Les cotillons célèbres

Chapter 12

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Mais, pour retenir Henri dans ses filets, Diane de Poitiers avait bien d'autres enchantements; elle avait sa beauté d'abord, puis son esprit et ses grâces infinies; enfin, elle avait son expérience. Il est impossible ici de citer textuellement nos vieux écrivains; mais tous s'accordent à dire que «la dame, fort experte en l'art de galanterie, était encore plus impudique que belle, et plus dépravée que spirituelle.» Voilà le charme expliqué.

Cependant, l'influence de Diane de Poitiers grandissait de jour en jour, et bientôt elle put balancer le crédit de la duchesse d'Etampes, la bien aimée du roi. Nous ne rappellerons pas ici les effets désastreux de la rivalité des deux favorites. Tous les avantages de cette lutte furent pour Diane. Elle avait l'avenir pour elle, et son ennemie, maîtresse d'un roi dont la santé était depuis longtemps perdue, était à peine sûre du lendemain.

La mort même sembla se mettre du côté de la grande sénéchale.

Ainsi, le dauphin François mourut, et son amant se trouva l'héritier de la couronne. Le duc d'Orléans, sur lequel s'appuyait encore madame d'Etampes, ne tarda pas à suivre son frère, et Diane alors, dans l'avenir au moins, ne vit plus de rivale.

Diane de Poitiers ne pouvait compter comme une rivale Catherine de Médicis, la femme de son amant, cette jeune Italienne, qui avait accepté sans murmure cette singulière condition d'épouser un homme entièrement subjugué par une maîtresse moins belle et plus vieille qu'elle.

Le luxe de Diane de Poitiers était alors princier, et chaque jour elle imposait à Henri de nouveaux sacrifices pour subvenir à ses dépenses. «Après la galanterie, dit M. Hauréau, les arts étaient sa plus grande passion;» et, autant pour satisfaire ses goûts que pour lutter avec la duchesse d'Etampes, elle voulait se faire une cour d'artistes et de poètes. Tous les nouveaux venus à la cour devaient choisir entre les deux favorites. Benvenuto Cellini se décida pour Diane, mais il fut obligé de quitter Fontainebleau.

--Restez, disait François Ier à l'inimitable artiste, restez, je vous couvrirai d'or.

Mais le fier et indépendant ciseleur n'eût pas supporté une injure pour tout l'or du nouveau monde, et la duchesse d'Etampes l'avait abreuvé de dégoûts.

Au palais de Fontainebleau, toujours aux côtés de la favorite de François Ier, on retrouve la grande sénéchale. Cette Diane Chasseresse, aux traits si nobles et si beaux, à la démarche si pleine de majesté, c'est l'altière maîtresse du Dauphin.

Elle eut du moins le mérite de bien placer ses bonnes grâces; elle encouragea bien d'autres artistes, bien d'autres gloires. Toujours elle protégea le Primatice, elle combla Jean Goujon. Bernard Palissy, l'inimitable potier-émailleur, put la compter au nombre de ses admiratrices.

C'est une triste histoire que celle de Bernard Palissy, le glorieux artiste, l'inventeur d'un art aujourd'hui perdu. Quel courage! quelle patience! Victime de l'envie et de la bêtise, il luttait contre toutes les horreurs de la misère, tandis qu'il faisait ses premiers chefs-d'oeuvre; ses enfants n'avaient pas de pain, et il brûlait son pauvre mobilier pour chauffer son four; ce four enchanté d'où sortaient ces admirables faïences dont le prix est aujourd'hui illimité, et ces plats merveilleux qui font l'admiration et le désespoir de nos artistes.

Diane s'éprit des poteries de Bernard Palissy, et bientôt il eut une autre protectrice, Catherine de Médicis. Alors les angoisses du malheureux eurent un terme; alors il paya en chefs-d'oeuvre les jours de repos qu'on lui faisait. Pour Diane, pour Catherine, pour Henri II, il composa ces plats, ces assiettes marqués au chiffre royal et qui, sur la table aux jours de gala placés à côté des vases et des coupes de Benvenuto Cellini, devaient donner au festin un féerique appareil.

