Les cotillons célèbres

Chapter 13

Chapter 133,876 wordsPublic domain

A toutes ces fêtes, chasses, bals, mascarades, Henri II ne paraissait que vêtu des couleurs de la duchesse de Valentinois. Il avait adopté ses emblèmes, un croissant placé sur des montagnes avec cette devise: _Donec totum implicit orbem_. Il faisait plus, il faisait frapper des médailles en l'honneur de l'altière favorite: la plus connue porte d'un côté cette inscription: _Diana, dux Valentinorum clarissima_. Au revers, on voit Diane foulant aux pieds un Amour, avec cette légende: _Victorem omnium vici_.

Henri II se faisait gloire de son amour: il semblait vouloir l'apprendre à tout l'univers, et en transmettre le souvenir à la postérité. Partout, sur les palais qu'il aimait à faire construire, on voit le chiffre du roi uni à celui de Diane; on le retrouve, ce chiffre, à Fontainebleau, à Chambord et à Saint-Germain. On les aperçoit encore, ces deux lettres, amoureusement enlacées au milieu des feuilles d'acanthe qui courent le long du palais du Louvre.

De grands artistes bâtissaient de royales demeures pour le roi Henri II. Il fallait de somptueuses résidences pour loger toutes les merveilles des arts de ce temps, et jamais on ne vit tant de chefs-d'oeuvre. Ce fut alors vraiment le beau moment de la Renaissance.

Le château d'Anet, bâti pour Diane de Poitiers, résumait toutes les splendeurs, toutes les magnificences de cette admirable époque.

Anet, merveilleux château, s'élevait entre les deux forêts d'Yves et de Dreux. Philibert Delorme avait donné les dessins, Cousin et Jean Goujon y épuisèrent leur génie. C'était comme un palais de fée, demeure enchantée des contes arabes. Tout y était merveille, du perron aux combles. Chaque serrure était un poëme, le moindre clou était une oeuvre d'art. L'escalier avait une légèreté inimitable, les cheminées étaient des monuments. Jamais la perfection n'avait été portée si loin.

Hélas! que reste-t-il d'Anet, le joyau du seizième siècle? quelques débris incomplets, mais si admirables encore que, devant eux, on s'arrête ébloui.

Mais on ne peut se faire une idée de la richesse de l'ameublement d'Anet. Là, madame la duchesse de Valentinois avait accumulé tous les trésors de ce siècle si riche. Les meubles étaient d'ivoire et d'ébène rehaussés d'or; l'Espagne et la Flandre avaient fourni les tentures de cuir et les tapisseries de fine laine. Les tapis venaient d'Orient, les glaces de Venise. Puis sur les étagères, sur les bahuts sculptés à jour, s'entassaient les poteries de Palissy, les coupes et les aiguières de Benvenuto; enfin, ces mille objets d'un fini si admirable, qu'exécutaient, non pas des ouvriers, mais des artistes. Luxe inouï, féerique, que nous pouvons à peine comprendre aujourd'hui.

Dans ce palais d'Anet, on voyait, aux côtés de Diane, une autre Diane, une toute jeune fille, belle, charmante; on l'appelait madame de Castro. Encore enfant, elle avait été fiancée à un autre enfant, Hercule de Farnèse, duc de Castro; mais elle était restée veuve avant d'être nubile.

On la destinait à François de Montmorency, fils du connétable.

Diane de Castro était fille de Henri II, mais nul ne connaissait sa mère; on pensait que ce pouvait bien être Diane de Poitiers, et l'on expliquait qu'encore aux premiers temps de leurs relations, les deux amants avaient dû dissimuler la naissance de cet enfant.

On dit encore que Henri II voulait légitimer Diane de Castro; mais la duchesse de Valentinois ne le voulut pas. Aux premières paroles que lui en dit le roi:

--Par ma naissance, répondit-elle, j'étais en droit d'avoir de vous des enfants légitimes; j'ai été votre maîtresse, parce que je vous aimais, mais je ne souffrirai pas qu'un arrêt me déclare votre concubine.

Singulier scrupule, chez une femme qui emplissait le monde du bruit et du scandale de ses amours.

