivre longuement; Grâce ou pardon ne donneras Contre la mort uniquement; Ce faisant tu te garderas Du couteau de frère Clément.

Ce funeste pronostic qui devait se réaliser n'épouvantait point Henri IV; il ne changea jamais rien à son genre de vie pas plus qu'à sa politique. Mais nous n'avons point ici à juger le roi ni l'habile homme de gouvernement qui, louvoyant entre les partis, sut arriver au trône et créer une France forte et une, et qui, au faite de sa puissance, rêva, dit-on, une fédération européenne et la paix universelle. Le _gaillard_ seul est de notre compétence.

Henri de Bourbon avait été dans sa jeunesse un assez beau cavalier; sa taille au-dessus de la moyenne était bien prise; il avait l'air noble, le regard spirituel et fier, le teint et les cheveux bruns; son nez, d'une courbure un peu trop aquiline, donnait à son visage une expression de résolution, et son front haut et découvert dénotait une intelligence pratique que la finesse de sa bouche légèrement contractée aux commissures ne démentait point.

Les fatigues de la guerre le vieillirent de bonne heure; sa barbe en éventail se nuança de fils d'argent; le nez, ce trait saillant de sa physionomie, s'allongea et se recourba davantage, tandis que son menton se projetait en avant, effaçant de plus en plus la bouche dégarnie de ses dents sous ses moustaches raides et grisonnantes.

Mais s'il perdit, avec l'âge, la régularité et la bonne grâce de ses traits, en revanche sa physionomie s'empreignait d'un grand caractère de bonté sereine et de bienveillance sympathique; en somme le masque d'Henri IV est de ceux qui attirent, et Lavater lui pardonnerait la flamme égrillarde de ses yeux à cause de l'aménité de son sourire.

Naturellement simple, il poussait jusqu'à la négligence et presque à l'incurie le soin de sa personne et le détail de son habillement; sa garde-robe fut toujours des plus élémentaires, et ce n'est pas par ses agréments extérieurs qu'il dut jamais séduire ses nombreuses conquêtes.

Il est difficile, impossible même de suivre le Vert-Galant dans toutes ses équipées amoureuses. «Le roi avait un grand faible pour les femmes, dit hypocritement Bassompierre, et il en résultait des scandales.» Tallemant des Réaux prétend de son côté qu'Henri faisait plus de bruit que de besogne et qu'il n'était pas «_grand abatteur de bois_.» Mais Tallemant écrivait après les fatigues de la guerre.

On ferait un calendrier avec le nom de toutes les _saintes_ que fêta ce dévot de la beauté. Son histoire amoureuse commence comme une idylle: il s'adressa d'abord à des déesses en jupons courts, vertus champêtres faciles à séduire: il inscrivait alors sur sa liste des noms obscurs de paysannes, de boulangères, ou de filles de service. «Il aimait le torchon,» dit avec amertume l'austère d'Aubigné.

De tous ces noms un seul est venu jusqu'à nous, sauvé de l'oubli par une légende naïve, celui de Fleurette. Les poëtes de mirlitons se sont emparés de l'histoire de la jardinière de Nérac et l'ont arrangée pour les besoins de la romance et de l'Opéra-Comique. Mais ces amours furent beaucoup moins poétiques, et le père de Fleurette, un homme brutal, obligea une fois le prince à sauter par la fenêtre.