Puis elle eut ses poëtes; on lui jetait aussi l'encens à pleines mains:

Ne vante plus, ô Rome, ta Lucrèce, Cessez, Thébains, pour Corinne combattre, Taire te faut de Pénélope, ô Grèce! Encore moins pour Hélène débattre: Et toi, Égypte, ôte ta Cléopâtre; La France seule a tout cela et mieux: En quoi Diane a l'un des plus beaux lieux, Soit en vertus, beauté, faveur et race; Car si n'avait le tout reçu des cieux, D'un si grand roi n'eût mérité la grâce.

Lorsque Le Pelletier lui envoyait ces vers, elle était reine de France par la mort de François Ier, et depuis longtemps son oreille s'était habituée au doux murmure de la louange.

En 1537, Marot lui envoyait ces étrennes:

Que voulez-vous que vous donne, Diane bonne? Vous n'eûtes, comme j'entends, Jamais tant d'heur au printemps Qu'en automne.

Du Bellay, Ronsard, et bien d'autres, _la Pléiade_, eurent des vers pour elle, et pourquoi non? «Le poëte ne chante-t-il pas toujours les yeux tournés vers l'Orient?»

Mais les arts et les jouissances de l'esprit, choses frivoles, son amour pour le Dauphin, chose grave, ne suffisaient pas à emplir sa vie. Il fallait d'autres aliments à son ambition. Il lui fallait d'ailleurs étayer sa puissance. Elle était bien sûre de son amant, mais le pouvoir d'une favorite est chose si fragile!

C'est alors que plus que jamais elle se rapprocha des Guise, et qu'elle donna toute sa confiance au connétable Anne de Montmorency.

Ce fut en son temps un terrible soudard, que monseigneur le connétable, premier baron chrétien. Dur, cruel, superstitieux, altier, il résumait en lui tous les vices de la noblesse féodale, qui en avait un assez bon nombre. De plus, il était incapable et avare; oh! mais d'une avarice sordide. Enfin, il se distingua par le cynisme de ses pilleries. Il recevait de toutes mains; peu lui importait la valeur du présent, il acceptait avec la même avidité d'immenses domaines ou _une paire de brodequins neufs_ achetés à Madrid. Quand on ne lui donnait pas... il prenait. Avait-on un procès, il vous en assurait le gain moyennant finance; il vendait les ordres du roi, et, envoyé pour punir des déprédations, il partageait simplement avec les fripons. Tuteur infidèle, il ruina sa nièce, Charlotte de Laval.

Mais son «âpreté à la chasse aux écus» n'était rien comparée à sa cruauté. Il n'avait qu'un argument, la potence. Il fit en sa vie périr une foule de malheureux, coupables de lui avoir déplu. A Bordeaux, il donna aux corbeaux plus de cent bourgeois.

Avec cela fort dévot; il jeûnait et gardait les observances. Chaque jour, il disait soigneusement ses prières; mais on connaît les _patenôtres de M. le connétable_. Terribles patenôtres! Brantôme nous en donne une idée: _Pater noster_,--brûlez-moi ce village;--_qui es in coelis_,--pendez-moi ces coquins;--_sanctificetur nomen tuum_,--qu'on assomme, celui-ci;--_adveniat regnum tuum_,--qu'on écartèle celui-là, etc....

Aussi, il faut voir si on redoutait les patenôtres de ce _terrible rabroueur de personnes_ qui regardait brûler des villages entiers sans passer un grain de son chapelet.

Un jour, à Fontainebleau, il trouva que les solliciteurs venaient frapper en trop grand nombre au palais du roi; il fit élever des potences «hautes comme un clocher d'église,» et personne n'osa plus approcher.

C'est dans les derniers jours de sa vie que le terrible soudard montra surtout de quelles cruautés il était capable. Les huguenots n'eurent jamais de persécuteur plus ardent; chaque jour, il dénonçait à François Ier quelque coupable à faire pendre. Il osa lui dire que, si on voulait extirper tous ces hérétiques damnés, il fallait frapper leurs protectrices, madame Marguerite, soeur du roi, et la duchesse d'Etampes. Le roi trouva que le connétable allait trop loin.