La duchesse de Valentinois touchait à sa soixantième année; mais toujours belle, toujours jeune, plus que jamais adorée de son amant, elle pouvait espérer encore un long règne, lorsqu'un terrible accident causa la mort de Henri II, encore dans toute la force de l'âge.

Depuis longtemps une prédiction menaçait le roi d'un danger inconnu; voici ce que disait la centurie:

Le lion jeune le vieux surmontera Au champ bellique, par singulier duel Dans cage d'or les yeux lui crèvera: Deux plaies donnent la mort cruelle!

Chacun pensait bien qu'il s'agissait de quelque combat singulier à armes courtoises ou non; mais Henri II ne croyait pas aux horoscopes.

Aussi, lors du tournoi donné à l'occasion des mariages d'Elisabeth de France et de Philippe II, roi d'Espagne, et de Marguerite, soeur de Henri II, avec le duc de Savoie, l'amant de la duchesse de Valentinois descendit dans la lice.

Déjà cent lances avaient été rompues, lorsque le roi voulut en courir une dernière contre un de ses gentilshommes, le comte de Montgomery.

Mais cette fois l'horoscope eut raison.

Atteint au-dessous de l'oeil par le tronçon de la lance de Montgomery, Henri II, dangereusement blessé, dut être porté en son palais. On ne comprit pas d'abord toute la gravité de la blessure; mais bientôt elle empira, et le roi fut en danger de mort.

--Que l'on n'inquiète pas le comte de Montgomery, avait dit le roi en tombant.

On s'était conformé à la volonté royale; mais le meurtrier involontaire, le malheureux comte était au désespoir.

Grand aussi était le deuil autour du lit du royal malade; grandes étaient les ambitions si longtemps comprimées qui commençaient à s'agiter. Les créatures de la duchesse de Valentinois, les amis des Guise sentaient le pouvoir leur échapper; tous ceux qui s'étaient dévoués à Catherine de Médicis saluaient l'aurore de son règne.

Bientôt on en vint à compter les minutes que le roi avait encore à vivre. Alors Catherine jeta son masque. Sa haine contre la favorite, si longtemps contenue, éclata. Elle envoya l'ordre à la duchesse de Valentinois de rendre les bijoux de la couronne qui lui avaient été confiés par son amant, et de quitter la cour sur l'heure.

--«Le roi est-il donc mort? demanda-t-elle fièrement à celui qui avait été chargé de cette commission.

--«Non, Madame, répondit-il; mais il ne passera pas la journée.

--«Je n'ai donc pas encore de maître, dit-elle. Je veux que mes ennemis le sachent bien: lorsque le roi ne sera plus, je ne les craindrai pas; car si j'ai le malheur de lui survivre, ce que je n'espère pas, mon coeur sera trop occupé de sa douleur pour que je puisse être sensible aux chagrins et aux dégoûts qu'on voudra me donner.»

Henri mort, les courtisans s'éloignèrent de celle qu'ils avaient encensée aux jours de la prospérité. Retirée en son château d'Anet, elle ne dut le repos dont on la laissa jouir dans sa solitude, qu'à l'intervention du connétable de Montmorency, qui eut au moins ce rare courage de demeurer fidèle à une favorite tombée.

Elle put compter ses ennemis, le nombre en était immense. A leur tête était Gaspard de Saulx, depuis maréchal de Tavannes, qui, même du vivant du roi, haïssait si fort la favorite, qu'il avait proposé à Catherine de Médicis «_d'aller couper le nez à la duchesse de Valentinois_.» Et certes, il l'eût fait, sans la défense expresse de Catherine.

Un scandaleux procès la força un instant de sortir de sa retraite. Accusée d'avoir favorisé et partagé les rapines de ceux qui, sous son règne, avaient tenu les gabelles, elle fut condamnée à restituer des sommes considérables; elle dut s'exécuter.

Elle avait eu de son mari, le comte de Maulevrier, deux filles, mariées du vivant de Henri aux ducs d'Aumale et de Bourbon; mais ses gendres cessèrent de s'occuper d'elle du jour où elle devint inutile à leur ambition.

Fidèle au rôle de toute sa vie, la duchesse de Valentinois en consacra les dernières années à des oeuvres de piété. Elle fonda même un hôpital, non loin de son château d'Anet, et une chapelle sous l'invocation de la Vierge immaculée.