Tel est l'homme dont Diane de Poitiers devint la fidèle alliée. Tandis qu'elle commandait altière au Dauphin, elle se courbait sans murmure sous la terrible volonté du connétable. Anne de Montmorency fut, dit-on, plus qu'un ami pour la grande sénéchale, et cet on-dit s'appuie sur des preuves. Ecoutons ce que dit l'histoire: «Le tempérament de Diane la portait quelquefois à chercher ailleurs le comble du plaisir quand elle trouvait en lui (le Dauphin) le comble des biens et des honneurs.»

Trahir un prince jeune et beau, pour un vieux soldat brutal, c'est de la dépravation; car enfin le connétable n'avait rien de ce qui séduit une femme. Sa seule qualité était la bravoure, une bravoure enragée. Au fort de la mêlée, il lançait son cheval en criant: Gare! gare! et ainsi il ouvrait les bataillons ennemis; car ceux qui ne se garaient pas assez vite tombaient bientôt sous ses coups.

Tout le crédit de Diane de Poitiers ne put cependant maintenir Anne de Montmorency: pendant les dernières années du règne de François Ier, la duchesse d'Etampes parvint à le faire disgracier et éloigner de la cour.

La grande sénéchale donna bien d'autres rivaux à son royal amant; les plus connus sont le cardinal de Lorraine et le maréchal de Brissac. Les écrivains protestants prétendent aussi que Marot fut très-avant dans ses bonnes grâces; mais rien n'est moins prouvé.

Il est constant, cependant, que Marot lui adressa ses hommages et qu'il fut assez favorablement écouté pour concevoir des espérances. Ne dit-il pas:

Être Phébus bien souvent je désire Pour être aimé de Diane la blonde.

Mais les choses tournèrent à mal, paraît-il, car ailleurs le poëte s'écrie d'un ton désespéré:

Je n'ai pas eu de vous grand avantage, Un moins aimant aura peut-être mieux.

La _mie_ qui accusa Marot d'avoir _mangé du lard_ et le fit ainsi enfermer, n'est autre que Diane de Poitiers; il s'appuie sur ses vers:

Bien avez lu, sans qu'il s'en faille un a, Comme je fus, par l'instinct de _luna_, Mené en lieu plus mal sentant que soufre Par cinq ou six ministres de ce gouffre.

Ceci se passait avant la toute-puissance de Diane. Depuis, les douceurs de Marot tournèrent à l'aigre, les épigrammes remplacèrent les éloges, et il se tourna du côté de la duchesse d'Etampes et de madame Marguerite.

Mais, dit un vieil auteur, «pourquoi la grande sénéchale l'aurait-elle fait renfermer? Était-il trop pressant, ou craignait-elle qu'il ne devînt indiscret?»

Diane de Poitiers voulait bien, de temps à autre, choisir un amant; mais elle ne permettait pas à Henri de penser à une autre femme. Trois ou quatre fois, soit étant dauphin, soit étant roi, Henri eut quelques velléités d'amour; mais Diane sut y mettre bon ordre. Elle s'en prenait, non point au prince, mais à l'objet de son caprice. C'est ainsi qu'elle fit éloigner mademoiselle Flamyn, celle-là même qui, étant enceinte du roi, disait avec un naïf orgueil:

--«J'ai tant fait, que, Dieu merci! j'aurai un enfant du roi, dont je m'en sens très honorée et très heureuse.»

Mademoiselle Flamyn exprimait là ce qu'eussent pensé, à cette époque, toutes les femmes, à sa place.

Enfin, François Ier mourut, et Diane de Poitiers monta sur le trône. Elle avait alors bien près de cinquante ans, son amant en avait vingt-neuf.

Cet amour persévérant d'un jeune roi entouré de séduction, en butte aux amoureuses tentatives de toutes les dames de la cour, cette passion pour une femme si vieille, peut sembler invraisemblable; c'est que Diane de Poitiers est un de ces rares exemples de longévité florissante qu'on ne rencontre pas une fois par siècle. Elle était admirablement belle et ne paraissait pas vingt-cinq ans, à un âge où les femmes renoncent ordinairement à dissimuler leurs rides. Brantôme, qui la vit lorsqu'elle avait plus de soixante ans, resta confondu d'admiration. «Six mois avant sa mort, dit-il, je la vis si belle encore, que je ne sache coeur de roche qui n'en fût ému.»