Sa haine contre les protestants avait redoublé avec ses malheurs; peut-être, en essayant de les persécuter encore, croyait-elle racheter un scandaleux passé. Par une clause de son testament, elle déshéritait ses filles, si jamais elles venaient à abandonner la religion chrétienne.

Diane de Poitiers, comtesse de Brézé, duchesse de Valentinois, mourut à Anet, le 22 avril 1566, âgée de soixante-six ans, trois mois et vingt-sept jours. Elle était si belle encore qu'elle ne paraissait pas la moitié de cet âge.

VIII

MARIE TOUCHET

Charles IX fut un prince malheureux.

Il hérita, en montant sur le trône, des fautes de ses prédécesseurs, et c'est lui seul cependant que l'histoire semble en rendre responsable.

Engagé malgré lui dans une voie sans issue, il vit éclater les funestes événements qu'avaient préparés les règnes de François Ier, de Henri II, la minorité de François II et sa minorité à lui, qui l'avait laissé sous la toute-puissance de l'ambitieuse et rusée Catherine de Médicis.

Catherine de Médicis, voilà la vraie coupable: c'est elle qui régna sous le nom de son fils.

Faible jouet aux mains de sa mère, Charles IX n'eut que le tort de ne point savoir résister à ses obsessions; souvent même, et pour les choses les plus importantes, il ne fut point consulté; c'est à son insu que se préparèrent les horribles massacres de la Saint-Barthelémy; prévenu, il les eût empêchés.

Il ne fut pas des moins surpris, lorsque sonna le tocsin, non pas à Saint Germain-l'Auxerrois, comme on l'a dit à tort, mais à la grosse tour du Palais de Justice; et s'il fallait des preuves de ce que nous avançons ici, nous dirions que la princesse Marguerite, la femme de Henri de Navarre, cette soeur aimée du roi de France, n'avait point été avertie, de telle sorte qu'elle faillit tomber sous le couteau des assassins: ils pénétrèrent jusque dans son alcôve, où ils osèrent poursuivre un malheureux huguenot qui dut la vie au courage de la princesse.

Il est inutile de réfuter cette tradition ridicule qui nous montre Charles IX tirant sur ses propres sujets du haut du balcon du Louvre. Ceux qui, d'après quelques chroniques mensongères, ont colporté ce conte, ne se sont point souvenus qu'à cette époque le fameux balcon n'était point construit encore.

Charles IX a été un prince calomnié; il avait plus de bonnes qualités que de mauvaises, et certes il lui fallait un naturel heureux pour n'avoir point été complètement corrompu par l'éducation que lui donna sa mère.

La cour de France était alors plus licencieuse que jamais: tous les crimes et toutes les débauches y avaient leurs grandes entrées; on y tramait l'assassinat et on y préparait le poison. Comme appât pour ceux qu'elle voulait attirer dans ses filets, Catherine de Médicis avait ses filles d'honneur, belles et dangereuses sirènes qui mettaient leurs faveurs et leur beauté au service de la politique de la reine-mère.

Nul plus que Charles IX ne porta impatiemment le poids de la couronne.

--«Que je regrette donc d'être roi!» disait-il souvent.

Poëte, peintre, musicien, il mettait les arts bien au-dessus du pouvoir; c'est lui qui adressait à Ronsard, son poëte, son ami, ces vers charmants:

L'art de faire des vers, dût-on s'en indigner, Doit être à plus haut prix que celui de régner: Tous deux également nous portons des couronnes, Mais roi, je la reçois, poëte, tu les donnes; Ta lyre qui ravit par de si doux accords T'asservit les esprits dont je n'ai que les corps; Elle t'en rend le maître et te sait introduire Où le plus fier tyran ne peut avoir d'empire.

Charles IX se plaisait au milieu d'un cénacle de poëtes, d'érudits et de beaux esprits dont la savante Marguerite était l'âme et la reine. Aux heures de loisir, il recherchait avec empressement tous les chefs-d'oeuvre de l'art de cette époque, parvenu alors à son apogée; il faisait recueillir les manuscrits précieux, les tentures richement ouvragées, les meubles merveilleusement sculptés, puis les tableaux, les armures, les ouvrages d'orfèvrerie. Il nous est resté de cette époque des collections aujourd'hui sans prix. La grande passion du roi était la chasse; il ne redoutait ni dangers, ni fatigues; il tuait ses chevaux à appuyer les chiens, et les favoris s'épuisaient en vains efforts pour le suivre.

Au retour, il faisait des armes; il était fier d'être la meilleure lame de son royaume; il donnait du cor à pleins poumons jusqu'à cracher le sang. Il défiait à la balle tous ses gentilshommes. On avait encore d'autres passe-temps moins dangereux et moins violents: le bilboquet venait de faire son apparition à la cour; nul seigneur de bon air ne sortait sans le joujou à la mode, et c'était merveille, vraiment, que de voir déployer leur adresse à ce jeu, légèrement niais, des raffinés que le moindre prétexte mettait l'épée à la main.

Il y avait encore un nouveau jeu, venu tout récemment de Florence, le jeu des billes que l'on faisait rouler sur un vaste tapis; c'était l'enfance du billard; qui devait plus tard charmer la vieillesse de Louis XIV et faire la fortune politique de M. de Chamillard.

Tel est pourtant le roi aimable et spirituel que l'on nous montre couché sanglant sur un lit d'agonie, torturé par d'horribles remords et disant avec terreur à sa nourrice, vieille huguenote ménagée, ajoute-t-on, par ses ordres:

--«Ah nourrice! que de sang, que de sang!»

Les amours de Charles IX et de Marie Touchet forment un contraste remarquable avec les amours de tous les rois dont nous venons de parler.

Ici point de bruit, point de faste, point de scandale. Marie Touchet n'est pas une favorite ambitieuse, c'est une maîtresse dévouée; Charles IX eut ce rare bonheur d'être aimé pour lui-même.

Marie Touchet était fille d'un bourgeois d'Orléans, Jean Touchet, lieutenant particulier au présidial d'Orléans selon les uns, apothicaire ou parfumeur selon les autres, dans tous les cas un des beaux esprits du temps, car plusieurs poëtes lui firent des dédicaces. C'est à Blois, au retour d'une chasse, que le roi, qui n'avait encore que dix-huit ou dix-neuf ans, aperçut cette charmante fille; il ne put la voir sans l'aimer.

La beauté de Marie Touchet était éblouissante, et, chose rare à cette époque, son esprit «était aussi incomparable que sa beauté;» elle avait, dit un écrivain du temps, «le visage plus rond qu'ovale. Ses yeux, trop grands peut-être, avaient une expression de douceur infinie; son nez était du dessin le plus fin; ses cheveux noirs et merveilleusement abondants; et sa bouche rose et mignonnette s'ouvrait sur des dents plus blanches que neige.»

Enfin, elle méritait de tout point l'anagramme que son amant fit plus lard de son nom: _Marie Touchet_, je charme tout.

Longtemps la passion du jeune roi pour la belle Marie Touchet fut un secret à la cour: Charles IX redoutait pour sa douce maîtresse la colère de Catherine de Médicis. L'ambitieuse était jalouse de tous ceux qui approchaient son fils. Toujours elle craignait de voir s'élever quelque influence qui pût contre-balancer la sienne.

Il eût été dans son caractère de donner une _amie_ à son fils, quelque belle fille d'honneur dont elle eût été sûre; elle devait craindre une femme étrangère qui pouvait apprendre au roi qu'après tout il était le maître.

Un profond mystère entoure donc les commencements de ces amours. Charles IX n'avait qu'un seul confident. Lorsque la nuit était venue, que chacun croyait le roi enfermé dans ses appartements, il s'enveloppait d'un grand manteau sombre, rabattait un large feutre sur son visage et s'échappait par quelque porte secrète du château; seul le plus souvent, sans penser que plus d'un chef huguenot ne se fût fait aucun scrupule de s'emparer de sa personne royale.

Les deux amants avaient choisi pour leurs rendez-vous un petit logis qui jadis avait servi de halte de chasse. Là, presque chaque soir, Charles IX passait de longues heures aux pieds de la belle Marie Touchet, tandis que son confident faisait le guet dans les environs.