Cette éternelle jeunesse, Diane la devait, dit-on, à un philtre que, par reconnaissance, lui avait autrefois donné une jeune bohémienne dont elle avait sauvé le père, condamné à la potence. Pour un tel présent, quelle femme ne sauverait tous les bohémiens de la terre? Outre ce breuvage magique, elle avait, assurent des auteurs fort sérieux du temps, une pommade enchantée, qui rendait à sa peau la fraîcheur et l'éclat de l'adolescence.

Mais les graves auteurs se trompent. Diane rejeta toujours, au contraire, avec le plus grand soin, les pommades et les cosmétiques; son _eau de beauté_ était simplement de l'eau de puits: chaque jour, même par les plus grands froids, elle se lavait le visage et tout le corps avec de l'eau glacée. Eveillée le matin «dès six heures,» elle montait ordinairement à cheval, faisait une ou deux lieues dans les bois, et venait se remettre dans son lit, où elle lisait jusqu'à midi.

Le premier soin de Diane, en arrivant au pouvoir, fut de chasser honteusement sa rivale, la duchesse d'Etampes, que François Ier avait comblée de richesses et d'honneurs. Elle n'osa cependant la dépouiller de ses biens, c'eût été établir un précédent et donner pour elle-même un fâcheux exemple.

Elle ne s'en tint point là; «elle avait des vengeances à exercer, des partisans à récompenser.» Tous ceux qui avaient été attachés à la duchesse d'Etampes, ou qui lui devaient leur élévation, furent disgraciés et remplacés par des créatures à elle. D'Annebaut dut céder à Jacques de Saint-André sa charge de maréchal de France; le maréchal de Biez fut dégradé: encore un peu, il portait sa tête sur l'échafaud. Le connétable de Montmorency fut rappelé, et partagea toute la puissance avec les Guise. Le cardinal de Lorraine remplaça le cardinal de Tournon.

Finances, armée, clergé, conseil, Diane s'assura de tout. Partout elle mit des hommes à elle, incapables de la trahir, parce qu'ils lui devaient tout et savaient qu'ils tomberaient avec elle.

Tous ces changements s'opérèrent si vite, que le troisième jour après la mort de François Ier, Montmorency, que le roi Henri II appelait son _compère_, établi à Saint-Germain-en-Laye, recevait les députés envoyés de Paris pour complimenter le nouveau roi.

Alors les Guise jetèrent les fondements de cette puissance colossale qui, sous les successeurs de Henri II, devait menacer le trône.

Les factions réunies des princes lorrains, des Montmorency et de Diane entouraient le roi de toutes parts. «Rien ne leur échappait, dit un écrivain du temps, non plus que mouches aux hirondelles, que tout ne fût englouti; de sorte qu'il était impossible à ce prince débonnaire d'étendre à d'autres sa libéralité.»

Cruellement éclipsée par la favorite, la femme de Henri II, Catherine de Médicis, en prenait sans fausse honte son parti. «Elle s'exerçait, par avance, aux ruses de sa politique nationale, flattant, pour se les ménager, toutes les influences rivales de la sienne, quelque odieuses qu'elles pussent lui être.»

Henri II, cependant, tenait à faire montre de son pouvoir royal, et, dans ce but, il comblait sa maîtresse bien-aimée. Pour elle, il ne trouvait rien d'assez magnifique; il se plaisait à l'entourer d'un faste vraiment royal. Pour orner les logis et les palais de Diane de Poitiers, il faisait de tous côtés rechercher les chefs-d'oeuvre des arts de l'époque: meubles, tapisseries, tableaux, vêtements, ouvrages d'orfèvrerie, riches parures. Depuis le mois d'octobre 1548, Diane avait pris le titre de duchesse de Valentinois, du riche duché de ce nom, l'un des plus beaux domaines de la couronne, que son amant lui avait donné à vie.

Un remarquable événement marqua les premières années du règne de Henri II. Le combat du sire de La Châtaigneraie et du comte de Jarnac. Ce devait être le dernier duel judiciaire. François Ier avait cru devoir refuser le champ clos, son successeur l'accorda, sur les instances de Diane de Poitiers. Tous deux d'ailleurs, le souverain et la favorite, avaient pris parti dans cette querelle, qui avait troublé le règne du dernier roi.

La Châtaigneraie n'avait été, disait-on, que l'écho du Dauphin et de sa maîtresse, et, plus tard, il était devenu leur champion.

Voici ce qui s'était passé: Le bruit s'était tout à coup répandu à la cour de François Ier que la duchesse d'Etampes honorait son beau-frère, le comte de Jarnac, de ses faveurs. On voulut remonter à la source de cette accusation; on pensait arriver jusqu'à Henri, profondément hostile à la maîtresse de son père; mais La Châtaigneraie s'interposa. Il déclara que lui-même avait tenu le propos; que, d'ailleurs, il le tenait de Jarnac lui-même, qui lui avait fait cette confidence. Il offrait le combat pour soutenir son dire. François Ier étouffa cette affaire.

Mais sous Henri II, la haine se réveilla, un nouveau défi fut jeté, le roi accorda le champ-clos.

Au dire de toute la cour, la lutte n'était point égale entre les deux adversaires: La Châtaigneraie, «haut de la main et querelleur,» était doué d'une vigueur extraordinaire; il excellait dans tous les exercices du corps, et passait pour la meilleure lame du royaume. Fier de son adresse et de sa vaillance, il se vantait orgueilleusement de «courir à tous venants.»

Jarnac, au contraire «était, dit Brantôme, un petit dameret qui faisait plus grande profession de curieusement se vestir que des armes de guerre.»

Cependant, ou avait préparé le champ-clos dans le parc du château de Saint-Germain; on avait paré les estrades de draperies, comme pour un tournoi, et, au jour indiqué, le roi, Diane de Poitiers et toute la cour vinrent assister à ce grand combat judiciaire.

Les adversaires entrèrent en lice au coucher du soleil; leurs armes, suivant l'usage, avaient été bénies à Saint-Denis. Le combat commença. La Châtaigneraie, qui ne doutait pas de la victoire, se précipita furieusement sur son ennemi; mais Jarnac para prestement, et, avec une adresse sans pareille, riposta par un coup qui renversa son adversaire.

Ce coup fameux a pris depuis le nom de _coup de Jarnac_. Il est vrai qu'on ne sait pas au juste quel il était; seulement, il n'est pas permis de douter qu'il ne fût très-loyal.

Aussitôt Jarnac fut sur La Châtaigneraie; l'épée sur la gorge, il le somma de se rétracter. La Châtaigneraie refusa. Gracié par le roi, le vaincu fut transporté, pour y être pansé, au château de son parent, le duc de Guise; mais il était trop fier pour survivre à sa défaite, il arracha tous ses appareils, préférant la mort à l'humiliation. Sur le mausolée qu'on lui fit élever, on lisait cette inscription:

AUX MANES FIÈRES DU TRÈS-VALEUREUX CHEVALIER FRANÇAIS FRANÇOIS DE VIVONNE SEIGNEUR DE LA CHATAIGNERAIE.

Dès l'avènement de Henri II au trône, les persécutions contre les huguenots avaient commencé avec une fureur jusqu'alors inconnue. Sous l'inspiration des Guise, du connétable de Montmorency et de la nouvelle duchesse de Valentinois, de toutes parts on élevait des potences et des bûchers, le sang coulait à flots.

«Ce n'est pas, dit un auteur calviniste, que la favorite fut animée d'un bien grand zèle pour la religion catholique, mais la duchesse d'Etampes avait protégé la religion réformée, et cela seul avait déterminé Diane de Poitiers à faire précisément le contraire. De plus, elle et ses infâmes complices se partageaient les dépouilles de tous les martyrs de leur croyance, innocentes victimes dont on confisquait les biens.»

L'acharnement de Diane de Poitiers contre les huguenots est véritablement incroyable. Non contente d'ordonner des supplices, il lui arriva quelquefois d'assister aux interrogatoires, et d'accabler des injures les plus véhémentes les malheureux que, devant elle, on soumettait à la torture. Ainsi, suivant J. Crespin, dans l'affaire du tailleur du roi, «elle voulut elle-même assister au jugement et _en dire sa râtelée_.»