Ces premières entrevues furent des plus innocentes: le roi de France soupirait comme un amoureux transi et n'osait rien demander. Ce prince, qu'on s'est plu à nous représenter si terrible et si farouche, était, au fond, d'une grande timidité.

Mais, à défaut d'audace, sa passion plaida bien mieux sa cause. Marie ne sut pas résister longtemps à ce bel adolescent, qui était son seigneur et son maître, et qui priait, quand il aurait pu commander.

Elle se donna à Charles librement, sans arrière-pensée et sans conditions, non pas au monarque très-chrétien, mais au jeune et élégant gentilhomme aux moustaches et aux cheveux dorés, dont le pinceau net et suave de François Clouet nous a laissé de si charmants portraits.

Le moment arriva bientôt où leurs discrètes amours se virent menacées de l'implacable ressentiment de la reine-mère.

Marie Touchet portait dans son sein un gage de l'amour du roi.

Que se passa-t-il alors entre les deux amants? Virent-ils seulement dans le rêve de leur imagination effrayée se dresser menaçante la figure de Catherine de Médicis? ou la panique dont ils furent saisis fut-elle déterminée par la révélation de leur secret trahi ou vendu?

La chronique hésite à se prononcer sur ce point; mais pour qui connaît les pratiques et les manoeuvres astucieuses dont s'armait, envers et contre tous, la politique italienne de la mère du roi, il est plus que probable qu'elle avait été informée de la grossesse de Marie par les espions dont elle formait toujours une escorte invisible à son «cher fils.»

Celui-ci, habitué à trembler devant elle, s'arrêta au parti que prennent, en pareille circonstance, les caractères faibles et dominés.

Pour sauver sa maîtresse, il l'éloigna en toute hâte; et la pauvre enfant alla faire ses couches hors de France, dans un âpre coin des terres du duc de Savoie. C'est là qu'elle donna le jour à un fils qui ne vécût que quelques mois.

Cet obstacle écarté, Catherine reprit avec ardeur l'oeuvre de corruption dont elle avait fait le pivot et la base de sa puissance.

Ce qu'il fallait au roi, pour servir ses desseins et la laisser suprême maîtresse du gouvernement, ce n'était point une obscure et chaste liaison avec une petite bourgeoise, inoffensive jusqu'à présent, mais qui pouvait cesser de l'être à un moment donné.

Elle redoutait l'empire que pouvait prendre sur le coeur de Charles l'habitude, ce petit fil invisible qui maîtrise à la longue le coeur des princes comme celui des vulgaires mortels.

Elle redoutait surtout la vertu de Marie. La vertu pouvait bien, aux yeux de son royal fils, élevé au milieu de ces très-belles et très-honnêtes dames dont Brantôme fut l'historien, sembler la séduction la plus irrésistible, parce qu'elle était l'attrait le plus rare.

Et puis elle sentait qu'elle n'aurait aucune prise sur cette âme désintéressée, dénuée d'ambition peut-être, et qui n'engagerait jamais la lutte avec son génie supérieur, mais qui ne serait pas à elle.

Or, ce que Catherine voulait avant tout, c'était qu'on lui appartînt, corps et âme.

Mettant à profit l'absence de Marie, elle essaya d'effacer entièrement son souvenir de l'esprit du roi. Dans ce but, elle lui donna de sa main plusieurs autres maîtresses, des nobles dames de la cour, façonnées par elle-même à ce métier de galanterie politique qu'elle avait importé en France d'au-delà des monts.

Trois ans se passèrent dans une vie de plaisirs, de fêtes, de dissipation et d'enivrement continuel, trois ans pendant lesquels Charles IX sembla avoir oublié la pauvre exilée et son premier amour.

A la fin pourtant, il se lassa de ces joies mensongères et factices; il prit en dégoût ces courtisanes titrées qui recueillaient soigneusement chacune de ses paroles pour les verser dans l'oreille de sa mère; il s'aperçut que ces belles créatures étaient de froids espions qui calculaient, soupesaient et notaient jusqu'aux mots sans suite qu'il bégayait dans l'ivresse des sens.

Alors il se souvint de la vierge sur le sein de laquelle il avait pleuré et souri sans contrainte, et l'avenir lui apparut encore riche du passé.

Marie Touchet, cependant, avait souffert sans se plaindre de son abandon. Elle était revenue en France, pour vivre au moins près de Charles, s'il ne lui était plus permis de vivre pour lui.

Un jour que le roi se trouvait dans cette disposition d'esprit que je viens de dire et dans cette amère et profonde lassitude de son existence actuelle, il l'aperçut, par hasard, d'une fenêtre de son palais.

Elle était vêtue simplement, d'habits de couleur sombre, presque de deuil; elle lui parut mille fois plus belle dans sa douleur et sa résignation.

L'amour qui s'était échappé de son âme furtivement et à son insu y rentra en maître.

Revoir Marie, la revoir à l'instant même, telle fut la pensée irrésistible qui s'empara du prince.

Et comme il ressemblait assez peu à sa mère pour ne pas suivre son premier mouvement, cette journée bénie ne s'était pas écoulée qu'il était aux pieds de la charmante femme, implorant encore son pardon, quand il était déjà tout pardonné.

Au sortir de cette longue et délicieuse extase de l'amour partagé, Charles se réveilla transformé. Ce n'était plus l'enfant timide, dérobant par la fuite l'objet de sa tendresse aux sinistres jalousies d'une mère; c'était un homme jaloux de faire respecter le choix de son coeur, si ce n'était pas encore un roi se souvenant qu'en France le sceptre ne doit jamais tomber en quenouille.

--Je vous aime, Marie, dit-il simplement, et je vais à l'instant informer la reine, ma mère, de mes intentions à votre égard. N'ayez nulle inquiétude de ce côté, je saurai bien la faire consentir à nous laisser libres, l'un et l'autre, de nous aimer. Qu'elle règne, j'y consens; la couronne est lourde à porter pour un front de vingt ans.

--Sire, répondit Marie Touchet, il adviendra ce qu'il plaira à Dieu; en lui j'ai confiance comme aussi en vous; que votre royale volonté soit accomplie.

Le roi entoura tendrement Marie de ses bras et la baisa au front, puis il sortit précipitamment.

Quelques instants après, il était de retour au Louvre et rejoignait sa mère dans une grande salle tendue de cuir brun gaufré d'or, la seule qui subsiste encore des appartements du roi Henri II. C'était dans cette salle que Catherine de Médicis avait l'habitude de se tenir après souper; c'est là qu'elle recevait les hommages des courtisans, toujours plongée dans un grand fauteuil au coin de l'immense cheminée, encadrant dans un bonnet de velours noir façonné en pointe son visage froid et impérieux comme le masque d'une supérieure de couvent, et vêtue de noir, portant le deuil de son époux qu'elle ne quitta jamais.

Précisément, au moment où le roi son fils l'aborda, Catherine venait de congédier ses conseillers ordinaires, Nostradamus et les Ruggieri.

On sait la foi sans bornes que la fille des Médicis avait aux sciences occultes. Ses astrologues ordinaires lui avaient tiré son horoscope au début de sa vie, et elle avait vu se réaliser, avec une singulière précision, les prédictions qu'ils lui avaient faites.

Sans doute il avait été question de Charles et de ses amours dans le conciliabule qui venait d'être tenu, car aux premiers mots du roi sur le retour de Marie Touchet et sur sa passion pour elle, Catherine l'interrompit en lui disant:

--Je sais tout.

--Alors, vous savez aussi, ma mère, reprit Charles avec impétuosité, que Marie est une jeune fille sans ambition, pleine de respect et d'amour pour vous, qui n'a jamais entrevu seulement la pensée de paraître à la cour, et qui préfère à tout un bonheur modeste et ignoré de tous.

--Je connais ses sentiments, répondit lentement la reine, et je les approuve.

--Oh! merci pour cette bonne parole, ma mère, s'écria le roi. Ainsi, vous permettez qu'elle vive près de moi; vous ne prendrez pas d'ombrage de mon amour pour elle?

--A une condition, mon fils, fit Catherine en se levant majestueuse et solennelle, c'est que vous ne sacrifierez pas à un caprice de votre coeur les intérêts de votre couronne. Ecoutez-moi.

--Je vous écoute, ma mère, répondit docilement Charles IX.