Y avait-il «quelque brûlement,» elle s'en réjouissait longtemps à l'avance, et y assistait toujours avec le roi. Accoudée à quelque fenêtre, la tête appuyée sur l'épaule de son amant, heureuse, souriante, elle regardait brûler les hérétiques. Les jours de bûcher étaient jours de fête pour la cour.

Il s'est cependant trouvé des poëtes pour chanter ces fureurs de Diane de Poitiers:

Sur tout, vous avez soin De Dieu, de son Église, De vous repoulsant bien loin Toute malice et feintise.

Par la toute-puissance de la favorite, le cardinal de Lorraine, Charles, était comme le véritable roi de France. A chaque amant de la maîtresse royale, il fallait une part du pouvoir: le peuple murmurait et son indignation s'exhalait en épigrammes. Un jour, Henri II, en se mettant à table, trouvait ce quatrain sous son couvert:

Sire, si vous laissez comme Charles désire, Comme Diane veut, par trop vous gouverner, Fondre, pétrir, mollir, refondre, retourner, Sire vous n'êtes plus, vous n'êtes plus que cire.

Ces vers irritaient le roi, mais ne lui donnaient pas le courage d'être le maître; il ne pouvait se «_déguiser_.»

Le connétable de Montmorency avait peut-être plus de pouvoir que le cardinal de Lorraine. Ses maladresses et son incapacité ne diminuaient pas son influence. Diane le soutenait. Il s'était fait battre, puis il était tombé aux mains de l'ennemi. Mais, du fond de sa prison, il tenait encore une des ficelles qui faisaient mouvoir Henri II. Le roi écrivait au connétable captif pour l'informer de tout ce qui se passait à la cour, pour lui dire ses griefs contre les Guise, qui parfois lui faisaient peur, enfin pour le consulter. Diane était de moitié dans la correspondance. «Le monarque tantôt servait à cette dame de secrétaire, tantôt lui cédait, puis reprenait la plume, comme on peut s'assurer par quelques lettres, conservées à la Bibliothèque, qui sont de deux écritures, et se terminent ainsi:

_Vos anciens et meilleurs amis_,

DIANE, HENRI.»

Les persécutions contre les huguenots continuaient toujours, et leur nombre cependant allait en augmentant. Ils cherchaient et trouvaient des protecteurs pour remplacer ceux qu'ils avaient perdus, la duchesse d'Etampes et madame Marguerite.

Pauvre Marguerite! Ils étaient bien loin les jours de sa jeunesse, jours de folie et d'amour. Avec la vieillesse l'heure du repentir était venue. Après avoir écrit l'_Heptaméron_, elle avait composé _le Miroir de l'âme pécheresse_, et la Sorbonne avait voulu y voir des propositions hérétiques.

Ses protégés, savants et beaux esprits, lui furent au moins reconnaissants; ils firent des inscriptions et frappèrent des médailles où ils l'appelaient la _dixième Muse et quatrième Grâce_. Pour elle, Ronsard a eu des strophes charmantes:

Ici la reine sommeille, Des reines la non pareille, Qui si doucement chanta: C'est la reine Marguerite, La plus belle fleur d'élite Qu'oncques l'Aurore enfanta.

Mais ni les horreurs de la persécution ni les malheurs de la guerre ne suspendaient les plaisirs à cette cour de Henri II, «_si gentiment corrompue_,» dit Brantôme. C'était chaque jour quelque fête nouvelle, et toujours la duchesse de Valentinois en était la reine. Catherine de Médicis, l'épouse délaissée, ordonnatrice des bals et des festins, s'effaçait devant la favorite. La rusée Italienne avait alors acquis une véritable influence, occulte, il est vrai, mais qui pour cela n'en était pas moins sûre. Elle ne semblait cependant songer qu'aux plaisirs, mais les plaisirs étaient un de ses moyens favoris de gouvernement. Elle organisait l'escadron nombreux et dangereux de ses filles d'honneur, escadron charmant où les rois de France prirent l'habitude de choisir des maîtresses. Libre était la conduite des filles d'honneur, et nul, assure Brantôme, «n'y trouvait à redire, pourvu que sussent se garder de l'enflure du ventre.»